It’s the people, stupid

Dans la lignée d’Evgeny Mozorov ("The net delusion"), cet article du Guardian sur l’utilisation de Blackberry Messenger par les émeutiers anglais souligne ce que j’ai toujours pensé:

In reality, the role of Facebook and Twitter in fuelling August’s riots was marginal at best: analysis of more than 2.5m tweets obtained by the Guardian found only a tiny fraction of users attempting to incite trouble – and even these were generally shouted down. Instead, the networks were used to mobilise clean-up operations and report on the trouble, with mainstream journalists frequently using Twitter to make up-to-the-minute reports which were on occasion themselves used by rioters. (…)

The lessons of the experience are several. The most obvious is that social networks are simply tools: when used for activities of which we approve – like riot cleanup, or the Arab spring – their power seems unambiguously positive. When used for other causes, it is portrayed as sinister. There’s no way to embrace the immense good such tools can use without learning to live with, and mitigate, their downsides.

Les médias sociaux – blogs, Twitter, Facebook, etc – ne sont que des instruments, ils n’ont pas un rôle autonome et ne constituent pas un groupe social ou acteur politique. Il est étonnant que l’exemple égyptien ait été oublié: les autorités égyptiennes coupèrent Internet et la téléphonie mobile à compter du 28 janvier à minuit, et ils ne furent rétablis que cinq jours plus tard, alors que la décisive "bataille du chameau" avait déjà eu lieu. Ce ne sont pas des pages FB qui ont fait tomber Moubarak (j’allais écrire le régime, mais il est resté en place) mais les centaines de milliers d’Egyptiens qui ont défié les outils de la répression que sont la police et l’armée – idem en Tunisie. Ni 1789, ni 1917, ni 1949, ni 1979 n’ont eu lieu grâce à Twitter ou FB. Ce dernier exemple – la révolution islamique en Iran de 1979 – est éloquent: il est généralement admis, y compris par le régime iranien actuel, que la diffusion clandestine de cassettes audio contenant les prêches et discours de l’imam Khomeiny avait joué un rôle important dans la mobilisation amenant à la révolution. Nul n’eut l’idée farfelue d’appeler la révolution iranienne de "révolution cassette" ou "révolution BASF".

Il me semble que moins on connaît la situation politique et sociale concrète de l’Egypte ou de la Tunisie, plus on souligne l’importance d’Internet et des réseaux sociaux. Il est plus difficile de creuser l’historique des grèves ouvrières égyptiennes à Mehalla en 2005, les divisions au sein des Frères musulmans ou le rôle des ultras ahlaouis ou zamalkaouis, que de torcher un article enfilant poncifs et lieux communs sur Facebook ou Twitter en citant un militant écrivant en anglais ou français – et le meilleur dans tout ça, c’est qu’on peut écrire un tel article de Stockholm, Brisbane ou Dubaï sans même se déplacer ou parler la langue locale. N’en déplaise aux bloggeurs et tweepers – c’est IRL que se jouent les choses. Personne dans les médias n’est assez stupide pour réduire la scène politique étatsunienne ou suédoise à des blogs ou des pages Facebook – s’agissant des pays arabes, c’est fair game

Projet de constitution révisée: Que penser?

La lecture du projet de constitution tel qu’adopté par le Roi pour soumission à un plébiscite d’allégeance ce 1er juillet me laisse confus: trois mois de travail intensif avec une vingtaine de juristes et universitaires émérites pour ça? Des avancées – le nier serait de la mauvaise foi – mais moins – beaucoup moins – que ce à quoi on était en droit de s’attendre dans un contexte tel que celui du Maroc et du monde arabe en 2011, confronté pour la première fois à une contestation populaire ayant des revendications constitutionnelles. Le juriste trouvera de nombreuses insuffisances, chausse-trapes et carences, mais l’impression générale est d’une certaine confusion, due probablement à la qualité étonnamment faible du texte, mélange de dissertation et de législation, et à l’écart entre les espoirs disparates et un texte qui semble être un minimum syndical destiné à s’en tirer à bon compte. Certains au sein de l’Etat profond marocain doivent se dire que si seulement le Roi avait attendu un ou deux mois, et pris exemple sur la Libye ou la Syrie, il aurait pu faire l’économie d’une révision constitutionnelle, ou se contenter d’une révision encore plus cosmétique que celle-ci.

Certaines réactions donnent cependant matière à réflexion. Je ne parle pas de celles de l’écrasante majorité des partis et éditorialistes – ceux-là ne réclamaient aucune révision constitutionnelle le 8 mars, et auraient applaudi à n’importe quel contenu que le Roi et sa commission auraient voulu lui donner (sauf éventuellement le PJD s’agissant de la place de l’islam, finalement resté à peu de choses identique par rapport à la constitution de 1996). Je ne parle pas non plus des réactions des chancelleries étrangères, et notamment occidentales, guère exigeantes en matière des droits du peuple marocain, les intérêts duquel ne figurent d’ailleurs pas parmi leurs priorités: les diplomates occidentaux suivant le Maroc – du moins s’agissant des principaux pays – n’ont généralement guère brillé par leur sens critique vis-à-vis du régime (comme ici par exemple – "Nous avons assisté ces dix dernières années à une lente et silencieuse révolution").

Non, je pense plutôt à trois réactions, deux marocaines et une étrangère.

Les marocaines d’abord – de nombreux bloggeurs se sont prononcés, pour ou contre le projet de constitution (pour ceux qui y sont opposés, voir ce très bon passage en revue), mais j’ai trouvé particulièrement intéressante la réaction dépitée et désabusée d’un bloggeur – A l’ombre de Taha Hussein – qui était enthousiaste le 9 mars, car venant traduisant justement une inflexion – car généralement, les positions sont tranchées, et ceux qui étaient critiques envers le makhzen avant le 20 février sont critiques vis-à-vis du projet de constitution, et ceux qui l’étaient pas sont favorables à ce même projet.

Autre réaction, également marocaine, mais d’une source très inhabituelle s’agissant de discussions constitutionnelles: l’Observatoire marocain de la conjoncture (à ne pas confondre avec le beaucoup plus institutionnel Centre marocain de la conjoncture), producteur d’analyses et d’études économiques, qui a publiquement donné corps à des propos – qu’on qualifiera de prospectifs ou spéculatifs selon son positionnement politique – qui en général se disent entre amis – repris sur mamfakinch.com. Je vous en cite les trois derniers paragraphes, qui ne font pas dans la dentelle:

5- La réforme, elle, est marquée par un fort glissement constitutionnel du principe général de « bon vouloir » royal au principe de « veto royal », pour toute décision non "régalienne". Dans ce contexte, la prévisible transformation du référendum en plébiscite monarchique, ne pourra en réaction qu’élargir l’audience du mouvement pour les droits civils auprès de la majorité hésitante de la population

6- La famille régnante, à maintenir ce scénario, prend le risque de ne plus apparaître ni comme l’élément stabilisateur de toutes les composantes de la société, ni sa référence théologique incontestable.

7- L’Observatoire Marocain de Conjoncture en tire la conséquence suivante: sauf recours, massif ou ciblé, à l’extrême violence politique, aujourd’hui refusé, seul le divorce négocié de la famille régnante d’avec le clan des "éradicateurs", et son retrait  progressif de l’exécutif au profit d’une nouvelle élite émergeante est en mesure de lui assurer une pérennité dans la transition en cours, 2015-2018 devant quasi-mathématiquement en marquer l’échéance.

Dans un sens presque totalement inverse à ces deux réactions (marocaines), un éditorial étranger qui m’a coupé le souffle. Enfin, je dis étranger, mais il s’agit de l’Algérie, pays qui nous est le plus proche d’entre tous, donc la formule est maladroite, mais bon. Intitulé "Le Maroc et nous", publié dans le quotidien (désormais seulement électronique) Le Matin de Mohamed Benchicou, emprisonné suite à des ouvrages très critiques sur Bouteflika, il tranche d’une manière proprement surréaliste avec le fiel quotidiennement déversé sur le Maroc à partir de la presse quotidienne algérienne (il y a quelques exceptions, le Quotidien d’Oran par exemple) – les réformes constitutionnelles proposées par le Roi du Maroc y sont présentées comme exemple à suivre par… le pouvoir algérien!

Les esprits malins qui s’amusent à vouloir atténuer l’immobilisme algérien par une critique excessive du projet de réformes du roi Mohamed VI, n’y pourront rien : le Maroc a eu l’audace qui a manqué à Alger. La langue amazighe va devenir comme l’arabe une langue officielle du Maroc et le roi va renoncer à certains de ses pouvoirs au profit du Premier ministre qui sera issu du parti politique qui a remporté majoritairement les élections législatives et qui devient ainsi le vrai chef du pouvoir exécutif.
Une véritable révolution !

De quoi faire réfléchir? Oui et non. Oui, parce que si nos frères algériens, dont la situation politique est particulièrement obscurcie par les séquelles de la guerre civile des années, pas tout à fait achevée, peuvent estimer que le Maroc est sur la voie de la démocratie, cela a un tout autre poids que si des journalistes passés à la Mamounia ou des diplomates occidentaux attendant leur Ordre du wissam alaouite disent la même chose. Non, justement parce que la situation politique de l’Algérie, avec une armée aux commandes et une scène politique dévastée par les séquelles de la guerre civile, est objectivement pire que celle du Maroc, et s’il y a une chose qui doit changer au Maroc, c’est de se consoler par la situation de bien moins loti que soi.

