La traduction est un dur métier quand on n’aime pas le foot

En lisant un article – "Phénomène cacochyme" – de l’excellent revue Agone, consacré à l’écrivain allemand Ernst Jünger, je suis tombé sur une belle coquille de traduction que le traducteur eût pu éviter s’il s’intéressait plus au futebol, discipline dont on ne soulignera jamais assez les vertus intellectuelles.

Je cite:

Nous ne nous risquons pas à répondre à cette montagne de questions, encore moins à nous les poser. En revanche, l’anthroposophe de la culture Wolf von Homburg a eu le culot de prier Jünger en juin 1997 de coucher ses souvenirs de 1974 sur la Porte Sparwasser. Jünger lui a fait répondre par une lettre du 11 juillet 1997 de Langenenslingen-Wilflingen : « Ernst Jünger vous remercie de votre lettre. En ce qui concerne votre enquête auprès d’auteurs, Ernst Jünger n’a de sa longue vie jamais assisté à la moindre partie de football, ni ne s’est jamais occupé du jeu lui-même. Eu égard à la troisième question : il ne peut que regretter qu’on prête à des jeux nationaux des intentions politiques. Amicales salutations, par délégation, Georg Knapp. »

Peut-être est-ce là le secret d’une longue vie : pas de football. Et ne pas prêter d’intentions politiques. Et aussi quelqu’un pour descendre la poubelle et s’occuper de la correspondance.

En VO, la réponse d’Ernst Jünger donne ceci:

Ernst Jünger dankt für Ihren Brief. Was die Autoren-Umfrage betrifft, so hat Ernst Jünger in seinem langen Leben kein einziges Fußballspiel gesehen, noch sich mit dem Spiel selbst befaßt. Er kann es nur bedauern, daß Nationalspiele politischen Wertungen unterlegt werden. Mit freundlichen Grüßen, i. A. Georg Knapp

Pour ceux qui l’ignoreraient, dont le traducteur en cause, "das Sparwasser Tor" n’est pas un monument de Berlin mais plutôt le but légendaire du joueur est-allemand Jürgen Sparwasser marqué le 22 juin 1974 lors du match RDA-RFA 1-0 90 minutes de lutte des classes – lors de la Coupe de monde de 1974, qui se jouait justement en Allemagne de l’Ouest. Sur le mode de "où étiez-vous lorsque vous avez appris l’assassinat de JFK", les Allemands de cette génération se posent la question "Wo waren Sie, als das Sparwasser-Tor fiel?" ("Où étiez-vous lors du but de Sparwasser?") – un livre éponyme est même sorti.

Traduttore, traditore…

About these ads

2 Réponses

  1. Wow t’es trop fort!! tu parles allemand aussi :)

  2. J’adore ton commentaire Reda! ;)

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.

Joignez-vous à 104 followers

%d bloggers like this: