« Il ne se passera rien en Egypte, les Egyptiens ne sont pas comme les Tunisiens »

Le 23 janvier 2011, je parlais avec un diplomate autrichien et son épouse au bord d’un court de tennis. Après un certain temps on a abordé la Tunisie et le renversement de Benali et des conséquences pour d’autres pays arabes, dont l’Egypte où était basé ce diplomate. « Ca sera calme » disait-il avec l’assentiment de son épouse. J’étais plus réservé: « ça va être chaud cette année en Egypte » – et j’évoquais autant le fait que des élections présidentielles devaient avoir lieu l’automne, avec pour résultat probable l’élection de Gamal Moubarak, que le précédent tunisien. La haine palpable de l’opinion égyptienne pour Gamal Moubarak rendait certaine à mes yeux la perspective de réactions violentes à son élection/succession, même si j’étais bien évidemment loin de penser à la chute de Moubarak qui allait intervenir trois semaines plus tard.

Dans le même temps, j’avais discuté avec une Egyptienne de mes connaissances, issue de cette bourgeoisie cairote parfaitement éduquée, bi- ou trilingue, et tout autant « libérale » du point de vue des moeurs (mais bien moins que leurs équivalents tunisiens ou marocains) que conservatrice du point de vue politique. Nous parlions de la Tunisie et je réitérais qu’à mon avis, la Tunisie aurait des conséquences en Egypte – encore une fois, je ne prédisais pas la chute du régime, mais faisais part de ma certitude que l’année politique en Egypte serait chaude. Cette interlocutrice, assez représentative de l’opinion d’une certaine couche de la bourgeoisie arabe qui ne m’est pas du tout sympathique, balaya dédaigneusement mes craintes: « Il ne se passera rien en Egypte, les Egyptiens ne sont pas comme les Tunisiens« . Je lui avais rétorqué que bien que détestant personnellement les stéréotypes, le stéréotype du Tunisien était, avant le 18 décembre 2010, justement celui qu’elle énonçait à l’égard des Egyptiens – une personne peu portée à la révolte ou à la rébellion. Je l’ai revue depuis, et j’ai eu la décence de ne pas évoquer cet échange.

Beaucoup d’autres ont probablement des souvenirs semblables. L’ami The Arabist m’a ainsi confié la surprise d’organisateurs de la manifestation place Tahrir du 25 janvier 2011, qui lui avaient confié s’attendre à quelques centaines de manifestants et furent tout aussi surpris que la police par les dizaines de milliers qui se réunirent ce jour-là. Une journaliste égyptienne, Heba Afify, raconte ainsi la réaction d’un ami de ses parents, officier des services de renseignement égyptien, à l’annonce de la chute de Benali:

Starting on 14 January, when Tunisia’s fleeing President gave Egyptians reason to believe that it was indeed possible to overthrow a dictator, the transformation of the public from an oppressed people to a revolting one could be detected.

State Fear: “Tunisian President Ben Ali fled the country following protests demanding his ouster.” I ran outside to where my parents were sitting with friends and announced the exhilarating news. As soon as I said the words, one of their friends, who was a high ranking State Security officer, jumped out of his seat, clutched his phone, and in less than a minute he was gone.

Emboldened protesters: The day following Ben Ali’s departure, there were still celebrations in front of the Tunisian Embassy in Cairo. As usual, the Central Security Forces (CSF) cordoned the gathering and wouldn’t let anyone in or out. That’s when an elderly activist started throwing himself at the cordon and tried to break it defiantly.

You can’t do this anymore, you could do it yesterday but not anymore,” he screamed. “We are men, like the men in Tunisia.” He said it with absolute conviction.

La version anglaise d’Al Ahram a dans la même veine rapporté ce qu’écrivaient les journaux égyptiens le 24 janvier 2011 – aucun n’avait vu venir la révolution…

Given the magnitude of the Egyptian revolution and its ripple effect not only in Egypt, but the region and even the world, one would think that the pre-revolution weeks were rife with talk about the upcoming uprising. However, a look into newspapers of the day before the revolution shows that the bulk of Egyptian society was blissfully unaware of what was about to happen.