Comment réagir face à un projet de constitution qui a réussi un exploit – ceux qui ne réclamaient aucune révision constitutionnelle avant le discours royal du 9 mars et traitaient le mouvement du 20 février de subversifs pour l’avoir fait sont aujourd’hui enthousiastes face au projet royal; ceux qui la réclamaient à compter du 20 février (et souvent depuis bien avant) refusent celle que le Roi a décidée? Pour moi, tant la procédure – de la commission désignée par le Roi à la représentation inique des tenants du non ou du boycott lors du référendum (voir la campagne noss noss qui demande 50% du temps de parole dans les médias audiovisuels publics pour les tenants du oui, 50% pour les tenants du non et du boycott) –  que les méthodes de voyous utilisées par les autorités pour réprimer la contestation font sérieusement douter des intentions pures qui permettraient de croire en cette constitution. Mais il faudra parler de ce projet de constitution pour prendre définitivement parti.

Rétroactes:

- "Ce qui ne peut pas durer dans la constitution marocaine (I)";
– "Ce qui ne peut plus durer dans la constitution marocaine (II): la méconnaissance de la souveraineté populaire";
– "Ce qui ne peut plus durer dans la constitution marocaine (III): voici ce que je proposerai au sujet des langues";
– "Ce qui ne peut plus durer dans la constitution marocaine (IV): identité et citoyenneté";
– "Le pouvoir constituant au Maroc est le Roi (I): les espoirs déçus de 1962";
– "Le pouvoir constituant au Maroc est le Roi (II): le refus constant de l’assemblée constituante élue";
– "Le pouvoir constituant au Maroc est le Roi (III): des référendums constitutionnels aux résultats invraisemblables";
– "Le pouvoir constituant au Maroc est le Roi (IV): l’élaboration de la constitution se fait au Palais";
– "And now, Morocco";
– "J’adore la constitution cambodgienne";
– "Il s’honore, dit-il";
– "Deux jours avant le discours royal, Hamid Chabat parlait des révolutions arabes comme d’un complot sioniste";
– « la question n’est pas tant de savoir s’il faut craindre une contagion du printemps arabe au Maroc que celle de savoir s’il ne représente pas une opportunité pour le pouvoir »;
– "Les vieilles ficelles de la MAP";
– "Casablanca, le 13 mars 2011";
– "Réforme constitutionnelle: début du dialogue avec la société civile à Casablanca";
– "Le Maroc, une monarchie républicaine";
– "Un conseiller du Roi préside le « mécanisme de suivi » de la réforme constitutionnelle rédigé par une commission royale…";
– "Maroc: une révolution urgente et légitime";
– "Quand la police marocaine menace de mort un journaliste militant";
– "Morocco’s February 20th protest movement for dummies";
– "Analyse du mouvement du 20 février au Maroc";
– "Me Ziane est opposé à la réforme constitutionnelle";
– "Au Maroc, le boycott électoral est criminalisé";
– "Le boycott référendaire en droit marocain".

Cette année, ce sera un post par jour

J’ai lu ceci – "WordPress Challenges Bloggers to Post Daily in 2011" – et me suis dit que ce serait l’idéal pour écrire plus souvent ici. Je vais donc tenter de relever le pari et écrire quotidiennement sur ce blog.

J’invite d’autres bloggeurs à relever le défi – WordPress lance également, outre l’initiative Daily Post (vous pourrez en savoir plus), l’initiative Weekly Post pour les moins ambitieux ou plus réalistes d’entre nous – et notamment abmoul, analitikis, A l’ombre de Taha Hussein, lionne d’atlas (si elle est encore en vie), Moorish Wanderer, le Cercle des jeunes débiles marocains, Mounir Bensalah et surtout Kingstoune, si ses affaires parallèles et paradoxales lui en laissent le temps…

"Contrary to common perception, the prospects for genuine democratisation in Morocco have not improved in recent years"

Cet article – "Morocco – smart authoritarianism refined" – de Kristina Kausch, consacré à la libéralisation factice au Maroc, est tiré d’un ouvrage collectif publié par deux think-tanks européens, le Centre for European Policy Studies (Bruxelles) et FRIDE (Madrid), "Democracy’s Plight in the European Neighbourhood: Struggling transitions and proliferating dynasties".

