Le vêtement féminin, lieu de pouvoir de l’Etat

Un texte intéressant pour quiconque s’intéresse à l’archéologie du pouvoir de l’Etat sur le vêtement féminin, et notamment celui des musulmanes:

Dans une circulaire traduite par le Levant Herald du 15 août 1881 et qui réglemente l’usage que font les femmes de l’espace urbain, celui d’Istanbul, il apparaît qu’il leur est "interdit de paraître dans les lieux publics et de faire des visites. Les officiers de police sont invités à faire preuve de la plus grande vigilance et à dresser des procès-verbaux toutes les fois qu’ils constateront qu’une femme ose porter le voile mince dans des cas non prévus par le réglement. (…) ".

Cet édit royal, rédigé comme un code de la route à l’usage des femmes, un mode d’emploi de la ville, n’est nie le premier en date du règne ottoman, ni le dernier. De multiples édits sont prononcés par les autorités de la Sublime Porte qui fixent la longueur et l’ampleur du vêtement féminin, la nature et la couleur de ses tissus, découpent l’espace et le temps en quartiers et jours interdits, en rues et véhicules prohibés, et décrivent par le menu leur mode d’usage approprié. L’autorité souveraine orchestre ainsi les diverses façons de mettre en scène le corps féminin sur l’arène urbaine. Un théatre donc où à travers le corps des femmes c’est la différence sexuelle qui n’en finit pas de s’exhiber. La mise en scène, signée du cachet souverain, s’exerce à coups de décrets, dédits, qui s’adressent aux autorités urbaines (le "cadi", l’aga des janissaires, le subaïsi, etc) pour qu’ils surveillent tout ce qui des vêtements de femmes n’obéit pas à des normes d’épaisseur, de longueur minutieusement décrites par la Sublime Porte, tout ce qui dans les formes de leurs écharpes et des garnitures de leurs châles excède la tradition, et diffère de "ce qui a toujours été". (…)

Il importe ici de s’interroger sur les raisons qui font que pour signifier le contrôle social des femmes (ou de leurs sexualité) il ne suffit pas à l’Etat de légiférer par us et coutumes interposés, par la mode ou en laissant oeuvrer les moeurs ambiantes, le contrôle familial ou celui des contraintes locales (de voisinage, de quartier). Par quelle dynamique la Porte est-elle poussée à y aller de ses décrets et de ses lois? Les pressions locales en effet (…) sont loin d’être insignifiantes et paraissent, à travers ces mêmes décrets, tout à fait contraignantes. (…)

Dans cet ordre des choses la présence en ville des femmes se trouve sujette à une double codification: sexuelle et ethnico-religieuse. (…) Si cette gestion vestimentaire est vraiment là pour signifier l’autorité du souverain sur l’espace urbain, pourquoi cette autorité choisit-elle de se mettre en scène à travers le corps des minorités et des femmes? Pourquoi justement ces catégories de sujets? (…)

Dans la ville ottomane, la rue, les lieux publics, l’espace visible et lisible de la cité, celui qui se prête au regard est régi par une symbolique où les signes sont inscrits sur les corps, portés et mis en oeuvre par ces mêmes corps. C’est de ces corps que la Porte se servira pour obtenir des effets de sens, pour extérioriser ce qu’elle souhaite donner à voir (et notamment pour exprimer son contrôle sur une société où son regard ne retient et ne reproduit qu’une différenciation religieuse-ethnique et sexuelle). (…)

Parmi les caractères recensés de ce qui lie l’Etat ottoman au contrôle ultra-normatif de la présence féminine en ville, à aucun moment n’a été évoquée la nature théocratique, islamique de cet Etat. Mais en ce qui concerne la configuration spatiale de la condition des femmes, on aurait tort de mettre directement sur le compte de l’islam la nature du contrôle minutieux qui s’exerce sur leurs périples urbains et leur accoutrement en lieu public. Le faire serait se priver de moyens pour comprendre, par exemple, la nature de ce décret, daté du 18 février 1982, émanant du gouvernement militaire farouchement laïque et qui puisait une bonne part de sa légitimité en affirmant faire obstacle aux courants intégristes menaçant de rétablir les fondements théocratiques d’un Etat islamique. Ce décret concerne la tenue vestimentaire et l’apparence extérieure des fonctionnaires et des ouvriers du secteur public:

"Les femmes: vêtements propres, en bon état, repassés et simples; chaussures ou bottes simples à talons bas, cirées; la tête toujours découverte, les cheveux peignés ou en chignon, les ongles normalement coupés"

Cette volonté normative sans réserve doit sans doute beaucoup au caractère militaire du gouvernement qui délivre cet acte. Néanmoins on retrouve ici la même attention portée à l’espace public, visuel, privilégié en ce qu’il concrétise la scène où les corps sont chargés de donner à voir et de faire advenir à la réalité la volonté de l’Etat. Ce décret vise entre autres à effacer de la scène qu’occupe la fonction publique les signes vestimentaires d’une appartenance ou d’une sympathie à des courants conservateurs islamiques ("il est interdit de se couvrir la tête à l’intérieur et à proximité du lieu de travail"). Par contre, comparé aux décrets ottomans des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles un renversement, une inversion dans l’objectif affiché du décret est incontestable: les décrets ottomans visaient à couvrir les femmes pour rétablir les lois de l’islam, tandis que celui-ci (1982) leur interdit de s’affubler d’ersatz de voiles (le foulard par exemple, très usité dans certaines couches de la population urbaine). Mais là où il n’y a pas d’inversion mais bel et bien continuité c’est que l’individu, le sujet dans son rapport au pouvoir central, est toujours à la même place. (…)

