Les vraies leçons de la bataille d’Anoual

Rien n’illustre tant l’habileté et la duplicité – qui vont de pair – du pouvoir marocain que sa récupération de la bataille d’Anoual (qui eût lieu le 21 juillet 1921), synonyme de la pire défaite enregistrée par une armée coloniale de pair avec Dien Ben Phu - " l’un des plus effroyables désastres enregistrés au cours des entreprises coloniales européennes en Afrique" ainsi que l’a dit un commentateur de l’époque coloniale (J. Ladreit de Lacherrière, in "La zone espagnole du Maroc et la guerre civile", Politique étrangère, février 1937,  p. 33).  La déroute de l’armée espagnole (14.000 morts, 1.100 prisonniers) impliqua plus fortement l’armée française, sous le commandement de Lyautey puis Pétain notamment, et vit l’utilisation d’armes chimiques contre les populations civiles du Rif  dans une préfiguration des guerres coloniales contre-révolutionnaires (comme l’a relevé Daniel Rivet), avant une reddition de l’émir Abdelkrim el Khattabi en 1925.

Le mouvement national marocain et ses héritiers – soit l’Istiqlal, l’USFP, le PPS et l’OADP (devenue PSU) – ainsi que la gauche ont depuis longtemps commémoré la bataille d’Anoual, la seule d’ailleurs à être commémorée avec celle de Oued el Makhazine. On peut présumer que la monarchie alaouite se serait bien passée de telles célébrations, puisque la résistance d’Abdelkrim el Khattabi fait par contraste rejaillir la passivité du sultan Moulay Youssef, qui resta sagement sur son trône alors qu’armées française et espagnole faisaient une guerre impitoyable au Rif. Mais le retentissement politique interne de la bataille d’Anoual, allié sans doute à un zeste de mauvaise conscience, a contraint le pouvoir à baptiser places et avenues Abdelkrim el Khattabi ou Anaoual, et à dépêcher ses dignitaires aux cérémonies annuelles de commémoration.

Pour être honnête, d’autres courants politiques intrumentalisent également l’héritage de la guerre du Rif:

Il est manifeste que le Rif constitue, aujourd’hui encore, l’enjeu d’une lutte politique: la "bataille pour le passé du Maroc" – selon l’expression d’Ernest Gellner – continue de se livrer sur ce terrain où l’héritage d’Abdelkrim est revendiqué de diverses manières, toutes contradictoires. (Raymond Jamous & François Pouillon, "Jubilé pour une insurrection paysanne au Maroc", Cahier d’études africaines, 1976, pp. 633-634).

C’est ainsi que le personnage d’Abdelkrim el Khattabi a ainsi été invoqué par certains militants amazighs, souhaitant défendre leur revendication d’autonomie voire plus. Or s’il est exact qu’Abdelkrim el Khattabi a bel et bien proclamé la République du Rif, c’est dans un contexte historique particulier où le trône était le simple cache-sexe du colonialisme franco-espagnol au Maroc. Rien dans son parcours d’exil, après 1925, n’indique une quelconque tendance séparatiste – au contraire, puisque l’engagement public d’Abdelkrim, par ailleurs profondément impregné d’islam, fut anti-colonialiste mais surtout pan-maghrébin (il était même le fondateur et président du Comité de libération du Maghreb arabe en 1947) et voire même panarabe.

Il en va de même de la proclamation de la République, proprement blasphématoire dans un Maroc contemporain où la monarchie constitue l’horizon institutionnel indépassable. Si elle est bien de son fait, et s’il envisageait un Etat moderne, il n’entendait pas se détacher du patrimoine islamique ("la volonté d’Abdelkrim d’instaurer un Etat moderne, empruntant l’essentiel de ses institutions aux démocraties occidentales, tout en restant dans la voie tracée par les premiers califes, est incontestable" (1)), et était considéré, par ses partisans de l’époque, comme sultan du Rif (2). Ce n’est probablement pas à ce type de république que songent ses partisans républicains d’aujourd’hui. On peut constater avec Jamous & Pouillon, précités, que la guerre du Rif et Abdelkrim échappent aux récupérations contemporaines, et s’imposent par leur originalité.

Le parallèle semble cependant plus certain avec les guerres coloniales postérieures, surtout celle d’Indochine, la seule avec celle du Rif à contenir une victoire militaire éclatante sur une armée coloniale. Citons le regretté historien marocain Germain Ayache, dont les travaux se concentrèrent sur cette période de l’histoire:

Pour les néophytes de l’Orient, la guerre du Rif avait ainsi fourni un banc d’essai à la théorie de Lénine. C’était l’illustration et la mise en pratique de thèses élaborées en leur présence et avec leur concours, dans les congrès de l’Internationale.

Et si, d’après son témoignage, on peut admettre qu’il en fut bien ainsi pour l’homme qui deviendrait Président de la Chine [Mao Tsé-Toung], devra-t-on hésiter à l’admettre dans le cas mieux connu du futur Président du Viet Nam [Ho Chi Minh]? Nous n’avons pas d’écrit, malheureusement, où Ho Chi Minh ait fait connaître, soit à l’époque, soit de façon rétrospective, ses réactions aux événements du Maroc. On sait pourtant qu’en 1923, quand fût créé l’Etat rifain, il était lui-même à Paris, militant dans les rangs des communistes français. L’année suivante, quand l’armée espagnole se trouva acculée à la mer, il était en Russie, comme dirigeant de l’Internationale paysanne et membre de l’école où se formaient des chefs pour la révolution des colonies. En 1925, revenu en Orient pour préparer dans son pays la lutte contre l’impérialisme français, il apprenait que celui-ci essuyait dans le Rif la première vraie défaite de l’histoire coloniale. Enfin, plus de vingt ans après, quand il fut à son tour dans la position qu’Abdelkrim avait eue autrefois, que ce dernier, par contre, eut échappé à la garde des Français, il s’adressa à lui pour lui demander de l’aider. Ce que fit Abdelkrim par une adresse aux soldats marocains engagés sur le front d’Indochine. Il est bien difficile de concevoir qu’une solidarité si naturelle, perçue quand Abdelkrim n’était plus qu’un grand nom oublié, n’ait pas été sentie plus vivement encore quand il portait des coups durs à l’ennemi commun.

D’ailleurs, plutôt que de vouloir trouver dans les événements du Rif une tardive répétition de la résistance algérienne du temps d’Abdelkader, comparons-les, à ce qui est, depuis, advenu au Viet Nam. Alors, vraiment, on y verra une sorte de préfiguration: dans la nature des forces en présence, leur rapport initial, l’évolution de ce rapport, les voies et les moyens, la relève d’un impérialisme par un autre, les répercussions au sein même des deux pays venus porter la guerre. (Germain Ayache, "Les origines de la guerre du Rif", Société marocaine des éditeurs réunis, Rabat, 1981, pp. 15-16)

Faut-il rappeler que même Che Guevara revendiqua l’influence d’Abdelkrim?

Mais la guerre du Rif, qu’on dit méconnue, fait l’objet d’un réel regain d’intérêt au Maroc ces derniers temps, en dehors des cercles partisans ou officiels, notamment au Rif et parmi les militants progressistes. La cause? Probablement les deux principes difficilement séparables, la souveraineté populaire et la souveraineté nationale, qu’elle a affirmés. On aurait tort de faire l’impasse sur l’une et l’autre forme de souveraineté, tant il est vrai qu’un peuple occupé ou sous protectorat, officiel ou non, ne peut être véritablement souverain.

Dans une vision idéaliste – on aurait dit petite-bourgeoise il y a quelques décennies – de ce que c’est la souveraineté, et à juste titre méfiants devant l’instrumentalisation du nationalisme par le makhzen, certains progressistes réclament la souveraineté populaire mais répugnent à en tirer les conséquences en matière notamment d’ingérence étrangère ou de réciprocité, où à saisir que la souveraineté nationale n’est pas seulement une question d’intégrité territoriale – elle l’est, mais pas que ça. De l’autre côté, des nationalistes sont aveugles à la souveraineté populaire, qu’ils ne perçoivent pas comme étant le soubassement idéologique – du moins dans une optique démocratique – de la souveraineté nationale.

C’est là leçon que progressistes et nationalistes peuvent tirer d’Abdelkrim et de la guerre de libération qu’il mena au Rif: sa lutte contre l’occupation étrangère était inséparable de l’instauration d’institutions modernes (dans le contexte très particulier du Rif des années 20, donc pas forcément sous une forme qui serait adaptée au Maroc de 2012) et d’une société juste. De même, l’affirmation de la souveraineté nationale contre l’occupant n’était en rien une manifestation de chauvinisme ou de xénophobie, puisque Abdelkrim el Khattabi passa plus de la moitié de sa vie à lutter pour la solidarité maghrébine, arabe et des peuples opprimés du Tiers-Monde. C’est en ne faisant pas de lecture biaisée de son expérience que les Marocains d’aujourd’hui, indépendamment de leurs obédiences idéologiques, pourront retrouver le fondement d’une politique progressiste et démocratique fondée sur la souveraineté populaire, la souveraineté nationale et la solidarité internationale, en n’occultant aucune de ces composantes. Tout autre choix déshonorerait le mémoire d’Abdelkrim et des Rifains, et celle d’Anoual.

Lectures recommandées: outre les deux ouvrages de Germain Ayache, "Les origines de la guerre du Rif" et "La guerre du Rif" (ce dernier hélas inachevé du fait du décès de l’auteur), on peut conseiller la biographie d’Abdelkrim el Khattabi ("Abdelkrim, une épopée d’or et de sang") ainsi que, de l’autre côté de la barricade, le récent ouvrage français de Vincent Courcelle-Labrousse et Nicolas Marmié, "La guerre du Rif. Maroc, 1921-1926", voici quelques textes numériques.

Il serait également impardonnable de ne pas mentionner le véritable trésor que constitue le fonds numérique librement accessible Gallica de la Bibliothèque nationale de France – cherchez "anoual" par exemple, et des dizaines de documents d’époque se révéleront à vous.

(1) Louis Mougin. Abd el-Krim et la république du RifRevue de l’Occident musulman et de la Méditerranée, 1977, p. 245.

(2) C’est le célèbre historien orientaliste Robert Montagne, fonctionnaire du protectorat et guère favorable au nationalisme marocain, qui l’affirme dans son portrait d’Abdelkrim el Khattabi en date de 1947: "le peuple berbère ne le désigne que sous le nom familier de "Sidi Mohand" et lui donne le titre de sultan. Il le portera au milieu des siens jusqu’au dernier jour. (…) L’auteur de ces lignes est accueilli en ces termes à la zaouia de Snada: "Le sultan vous souhaite la bienvenue!". Sidi Mohand est, jusqu’à la fin, par les siens regardé comme un sultan légitime", "Abd el Krim", Politique étrangère, 1947, p. 307.