Je partage très largement les conclusions de Kristina Kausch, qui a l’immense mérite de voir les choses telles qu’elles sont, sans concession que ce soit d’ailleurs à l’égard du Maroc ou de ses partenaires occidentaux. Quelques extraits:

Over the last decade, the establishment of democracy as an international norm and the ascension of Mohammed VI to the throne have not led to greater democratisation in Morocco, but to an adaptation of governance strategies to consolidate semi-authoritarian rule. These methods have become increasingly sophisticated and outweigh positive factors that favour democratisation.

Political stalemate has been compounded by other negative factors, in particular recent developments in the international environment that have put democracy further on the back burner. As a result, the EU’s traction has decreased, and neither the EU nor the US are pushing for a systematic, structural political reform process in Morocco. Indeed, the EU’s and the Moroccan regime’s interests match: both desire a liberalised but stable Morocco that bears no risks for the ruling elite. (…)

Morocco’s ‘upgraded authoritarianism’ has aimed at substantial liberalisation in politically non-threatening areas while tight control is kept over the policy areas and political opponents with the potential to meaningfully challenge the current distribution of powers. Selective topdown liberalisation has significantly widened the political space for political parties, civil society and the media, but none of the reforms thus far have touched the powers of the palace. (…)

Morocco’s case stands out owing to the level of subtle and successful PR with which the regime manages to keep hold of the reins while also selling itself as a vanguard of Arab reform. Unlike some of their authoritarian neighbours, the Moroccan ruling elite (commonly called the ‘Makhzen’, which is broadly composed of the palace and its wide patronage network) resorts to open coercion and violent repression only very exceptionally.(…)

A piecemeal approach to the liberalisation of legislation leads to the adoption of laws that are broadly permissive but lack effective safeguards against arbitrary application of the law. Examples of this are almost all the texts dealing with public liberties, such as the associations law, the law on public assembly and the press code. Laws do not target or question civil liberties as such but always leave enough loopholes for the regime to hamper the activities of dangerous opponents via systematic harassment. The constitution is not a guarantor of the rights of the citizen vis-à-vis the state, but a guarantor of the prerogatives of the palace vis-à-vis the people. (…)

The co-option of political elites sideline opponents in political parties, civil society, the media and the business sector. In civil society, co-option takes place above all via the creation of political and financial dependencies. (…) The political party system is weak and highly fragmented. With the exception of the Justice and Development Party (PJD), none of the political forces have the potential to challenge the Makhzen’s political dominance. The biggest established parties, Union of the Socialist Forces (USFP) and Istiqlal (Independence), are staid and are having trouble attracting broad constituencies as they have fallen into the trap of powerless government participation. Istiqlal’s unexpected gains in the 2007 legislative elections notwithstanding, the inability to meaningfully influence the political course has eroded much of the established parties’ credibility.

The same pattern of co-opting emerging elites and sidelining resistant opponents can be observed in the media. (…) The internet, and in particular the emerging blogger scene, is far less controllable. A number of recent telling incidents, such as a temporal government ban on YouTube or the penalising of bloggers and facebook-activists with high fines and prison sentences (before being pardoned by royal decree), show how the regime is struggling to adapt its usual PR strategy to a medium that is not easy to control unnoticed.

In spite of Morocco’s reputation of holding relatively ‘clean’ elections, the subtle management of political contestation is a basic pillar in the Makhzen’s hold on power. With international attention largely focused on the day of the polls, fraud on the actual day of election is the exception. Instead, most of the Makhzen’s electoral engineering happens in the run-up to the elections. Gerrymandering, vote-buying, changes to the electoral code and other technical adjustments are among the measures taken to ensure that the outcome is as desired. (…)

Among opposition parties, the PJD is currently the most likely to push for democratisation. (…)While the PJD’s ultimate behaviour in power – like that of any untested party – is not foreseeable, most international observers agree that a PJD participation in government would likely be a plus for democracy. In the current constitutional and legal framework, however, the Makhzen can prevent this from happening as it sees fit. (…)

The still widespread Western fears of an Islamist government in Morocco, however moderate, are being played on in order to obtain tacit approval for clampdowns, arrests, or more subtle measures of containment. While most of the tactics described are not new and indeed were used in King Hassan II’s time and before, their subtlety in times of increasing pressure for democratisation is no coincidence. It shows how the Moroccan ruling elite has been able to skilfully adapt its governance strategies to the requirements of a new era by extending and refining its authoritarian soft power tool box. Yet Western policy-makers still tend to take the Moroccan PR lines of gradualism at face value, and have yet to adapt their policies.(…)

The rise of political Islam in the MENA during recent years has further cemented Western support for the region’s semi-authoritarian regimes. Even a moderate player such as the PJD, which in recent years has gone a long way to present itself to Western policy-makers as an acceptable and trustworthy political interlocutor, is struggling to make itself heard. (…) European politicians, whose views on Islamist political actors are often not nuanced, are reluctant to provide any support to a genuine reform process that may end up replacing the authoritarian but predictable Moroccan government with an Islamist rule perceived as a potential threat.

