« Dans le cas de Bassima Haqqaoui, elle est certainement la plus hermétique… »

Il ne faut pas se moquer trop légèrement de la presse féminine. Ainsi, le dernier numéro de Femmes du Maroc (janvier 2012) contient-il une série très intéressante de réactions à la victoire électorale du PJD. On y voit ainsi Aïcha Ech-Chenna, Latefa Ahrare, Abdellah Taïa et Mohamed Horani (CGEM) réagir à l’arrivée du PJD à la tête du gouvernement. J’ai trouvé particulièrement intéressante la réaction du professeur Chafik Chraïbi, président de l’Association marocaine de lutte contre l’avortement clandestin (AMLAC):

Non, je n’ai pas peur et je ne suis pas vraiment pessimiste. Le PJD est le premier parti politique avec lequel j’ai eu des contacts car quand j’ai créé l’AMLAC, c’est le parti qui m’a reçu le plus facilement en me permettant de faire une journée d’étude au sein même du parlement et d’ouvrir le débat. Toutefois, un problème de taille réside dans le fait que ses membres sont très divisés sur la question. Ainsi, M El Othmani fait figure d’exception en déclarant de façon claire et puverte être pour la légalisation partielle de l’avortement dans certaines conditions, à savoir le viol, les malformations foetales, et j’étais même étonné d’apprendre qu’il était aussi pour cette pratique dans certaines situations sociales. Mais M. El Othmani ne représente pas le PJD… et c’est bien ce qui m’inquiète. Dans le cas de Bassima Haqqaoui, elle est certainement la plus hermétique et elle s’est montrée, dès le premier jour, d’une virulence et d’une agressivité extrême s’agissant de la question de l’avortement. Quant à M. Brahimi, l’un de leurs députés, il a tout simplement déclaré que l’avortement est anticonstitutionnel car dans la Constitution, il est dit que le droit à la vie doit être préservé. Quand j’ai expliqué que lorsqu’on diagnostique une malformation foetale grave qui entraînera à coup sûr un lourd handicap moteur, il vaut mieux indiquer un avortement thérapeutique, savez-vous ce que l’un d’entre eux m’a répondu? Que légaliser l’avortement dans ce cas de figure revenait donc à autoriser quiconque à sortir dans la rue et à fusiller tous les handicapés moteur croisés sur son chemin…

En conclusion, je dirais donc que tout dépend des forces qui animent ce parti et de l’influence de certains de ses membres. Mais quoique fasse le PJD, les grossesses non désirées existent depuis la nuit des temps, et elles existeront toujours, car quand on ne veut pas d’une grossesse, quoiqu’il arrive, on fait en sorte de l’interrompre. C’est vrai qu’on peut faire plus attention en utilisant un moyen de contraception; mais malgré ces précautions, on peut tomber enceinte. Si ce sont des gens intelligents, ils devraient mettre un point d’honneur à préserver la santé de la mère et à autoriser l’avortement en hôpital dans des conditions sanitaires adéquates. Q’ils montrent leur ouverture d’esprit! Avant, nous avions peur des islamistes, de leur côté strict et sévère, mais s’ils ont gagné aujourd’hui, c’est parce que ils ont affiché un côté modéré. Une chose est sûre: les gens veulent le changement, mais pas l’islamisation totale.

Une petite parenthèse sur le droit à la vie dans la constitution révisée: le député PJD cité pr Chafik Chraïbi n’a hélas pas tout à fait tort. Pour des raisons qui me sont inconnues, l’article 20 pose le droit – « le droit à la vie est le droit premier de tout être humain. La loi protège ce droit » – mais ne prévoit aucune des exceptions normalement prévues dans les traités internationaux, comme l’article 6 du PIDCP (ratifié par le Maroc et qui contient une dérogation expresse pour la peine de mort) et surtout l’article 2 de la CEDH (inapplicable au Maroc et qui contient une dérogation expresse pour la peine de mort et l’usage de la force dans le cadre du maintien de l’ordre public). Une meilleure rédaction de cet article aurait du être plus explicite: soit en abolissant la peine capitale et l’avortement, soit en abolissant la peine capitale et en autorisant l’avortement sous conditions, soit en autorisant les deux sous conditions – sans compter l’exemption prévue à l’article 2 de la CEDH en faveur de l’usage de la force dans le cadre du maintien de l’ordre public. Ce n’est bien évidemment pas la solution choisie par le pouvoir constituant, c’eût eté trop simple.

