"la question n’est pas tant de savoir s’il faut craindre une contagion du printemps arabe au Maroc que celle de savoir s’il ne représente pas une opportunité pour le pouvoir"

Une tribune moyennement intéressante -"Printemps arabe : quelles conséquences pour le Maroc ?"  - publiée dans Le Monde et rédigée par deux chercheurs français que je connais (de nom) mais dont je n’ai jamais lu des écrits portant sur le Maroc – Baudouin Dupret est un juriste arabisant ayant beaucoup – et bien – écrit sur le droit, notamment musulman, au Moyen-Orient; quant à Jean-Noël Ferrié, je découvre qu’il a écrit sa thèse sur le Maroc, mais j’ai sinon rencontré son nom dans des articles consacrés à l’Egypte.

Leurs remarques générales sur les différences et nuances entre pays arabes, et sur les raisons pour lesquelles des révolutions à la tunisienne ou à l’égyptienne n’auront pas lieu dans tous les pays arabes sont justes.:

Il n’est donc ni raisonnable ni utile de penser que la contestation va s’étendre à l’ensemble de ces pays, de manière mécanique, au nom du fait qu’ils se ressembleraient tous, culturellement, religieusement et politiquement. Si contagion il y a, c’est principalement du fait des médias, d’une communauté de langue et d’une grande désespérance sociale. Au-delà, c’est le contexte propre à chaque pays qui s’impose et permet d’expliquer que la contestation y prend… ou n’y prend pas.

Leurs commentaires sur la situation du Maroc me semblent corrects dans leur conclusion:

Le régime n’est pas mis en cause en lui-même. On remarquera d’ailleurs que les revendications sur Facebook touchent plutôt à la justice sociale et que, lorsqu’elles s’étendent au domaine politique, elles revendiquent l’avènement d’une monarchie parlementaire.

Je ne partage cependant pas leur raisonnement par ailleurs – j’imagine que c’est du aux raccourcis propres à la publication dans un média grand public. Ainsi ceci:

Une véritable compétition électorale a été mise en place, dont témoignent notamment les élections de 2007 (ce qui ne veut pas dire que tout y soit transparent et exemplaire).

C’est beaucoup plus complexe: outre que la compétition électorale n’est pas complète (Al adl wal ihsan n’étant pas reconnue, cette association politique ne peut participer aux élections), elle est très largement neutralisée par la soumission quasi-totale des partis politiques au makhzen, qui aboutit à une neutralisation idéologique de la scène partisane (quelqu’un peut-il me dire quels clashes idéologiques ont opposé l’USFP et le PPS, ex-progressistes, au RNI, à l’UC et au MP, makzéniens de pure souche, durant leur cohabitation gouvernementale depuis 1998?), et à la domination totale du clientèlisme et de l’argent dans la compétition électorale – l’USFP est ainsi devenu, en tant que groupe parlementaire, un groupement de notabilités élues en zone rurale.

De même le passage suivant:

En outre, la page des "années de plomb" a été tournée avec l’instauration d’un Conseil consultatif des droits de l’homme, dès le règne d’Hassan II, et la mise en place peu après de l’Instance équité et réconciliation. Le processus s’est prolongé dans le domaine de la presse, où le maintien de lignes rouges (notamment la personne du roi) et l’utilisation de procédés de pression indirects (l’assèchement publicitaire) n’empêchent pas l’adoption de positions très critiques.

C’est faux: la page des années de plomb n’a en aucun cas été tournée. Certes, l’IER a entamé le processus, mais il est inachevé: aucunes excuses officielles aux victimes des années de plomb, aucune poursuite contre les bourreaux et tortionnaires, non élucidation de bien de cas individuels (Ben Barka, Manouzi), non-mise en oeuvre des mesures proposées par l’IER pour empêcher une répétition des graves violations des années de plomb et surtout la poursuite de pratiques telles que tortures, disparitions forcées (certes plus réduites dans le temps que celles des années 60 et 70). On peut constater que l’IER a été une superbe opération de com’, mais guère plus à ce stade – et nous sommes 5 ans après la clôture du processus.

Le passage suivant est aussi très problématique:

En se présentant comme le "roi des pauvres" et, plus encore, en multipliant les initiatives de type social (l’Initiative de développement humain, le Plan d’urgence pour l’enseignement supérieur, les divers chantiers urbains et de réforme), Mohammed VI réussi à se placer au-dessus de la mêlée, au point que l’hebdomadaire francophone le plus critique et son pendant arabophone pouvaient titrer, cet automne, "Faut-il qu’il fasse tout ?".