Je vous conseille d’aller visiter la page de Kristina Kausch sur le site de FIDE - elle a de nombreuses études à son actif, sur le Maroc, l’Algérie et l’islamisme, entre autres. Et que les non-hispanophones ne s’inquiètent pas: si les titres de ces études sont en espagnol, une version anglaise est systématiquement proposée. 

Hat-tip: Najlae.

Facebook, un espace de liberté? Tu parles!


J’ai toujours eu du mal à me faire à Facebook: je n’y poste que très rarement, et visite encore moins les pages qui y sont. Je préfère de loin les blogs, Twitter ou Netvibes pour m’informer. Le taux de déchet sur Facebook m’impressionne particulièrement: entre la collègue de travail dont les uniques messages sont liés à une sorte de jeu impliquant des oeufs et une ferme, et l’ami respecté, militant des droits de l’homme, qui m’envoie des photos de chatons, le rapport qualitatatif n’y est pas pour ma part.

Depuis quelques semaines, je suis matraqué d’invitations d’amis facebookiens, que je ne connais bien évidemment ni d’Eve ni d’Adam, m’enjoignant de rejoindre des groupes athées. A titre de comparaison, les messages de prosélytisme musulman que j’ai reçus depuis que je suis sur FB se comptent sur les doigt d’une main. Il faut croire que les athées marocains ont un retard à rattraper en matière de prosélytisme, ce qui n’est pas faux quantativement parlant.

Mais en tombant sur ce post de Jillian York sur Global Voices Advocacy j’en suis tombé de ma chaise: "Facebook Removes Moroccan Secularist Group and its Founder":

Moroccan activist Kacem El Ghazzali was recently subjected to Facebook’s TOS when a group he had created, entitled “Jeunes pour la séparation entre Religion et Enseignement” (youth for the separation between religion and education), was promptly removed. El Ghazzali emailed Facebook, but received no response. Two days later, his personal account had been deleted from Facebook as well (the movement also has a blog, hosted on Blogger). He says that while the group was live, he received emails from Muslims who opposed the group, as well as other groups he had created.

Jillian se demande si ce ne serait pas après intervention des autorités sécuritaires marocaines ("Was it under pressure from another country’s government") ou si ce serait plutôt après pression de facebookeurs opposés à ce groupe. Je penche du côté de la dernière alternative. Tout d’abord, il y a bien d’autres groupes marocains sur Facebook athées, et certains Facebookeurs marocains parmi les plus suivis le revendiquent ouvertement. Je ne vois donc pas de raison que ce groupe et ce Facebookeur soient plus exposés au courroux des sécuritaires marocains que ceux-là. D’autre part, ce n’est pas tant l’athéisme ou l’irreligion en tant que tels qui gênent les décideurs marocains – ne serait-ce que parce qu’il y en a sans doute aussi parmi eux – que les conséquences des manifestations publiques de l’athéisme ou de l’irreligion, les craintes étant que cela provoque des violences de la part d’islamistes.

On affirme souvent qu’Internet et les différents réseaux sociaux qui reposent sur lui sont des espaces de liberté – Ethan Zuckerman, co-fondateur de Global Voices, est le premier à la faire - mais outre les censures étatiques et la collecte systématique de renseignements par des services sécuritaires, on est également confronté à la censure privée, même si le terme paraît impropre, car après tout, contrairement à la censure étatique, celui qui ne peut s’exprimer sur Facebook peut le faire ailleurs, comme l’a fait Kacem el Ghezzali avec son blog. De par leur poids en termes d’utilisateurs, les hébergeurs gratuits de blogs ou de courrier électroniques ou les réseaux sociaux ont cependant de facto un poids important sur ce qui peut être dit et diffusé sur Internet. Et il ne s’agit pas de censure au sens propre du terme, puisque c’est par le truchement d’instruments contractuels et non par des mesures de police ou judiciaires que des restrictions sont apportées à ce qu’écrivent particuliers, bloggeurs ou facebookeurs. Néanmoins, de par leur poids, ces sites peuvent, en excluant des utilisateurs, les exiler vers des lieux moins fréquentés d’Internet, ou vers des sites beaucoup moins fréquentés, ce qui est particulièrement génant pour des militants comme Kacem. C’est un peu comme ces petits candidats et petits partis, exclus des grands médias et qui doivent se contenter de leurs tracts ou de leur demi-heure hebdomadaire sur une radio associative écoutée de personne. Comme le soulignent Jillian ("The Risk of Facebook Activism in the New Arab Public Sphere") et The Arabist ("Facebook and Middle Eastern politics"), si Facebook est un instrument à la disposition des militants dans le monde arabe, il est à double tranchant.