Moncef Merzouki est foutu, Caroline Fourest n’en veut plus

Un des textes les plus célèbres du célèbre dramaturge allemand Bertolt Brecht, communiste mais néanmoins doté de raison critique vis-à-vis de la dictature est-allemande, est un de mes textes politiques favoris. Face aux émeutes ouvrières à Berlin-est en 1953 il écrivit ainsi un poème, Die Lösung ("La Solution"), devenu célèbre depuis:

Die Lösung

Nach dem Aufstand des 17. Juni

Ließ der Sekretär des Schriftstellerverbands

In der Stalinallee Flugblätter verteilen

Auf denen zu lesen war, daß das Volk

Das Vertrauen der Regierung verscherzt habe

Und es nur durch verdoppelte Arbeit

zurückerobern könne. Wäre es da

Nicht doch einfacher, die Regierung

Löste das Volk auf und

Wählte ein anderes?

Traduction française:

LA SOLUTION
Après l’insurrection du 17 juin,
Le secrétaire de l’Union des Ecrivains
Fit distribuer des tracts dans la Stalinallée.
Le peuple, y lisait-on, a par sa faute
Perdu la confiance du gouvernement
Et ce n’est qu’en redoublant d’efforts
Qu’il peut la regagner.
Ne serait-il pas
Plus simple alors pour le gouvernement
De dissoudre le peuple
Et d’en élire un autre ?

(traduction Maurice Regnaut)

J’y pense souvent, à ce texte, et la dernière fois date de ce matin, en lisant cette chronique de Caroline Fourest sur le site français de Huffington Post (dirigé par Anne Sinclair, ce qui est une garantie d’empathie pour les victimes de crimes sexuels). Intitulé "Les Promesses (non Tenues) De Moncef Marzouki ", on y sent poindre une certaine impatience agacée avec ce président d’un pays souverain et récemment démocratisé qui s’obstine à ne pas partager les opinions (pour ne pas dire obsessions) de Caroline Fourest. Les chefs d’accusation sont terribles:

  • Moncef Marzouki a publié un livre d’entretiens avec un chercheur français dont Caroline Fourest ne partage la vision de l’islam politique ("toujours en France, il a publié un livre — Dictateurs en sursis — avec Vincent Geisser connu pour sa complaisance envers l’islamisme");
  • il est soutenu par le site français d’actualités et de journalisme d’information Médiapart ("Sur le site Mediapart, qui l’a beaucoup soutenu");
  • il n’est pas internationaliste de la façon que souhaiterait Caroline Fourest ("Il appartient à une gauche particulière, qui se dit "internationaliste" quand il s’agit de rêver à la fusion de la Tunisie et de la Libye, mais pratique volontiers nationaliste à outrance — il dirait "patriote" — quand il s’agit de puiser dans l’identité religieuse et le rejet de l’étranger occidental de quoi forger sa popularité");
  • il manque par ailleurs aux égards dûs à la francophonie par tout bougnoule évolué ("Il feint de défendre la laïcité mais fustige moins les islamistes que les tunisiens attachés à la laïcité, comme étant une "vieille gauche laïcarde et francophone" ", "Il prône aussi un enseignement débarrassée de l’usage de la langue française, qualifié de "cancer linguistique" (1) ");
  • plus grave encore, il ne semble pas célébrer le nouvel an ("Les cérémonies du nouvel an ont été pour lui l’occasion de rappeler que les voeux n’étaient pas dans les traditions arabo-musulmanes").

A la place de Moncef Merzouki, je me méfierais: il n’est pas loin de perdre la confiance de Caroline Fourest, dont chacun a pu mesurer, avant le 14 janvier 2011, l’engagement sans faille contre la dictature de Ben Ali.

(1) Personne qui connaît un tant soit peu Caroline Fourest ne sera étonnée de ce que la citation dont elle fait état – Marzouki qualifiant l’utilisation du français de "cancer linguistique" – soit erronée. Le texte de Marzouki dans laquelle cette expression a été utilisée est disponible dans sa version arabe ici et en traduction française ici, et cette expression fait référence à ce qu’il appelle "le créole franco-arabe", mélange des langues ne respectant la syntaxe d’aucune des deux, et non pas à l’utilisation du français:

Qu’est-ce qui explique donc cette défaillance linguistique, ainsi que notre crainte que "le créole" ne devienne non seulement un simple langage des jeunes de Facebook, mais un cancer linguistique encore plus grave.

La suite de l’article précise que la vision de Marzouki est de tirer la Tunisie du face-à-face linguistique et culturel avec la seule langue française, en introduisant un enseignement bilingue dans d’autres langues que le français – quelle intolérable xénophobie…

D’où la nécessite d’une deuxième "Beit al-Hikma" dont la priorité est de suivre et de traduire toutes le publications parues dans le monde, du Japon au Chili, tout en suivant les avancées de la langue de la technologie, en numérisant toute notre production culturelle écrite, et en procédant naturellement à l’arabisation de l’enseignement supérieur, conformément aux mêmes concepts et méthodologies, du Levant au Ponant.

Il faut qu’on en finisse avec la politique du face à face, où le Maghreb utilise le français, et l’Orient l’anglais, en lui substituant une politique à multiples issues, comme le fait d’avoir en Tunisie des lycées pilotes tuniso-français, tuniso-anglais, tuniso-chinois, tuniso-nippons, tuniso-coréens, tuniso-espagnols, tuniso-portugais ; les générations seront ainsi ouvertes sur différentes cultures, et on se serait ainsi affranchi de toute dépendance culturelle qui nous cantonne dans une seule langue.

Comment faire carrière en France quand on est un chiite libanais

C’est simple:

- se faire appeler Robert, c’est quand même plus facile à prononcer;

- "mange[r] du porc, boi[re] du vin et (…) fai[re] baptiser ses enfants";

- être "grand amateur de chablis";

- être "grand amateur de femmes sauf des Africaines";

- avoir une épouse se prénommant Catherine;

- avoir une Maserati;

- être "un ami très écouté de Nicolas Sarkozy", et lui donner un coup de main quand il en a besoin;

- être "le seul à Paris qui peut dire à un ministre africain sans qu’il en prenne ombrage : "Tu m’emmerdes, sale nègre !"";

Ah, j’oubliais: si vous faites dans le financement occulte de campagnes présidentielles françaises, c’est encore mieux.

