De Pékin à Téhéran, en regardant vers Jérusalem: la singulière conversion à l’islamisme des « Maos du Fatah »

Sur l’excellent site bilingue Religioscope, une nouvelle étude passionante du chercheur Nicolas Dot-Pouillard intitulée "De Pékin à Téhéran, en regardant vers Jérusalem: la singulière conversion à l’islamisme des « Maos du Fatah »". Extraits:

« Khomeyni est notre Imam, notre chef, le dirigeant de tous les moujahidins, nous serons deux peuples en un seul, deux révolutions en une seule et chaque fedaï, chaque moujahid, chaque révolutionnaire iranien sera l’ambassadeur de la Palestine en Iran. Nous avons libéré l’Iran, nous libérerons la Palestine. Nous continuerons nos efforts jusqu’au moment où nous aurons vaincu l’impérialisme et le sionisme ; le combat mené contre le Shah par les Iraniens est identique à celui des Palestiniens contre Israël. »

Les paroles prononcées par Yasser Arafat en 1979 à l’occasion d’un voyage en Iran pourraient choquer l’oreille peu avertie. Celle qui entend les champs politiques palestiniens et libanais, et a fortiori moyen-orientaux, comme le lieu d’une lutte acharnée entre un intégrisme religieux « islamique » et des idéologies laïques « progressistes ». La césure, si césure il y a, n’est pas là, et l’a rarement été. Si rencontres il y a eu, rencontres parfois passionnées, en forme « d’affinités électives », entre le Mouvement national palestinien, certains mouvements de gauche libanais, et la Révolution iranienne, c’est bien que le positionnement stratégique et les lignes de démarcation politiques et idéologiques se situent autre part. La centralité du conflit israélo-palestinien, l’effet centrifuge de la question palestinienne, et la persistance de la question nationale et des logiques tiers-mondistes dans la région moyen-orientale, ont toujours appelé à de singuliers passages politiques transversaux, au sein desquels les frontières entre le nationalisme séculier et l’islam politique sont singulièrement brouillées, ou pour le moins complexes.

Plus loin:

Lorsqu’au dix-neuvième siècle, il y a eu l’invasion coloniale de l’Algérie, dans la résistance, il n’y a pas eu de distinction entre la résistance au nom de l’islam, et le combat national. C’était une lutte nationale contre l’occupation, une résistance nationale, motivée à la fois par des considérations nationales et islamiques. Durant les luttes de libération nationale, pour la libération nationale, au vingtième siècle, il n’y avait pas de distinction, les leaders des luttes de libération était à la fois des leaders nationalistes, musulmans, et avaient une dimension de leaders populaires, défendant la justice, c’est le cas de Mustapha Kamal en Égypte, Allal al-Fassi au Maroc, Hajj Amin al-Husseini en Palestine, Ben Badis en Algérie, l’Émir ‘abd al-Kader en Algérie, tous ces dirigeants étaient des dirigeants nationalistes et musulmans. Il n’y avait pas de distinction pour eux entre le nationalisme et l’islam. La différenciation a commencé à s’opérer à partir des indépendances, durant les années 1950 et 1960.

Mais dans l’histoire islamique, toutes les résistances contre l’oppression interne, ou les régimes despotiques, se sont référé à l’islam pour combattre l’oppression. C’est ce qu’ont remarqué Marx, Engels, ou Maxime Rodinson, lorsqu’ils ont étudié l’histoire de certaines sociétés islamiques. Lorsque Engels a écrit un texte sur le mouvement mahdiste au Soudan, il a bien constaté qu’à chaque fois qu’un état ou qu’un
pouvoir musulman devenait despotique et commençait à dégénérer, des tribus, ou certains secteurs de la population, se rebellaient contre le pouvoir en place, au nom d’une certaine conception de la justice, et en réclamant un retour aux sources, à l’application de la charia, à des lois justes. Et Engels remarquait qu’à chaque siècle, il y avait des
mouvements populaires au nom de l’islam, des révoltes d’inspiration religieuse, contre l’oppression interne. Évidemment, le mouvement mahdiste au Soudan n’était pas seulement un mouvement contre
l’oppression interne, mais aussi contre les Britanniques. Engels avait remarqué cela. Et cela était également à la base de la pensée d’Ibn Khaldoun : à chaque fois qu’un pouvoir musulman s’éloignait de ses principes, une révolte arrivait contre cela, au nom de l’islam.

Il aurait également fallu citer, dans le cas du Maroc, Abdelkrim el Khattabi, dont je suis en train d’achever la passionnante biographie que lui a consacré la journaliste Zakya Daoud.

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10 Réponses

  1. Sur un autre champ : Benny Lévy, alias Pierre Victor, secrétaire de Jean-Paul Sartre de septembre 1973 jusqu’à la mort de l’écrivain en 1980, dirigeant de la Gauche prolétarienne, a opéré un grand retournement qui l’a amené de Mao à Moïse…

  2. Mr Nicolas se plante totalement lorsqu’il prête à Ibn Khaldoun ce qu’il n’a pas dit concernant l’éloignement des principes de l’Islam et la révolte au nom de ces mêmes principes.
    Dans ses Prolégomènes, la décadence d’un Etat et d’une civilisation est expliquée par la mollesse citadine et l’affaiblissement de l’esprit de clan (la fameuse ‘asabiya).
    Je pense que des efforts supplémentaires doivent être faits par certains, pour saisir la pensée historique et l’approche sociologique d’Ibn Khaldoun dans leur dimension méditerranéenne large et non réductrices.

  3. "Et cela était également à la base de la pensée d’Ibn Khaldoun : à chaque fois qu’un pouvoir musulman s’éloignait de ses principes, une révolte arrivait contre cela, au nom de l’islam." ??
    En fait, Ibn Khaldoun a dit exactement le contraire ("الدعوة الدينية من غير عصبية لا تتم")… enfin… j’ai de plus en plus du mal à supporter ce genre "d’analyses" … et je m’arrête là !

  4. Notre chère Nicolas est un très mauvais marxiste, il ne sait pas faire la différence entre "infrastructure" (conditions matérielles) et "superstructure" (idéologie)… L’amusant de l’affaire, c’est qu’Ibn Khaldoun pourrait lui donner des leçons en matière de "matérialisme"… Ainsi pour expliquer la grandeur et la décadence des dynasties et d’Etats qu’il étudie, il recours aux conditions sociales de production du phénomène, à savoir la très fameuse assabya ("solidarité organique")… Par ailleurs, Engels et Marx ont dit pas mal de conneries sur le monde arabo-musulman, comme quoi nul n’est parfait !

  5. A mon avis, c’est parceque l’Islam s’y prête beaucoup plus que le christianisme ou le judaïsme. Dès lors, se proclamer défenseur de l’Islam est un moyen très utile pour rallier les populations, qui ne risqueraient pas de se révolter sinon, du moins pas avec la même ardeur. Cela ne s’est jamais démenti durant quatorze siècles…

  6. Ne confondons « l’islam » et sa « représentation éthnocentrée », fort trendy par les temps qui courent… Par ailleurs, le mot « Islam », signifie tout autant « religion » et « civilisation », cela donnerait, dans le champ occidental, la différence entre « christianisme » et « chrétienté », cela permet bien des raccourcis et bien des amalgames… Ces confusions, si intéressées, qu’elles soient inconscientes ou non, mon cher Spy, vous démasquent, l’on comprend bien "d’où vous parlez"…

  7. Je ne vois pas où est-ce que j’ai confondu religion et civilisation… Je reformule "L’Islam en tant que religion, se prête à instrumentalisation politique plus que le christianisme et le judaïsme", "Dès lors se proclamer défenseur de l’Islam, religion et/ou civilisation, est un moyen très utile pour rallier les populations". Quant à conclure qu’elles me démasquent, c’est un peu tiré par les cheveux, et je crois déceler chez toi une occasion de "personnifier" le débat, ce qui ne me tente pas beaucoup.

    Si tu croyais que j’étais d'"Occident", et bien c’est raté. Je répète ce que je t’ai répondu sur l’autre billet, et j’espère que tu le recevras cette fois : "Pour ta gouverne, je suis un bloggeur marocain et le lien de mon blog est sur mon pseudo. Enfin, je ne discute pas par insultes interposées, merci de les éviter. "

  8. Mon cher Spy, "occidental" du Maghreb, les pires, ils ont les défauts des deux rives!…
    Ce n’est pas parce que tu répètes un argument mal formulé qu’il en devient plus juste… Voici une petite leçon de logique, prend-en bonne note, ça t’instruira… La plupart des partis, dans le monde arabo-musulman, se réclame de l’Islam, cela n’explique aucunement pourquoi l’un est pouvoir et l’autre non, la différence se faisant sur autre chose, ton argument est donc nul et non avenu !

  9. La plupart des partis se réclament de l’Islam, mais tous n’ont pas pour principal but de rétablir le califat ou d'"islamiser" la vie publique. Par contre, lorsqu’un pays musulman se trouve en temps de guerre, surtout lorsqu’elle est dirigée contre l’occupant occidental, la défense de l’Islam est l’un des principes agités pour provoquer un mouvement de masse. Ce fut utilisé par Abdelkrim El Khattabi, par les révolutionnaires algériens, par Yasser Arafat comme le cite Ibn Kafka dans ce billet … Je ne comprends pas qu’est ce que tu critiques dans ce que je dis, alors que moi je suis d’accord avec ce que toi tu dis…

  10. juste un petit commentaire: le commentaire sur Ibn Khaldoun n’est pas de moi: c’est un extrait d’entretien avec Mounir Chafiq. Le problème, c’est que l’animateur de ce site n’a pas mis de guillemet à cette citation, ce qui fait qu’effectivement, vous pensez que c’est moi qui ait écrit cela…. alors que je ne faisais que citer. Le mieux est de vous reporter à la version texte publié sur l’institut religioscope…. cel

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