Dans le cas présent, si Kacem el Ghezzali et son groupe sur la séparation entre religion et enseignement au Maroc ont été effacés de Facebook, c’est par l’effet des conditions générales de ce dernier, ou plutôt la "Déclaration des droits et responsabilités". On peut présumer que des Facebookeurs aigris à l’idée qu’on ne pense pas comme eux se soient plaints à Facebooks sur la base des dispostions du type "Vous ne publierez pas de contenu incitant à la haine, pornographique, ou contenant de la nudité ou de la violence gratuite" ou "Vous n’utiliserez pas Facebook dans un but d’activité illicite, illégale, malveillante ou discriminatoire" – ce type de dispositions a un champ d’application potentiel tellement vaste qu’il correspond à ce qu’on appelle en suédois "gummiparagrafer" – "paragraphes en caoutchouc" tellement ils sont extensibles. Si la déclaration Facebook évoque des possibilités de recours pour les titulaires de pages ayant fait l’objet d’une résiliation unilatérale, on peut imaginer que cela n’offre aucune garantie sérieuse puisque ces recours seraient de toute façon internes à Facebook. Et puis d’ailleurs, les particuliers ne paient rien pour avoir une page sur Facebook – il va de soi que l’on est plus à la merci de résiliations arbitraires dans ce cas que dans le cas de services payants, plus susceptibles d’amener à une contestation judiciaire.

L’autoritarisme n’est pas seulement dans les rapports politiques, mais aussi – surtout? – dans les rapports de consommation.

Encore un classement favorable au Maroc (7eme place) – cartographie des bloggeurs persécutés

Je suis trop négatif, et j’ai décidé d’y remédier en publiant les classements dans lesquels le Maroc occupe une place dans le top ten. Voici donc un lien vers la mappemonde des bloggeurs poursuivis – Threatened Voices – dressée par Global Voices. Cette mappemonde indique le nombre de bloggeurs menacés, emprisonnés voire tués par pays, et comptabilise non seulement les cas toujours en cours mais aussi les anciens cas. Avec ses trois bloggeurs concernés, le Maroc occupe ma foi une fort honorable septième, ex-aequo avec l’Azerbaïdjan, Bahraïn et la Malaisie mais après la Chine (1ere, avec 33 bloggeurs emprisonnés ou tués), l’Egypte (2eme avec 29 bloggeurs), l’Iran (3eme avec 23 bloggeurs), la Tunisie (4eme avec 18 bloggeurs – on ne sait pas à ce stade s’il y a des Brésiliens naturalisés parmi eux), la Syrie (5eme avec 14 bloggeurs) et le Vietnam (6eme avec 9 bloggeurs).

Les bloggeurs marocains sont au nombre de trois, même si l’un d’entre eux n’a à ma connaissance jamais eu de blog mais plutôt une page Facebook au nom de SAR Moulay Rachid:

- Fouad Mourtada;

- Mohammed Erraji;

- Hassan Barhon

Les initiateurs de cette mappemonde sont les premiers à en souligner les limites, et sont demandeurs d’informations complémentaires sur d’autres cas de bloggeurs menacés pour leurs écrits et opinions, indépendamment du pays – les Etats-Unis sont ainsi également épinglés

Quand les islamophobes s’entretuent, il ne faut surtout pas les déranger

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Je suis tombé sur un excellent blog, "Gates of Vienna Vs. The World Vs. LGF – An Ongoing Blogging Soap Opera" (GOVVS), consacré aux hilarantes guerres sectaires entre bloggeurs islamophobes, dont les plus connus sont les blogs Gates of Vienna (qui trouve son nom de la bataille de Vienne lors de laquelle fût stoppée l’avance de l’empire ottoman en 1683) et Little Green Footballs, auprès desquels Caroline Fourest, Alain Finkielkraut ou Philippe Val font figure de dhimmis enturbannés. A l’apogée du bushisme, ces blogs étaient relativement influents, notamment auprès de la blogosphère lobotomisée de droite. Très vite, les tensions se sont fait apparaître entre deux philosophies, que dis-je deux ontologies politiques: ceux qui détestent les musulmans et ceux qui détestent les musulmans mais aussi d’autres métèques – reflètant ainsi la cassure au sein de l’extrême-droite française, traversée par deux profonds courants de pensée: ceux qui détestent les juifs plus que les arabes (Jean-Marie Le Pen) et ceux qui détestent les arabes plus que les juifs (Bruno Mégret et Philippe de Villiers).