"Allah n’y est pour rien" appliqué au Maroc

Lorsqu’il avait à peine 25 ans, en 1976, Emmanuel Todd avait prévu, dan "La chute finale", la chute de l’Union soviétique en se fiant aux statistiques démographiques de l’époque, constatant notamment hausse du taux de suicide et de celui de la mortalité infantile pour estimer la société soviètique condamnée à un déclin irrémediable. Un peu plus tard (et je passe sur son passionnant "L’invention de l’Europe", dans lequel il lie systèmes familiaux dans les différents pays d’Europe et systèmes politiques et économiques), en 2002, dans "Après l’empire", il prédit la décomposition du système américain en se fondant encore une fois sur des indicateurs démographiques. Tout récemment, avec le démographe franco-libanais Youssef Courbage, il écrit "Le rendez-vous des civilisations", dans lequel les deux auteurs réfutent, encore une fois sur la base des indicateurs démographiques convergents entre le monde arabe et les pays occidentaux, tout conflit dit de civilisations, insistant dans leur analyse plus sur les facteurs sociologiques (démographiques plus précisément) plus que sur les facteurs idéologiques privilégiée par l’opinion commune et les fast-thinkers qui la produisent. Pour clore le tout, il a prédit la fin de l’euro, indiquant que l’année 2011 serait intéressante de ce point de vue. Bref, je regrette qu’il ne soit pas mon conseiller financier.

Il a accordé au site d’informations générales @rrêt sur image de Daniel Schneidermann un entretien consacré au printemps arabe, et notamment donc les révolutions tunisienne et égyptienne, entretien dont en est sorti un livre que je viens d’acheter. Il y est – notamment -question du Maroc:

@si: Pour tester vos capacités de prophète, on va vous interroger sur quelques pays dans lesquels les mouvements révolutionnaires n’ont pas pris, pour l’instant, l’ampleur qu’ils ont prise en Tunisie ou en Egypte, en commençant par le Maghreb d’expression française, c’est-à-dire l’Algérie et le Maroc. Là comment voyez vous les choses?

Emmanuel Todd: En Algérie et au Maroc, les taux de fécondité sont un peu plus élevés, ils sont à 2,3 ou 2,4… L’Algérie doit être à peu près aussi alphabétisée que la Tunisie, le Maroc, un peu moins. Mais, dans tous ces cas, il y a une communauté de niveau de développement qui tient au rapport avec la France. Parlons-en! La grande obsession des gens qui nous bassinent avec des débats sur l’islam en France, c’est d’expliquer que les équilibres internes de la société française sont menacés par l’islam, etc. La réalité, pour les historiens, c’est que la France n’est mlenacée de rien du tout. Elle est toute-puissante , parce que elle est très en avance technologiquement. Et la réalité, c’est aussi que l’influence de la civilisation française est énorme au Maghreb, et que l’impact culturel français y est considérable.

@si: Historiquement, cela ne fait pas de doute. Mais encore aujourd’hui, selon vous?

Emmanuel Todd: Historiquement, il y a eu conquête puis décolonisation, mais finalement le contrôle effectif politique français de pays comme le Maroc et la Tunisie a été de très courte durée. En revanche, une sorte de lien a été établi, qui a amené, après la décolonisation, à l’émergence de sociétés de plus en plus bilingues, en tout cas au niveau des classes moyennes, avec des allers-retours incessants d’individus des deux côtés de la Méditerranée…

@si: Vous voulez parler de l’immigration et du retour des immigrés dans leur pays d’origine, pour les vacances ou pour s’y retirer?

Emmanuel Todd: Oui, une sorte de noria, de proximité. La langue française a créé une sorte de communauté culturelle entre deux mondes très différents sur le plan anthropologique. Et ça a créé un Maghreb qui a une position tout à fait particulière dans le monde arabe. Le Maghreb, Tunisie mise à part, était plutôt en retard sur le plan de l’alphabétisation, c’est la périphérie du monde arabe. Les pays les plus avancés en terme d’alphabétisation, ce sont la Syrie ou la Jordanie, ou encore la Palestine avant qu’elle ne soit foutue en l’air par l’occupation. Mais, malgré ce retard d’alphabétisation, l’impact de la France a mené à une énorme avance démographique. Si l’on met de côté le cas du Liban, tout à fait spécifique, les pays arabes qui sont les premiers passés au-dessous de la barre des trois enfants par femme (seuil critique dans une société patrilinéaire, parce qu’il signifie que beaucoup de gens renoncent alors à avoir des garçons), eh bien ces pays sont dans la partie du monde arabe qui est en relation culturelle avec la France.

@si: A quelle époque s’est produite cette baisse atypique de la fécondité?

Emmanuel Todd: Dans les années récentes: à partir de 1965 pour la Tunisie, 1975 pour le Maroc, 1985 pour l’Algérie.

@si: C’est-à-dire après la décolonisation?

Emmanuel Todd: Absolument. Au moment où tout le monde pensait que c’était fini, ça ne faisait que commencer entre la France et le Maghreb. Et puis ça va continuer, et à une échelle accélérée.

@si: Ces liens avec la France sont donc un facteur commun aux trois pays du Maghreb. Mais qu’est-ce qui sépare ces trois pays?

Emmanuel Todd: L’Algérie a une histoire beaucoup plus complexe et beaucoup plus difficile. D’abord, il y a eu l’épisode de la crise islamiste, qui avait un rapport avec la montée des taux d’alphabétisation et une baisse brutale de la fécondité. Très souvent, ce qui se produit n’est pas du tout une évolution harmonieuse, c’est une phénomène de crise. dans le cas de l’Algérie, la crise a été très précoce, très violente, très inutile et très mal gérée.

