Et là le bouquiniste déchira le livre en deux

J’étais chez un de mes bouquinistes favoris, bien que je n’aie jamais fait de grandes découvertes chez lui. Ce que j’apprécie chez lui, c’est une boutique grande, spacieuse et avec des livres bien rangés, ce qui est excessivement rare. Une rotation fréquente des titres et un mélange de titres récents et anciens – pas mal d’ouvrages des éditions Jean-Jacques Pauvert notamment – a plus que compensé que je n’y aie jamais trouvé d’objets rares, du genre de ce livre de propagande nazie en allemand destiné au Moyen-Orient et datant de 1943, tel ou tel livre rare sur le Maroc, ou déniché chez un bouquiniste cairote, ou une première édition de "De la démocratie en Amérique" de Tocqueville en suédois acheté pour 5€ chez le célèbre bouquiniste stockholmois Rönnells

Après y avoir passé plus d’une heure j’avais trouvé une demie-douzaine de titres. Déjà, dans le rayon histoire, j’avais découvert des titres en anglais sur l’histoire de la Seconde Guerre mondiale, aux titres intéressants, mais qui en les feuillettant s’étaient avérés êtres des ouvrages révisionnistes, dont certains édités par la célèbre maison d’édition révisionniste étatsunienne Institute for Historical Review. Je les avais reposés sur l’étagère. Arrivant au comptoir, je demandais au propriétaire de me donner un titre sur la Kristallnacht aperçu en vitrine. A peine l’avais-je ouvert que je voyais que le livre était également publié par l’Institute for Historical review.

Le bouquiniste étant occupé à recopier le titre des livres que j’avais pris, je lui remis le livre en disant que je n’étais pas intéressé et qu’il s’agissait d’un livre révisionniste. Il ne réagit que quelques secondes plus tard. "Hein, qu’avez-vous dit?". "Ce livre est révisionniste, il est publié par une maison d’édition révisionniste". Ni une, ni deux, le bouquiniste prend le livre, enlève le marque-page où était indiqué le prix et déchire le livre en deux avant de le jeter à la poubelle. Assez surpris, je lui dis qu’il n’était pas comptable de l’orientation politique des titres qu’il vendait. "Oui, ça ne me dérange pas qu’ils publient, mais je n’aime pas trop ça, je suis plutôt de l’autre côté de la barricade", me répondit-il, en rajoutant: "J’ai eu des Degrelle [ancien leader rexiste belge, fasciste et collaborateur qui se battit sur le front de l'Est sous l'uniforme allemand avant d'échapper malheureusement à la justice belge à la Libération, continuant à vomir sa haine antisémite jusqu'à sa mort dans un exil en Espagne] mais c’étaient des ouvrages d’avant 1945, pas ceux d’après" – il est vrai qu’après 1945, la haine antisémite de Degrelle s’exprima plus violemment, au regard notamment de la réalité du génocide. Et la série des Céline qu’il avait ne contenait il est vrai aucun de ses répugnants pamphlets antisémites – et le mot n’est pas assez fort – crasseux de haine et de bêtise.

"Je suis plutôt de gauche, et j’ai même eu des clients se plaignant de trop voir Bakounine en vitrine". "Oui, je comprends, et de toute façon qui sait aujourd’hui qui est Bakounine?". "Mais aujourd’hui les lignes sont floues, et on ne distingue plus la droite de la gauche dans nos pays". je fus un peu surpris – voire choqué par le principe même de déchirer un livre, quel qu’il fût – le bouquiniste, toujours assisté de sa femme, tous deux âgés de la cinquantaine, me semblant former un couple particulièrement bourgeois, par leur habillement, leur accent et leur conversation, et je ne m’attendais pas à une réaction aussi radicale de sa part. Mais je dois dire que je la trouvais sympathique et vivifiante. Je payais et m’en alla.

J’ai eu d’autres rencontres moins heureuses avec des bouquinistes. Celui – âgé – de Casablanca qui, m’ayant pris pour un Français, me dit, sans doute dans un zèle commercial (ce qui est pire encore qu’une opinion honnêtement exprimée), que "c’était mieux quand vous étiez là". Nous fûmes tous deux embarassés quand je lui dis mon nom…

J’ai sinon eu une autre réncontre assez troublante avec un bouquiniste remarquablement bien pourvu en titres récents sur la Seconde Guerre mondiale. J’avais demandé s’il avait "Triumph des Willens" de Leni Riefenstahl, ainsi que, ayant aperçu des ouvrages d’Emmanuel Ratier, héritier d’extrême-droite de la tradition conspirationniste de Henry Coston, de son ouvrage sur le Betar, "Les guerriers d’Israël : enquête sur les milices sionistes". Discutant d’Emmanuel Ratier je me rendis rapidement compte que nos opinions ne s’accordaient pas. Je gardais un profil bas, espérant pouvoir trouver auprès de lui cet ouvrage. Blond, lunettes rondes à monture d’acier, taille moyenne et look BCBG, un vague air de ressemblance avec Himmler, je perçus cependant qu’il avait compris que ses idées n’étaient pas les miennes. Il prit mon nom pour le cas où il trouverait ces deux titres, me proposa vaguement de passer à un autre local qu’il possédait dans le haut de la ville, et j’étais instinctivement persuadé qu’il n’en serait rien, bien que mon nom de famille puisse passer pour non-arabe. Et bien m’en prit puisque je découvris peu après qu’il s’agissait d’Alain Escada, leader de Belgique Chrétienté puis de Civitas, et ancien militant du Front National Belgique – rétrospectivement, il aurait fort bien campé un commerçant paisible en surface et organisateur clandestin de la "Rat Line" pro-nazie dans un film sur le réseau Odessa