Je vous passe les détails palpitants de cette guerre de titans de la pensée humaine, qui n’est pas sans évoquer la rivalité Raymond Aron/Jean-Paul Sartre, et vous renvoie à ce bref état des lieux, en vous laissant suivre les nombreux épisodes et rebondissements de cette étape fondamentale du parachèvement de la philosophie des Lumières, dont les concepts principaux sont Eurabia, dhimmitude et bombe démographique:

The Saga Continues
After a "Counterjihad Summit" held in Brussels and sponsored by an offshoot of the blog Gates of Vienna, the Center for Vigilant Freedom, a War of the Blogs has erupted. Centering on the objections of Little Green Footballs Commander in Chief, Charles Johnson, to the inclusion of Flemish separatist party Vlaams Belang in the Summit, this soap opera of posts, rebuttals, accusations, a rather strange rat, and increasingly unhinged comments continues unabated.

At stake, the "moral high ground" of anti-Islamic blogs, the leadership of the same, and the burning question of who will embarrass themselves the most in this exciting battle of the blogs. We will try to chronicle this here, but we will let the players speak in their own words for the most part. The continuation of the struggle will determine itself, to the amusement of most and the consternation of the few.

The Players:

Charles Johnson
Baron Bodissey

Dymphna
Pamela Geller/Atlas Shrugs
Conservative Swede
Christine

Mais vos lectures seraient incomplètes si vous ne passiez pas par le site Loonwatch – the mooslims! they’re here! lequel, comme son nom l’indique, est consacré à traquer les islamophobes (anglophones) sur Internet:

Loonwatch.com is a blogzine run by a motley group of hate-allergic bloggers to monitor and expose the web’s plethora of anti-Muslim loons, wackos, and conspiracy theorists.

While we find the sheer stupidity and outrageousness of the loons to be a source of invaluable comedy, we also recognize the seriousness of the danger they represent as dedicated hatemongers. And so, while our style reflects our bemusement, our content is fact checked and our sources well vetted making sure loonwatch.com is a reliable educational – if entertaining – resource on the rambunctious underworld of Muslim-bashing.
The folks featured on Loonwatch fit two or more of the following definitions:

Loon noun

1. a worthless lazy fellow
2. a person with confused ideas; incapable of serious thought [syn: addle-head]
3. large somewhat primitive fish-eating diving bird of the northern hemisphere having webbed feet placed far back; related to the grebes
Source: WordNet® 3.0, © 2006 by Princeton University.

And so, grab a cup of coffee and join us, won’t you, as we expose the trials and travails of the hatemongers in our midst: loons in the mist.

Petite sélection:
– "At (Civil) War with the Idiots he Created";
– "Anti-Muslim Blogoshpere Runs Amuck: Forced to Eat Crow";
– "The Blog Wars: Charles Johnson Takes on Robert Spencer for Associating with Extremists";
– "Pamela Geller Watch: Craziest Quotes of the Week";
– "Pamela Geller: The Looniest Blogger Ever";
– "Debbie Schlussel and the Great Blog Wars";
– "Robert Spencer Rejected by Academics: Still Supports Geert Wilders"

Les lecteurs qui endurent la lecture de ce blog depuis quelques temps déjà n’auront pas à regretter leur abnégation, puisque je les avais déjà introduit à la philosophie politique de l’islamophobie cybernétique étatsunienne par le biais d’Atlas shrugs (oui, le pseudo est débile, ce qui n’est guère étonnant puisque tiré d’un roman de la psychopathe libertaire Ayn Rand, plus chiante que Raël mais beaucoup plus étudiée et lue aux Etats-Unis que son confrère ne l’est en France, Michel Houellebecq mis à part). Ceci dit, je ne dirais pas non à sa prochaine activité au Texas: "an intimate evening with Pamela Geller"…
intimate evening with pamela geller

PS: voir aussi LGF Watch – The Original Stalker Site™, premier site à prendre pour cible Little Green Footballs.

Avis à la clientèle

2 blog or not 2 blog
C’est étonnant à quel point c’est reposant d’arrêter de bloguer. En même temps, chaque jour me vient à l’esprit, en écoutant une conversation ou en lisant un livre ou article – sans compter la calamiteuse actualité footballistique…

Je dois bien avoir une trentaine de posts inachevés de l’autre côté du miroir, dont certains – sur Gad El Maleh, l’interdiction de Ni putes ni soumises au Maroc ou encore et très longs et toujours inachevés, parfois depuis des mois (le post sur NPNS doit bien être inachevé depuis six mois).