@si: Quel est le rapport entre la crise islamiste, la fécondité et l’alphabétisation?

Emmanuel Todd: Il ne faut pas avoir une vision irénique de la transition. Pour le moment, ça ne s’est pas passé trop mal en Tunisie et en Egypte, mais la Libye montre que les transitions ne sont pas toujours paisibles. Je parlais tout à l’heure des sociétés où les fils savent lire, pas les pères, où la sexualité est modifiée, etc. Ce sont des sociétés, certes en marche vers le progrès, où l’efficicacité économique va être plus grande, où tout est possible, mais des sociétés perturbées et qui perdent très souvent les pédales, où il y a de la violence, et donc où se produisent des phénomènes classiques que j’appelle crises de transition. Il est très, très rare qu’une société traverse cette phase de transition sans dommages. La Révolution française, vue d’aujourd’hui, est merveilleuse, mais, si l’on additionne les massacres de Vendée, et les guerres révolutionnaires, on arrive tout de même à un million de morts.

Alors l’Algérie existe, bien sûr, c’est une nation, mais une nation récente et qui à mon avis a été fondée par la guerre d’indépendance. Il n’y a pas grand-chose, en fait: il y a des villes, qui souvent ont été fondées par les Français, c’est uen société un peu amorphe, on dirait anomique. Il y avait une sorte de fragilité intrinsèque, qui explique cette violence, ce dérapage. On peut tout à fait imaginer que l’Algérie, avec le bon exemple tunisien, reparte vers une démocratisation plus paisible… Mais, bon, on ne sait pas.

Le Maroc, c’est autre chose: le Maroc a une vraie histoire, il suffit de s’y promener, le pays est rempli de monuments historiques, de villes impériales. Il y a une monarchie, et l’évolution qu’on peut souhaiter – je vais décevoir les partisans de la table rase – compte tenu du caractère inéluctable de la démocratisation, c’est l’évolution vers une monarchie constitutionnelle. Le Maroc est très en retard en terme de taux d’alphabétisation. Si ceux qui gouvernent le Maroc acceptent l’idée d’une évolution vers la démocratisation et la monarchie constitutionnelle, les choses se passeront bien. S’ils n’acceptent pas, elles se passeront moins bien. Mais… elles se passeront.

On peut saluer cette démystification de l’évolution politique, sociale ou historique du monde arabe en général et maghrébin en particulier. Lire cet entretien procure ainsi ce même sentiment que la lecture de "La force de l’obéissance" de Béatrice Hibou, consacré aux assises socio-économiques de la dictature totalitaire de Zine el Abidine Benali et sans qu’on y retrouve jamais mention de "hadiths", "taqiya", "jihad" ou autre "hudud". Contrairement à une vision idéaliste de l’histoire, qui vire facilement vers l’idéologie, les faits et plus précisément les structures sociales et leurs évolutions sur le long terme sont privilégiées. Plutôt que de souligner les différences avec une histoire idéalisée et idéologique de ce concept idéologique qu’est "l’Occident", cette vision souligne les traits communs de l’histoire humaine, déterminés plus par les faits que par les idées (ce qui ne signifie pas que les idées ou l’idéologie soient sans importance). Certes, l’analyse de Todd n’est pas exempte reproches: outre une vision téléologique de l’histoire, qui n’est pas évidente, et une croyance au progrès inéluctable de l’humanité, certains raccourcis anecdotiques font tiquer – si le Maroc a une histoire, ce constat aurait été mieux soutenu par des arguments autres que l’existence de monuments historiques (le Maroc n’en a pas le monopole, même dans la région maghrébine) ou de villes dénomées "cités impériales" (l’histoire du Maroc est antérieure à ces cités-là).

Mais globalement, même si le pronostic de Todd relativement au Maroc est sujet à discussion, voilà comme un courant d’air salvateur, balayant les débris et épaves de l’opinion commune des fast-thinkers, et  les scories orientalistes et néo-orientalistes d’une opinion que nombre d’indigènes reprennent à leur compte…

Faudel, ou comment ne pas se faire déchoir de la nationalité française quand on est bougnoule

Ayant lu que le ministre français de l’identité nationale préparait une réforme du droit de la nationalité afin de faciliter la déchéance de la nationalité française – pour refus de serrer la main à une dame (ce n’est pas une blague, ça a mené à un refus de naturalisation), port impromptu de babouche ou consommation ostentatoire de viande halal – j’ai compris que Faudel, quoique décu de sarkozysme, tenait à assurer ses arrières. La preuve, lu sur le site du Comité des fêtes et du développement de Beaune et du pays beaunois:

La Vente des Vins – (Les 19, 20 et 21 novembre 2010) 
Les invités de la Vente des Vins de cette 150e édition sont : 

Fabrice Santoro
Eric Carrière
Faudel 

Beaune se parera d’habits de fêtes et de lumières ces 19-20 et 21 Novembre 2010 pour les festivités de la vente des Vins. Mais cette année, le départ des festivités sera donné lors de la Journée des Confrérie le Dimanche 14 Novembre 2010.

Les rues, les places seront animées de musique, de folklore, d’animation au grès des défilés, parades et animations de rues.

Les invités seront intronisés par la Confrérie de BELNUS du CFDB ainsi que le(les) président(s) de la vente des vins 2010 sous le Kiosque de la place Carnot au cœur du Village Bourguignon le Dimanche 21 Novembre à 11h

Le village Bourguignon ou village artisanal sera le rendez vous de l’excellence et du savoir faire de nos artisans qui pendant tout le week-end feront vivre la place Carnot.