Le constat me semble erroné: un des principaux motifs d’insatisfaction des protestataires du 20 février est l’omniprésence royale – de l’économie à la religion en passant par le politique, le militaire, le judiciaire, le sécuritaire et le médiatique. Les initiatives royales dans le domaine social sont certes généralement appréciées par une majorité de la population, mais l’affairisme croissant autour de la holding royale ONA/SIGER est une véritable bombe à retardement tant cela suscite commentaires acerbes et critiques. Tant le train de vie au sommet de l’Etat que les projets économiques plus spéculatifs que bénéficiant réellement à l’économie du pays sont sans doute les questions les plus menacantes pour la sérénité du régime.

De même:

Autrement dit, la critique la plus forte porte sur ce que fait ou ne fait pas le gouvernement et, derrière lui, les partis politiques, plutôt que sur le leadership royal lui-même.

La critique des partis et du gouvernement est générale, mais les protestataires visent directement le pouvoir royale, qu’ils souhaitent voir limité. Il est par ailleurs étonnant dans une telle tribune, écrite par des universitaires ayant mené des recherches sur le Maroc, de passer totalement sous silence le concept de makhzen, terme commode qui vise le gouvernement royal tout en permettant de ne pas personnaliser le débat…

Poursuivons:

Il reste que les réformes politiques et sociales ont marqué, ces derniers temps, un certain ralentissement. Ce n’est pas tant le manque de volonté qui est en cause que l’ampleur des défis et l’inertie d’une partie du système à se réformer, dès lors que rien ne semble l’y contraindre. Ainsi en va-t-il de la réforme de la justice, véritable serpent de mer des gouvernements successifs. Toujours sur le métier, jamais réellement entreprise, sinon sur des questions périphériques, elle risque de rythmer la vie politique du pays dans les prochaines années. De ce point de vue, la question n’est pas tant de savoir s’il faut craindre une contagion du printemps arabe au Maroc que celle de savoir s’il ne représente pas une opportunité pour le pouvoir : celle de reprendre son souffle dans l’élan réformiste, en s’appuyant sur la contestation observable ailleurs pour, premièrement, souligner le succès du double désamorçage, qui permet au Maroc d’échapper à la crise et, deuxièmement, éviter les affres du temps en réactivant d’anciens dossiers et en en mettant de nouveaux sur la table.

Là, je suis encore en désaccord: les auteurs postulent qu’il n’y aurait pas de manque de volonté de réformes. Faux: quelles réformes affectant fondamentalement l’équilibre des pouvoirs ou l’inéquité de la situation socio-économique ont été prises ces dernières années? Au-delà des incantations, combien de tentatives réelles de mise en oeuvre de réformes – pensons au plan d’autonomie du Sahara, présenté depuis 2006…

Je terminerai quand même sur un point d’accord:

En effet, de nombreux Marocains sont descendus dans la rue pour manifester. A Rabat, nombreux étaient aussi les badauds venus assister au spectacle de la manifestation. On pouvait croiser des vendeurs de sucreries. Alors que quelques partisans monarchistes étaient regroupés devant la gare, un cortège composite remontait l’avenue Mohammed V. On ne percevait pas de coordination générale, mais une succession de groupes représentant le pluralisme marocain, de la gauche, majoritairement, aux islamistes, en passant par les défenseurs de la marocanité du Sahara. Beaucoup de jeunes, mais pas seulement. Les slogans ne visaient pas la personne du roi, même quand il s’agissait de condamner la tyrannie.

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9 Réponses

  1. J’ai lu ledit article, j’ai trouvé ces deux chercheurs très superficiels dans leur analyse de la situation au Maroc et très approximatifs dans leur jugement du Makhzen…

    A la fin, on sort avec l’impression qu’ils exécutent une commande !

  2. [...] Hamid Chabat parlait des révolutions arabes comme d’un complot sioniste« ; – « la question n’est pas tant de savoir s’il faut craindre une contagion du printemps arabe au Maro… »; – « Les vieilles ficelles de la MAP« ; – « Casablanca, le 13 [...]

  3. [...] Hamid Chabat parlait des révolutions arabes comme d’un complot sioniste« ; – « la question n’est pas tant de savoir s’il faut craindre une contagion du printemps arabe au Maro… »; – « Les vieilles ficelles de la MAP« ; – « Casablanca, le 13 [...]

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