[L]es modernistes ou autres réformateurs turcs et ottomans ont failli à pouvoir importer du modèle capitaliste sa pierre angulaire, un de ses fondements: la reconnaissance de l’autonomie et de la légitimité du pouvoir de la société civile, l’autorisation accordée à ses mécanismes de fonctionner librement. Et c’est parce que cet Etat ne peut reconnaître d’autres mécanismes de contrôle social que ceux qu’il génère lui-même, que les individus et la représentation  de leur corps, leur attirail vestimentaire, relèvent de l’autorité étatique. Et c’est encore de cette même structure que dérive cette place où, à travers les droits et nouveaux rôles qui leur seront accordés, le statut des femmes sert de lieu où s’inscrivent les positions politiques de l’Etat. (…)

Nora Seni, "Ville ottomane et  représentation du corps féminin", Le Temps Modernes, n° 456-457, juillet-août 1984, pp. 66-95.

Toute coïncidence avec la France post-1989 et l’Europe post-2011 serait troublante etc..

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2 Réponses

  1. Bien vu IK ! c’est exactement ce que l’europe ou l’occident "démocratique" ont reproduit à travers l’interdiction du voile, via des dispositions autoritaires et étatiques en ce 21ème siècle ! mais s’agit-il uniquement de régulation sociale de la part des états…personne n’est dupe, ce phénomène va au delà des mécanismes de contrôle social, il s’agit de véritables "croisades" contre les derniers récalcitrants face à l’ordre social établi; celui des musulmans ! même les mouvements féministes sont aujourd’hui mobilisé avec les états contre la femme musulmane qui revendique une liberté d’expression et de croyance privée de sa religion ! et je pense que ce n’est pas pour rien que la femme voilée constitue une cible de choix pour toute "l’intelligentsia" occidentale de nos jours, car à travers elle, on cible la société musulmane tout entière afin d’espérer la changer profondèment, et pouvoir enfin en finir avec un islam "menaçant" et "inconciliable" avec les valeurs "modernes".

    je ne veux pas dévier du sujet IK, mais il n’y a qu’a regarder l’islamophobie militante et universelle qui à franchi le seuil de "l’acceptable" à celui de "l’indispensable" à mon avis dans les sociétés comme dans les programmes politiques des états partout en occident ! il ne s’agit pas que de racisme, il ne s’agit plus que de crises économiques ou de remise en cause de l’immigration, mais carrèment de revendications et tendances claires pour "purger" leur pays de ce "cancer" qu’est devenu l’islam et les musulmans à leur yeux…. on parle d’ailleurs ici et là que le risque que les musulmans deviennent les prochaines victimes de pogroms est entrain de se vérifier et de s’approcher dangereusement des réalités, comme pendant l’ère pré nazie dans les années 30…

    pour coller à l’actualité, il est inquiétant pour tout musulman qui vit en occident de constater à quel point le printemps arabe est perçu par la société et présenté dans les médias non pas comme un cheminement vers la démocratie mais comme une victoire des islamistes "dangereux". comme il constate aussi que l’opinion publique en règle générale interprète les gestes de leurs gouvernements lorsqu’ils ont soutenu les printemps arabes, comme des calculs géostratégiques visant à assurer la stabilité économique et leurs intérêts, mais ayant échoué car ont permis la montée de ces islamistes…

    il faut dire que l’opinion publique occidentale n’a eu aucune chance de s’informer adéquatement durant ces dernières années sur la situation du monde musulman, ni qu’elle a vu de mesures étatiques dans son pays afin de dévier de l’islamophobie dans laquelle elle patauge ces dernières années…or que le pire c’est qu’elle ne se doute même pas que l’islam lui même à été "confisqué" en quelque sorte par toutes sortes de mouvements islamistes politiques à travers le monde arabe…et que ces derniers ayant longtemps préconisé une lutte "démocratique" sous les dictatures, ont largement bénéficié du support populaire, et ont fini sans surprise dans ce printemps arabe par afficher des ambitions franches et démesurées de pouvoir qu’ils remportent quasi unanimement…

    la balle est donc chez nos "islamistes" au pouvoir dans le monde arabe aujourd’hui…soit, ils font pire que leur prédecesseurs et entretiennent avec cet occident des relations de purs intérêts dénués de dialogue, d’échanges et de diplomatie responsable et gardent ce monde arabo musulman sous tutelle d’etats et intérêts suspects et réciproques….soit, enfin, ils prenent les mesures qu’ils faut pour libérer ce monde musulman de toutes les tares qui le minent et le hissent enfin dans le concert des nations !

    j’espère ne pas dévier trop du sujet Ik, mais il me semble que toutes ces choses soient tellement liées…

  2. […] humaine, dépourvues de défauts ou de sexualité. Des Etats se mêlent de la partie (voir "Le vêtement féminin, lieu de pouvoir de l’Etat"), l’Iran et l’Arabie séoudite imposant le port du voile même aux […]

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