La Confrérie de Belnus, le dimanche matin, rendra hommage aux vignerons et personnels de la vigne et du vin au cours de la messe solennelle en la Basilique Notre Dame puis intronisera les invités parrains des festivités (personnalités du spectacle, journaliste) invités par le CFDB ainsi qu’au(x) Président(s) de la vente.

Le troisième week-end de novembre avec le CFDB un rayon de soleil brille à Beaune et dans le Pays Beaunois.

C’est dans la pure tradition bourguignonne que se déroulera LA FETE DE BEAUNE et que nous serons heureux de vous faire vivre.

Vous pourrez également assister au concert de FAUDEL qui aura lieu le vendredi 19 Novembre 2010 à La Comédie du Vin. ( Uniquement sur réservation)

Vous êtes commerçant, artisan, inscrivez vous en téléchargeant le bulletin d’inscription au Village Bourguignon de la Vente des Vins 2010. Cela vous permettra d’exposer votre savoir faire. Réservez votre stand, cliquez sur l’icone ci-desssous !

Bien vu Faudel, avec ça tu devrais ne rien craindre de la nouvelle loi Besson – et je ne saurais trop conseiller à Lies Hebbadj d’en prendre de la graine…

Y’a pas à dire, les bougnoules, c’est quand même mieux quand elles s’appellent Jeannette

Bon, entre nous, on peut se parler franchement: un peu comme Gérard Longuet, l’idée d’une bougnoule arabo-musulmane Française issue de la diversité à la tête de la HALDE, ça me mettait un peu mal à l’aise. Mais là, avec Jeannette Bougrab, je suis pleinement rassuré:

  1. Elle s’appelle Jeannette;
  2. Elle est fille de harki et l’assume (« je suis toujours cette petite-fille de harki qui a grandi au cœur de son Berry natal, à Châteauroux, et qui se trouve aujourd’hui au sein du Palais-Royal, face au Louvre… »);
  3. Elle apprécie le Bachaga Boualem;
  4. Elle aime voyager: "Visiting Israel enabled me to understand myself better. Going to Yad Vashem and debating with Rachel Korazim on the Impact of the Holocaust on Israeli Society were the most touching moments. I could relate to my own suffering and to the global issue of integration of minorities, including in France. I was also fascinated by the dynamism of Israeli civil society";
  5. Elle aime se promener en bonne compagnie;
  6. Elle sait garder le silence quand il le faut («Je ne dis jamais que je suis musulmane»);
  7. Elle n’est ni pute ni soumise.
  8. Jeannette Bougrab est donc pleinement représentative des djeun’s ("le même passé que les jeunes issus de l’immigration").

Ouf, j’ai failli avoir peur.

"Bah, s’il faut sacrifier 50.000 hommes"

Difficile de lire une histoire de la presse française sans tomber sur le personnage de Pierre Lazareff, ancien patron de France Soir, passé d’un tirage de 1,5 millions d’exemplaires quotidiens en 1955 à environ 30.000 aujourd’hui. Dans le dernier numéro du Canard enchaîné (26/8/2009, p.6), on peut lire une critique d’une biographie de Pierre Lazareff, qui relate l’épisode suivant:

Dans ses Mémoires, pas plus mentionnées, Edgar Faure, encore lui, rapporte qu’en 1955, alors qu’il se débat, à Matignon, avec la sanglante crise marocaine, il manque de tomber de son fauteuil en entendant Lazareff glisser: "Bah, s’il faut sacrifier 50.000 hommes". Edgar, intrigué: "Pour parvenir à un accord avec [le sultan] Ben Youssef (père de Hassan II, chef des nationalistes et exilé à Madagascar par un précédent gouvernement)?". Pas du tout. Chaudement installé au 100, rue Réaumur, Pierrot-les-Bretelles est prêt à laisser "sacrifier 50.000 hommes" pour maintenir en l’état le protectorat marocain!

Bien évidemment, cet épisode-là n’est que rarement mentionné et ne ternit pas la réputation de ce Julius Streicher light, autre partisan journalistique du meurtre de masse.

PS: Le Ben Youssef dont il s’agit est Mohammed V, vous aurez rectifié de vous-mêmes – il s’agit du nom donné au Roi par les Français, sans doute pour atténuer le caractère royal du personnage et la longue lignée dynastique dans laquelle il s’inscrivait.

Killing an Arab: Albert Camus l’a écrit, Julien Soufir l’a fait

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J’ai aimé lire certains de ses romans (je parle d’Albert Camus), y compris "L’étranger" et surtout "La peste", mais je n’ai jamais apprecié le personnage politique. Comment certains Marocains et surtout Algériens peuvent l’idolâtrer me dépasse particulièrement, but different strokes for different blokes I suppose. As for me, give me Sartre anytime!

Le geste de Julien Soufir, ce franco-israëlien d’origine maghrébine ayant assassiné Taysir Kariki – un chauffeur de taxi arabe à Al Qods (Jérusalem) – le 14 mai 2007 s’inscrit dans la logique de Meursault, ce pied-noir d’Algérie assassinant un Arabe sur un plage algérienne parce que le soleil tapait dans ses yeux (et on voit combien il s’agit d’une oeuvre de l’esprit quand cet Européen – le terme de l’époque – est condamné à mort et guillotiné pour avoir tué un indigène). Julien Soufir ne se cache cependant pas derrière le soleil ou l’inconscient colonial mais exprime clairement sa volonté de tuer un Arabe:

The indictment ruled that the murder was carried out for nationalistic and racist motives, and because of the hatred of the accused towards Arabs.

In his confession to police, Soufir said that when he stabbed Kariki, he "didn’t feel anything, it was like slaughtering an animal. That’s all the Arabs are, they have no soul."