On pourrait sans doute répéter à l’infini ces anecdotes, qui rappellent l’extrait fameux du journal intime de Louis XVI indiquant, à la date du 14 juillet 1789, un laconique et désormais célèbre « rien » (1)…

Mais que dire du Maroc? Au Maroc, l’inverse semble vrai: on prédit depuis des décennies la chute imminente du régime, et le voilà à compter près de 450 années de règne ininterrompu. On passe une vidéo sur Youtube avec une centaine de manifestants clamant à visage découvert « cha3b yourid is9at al nidam » et on se dit qu’il faut se préparer au Grand Soir. Et celui-ci n’arrive pas. A l’opposé, on lit dans la presse officieuse voire dans la presse étrangère, que le Maroc est un exception, que le régime s’est libéralisé et que J-Lo vient inaugurer Morocco Mall et on se dit que « jusqu’ici, tout va bien » – et ceci fait insulte à l’intelligence des Marocains. Entre espoir révolutionnaire et béatitude courtisane, la prudence est de mise.

Pour ma part, c’est la préface de l’édition française du chef d’oeuvre de John Waterbury, « Le Commandeur des croyants« , paru en 1975, qui m’a le plus marqué, et qui avec le temps me semble la plus lucide. Dans cette préface, qui ne figure pas dans la version originale anglaise du livre, John Waterbury raconte comment, alors qu’il habitait Rabat en 1965, il entend un soir de novembre des clameurs dans la rue. Venant quelques temps seulement après l’enlèvement de Mehdi Ben Barka, il s’imagine déjà assister à une révolte populaire dans Rabat, où Ben Barka avait été triomphalement élu aux législatives de 1963. Il annonce à sa femme qu’il sort et lui donne instruction d’appeler l’ambassade des Etats-Unis s’il n’était pas de retour avant minuit. Puis il sort et se rend compte que les clameurs proviennent des supporters du FUS et des FAR, dont les équipes se rencontraient pour un derby rbati…

L’histoire du Maroc depuis l’indépendance confirme la déception relative de John Waterbury: révoltes du Rif et du Tafilelt en 1958, réglements de comptes violents entre mouvements de résistance jusqu’en 1960-61, émeutes de Casablanca en 1965, coups d’Etat de 1971 et 1972, tentative catastrophique de lancer des opérations de guérilla en 1973, guerre au Sahara de 1975 à 1991, émeutes de Casablanca de 1981, émeutes de Marrakech et Nador en 1984, émeutes de Fès en 1990 – et je passe sur les émeutes bien moins violentes qui ont eu lieu sous le règne de Mohammed VI, sur le surnom donné à Hassan II dans les années 70 PPH (« passera pas l’hiver ») ou sur les prévisions assez présomptueuses sur la fin de la monarchie au Maroc. Ceux qui ont sous-estimé la viabilité du makhzen l’ont payé au prix fort, et même si l’histoire n’est pas appelée à se répéter aveuglément et à l’infini, il convient pour ceux qui ambitionnent de réduire ou rendre inopérant le makhzen de bien prendre la mesure de leur tâche. Les manifestations hebdomadaires ne sont pas une stratégie politique, et le mimétisme révolutionnaire n’est pas un déterminisme.

(1) Mais voir ici pour une autre analyse de ce « rien« ‘.

6 Réponses

  1. dis donc ! je ne soupçonnais pas toute cette innocence dans ton esprit IK ! :)

    Si tu permets, je vais y aller de mon avis.

    1- Tunisie ; il n’y a jamais eu de révolution en tant que tel, mais un soulèvement populaire ! le 14 Janvier 2011, ce même soulèvement était exploité par l’instigateur d’un putsh mal préparé car non coordonné avec la France ou des diplomates occidentaux en poste a Tunis…et encore pire, le ministre de l’intérieur de Ben Ali qui en est l’auteur tente le tout pour le tout car n’ayant même pas pu coordonner son coup d’état avec les militaires, ne compte plus que sur les milices du ministère de l’intérieur, met Ben Ali et sa famille dans un avion avec l’idée que ce dernier se rende en France pour y rester, et espère à ce moment précis se consacrer enfin à l’achèvement du Putsh. Trop tard ! une partie de ses milices rejoint le mouvement de protestation, et la gendarmerie Tunisienne prend ses ordres auprès d’un général de l’armée qui contrôle les petites villes mais surtout les axes routiers principaux dont ceux qui mènent à l’aéroport de Carthage, echec du coup d’état !

