«Je suis sûr qu’une nouvelle fois l’Algérie nous surprendra…»

El Watan rendant certains de ses articles payants, voici l’entretien que ce quotidien algérien a mené avec Alain Gresh du Monde diplomatique, même s’il n’y parle pas du Maroc:

Alain Gresh. Journaliste, directeur adjoint du Monde Diplomatique

«Je suis sûr qu’une nouvelle fois l’Algérie nous surprendra…»

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le 18.04.12 | 10h00 8 réactions

   

Journaliste, directeur adjoint du Monde Diplomatique, spécialiste du Monde arabe et auteur de nombreux ouvrages sur les problèmes du Moyen-Orient, Alain Gresh nous livre ses réflexions sur les révoltes populaires qui secouent actuellement cette région.

-Le Monde arabe connaît-il un vrai «printemps» ?

On peut discuter de l’expression. On a parlé aussi de révolte, de révolution… L’important est ailleurs : il s’agit d’un mouvement qui a touché l’ensemble du Monde arabe, sans exception, de manière plus ou moins intense, avec partout des manifestations y compris en Arabie Saoudite, dont on n’a pas beaucoup parlé. Même s’il y a des différences d’un pays à l’autre, une même volonté anime ces révoltes qui ont en commun trois caractéristiques :
1. La volonté d’en finir avec l’autoritarisme et la dictature, mais pas seulement au sens politique. Avant tout au sens d’arbitraire. C’est ce que disent les gens quand ils parlent de karama – de dignité. Ils veulent vivre dans une société où ils ne sont pas soumis à l’arbitraire du fonctionnaire qui les envoie «promener», du policier qui les maltraite ou les frappe, une société où tous les agents de l’Etat respectent les citoyens. Cela va bien au-delà d’une demande de démocratie.
2. La volonté d’en finir avec l’accaparement des richesses par une minorité, avec une libéralisation économique imposée par l’Union européenne, qui ne profite qu’à la clique au pouvoir et accroît la paupérisation de la population.
3. La volonté d’en finir avec un patriarcat oppressant qui marginalise une jeunesse instruite, mieux formée que ses parents et qui ne trouve pas de travail.

Révolte contre l’arbitraire, contre l’injustice sociale, contre la marginalisation de la jeunesse : ces trois facteurs sont communs à tous les soulèvements qui secouent le Monde arabe.
L’existence d’un mouvement global se trouve confirmée par la réaction des pouvoirs. Partout, parfois même avant toute manifestation, on constate une double attitude des dirigeants : la répression, évidemment, et des largesses d’ordre économique et social. En Arabie Saoudite, en Algérie, des centaines de milliards ont été débloqués et des réformes, plus ou moins réelles, ont été promises, ce qui est une façon de reconnaître que la situation, pour la plupart des citoyens, était absolument insupportable.

-Que pensez-vous de l’attitude des pays occidentaux à l’égard de ces révoltes ? Certains prétendent qu’en sous-main, ils les auraient déclenchées…

Je récuse absolument l’idée d’une manipulation par l’étranger. Ce sont des mouvements autochtones, nationaux, contre des régimes soutenus par les Occidentaux. Jusqu’au dernier moment, la France a soutenu Ben Ali ; jusqu’à la dernière minute, la France et les Etats-Unis ont soutenu Moubarak. Pourquoi auraient-ils en même temps fomenté des révoltes ? L’imaginer est absurde  et je ne partage évidemment pas cette vision.

Cela dit, il est évident qu’une contre-révolution s’organise ; une contre-révolution interne, dirigée sur le plan régional par l’Arabie Saoudite, et une contre-révolution externe conduite par la France et les Etats-Unis qui essaient de limiter au maximum les changements. Non, les Occidentaux n’ont rien déclenché, mais ils s’efforcent d’entraver et même de briser ces mouvements.
Il est une autre vision, naïve celle-là, que je ne partage pas. Ce n’est évidemment pas le désir de voir s’installer en Syrie un gouvernement démocratique qui pousse l’Arabie Saoudite et les Etats-Unis à condamner le régime de Bachar Al Assad.
Il y a en réalité une tentative de retour en force de la contre-révolution à la fois à l’intérieur de ces pays, comme on le voit en Egypte où les forces pro-Moubarak n’ont pas disparu, et à l’extérieur, avec l’appui de l’Arabie Saoudite, des pays du Golfe et des Etats-Unis.
La façon dont l’Arabie Saoudite utilise la carte de la solidarité sunnite pour lutter contre le régime syrien et accentuer des clivages anciens est très dangereuse : elle pourrait faire dévier les mouvements arabes vers des types d’affrontements confessionnels.