Et la vie n’étant pas un roman de prix Nobel, le tribunal israëlien l’a déclaré irresponsable et dans un état mental incompatible avec un procès pénal, avec les félicitations du jury.

Comme l’écrit Haaretz, "all he did was kill an Arab":

"Julian Soufir wants to be let out. He doesn’t even understand why he’s being kept at the Abarbanel Mental Hospital. He says he’s recovered and feels fine. His doctors say he has made progress and should be released in a few months. But he already wants to be put in less restrictive conditions and immediately afterward be granted parole. After all, Passover is the holiday of freedom and all he did was kill an Arab".

Rappel des faits, toujours dans Haaretz:

In May 2007 Soufir decided to murder an Arab. He hated them with all his being. He hated how joyful and passionate they were about Friday prayers at the Dome of the Rock, the same place as our Temple Mount.

Soufir immigrated from France and served in the Israel Defense Forces. He passed the army medical examinations without showing any indications of mental illness. But after a short time in the military he started saying he wanted to kill Arabs and therefore was released. Shortly before the murder he threatened to kill his wife and was sent for observation at Abarbanel, but he was given a clean bill of health and released.

He wanted to kill an Arab – any Arab. So he stopped a taxi in Jerusalem, hoping the driver would be an Arab. But he was Jewish. The driver of the second taxi was also Jewish. On his third try he stopped a taxi driven by an Arab, a man named Taysir Karaki. He asked him to drive him to Netanya, where he grabbed a long kitchen knife from his brother’s apartment. Then he told Karaki to take him to his apartment in Tel Aviv. When he got there he invited him to come upstairs. "I’ll make coffee and pay you," he promised. Karaki agreed and went inside, where Soufir stabbed him 24 times.

A few hours later Soufir told his interrogators that he felt nothing when he stabbed Karaki in the back and throat and that it was like "slaughtering an animal, because an animal has no soul." He felt no guilt about killing Karaki. The man’s wife and five children were left without a husband, a father and a breadwinner, but Soufir wasn’t concerned by that for a second.

Je serais par ailleurs intéressé de savoir si ce meurtre va créer un débat en France sur les conditions qui amènent un jeune franco-israëlien à commettre un meurtre raciste de la sorte. I won’t hold my breath though.

Mountadhar al Ziadi, ou la signification de la chaussure dans la culture arabe

Des milliers de gens l’ont déjà commenté, mais on ne s’en lasse pas, n’est-ce pas?

D’une autre perspective:

En tout cas, il m’a été impossible de ne pas penser à Angry Arab et sa longue série sur le rôle de la chaussure dans la culture arabe. Rappelez-vous son irritation – impossible de l’ire un article sur l’Irak ou la Palestine sans y lire que frapper quelqu’un avec sa chaussure est considéré comme une insulte dans la culture arabe:

To throw the shoe, or not to throw the shoe: a cultural dilemma. Don’t you love it when Western reporters explain to their readers differences between their culture and Arab culture? I don’t know about you, but I really love it. Here is from the New York Times: "During the argument, heated words were exchanged and shoes were thrown, a severe insult in the Arab world." So throwing a shoe at somebody is a "severe insult in the Arab world" but not anywhere else? How exotic. Tell me more, o culture experts of the New York Times. So today, I wanted to test this theory. So I got out of my house with a bag of shoes: I started throwing them, shoe by shoe, at my neighbor, aiming at the face. My neighbor laughed, and could only say nice things to me as a good neighbor. He then explained: you see, o Arab neighbor, in our American culture, throwing a shoe at somebody is not an insult at all. In fact, it is taken as a sign of affection. I returned back to my house, having learned about American culture, what I knew not before. Thanks to you, New York Times (and your intelligent and culturally informed reporters).

C’est à se demander s’il n’a pas commandité le geste de Mountadhar al Ziadi (qui a une page sur Facebook). Comme l’a écrit Jews sans frontières:

But today was the day for which Angry Arab has been preparing himself for for at least three years. And finally, it happened!!!

L’essentialisme et son jumeau l’exotisme (le cliché sur la chaussure en est un) sont le refuge des partisans du moindre effort intellectuel: qu’un Arabe jette des chaussures au visage de quelqu’un et c’est un trait distinctif de la culture arabe (bizarrement, quand un Etatsunien lance des chaussures au visage de Richard Perle, c’est un acte individuel); qu’un Arabe jette des chaussures au visage de quelqu’un et c’est là une manifestation de mépris particulièrement insultante dans la culture arabe (comme le dit As’ad Abu Khalil, dans la culture étatsunienne c’est un signe d’affection – ne ricanez pas, une bloggeuse l’a pris au sérieux), contrairement aux autres cultures; qu’un Arabe jette des chaussures au visage de quelqu’un et c’est là le reflet de siècles d’autoritarisme, qui vient aux petits Arabes par le lait maternel.L’action individuelle d’un Arabe est toujours le reflet d’un culture, quasi-génétique et immuable, et non la résultante de circonstances personnelles, de facteurs sociaux, économiques ou politiques. Ca n’a rien de nouveau: déjà, sous la colonisation, la résistance d’un Moha ou Hamou était mise sur le compte de la xénophobie (!) (oui, le fait pour un Marocain de résister à l’occupation française de son pays était considéré comme xénophobe) ou du fanatisme, et pas sur le réflexe nationaliste bien naturel que de vouloir chasser un envahisseur armé.