    Pour Al jazeera et les médias et la rue Tunisienne… mais aussi pour le général de l’armée Tunisienne, Ben Ali s’est enfuit sous la pression populaire ! Erreur ! Ben Ali à été chassé et trompé par son homme le plus fidèle.

    l’auteur du Putsh tentera de livrer quelques dernières batailles à ses adversaires pendant quelques heures…mais peine perdue ! grâce à lui, et sans le vouloir, le soulèvement devient  »révolution ». Quant à Ben Ali, il continue de revendiquer être la victime du putsh…et tout le monde s’en fout ! Sauf que, qu’on le veuille ou pas, Ben Ali aurait pu rester ce 14 Janvier, et aurait pu mater la révolte en quelques jours, s’il n’avait été trahi par son homme de confiance !

    et on arrête pas de nous bassiner avec la  »révolution Tunisienne » ! quelle belle supercherie intellectuelle…mais il est vrai, quel coup du destin surtout !

    2 – L’égypte : Même scénario, mais plus soft, l’armée vire Moubarak après s’être rendue à Washington une semaine avant sa destitution et se fait dire qu’il faut s’en débarrasser sinon elle coupe les robinets.

    de retour, les tensions internes entre partisans fidèles de Moubarak au sein de cette armée et décideurs haut gradés gênés de devoir en découdre dérape dans la gestion de la place Tahrir ! les premiers tentent d’y instaurer l’ordre, pendant que les seconds y envoient les baltagias et les casseurs…en même temps qu’ils lâchent des rumeurs incessantes sur la santé de Moubarak, ou ses pseudos milliards à l’etranger…aidés en cela par la presse occidentale qu’Al jazeera relayait et traduisait aux millions de tespectateurs !

    Résultat : Moubarak est parti comme une offrande au temple du marabout du coin :  »Tout cuit », sa famille aussi, et ses proches ministres, dans ce qui s’avèra être la plus spectaculaire humiliation d’un chef d’état arabe considéré comme l’un des plus influents surtout …bien pire que Saddam Hussein, car avec une humiliation mondiale sans précédent, et un lynchage médiatique qui n’a pas fini de surprendre encore aujourd’hui !

    le pire est que la rue arabe n’a pas été la seule à avaler la couleuvre, mais l’occidentale aussi ! incroyable n’est ce pas ! et il se trouve encore une palette de  »spécialistes » qui font le tour des chaînes de télé pour diffuser le message de la  »révolution » de la  »mère du monde » l’égypte…

    3 – la libye : passons…c’est une agression en bonne et due forme qui a donné leir à une révolte armée puis une guerre civile…

  2. Suite…

    4 – John Waterbury ! ce qui est bien avec ce type, c’est qu’il avance des théories et laisse le champs libre à l’interpretation du contraire ! le champion du segmentarisme anglosaxon avouera qui’il s’est inspiré de segmentaristes francophones, puis admettra qu’il a négligé l’armée et les rouages de l’intérieur…on retiendra de ces analyses que  »l’homme marocain manque de confiance en soi »…et bien d’autres stéreotypes sur la gauche, l’istiqlal…etc même Benbarka n’y a pas échappé et y est décrit comme partie prenante d’une élite manipulatrice à souhait qui s’adonne au jeu du contre pouvoir des forts pour arriver au pouvoir…bref l’UNFP est pour Waterbury de la poudre aux yeux..aussi, une espèce de contre parti pour affaiblir l’istiqlal qui n’avait aucune idéologie précise, et ne convainquait guerre le peuple ou les classes moyennes…selon lui, l’UNFP n’avait la sympathie que de leaders de gauches progressistes mariés à des françaises et complètement coupés du peuple ! mais Waterbury a clairement dit qu’il ne pense pas que si Oufkir avait résussi son putsh le maroc se porterait mieux…

    waterbury a quand même amené des témoignanges poignants sur l’histoire politique post indéendance, mais comme tu le sais sans doute, ses pairs marocains (Khatibi, Laroui) qui l’ont critiqué plus tard, et critiqué ceux qui l’ont inspiré de l’ecole  »segmentariste » francophone, ont dénoncé le stérotype de  »la société tribale » que serait la société marocaine…et bien d’autres concepts occidentaux qui ignorent l’histoire et la politique du maghreb.