-Quel rôle jouent les islamistes dans ces révoltes ?

Je n’aime pas le terme islamisme. Je ne pense pas qu’on puisse désigner d’un même vocable le Hamas, le Hezbollah, Al Qaîda, les Frères musulmans, mais il est évident que s’il y avait des élections libres dans le Monde arabe, globalement, les forces issues du mouvement des Frères musulmans auraient une majorité, relative comme en Tunisie, absolue comme en Egypte.
Toutes ces forces sont conservatrices sur le plan social et néolibérales sur le plan économique, mais en même temps, elles ont changé, non seulement parce qu’elles font allégeance, de façon formelle ou non, à la démocratie, mais parce que le mouvement qui s’est développé dans les pays arabes est un mouvement en faveur de la démocratie, du multipartisme, y compris chez ceux qui ont voté pour Ennahda.

Des contradictions internes évidentes agitent ces mouvements, et c’est la première fois qu’ils sont confrontés au gouvernement. Avant, il était facile de dire «l’islam est la solution à tous nos problèmes», mais ce discours ne tient pas quand on est au gouvernement. Bien sûr, ils sont porteurs de projets inquiétants dans le domaine du droit, du statut de la femme, et ils vont en partie en jouer, car c’est le seul domaine – le domaine des mœurs et du statut personnel –où ils peuvent continuer à tenir le même discours. Mais même là, ils se heurtent à de la contestation, on le voit bien en Tunisie où les salafistes font de la surenchère, ce qui suscite un mouvement de révolte des femmes. Mais il ne faut pas négliger le fait que toutes ces sociétés sont très conservatrices, comme le montrent les élections, ce n’est pas imposé de l’extérieur, c’est une réalité. Les pouvoirs en place ont toujours prétendu qu’ils n’étaient pas intégristes, mais ils ont créé les conditions pour que l’intégrisme se développe. Ce n’est pas vrai qu’ils ont lutté contre les islamistes, ni en Tunisie ni en Egypte. En Egypte, ils ont lutté partiellement contre les Frères musulmans, tout en islamisant totalement la société. Maintenant, le débat devient public, et il vaut mieux qu’il se pose dans des luttes politiques qu’autrement.

Certains objectent qu’il y a un risque et citent l’exemple de l’Iran. Or, ce qui se passe dans le Monde arabe aujourd’hui n’est pas une révolution comme celle qui a eu lieu en Iran. A cette époque, le discours de l’islam radical était relativement populaire et apparaissait comme une alternative. Mais après l’échec du modèle iranien et des insurrections armées en Algérie, l’aspiration à un islamisme de type radical, conservateur, n’a pas de soutien de masse suffisant pour créer une situation irréversible ni en Tunisie ni en Egypte, où l’armée est d’ailleurs beaucoup plus dangereuse que les Frères musulmans. Les Frères musulmans sont très conservateurs, mais ils sont profondément divisés, les jeunes générations aspirent à l’antitotalitarisme. Le mouvement est encore contrôlé par des vieux, mais ils ne sont plus à l’abri.

-Etes-vous optimiste pour le proche avenir de la Tunisie ?

Beaucoup plus que pour l’Egypte. L’armée n’a pas le même poids. C’est inquiétant de voir que les salafistes tenter de s’imposer. Mais ils ne sont pas majoritaires, la majorité des citoyens ne les suit pas et la plupart sont convaincus que le débat politique est la meilleure réponse aux problèmes de l’heure.Les conservateurs ont un discours bien rodé sur les mœurs, mais ils n’en ont aucun quand il s’agit du chômage, de la corruption, du devenir des jeunes, qui sont des problèmes prioritaires. C’est sur eux qu’il faut porter le débat. Les conservateurs n’ont aucune réponse à ces problèmes, or c’est là-dessus que les citoyens les jugeront.

-Quel regard portez-vous sur l’Algérie ?

Quoi qu’en disent certains, l’indépendance est une étape décisive, positive dans l’histoire de l’Algérie. Elle a permis le développement d’un Etat, la généralisation de l’instruction, la création d’un système de santé. Je récuse toute forme de nostalgie. Mais il est vrai qu’il y a eu, comme dans le reste du Monde arabe, une stagnation sociale, économique, politique – une confiscation de la Révolution qui est en train d’être remise en cause.