Cette situation est frustrante, et un moyen d’échapper à la frustration est d’arrêter tout net, comme je l’ai fait pendant près d’un mois maintenant. Je ne suis apparemment pas le seul à éprouver quelques fatigue, si on considère les pauses définitives ou non de Larbi et Hmida (au passage, l’hallucinante quantité de déjections mentales en commentaires sous son dernier billet souligne bien l’apport inégal – pour utiliser un euphémisme poli – des commentaires), et les retraits définitifs de MoTIC, lionne d’atlas, Ayoub ou le mythe (ce dernier, toujours original, ayant cédé les clés de son blog à d’autres bloggeurs) pour ne citer qu’eux.

Je ne suis pas encore arrivé à ce stade de renoncement définitif, mais suis par contre lassé de ce style que je me suis imposé, de longs billets avec des dizaines de liens ou références. J’ai envie de passer à autre chose, un style plus bref, un sorte de twitter amélioré, un peu comme Angry Arab ou Friday Lunch Club. On verra bien ce que ça donnera.

Ce que la presse et les blogs étrangers disent sur le mouvement des 9% au Maroc

La presse étrangère a consacré plusieurs articles à la protestation citoyenne sur le web – blogs, Facebook, Twitter – voici un florilège:

- "Moroccan dissent alive on Twitter", John Thorne, The National, 5/8/2009;

- "Beaucoup de bruit pour 9% de Marocains", Le blog des blogs, 4/8/2009;

- "Le mouvement des 9% soutient Le Monde", par Dia Maini, Le Parisien 4/8/2009;

- "L’«affaire du sondage» suscite de nombreuses réactions", Radio France Internationale, 4/8/2009;

- «Il y a une liberté d’expression réelle au Maroc, mais elle n’est pas garantie», Libération, 5/8/2009;

– "Sondage censuré : la blogosphère marocaine partagée", de Sophie Gindensperger, Arrêt sur images, 4/8/2009;

Si vous avez d’autres liens sur le mobilisation pour la liberté d’expression au Maroc, merci de me les indiquer.

Un groupe Facebook créé pour soutenir la liberté d’expression au Maroc

nichane saisi

Un groupe Facebook s’est constitué pour protester contre l’interdiction de TelQuel et Nichane cette semaine, et en vue d’affirmer le droit des Marocains à exprimer librement leur opinion sur le bilan du Maroc depuis 1999, qu’elle soit positive, négative ou neutre (pour rappel, ces deux hebdomadaires ont été interdits ce samedi 1er août pour avoir publié un sondage sur le bilan du règne du Roi Mohammed VI aux yeux des Marocains – 91% des personnes interrogées avaient une opinion positive ou très positive de ce bilan). Ce groupe est bien évidemment ouvert à ceux qui jugent positivement ce bilan mais qui reconnaissent le droit à leurs concitoyens de ne pas partager leur opinion.

Voici donc le groupe Facebook Au Maroc, je suis un 9% / In Morocco I’m a 9%, que je vous invite à rejoindre.

Petit rappel: ce groupe n’est pas le fan-club d’Ahmed Benchemsi, de Tel Quel ou des bobos marockains buveurs de B52 d’Anfa ou Souissi. La ligne éditoriale de Benchemsi ne m’impressionne pas toujours (voir par exemple "Ahmed Benchemsi et Wafa Sultan, ou le degré zéro de la pensée laïque au Maroc").

Pour retrouver les tweets consacrés à cette affaire, cherchez grâce au hashtag #9pcMaroc . Je vous conseille tout particulièrement de suivre le twitteur imint (connu comme le bloggeur satwiker), qui suit l’évolution de cette affaire minute par minute.

Quelques autres réactions dans la blogoma (et ailleurs):
– "Etre un 9% ou ne pas l’être. Telle est la question que tu ne peux pas poser" chez Politiquonaute;
– "Les numeros saisis de TELQUEL et NICHANE vont etre publiés" et "La couverture du numéro saisi de NICHANE" de Satwiker;
– "Morocco: Magazines Seized" et "Morocco: “I’m a 9 Per Cent!”", de Hisham d’Al Miraat;
– "Benchemsi réagit sur France 24 et en Arabe!" sur le blog de Docteur Ho;
– "Saisie des magazines Telquel et Nichane : le mouvement des 9%", chez une marocaine;
– "Nous sommes 9% et nous pourrons être plus!" par Mounir Bensalah;
un article en arabe chez Hespress;
– laa réaction du bureau central de l’AMDH sur Facebook, exprimant sa solidarité avec les deux hebdomadaires;
– "Deuxième décennie, acte premier : Interdiction de Telquel et de Nichane" de Larbi;

De l’autre côté de la barricade – disons du côté des 91% pas trop mécontents que les 9% se voient intimés une certaine retenue:
– "TEL QUEL et NICHAN SAISIS" de Politis;
– "VOILA COMMENT ON CREE DES FAUX PROBLEMES" de citoyen Hmida;

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