Pour en revenir à Bassima Hakkaoui, cette diplômée de 3e cycle en psychologie sociale et députée depuis 2002 sera donc en charge des affaires sociales, portefeuille qui comprend la femme et la famille, où elle succédera à la féministe PPS Nouzha Sqalli – celle qui se plaignait en conseil des ministres du volume de l’appel à la prière – on ne peut pas dire que la transition entre les deux ne se fera pas remarquer…

Hakkaoui sera aménée à des arbitrages – pas seulement en matière de projets de textes réglementaires ou législatifs, mais surtout en termes d’actions et d’initiatives soutenues par le ministère. Espérons que si elle sera bien évidemment, comme il est son droit le plus strict, une ministre appliquant le programme pour lequel elle aura été élue, qu’elle saura se rappeler que ces élections législatives n’étaient pas un référéndum sur telle ou telle question de moeurs, et qu’elle également la ministre de tous les Marocain-e-s…

Quelques autres déclarations de Bassima Hakkaoui:

Mais derrière ces gestes solidaires, le discours sur les droits de la femme demeure bien particulier. Quand les tenantes du féminisme musulman défendent sans ambiguïté l’égalité entre hommes et femmes, Bassima Hakkaoui, députée du Parti de la justice et du développement (PJD) et présidente du Conseil administratif de l’ORCF, explique croire en “leur complémentarité”.

Selon elle, “on ne peut imaginer un monde l’un sans l’autre”. Le féminisme, pour les militantes islamistes, cherche bâtir un univers sans hommes, érigés en ennemis suprêmes, et serait responsable, selon une activiste qui a souhaité garder l’anonymat, des “familles monoparentales, du décrochage scolaire, de la pédophilie”. Bassima Hakkaoui estime, elle, que la femme musulmane ne se centre pas ainsi sur elle-même : “Elle a des devoirs, en tant que citoyenne et mère. Hommes et femmes n’ont pas les mêmes obligations, il y a une particularité féminine, notamment par la structure biologique et physique de la femme. Certains métiers peuvent être dangereux pour sa santé, celle de son bébé”. (…) 

D’ailleurs, là où les nouvelles voix du féminisme musulman acclament la Moudawana réformée, l’ambiance, côté militantes islamistes, est à l’amertume un peu crispée. Selon Bassima Hakkaoui, “certaines choses ont été touchées de façon gratuite, comme l’abandon de la tutelle paternelle pour le mariage. Très peu de femmes se marient sans l’assistance du père, donc ça ne change rien. De plus, l’âge minimal du mariage (18 ans) reste à discuter. Aujourd’hui la moyenne d’âge du mariage est très élevée et les cas exceptionnels de mariages précoces se débrouillent pour qu’ils aient lieu. Je suis contre la dictature de la loi, chaque être humain a le droit de faire ce qu’il veut”. Enfin, presque…

À nouveau, là où les féministes musulmanes font une croix sur la polygamie, Bassima Hakkaoui justifie que “si les femmes refusaient, elle n’existerait pas”. La députée PJD évoque “ces femmes cadres cultivées qui préfèrent un homme déjà marié pour atténuer la présence masculine dans leur vie, pour être soulagées en tant que seconde épouse”. Quant à la question de l’héritage, elle n’est pas même, pour les islamistes, censée souffrir le débat. “C’est clairement dit dans le Coran. Il ne faut pas projeter le système occidental sur le musulman, dans lequel la famille induit beaucoup d’exigences pour l’homme par rapport à la femme, qui est soulagée de nombreuses obligations”. L’héritage avantagerait donc les hommes pour compenser le sacrifice consenti au sein du foyer. On est loin de l’ijtihad moderniste défendu par Amina Wadud et consorts. “Nous n’acceptons pas une lecture moderne, mais une lecture correcte du Coran”, rectifie Bassima Hakkaoui.(Tel Quel, n° 224, 6 mai 2006)

Pour finir, cette citation, pour laquelle j’ai renoncé à fournir une illustration:

À la maison, je suis une épouse qui accomplit parfaitement ses devoirs conjugaux. (Aujourd’hui Le Maroc, 29 décembre 2011)

About these ads

5 Réponses

  1. De toutes façon, l’avortement comme l’héritage sont des questions qui ne passeront jamais le seuil du débat et des pratiques privées et clandestines dans une société comme la nôtre…et sur le sujet le PJD ne pourra en aucun cas faire de miracles !

    quant aux signes extérieurs affichés par certains PJDistes, je trouve que franchement ce voile bariolé et nouée à la mode de  »lekhmissate » est à mes yeux beaucoup plus tiers mondiste ou folklorique qu’islamiste, je commence à trouver cette  »mode » franchement hideuse et nuisible à l’islam et ses perceptes quant c’est une femme instruite qui le porte ainsi…! que Mme la ministre m’excuse, mais les goûts ne se discutent pas !