-Qu’il n’y ait pas eu de grand mouvement protestataire ne signifie pas que la situation soit fondamentalement différente. N’oublions pas que la révolte arabe a commencé en janvier 2011 dans les grandes villes d’Algérie presque en même temps qu’en Tunisie…

Le mouvement avait été national, n’épargnant aucune région d’Alger à Annaba. Les autorités sont parvenues in extremis à contenir les manifestations et ont lâché du lest. Mais les raisons de la révolte subsistent.  Comme dans l’ensemble du Monde arabe, les Algériens souffrent de l’autoritarisme et de l’arbitraire, de l’injustice sociale et du délaissement d’une jeunesse dont une partie importante ne rêve que d’émigrer.
Je crois qu’il y aura un printemps algérien, peut-être sous des formes différentes – les «années noires» pèsent beaucoup – mais l’Algérie ne restera pas à l’écart du grand mouvement d’émancipation qui secoue le Monde arabe. Je suis sûr qu’une nouvelle fois elle nous surprendra, qu’elle renouera avec cet élan qui, il y a cinquante ans, faisait l’admiration du monde et qu’elle insufflera un espoir nouveau non seulement dans tout le Maghreb, mais aussi sur l’autre rive de la Méditerranée.

Maurice Tarik Maschino

Remarques:

- Gresh a absolument raison sur les difficultés auxquelles seront très rapidement confrontés les islamistes au pouvoir – en Tunisie, au Maroc en Egypte et peut-être bientôt en Algérie: les questions de société – hijab, alcool, festivals, bikini et tutti quanti – peuvent animer et choquer, ce ne sont pas elles qui feront le succès à terme des islamistes – tout comme leurs prédecesseurs, c’est sur l’emploi, le pouvoir d’achat, l’accès aux services publics voire la criminalité qu’ils feront la différence, comme l’AKP.

- je ne partage pas sa remarque sur "une contre-révolution externe conduite par la France et les Etats-Unis"  - les positions de ces deux pays ont été réactives, même celle de la France sur la Libye, qui a pris position – avec le Royaume-Uni – pour l’intervention militaire en Libye par réaction à son fiasco tunisien, et en réaction au soulèvement d’une partie de la population libyenne.

- sur l’Algérie, il faudrait être fou pour faire des prédictions. Il s’agit d’un Etat rentier, ce qu’on oublie trop souvent, et l’exception libyenne ne fournit aucune indication – le pouvoir algérien n’est pas celui d’une personne, c’est celui d’une institution, l’armée, et de ses dirigeants. Contrairement à la Tunisie, à la Syrie ou à l’Egypte, il n’y a pas de figure unique pouvant rassembler contre elle le peuple algérien, vacciné durablement contre la tentation révolutionnaire par la guerre civile des années 1990. S’il est probable que les choses changeront bien un jour, la simple lecture de l’histoire politique algérienne depuis 1988 devrait inciter à de la prudence.

Pourquoi des villageois égyptiens votent-ils pour des islamistes?

L’approche de l’islamisme politique est tantôt marquée par une spéculation métaphysique, tantôt par l’imprécation éditorialiste, ou encore par une enfilade de poncifs et lieux communs. L’islamisme est perçu comme un phénomène désincarné, idéologique, philosophique, émotif ("la haine", "le fanatisme") insusceptible d’explication rationnelle ou sociologique. D’où l’intérêt de lire cet article – "Who do Egypt’s villagers vote for? And why?" – d’une anthropologue égyptienne à Cambridge, Yasmina Moataz Ahmed.

Why do rural dwellers vote for Islamic parties? Do they vote through coercion or incentives? Do they differentiate between different religious groups — in that case the Muslim Brotherhood and the Salafis? Or do they just follow what their sheikhs dictate to them prior to the elections, or what people tell them in front of the electoral ballots? How come a few-months-old political party (Nour) gained half the seats acquired by the 80-year-old Brotherhood?

What I aim to present here, on the basis of ethnographic data from the 2011-2012 parliamentary elections in a village in Fayoum governorate, are some answers to these questions, in order to understand how Egypt’s rural dwellers make political choices.