    ceci dit, j’aime beaucoup son analyse du  »caractère » je dirais du Marocain plutôt…que je considère d’ailleurs la chose qu’il a surtout réussi dans son livre! il a superbement décrit et résumé le  »pragmatisme » des marocains sans le savoir ! il a sans le vouloir aussi, dépeint un Maroc ou l’intelligence politique est omniprésente mais n’a aucun avenir, face à la rue qui décide, influe, et tend vers le  »négatif », le positif n’ayant aucun intérêt selon lui pour le marocain type qui ne survit que dans le conflit ! superbe analyse n’est-ce pas ! quant à la monarchie, il a exagéré son intelligence…et sousestimé son influence religieuse…car n’était pas d’accord qu’elle soit tant religieuse que ça !…bref

    Ce que ni waterbury, ni aucun spécialiste occidental n’admettront c’est d’abord que les conflits de pouvoirs eternels et stagnant la société existent bel et bien chez eux aussi bien que chez nous, mais aussi et surtout qu’ils n’ont rien compris au système politique marocain d’un point de vue historique : La monarchie ou la révolution ne sont pas les mêmes dans le monde arabe que celles de l’histoire occidentale…

    car pour résumer : pour défaire une monarchie dans un pays arabe, il faut une dictature militaire, et ça a déjà été le cas…mais pour défaire une monarchie au Maroc, il en fallait une autre qui soit encore plus autoritaire, et plus religieuse dans l’histoire…sauf que Hassan II à boulversé la donne, il a entamé la monarchie parlementaire progressivement tout en jouissant des privilèges féodaux de la monarchie ancestrale…il savait qu’il ne pouvait faire confiance en personne, il a maintenu la gauche et les nationalistes sous perfusion, et parfois intégré dans le jeu du pouvoir  »à la marocaine » (comme waterbury l’a si bien décrit) et au final, après avoir disparu, à légué à un fils un peu têtu les rennes d’une monarchie de droit divin encore certes…mais certainement avec l’espoir que ce dernier puisse achever la monarchie parlementaire avec la paix sociale qui devrait venir avec !

    helas c’est pas sûr que ça se termine ainsi…car comme pour Ben ali et Moubarak, il y a un lobby occidental qui contrairement à celui qui aujourd’hui fait les louanges d’une  »exception marocaine » un peu farfelue …aurait préféré livrer le maroc à l’inconnu, tout comme ses pairs maghrébins et arabes…et qui vivra verra !

    Je continue donc d’être foncièrement en desaccord avec ton idéalisme révolutionnaire IK ! pour moi ta théorie qui est celle de nombreuses  »têtes chaudes » c’est comme porter des lunettes roses qui donnent une vue en 3D d’une démocratie née de la révolution…foutaises…on est très loin de ce scénario !

    amitiés tout de même…

  3. euuh je réctifie pour la Libye ; soulevement armé proche du révolution….mais foutue en l’air par l’agression armée de l’Otan !! et plus tard, une guerre civile ! alors mal barrée la révolution libyenne ? plutôt avortée par l’occident ! …bref, c’etait juste un rectificatif pour eviter d’être mal compris…mais au final, il y a bel et bien guerre civile.

  4. [...] en Égypte, les Égyptiens ne sont pas comme les Tunisiens” . Témoignages recueillis par IbnKafka un peu avant le 25 janvier qui montrent à quel point cette image de fataliste colle à [...]

  5. tres bel article

  6. Ne pas voir venir l’insurrection, la révolte ou la révolution, n’est-ce pas une forme de mépris pour la population mais aussi un manque de qualité des dirigeants qui prétendent que « gouverner, c’est prévoir » ?

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