Je me rappelle d’un cours de présentation en public, où le formateur, un Suédois, avait eu des contacts professionnels avec des pays du Golfe, qui disait que les Arabes ne levaient jamais la voix et parlaient tous doucement (sans doute son interlocuteur arabe d’alors était-il peu volubile -il représentait dès lors 200 millions d’Arabes car, n’est-ce pas, l’individu n’existe pas chez ces gens-là) -il n’a jamais pris la navette Casa-Rabat celui-là. Et un instructeur lors de mon service militaire qui disait que les musulmans n’avaient pas peur de la mort…

Pour en revenir à l’héros de l’année, les Etats-Unis tentent de retourner cette manifestation brute de rejet et d’hostilité, saluée comme telle dans tout le monde arabe, en en faisant un signe de liberté – la liberté résidant dans le fait que Mountadhar al Ziadi n’ait pas été décapité mais simplement présenté devant un juge irakien. "Voilà la liberté" s’est ainsi exclamé le consul général étatsunien à Québec, rappelant le fameux "stuff happens" de Rumsfeld après les pillages massifs à Bagdad en 2005.

Au moins, il sera impossible de parler de l’invasion étatsunienne de l’Irak sans évoquer ce fait d’arme symbolique qui a fait autant pour illustrer la résistance irakienne que tous les IED – pour vous dire, même RSF demande la clémence pour Muntadhar al Zaidi, qui risque 7 ans de prison pour offense à chef d’Etat étranger…

De Pékin à Téhéran, en regardant vers Jérusalem: la singulière conversion à l’islamisme des « Maos du Fatah »

Sur l’excellent site bilingue Religioscope, une nouvelle étude passionante du chercheur Nicolas Dot-Pouillard intitulée "De Pékin à Téhéran, en regardant vers Jérusalem: la singulière conversion à l’islamisme des « Maos du Fatah »". Extraits:

« Khomeyni est notre Imam, notre chef, le dirigeant de tous les moujahidins, nous serons deux peuples en un seul, deux révolutions en une seule et chaque fedaï, chaque moujahid, chaque révolutionnaire iranien sera l’ambassadeur de la Palestine en Iran. Nous avons libéré l’Iran, nous libérerons la Palestine. Nous continuerons nos efforts jusqu’au moment où nous aurons vaincu l’impérialisme et le sionisme ; le combat mené contre le Shah par les Iraniens est identique à celui des Palestiniens contre Israël. »

Les paroles prononcées par Yasser Arafat en 1979 à l’occasion d’un voyage en Iran pourraient choquer l’oreille peu avertie. Celle qui entend les champs politiques palestiniens et libanais, et a fortiori moyen-orientaux, comme le lieu d’une lutte acharnée entre un intégrisme religieux « islamique » et des idéologies laïques « progressistes ». La césure, si césure il y a, n’est pas là, et l’a rarement été. Si rencontres il y a eu, rencontres parfois passionnées, en forme « d’affinités électives », entre le Mouvement national palestinien, certains mouvements de gauche libanais, et la Révolution iranienne, c’est bien que le positionnement stratégique et les lignes de démarcation politiques et idéologiques se situent autre part. La centralité du conflit israélo-palestinien, l’effet centrifuge de la question palestinienne, et la persistance de la question nationale et des logiques tiers-mondistes dans la région moyen-orientale, ont toujours appelé à de singuliers passages politiques transversaux, au sein desquels les frontières entre le nationalisme séculier et l’islam politique sont singulièrement brouillées, ou pour le moins complexes.

Plus loin:

Lorsqu’au dix-neuvième siècle, il y a eu l’invasion coloniale de l’Algérie, dans la résistance, il n’y a pas eu de distinction entre la résistance au nom de l’islam, et le combat national. C’était une lutte nationale contre l’occupation, une résistance nationale, motivée à la fois par des considérations nationales et islamiques. Durant les luttes de libération nationale, pour la libération nationale, au vingtième siècle, il n’y avait pas de distinction, les leaders des luttes de libération était à la fois des leaders nationalistes, musulmans, et avaient une dimension de leaders populaires, défendant la justice, c’est le cas de Mustapha Kamal en Égypte, Allal al-Fassi au Maroc, Hajj Amin al-Husseini en Palestine, Ben Badis en Algérie, l’Émir ‘abd al-Kader en Algérie, tous ces dirigeants étaient des dirigeants nationalistes et musulmans. Il n’y avait pas de distinction pour eux entre le nationalisme et l’islam. La différenciation a commencé à s’opérer à partir des indépendances, durant les années 1950 et 1960.

Mais dans l’histoire islamique, toutes les résistances contre l’oppression interne, ou les régimes despotiques, se sont référé à l’islam pour combattre l’oppression. C’est ce qu’ont remarqué Marx, Engels, ou Maxime Rodinson, lorsqu’ils ont étudié l’histoire de certaines sociétés islamiques. Lorsque Engels a écrit un texte sur le mouvement mahdiste au Soudan, il a bien constaté qu’à chaque fois qu’un état ou qu’un
pouvoir musulman devenait despotique et commençait à dégénérer, des tribus, ou certains secteurs de la population, se rebellaient contre le pouvoir en place, au nom d’une certaine conception de la justice, et en réclamant un retour aux sources, à l’application de la charia, à des lois justes. Et Engels remarquait qu’à chaque siècle, il y avait des
mouvements populaires au nom de l’islam, des révoltes d’inspiration religieuse, contre l’oppression interne. Évidemment, le mouvement mahdiste au Soudan n’était pas seulement un mouvement contre
l’oppression interne, mais aussi contre les Britanniques. Engels avait remarqué cela. Et cela était également à la base de la pensée d’Ibn Khaldoun : à chaque fois qu’un pouvoir musulman s’éloignait de ses principes, une révolte arrivait contre cela, au nom de l’islam.

Il aurait également fallu citer, dans le cas du Maroc, Abdelkrim el Khattabi, dont je suis en train d’achever la passionnante biographie que lui a consacré la journaliste Zakya Daoud.

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