My overall argument is that when people choose to vote for an Islamic political party, they base their positions on a complex web of relations with power, authority and indeed, religiosity. I highlight some of the common arguments that my interlocutors articulated when they compared between the Freedom and Justice Party and the Salafi Nour Party — the only two visible groups in the village.

Ainsi, contrairement à l’idée reçue selon laquelle le FJP (parti des Frères musulmans) serait plus modéré que les salafistes de Hizb al Nour, les villageois du côté de Fayoum (pas loin du Caire) sont d’un avis contraire:

Despite the common perception that Salafis are strict followers of Sharia compared to the Muslim Brotherhood, many of my research participants often talked about Salafis as religiously less strict than the Ikhwan. From the work of Ikwani leaders in the village, the villagers have noticed the strict hierarchy that informs the work of the Brotherhood members on the ground. In other words, the villagers understood the Brotherhood’s adherence to the dictates of the Guidance Bureau, or the Murshid, as an orthodoxy that made the Brotherhood stricter than the Salafis. They often said to me: “How come Ikhwan grassroot leaders all agree on the same things?” An incident that they often referred to is the insistence of Muslim Brotherhood members to force people to pray outside of a mosque, not build by the Brotherhood, during the Eid al-Fitr prayer last September.

Salafis, on the other hand, are seen as religiously flexible. “Aren’t we all Salafis?” many Nour supporters often repeated to me. For them, Salafis represent a religious understanding that seeks to closely follow the times of the Prophet and his followers — the Prophet was married to a Coptic woman, his neighbors were Jews, he dealt with each situation on a case-by-case basis, hence the perception that Salafis are, believe it or not, lenient. This was reflected on the ground; Salafis, at least in the village where I worked, appear to be more laid-back compared to the Ikhwan, and hence, more sensitive and open to the local context.

Et encore une fois, lors de ce printemps arabe marqué au moins autant par la question sociale que par le rejet de la dictature, la question de classe est présente, et les salfistes paraissent moins lointains, socialement parlant, que les Ikhwan:

Class was also a factor that often worked against the Brotherhood’s candidates. Due to being the most educated cluster, Ikhwani leaders are strongly present in professional occupations in village-level bureaucracies; they are the teachers, the lawyers, the engineers, and more importantly the personnel of the most funded NGO: Al-Jam’eya al-Shar’eya. Ikhwan leaders often use their positions, particularly in the NGO, to promote the Freedom and Justice party through coercing the poorest of the village into long-term charity and debt relations; they fund kidney dialysis operations, pay monthly stipends for orphan children, and distribute money and goods for ad-hoc lists that they prepare once they get orders from their leaders in Cairo.

Although these services seem necessary in the absence of a state-service provider, many rural dwellers (even ones who receive support from the NGO) see this relationship of indebtedness to the NGO as unhealthy. This informs why many villagers are weary of voting for the Ikhwan’s party. “We need a government that recognizes our rights as citizens, not as recipients of aid! We need people that would help us get our stolen rights. If the Muslim Brotherhood come to power, they will be both the mediators and the government.”

Although Salafis undertake charity activities, their work is more discrete, and their visible focus is on preaching (da’wa), which is often seen as an apolitical practice that does not particularly aim to recruit voters.

S’agissant d’une zone rurale, la question de classe passe aussi par la question de la propriété et de la terre: les Ikhwan paraissent aux électeurs ruraux comme acquis à la libéralisation de la politique foncière lancée par le régime de Moubarak dans les années 90.

Finally, agrarian policies were implicitly a matter of concern for many of my interlocutors prior to the elections. The Brotherhood members were great supporters of the liberalization of the agrarian sector promoted by Mubarak, particularly Law 92 in the year 1996, which led one million farmers to lose secure tenancy and their main source of food security. After the revolution, many farmers tried to re-acquire some rights that they had lost with the liberalization policy. They started to protest the law through going on strikes in front of government offices in Fayoum, and later in front of Parliament in Cairo. The main Brotherhood MP from the village promised to work on their file once he won. This not only did not happen, but also the MP turned his back on them when he saw them protesting in front of Parliament. This, for them, was a sign of great deception. Again, here, Salafi leaders won the villagers’ trust. The Salafi MP met with the villagers and took their file to Parliament. Even more, one of the Salafi grassroots leaders is the head of the small farmers syndicate.

On peut être pauvre voire même rural, et avoir une conscience de ses intérêts – de classe disait-on autrefois. Une leçon pour la gauche, y compris marocaine?

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