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Pour en revenir à notre bouquiniste initial, je me suis demandé s’il aurait réagi de la même façon face à un des trois pamphlets antisémites de Céline. Sans doute pas, ne serait-ce qu’en raison de la valeur marchande de ces pamphlets, qu’on ne trouve guère à moins de 150€ sur le marché de l’occasion. Et pourtant, difficile de faire pire dans la haine et la folie racistes que ces ouvrages. Ayant acheté l’un d’entre eux sur eBay, par curiosité malsaine, j’ai été abasourdi par le concentré de haine raciste et antisémite (on ne dira pas assez que le racisme de Céline ne se cantonnait pas à l’antisémitisme, et que le mélange des genres raciste était fréquent – métèques nègres, orientaux, lévantins et juifs se mélangent allégrément en tant qu’objets de sa haine pathologique, et en contrepoint les "Blancs", la "race européenne" sont posés en victimes). Ce n’est pourtant pas faute d’y avoir été exposé, ayant beaucoup lu sur l’extrême-droite (française ou suédoise), sur la pensée coloniale (ah, les ouvrages ignobles des frères Jean & Jérôme Tharaud!), et ayant fréquenté les forums d’Internet où ce genre de prose se vomit à jets réguliers – mais la force monomaniaque et pathologique de ce qui tient lieu de prose à cette bonne vieille raclure de Céline est proprement insoutenable.

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Le pire, pour un écrivain de son talent et de son envergure, toujours invoqués pour excuser ses idées (le terme est malpropre – parlons plutôt d’opinions ou de haines), c’est que ses pamphlets sont proprement illisibles, même pas sauvés par le style ( les écrivains d’extrême-droite français, qu’il s’agisse de Marcel Aymé, Jacques Chardonne ou "les hussards", sont souvent appréciés en dépit de leurs idées et en raison de leur style). De tels déchets littéraires peuvent-ils vraiment laisser intacte la réputation célinienne d’un auteur aux idées maudites mais au style salvateur? Pour ma part, c’est l’extraordinaire Victor Serge (ancien de la bande à Bonnot, de la Révolution russe, du Komintern, de la guerre civile espagnole – voir également ici) - ses "Mémoires d’un révolutionnaire" devraient être une lecture obligatoire – qui a le mieux résumé la question:

"Bagatelles pour un massacre reprend les mêmes motifs en près de quatre cents pages insurmontables, où les verbes et les substantifs dérivés du mot cul tiennent une place accablante de monotonie, en y ajoutant une obsession nouvelle, taraudante, hallucinante, abrutissante et par-dessus tout écoeurante: la haine du juif. Au fond l’antienne est vieille, tous ces bobards sont éculés, ces citations outrageusement fausses ont traîné dans des tas d’officines louches et pis que cela, ces renseignements sur la puissance de la juiverie et de la maçonnerie mondiale, sur les milliards versés à Lénine-Trotski en 1917, par la finance juive, pour faire la révolution russe, sur les origines juives de Lénine – etc, etc, toutes ces mornes sornettes, Céline les a ramassées dans les antiques poubelles de l’antisémitisme…

Rien de neuf ni d’original là-dedans, sinon la gageure d’en faire tant et tant de pages décousues, toutes les mêmes, par un procédé si monocorde que le plus sec des gens de plume pourrait fabriquer du Céline, à tant la page, après une heure d’apprentissage. Je mets le lecteur au défi de lire trente pages de ça, ligne à ligne, comme lire se doit un livre digne de ce nom. Et d’arriver jusqu’au bout de cette nuit-là, il ne saurait être question."

(Victor Serge, tiré de l’article "Pogrome en 400 pages" publié dans "La Wallonie, n° 8-9, 8-9/1/1938, p. 10, reproduit dans "L’extermination des Juifs de Varsovie et autres textes sur l’antisémitisme", Editions Joseph K, Paris, 2011, pp. 22-23).

Rien à rajouter!

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Une Réponse

  1. ik, 2 petites questions. tu fais comment pour lire autant et si vite (et visiblement de manière critique et raisonnée)? c’est littéralement plusieurs centaines de pages chaque semaine! est-ce-que tu prend bcp de notes (sinon est-ce-que tu prenais bcp de notes il y a dix ans, quand t’étais peut etre pas aussi expérimenté)?
    j’ai de plus en plus la désagréable impression qu’il y a un gap gigantesque entre un groupe restreint de lecteurs (comme toi) hautement efficaces à qui on a appris littéralement à lire entre les lignes (je veux dire le coup de la maison d’édition qui te dit direct- si t’arrive à la situer- ca peut te paraitre évident peut etre mais je dois avouer que ca ne m’avait jms traversé l’esprit..) et les lecteurs laborieux, clueless, qui quand ils commencent à se réveiller un peu (like this one) ne peuvent que constater leur cruelle incompétence, et preferent retourner discuter du prochain clasico ou de raja bayern. en decembre.

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