    A mon sens, les femmes voilées et instruites devraient sans tarder faire leur propre révolution qui fasse qu’on puisse distinguer entre elles et apprécier leur idées, leur intelligence, leur individualité et leur singularité enfin !! je ne suis pas sûr que Mme la ministre des affaires sociales soit représentative des opinions de toutes le femmes voilées et instruites même au sein du PJD, et encore moins des femmes qui ne le sont pas…! et c’est dire qu’il est navrant de constater que ce voile tiers mondiste et idéologique ne résoud rien à la condition féminine en général, ni qu’il soit pour autant un signe d’émancipation de la femme musulmane..mais encore pire, ne constitue pas pour autant un gage de crédibilité dans la société attardée qu’est la nôtre !

    je ne veux pas faire snob mais les femmes  »voilées » de ces voiles et foulards bariolés ou  »tigrés » et moches tout comme celui de Mme la ministre on sait qu’il en existe des dixaines de milliers qui comptent aussi bien des femmes respectables et exemplaires, comme de véritables diablesses ou certaines aux moeurs suspectes, quant c’est pas des femmes abonnées aux voyantes de sidi abderrahmane ! est ce que je me trompe…

    enfin, je n’ai aucun doute que Mme la ministre  »remplit » parfaitement ses devoirs conjugaux et familiaux…mais sans doute qu’un  »régime » santé et un peu de gym augmenterait aussi grandement son capital auprès de son conjoint et lui ferait le plus grand bien pour les  »chantiers » sociaux qui l’attendent !…sans rancune..:)

  2. « le droit à la vie est le droit premier de tout être humain. La loi protège ce droit

    Reste à se mettre d’accord sur la notion d’etre humain et se poser
    la question suivante : « A partir de quel stade embryonnaire de la
    grossesse, le foetus est-il considéré comme un etre humain ou doit-on prendre l’étape de la naissance comme début de sa jouissance du
    statut d’etre humain ? »

    « Les droits de l’homme, juridiquement, commencent à la naissance (« Les hommes naissent libres et égaux en droits… », Déclaration des droits de l’homme et du citoyen). Mais avant la naissance ? Là les notions juridiques sont floues. »

    http://www.eleves.ens.fr/pollens/seminaire/seances/embryon/resume.htm

  3. Le PJD a ete catapulte au pouvoir a cause de plusieurs facteurs:
    1. Incompetence des partis traditionnels a trouver des solutions aux problemes quotidiens des Marocains. Je ne vais pas ennuyer les lecteurs a enumerer ses problemes. Tout le monde, et je dis bien tout le monde, en est conscient.
    2. Le M20F a pousse le regime a se reformer. Cela a ouvert le champs aux barbus « light » du regime.
    3. Une islamisation en progression constante face aux changements dus a la globalisation des economies mondiales. Les gens trouvent toujours un refuge dans les religions quand ils n’arrivent pas a s’adapter au changement. Je cite ici une fameuse phrase d’un gouverneur du Minnesota il y’a de cela quelques annees qui resume superbement ce que les religions sont en fin de compte « Les religions sont pour les gens faibles qui trouvent du reconfort dans les nombres ».

    Cette bonne femme me parait etre d’une intelligence tres limitee, elle est conservatrice jusqu’au bout des orteils. Ce ne sont jamais les conservateurs qui apportent des solutions originales aux problemes sociaux. Ils ne font que se recroqueviller sur les traditions et sont toujours contre les changements. Les conservateurs ont une inertie sociale enorme. Ils preferent des solutions importees du 7eme siecle et completement indaptees au monde moderne. En fait, ils ne comprennent rien au monde moderne. C’est pour ca qu’ils sont conservateurs en premier lieu.
    Je n’attend pas grand chose du PJD. Peut etre une meilleure moralisation de la vie politique. Pas plus.

  4. Hélas, à la lecture des citations attribuées à la seule ministre femme (une honte pour le Maroc sur la question de la représentativité des femmes au gouvernement) je ne peux que constater son conservatisme le plus étriqué. Rien à attendre de ce côté-là! Idem, pour le nouveau gouvernement…

  5. [...] gouvernement, un recul symbolique certain pour l’engagement politique de la femme marocaine. Cette femme ministre est Bassima Haqqaoui du PJD, par ailleurs la première femme voilée à être ministre au Maroc. Elle est en charge des [...]

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.

Rejoignez 110 autres abonnés

%d blogueurs aiment cette page :