La Tunisie vue de France, ou l’obsession de l’islam

L’orientaliste français Maxime Rodinson avait écrit un livre intitulé "La fascination de l’islam". Aujourd’hui, il faudrait parler de l’obsession de l’islam – combien d’articles ou de reportages sur le Maroc, la Tunisie ou l’Egypte dans les médias occidentaux sans qu’il soit mention d’islam, d’islamistes, d’alcool, de sharia ou de voile? Combien d’universitaires spécialisé dans l’étude de tel pays – l’Iran ou la Tunisie – sont-ils invités à s’exprimer sur un pays totalement différent – l’Egypte ou la Pakistan – sous prétexte qu’il soit également musulman? Je radote, mais on en vient à s’extasier lorsqu’on tombe sur un livre – tel par exemple "La force de l’obéissance" de Béatrice Hibou sur le contrôle de l’économie tunisienne par Benali – qui peut traiter en profondeur d’un pays musulman sans jamais évoquer les termes "fatwa", "ijtihad" et "sharia", ou sur des livres qui tel "Allah n’y est pour rien" d’Emmanuel Todd qui privilégient des réalités sociales au discours idéologique ou au brassage de poncifs. Rares sont les journalistes spécialisés dans la couverture des luttes sociales des pays musulmans, bien plus déterminantes pour expliquer la révolution en Tunisie ou en Egypte que le voile ou la burqa – je pense notamment au journaliste suédois Per Björklund, ayant couvert les grèves de Mehalla en Egypte en 2008, et expulsé en 2009 par le régime Moubarak, spécialisé dans la couverture du mouvement ouvrier égyptien.

Une récente étude de Sana Sbouaï publiée sur le légendaire site militant tunisien Nawaat, confirme, preuves à l’appui, ce biais: passant en revue la presse écrite quotidienne dite de qualité en France – soit Le Monde, Le Figaro et Libération – et sa couverture de la Tunisie post-Ben Ali, la conclusion n’étonne guère.

En réalisant une étude sémantique des articles publiés sur les sites internet des journaux Libération, Le Monde et Le Figaro entre le 23 octobre 2011 et le 10 avril 2012, on se rend compte que les journaux français ont du mal à sortir de leur grille de lecture et continuent à se focaliser sur la question de l’islamisme.

Le trio de tête des mots les plus utilisés dans les articles est : Ennahdha, Parti(s) et Islamistes. Ce résultat donne une idée des thématiques sur lesquelles les journalistes français se focalisent. Ainsi sur les 31 articles produits pendant cette période Libération a utilisé l’occurrence Ennahdha 157 fois, quasiment autant de fois que Le Monde, qui l’a utilisé 165, mais avec plus du double d’article publié : 72 articles sur la même période. Le Figaro lui a parlé 136 fois du parti Ennahdha sur les 56 articles produits. (Nawaat.org)

L’actualité tunisienne en est ainsi réduite à Ennahda, à la laïcité et aux salafistes – ce sont sans doute les domaines où le correspondant ou envoyé spécial français moyen, généralement non-arabophone, aura à faire le moins d’efforts pour boucler un article – n’est-ce pas Caroline Fourest? Le cas français est évidemment extrême (1) dans son obsession psychopathologique de tout ce qui touche à l’islam – c’est après tout un pays où la viande halal et les horaires réservées aux femmes dans les piscines publiques sont sérieusement considérés comme des questions politiques dignes d’une campagne présidentielle. On se rappellera, même si on n’apprécie guère l’intrusion de concepts psychologiques dans l’analyse des faits politiques, la formule d’Emmanuel Terray parlant du débat français de 2004 sur l’interdiction du voile à l’école publique d’"hystérie politique"  - le moins qu’on puisse dire c’est que l’étant du patient s’est nettement dégradé depuis.

(1) Mais pour être honnête, peu de pays occidentaux échappent à cette obsession – les Pays-Bas en sont un autre exemple éclatant.

"L’Algérie découvre le bilan désastreux de sa politique"

C’est pas moi qui le dit, c’est El Watan:

L’Accord d’association entre l’Algérie et l’Union européenne illustre une gestion maladroite d’un dossier sensible qui, pourtant, risque d’hypothéquer l’avenir des entreprises locales. Entré en vigueur en septembre 2005, le processus de démantèlement tarifaire a «sensiblement creusé les équilibres des échanges commerciaux hors hydrocarbures», a souligné hier Mohamed Benmeradi, ministre de l’Industrie, de la PME et de la Promotion de l’investissement, lors d’une réunion de la commission mixte algéro-allemande. Entre 2005 et 2011, les pays membres de l’UE ont exporté vers l’Algérie pour près de 100 milliards de dollars de biens et services alors que les exportations algériennes hors hydrocarbures vers le marché européen n’ont pas totalisé 5 milliards de dollars durant la même période, a-t-il rappelé dans son discours devant des hommes d’affaires allemands.

Pour le ministre, cette situation s’explique «par les difficultés réglementaires auxquelles sont confrontées les entreprises algériennes pour l’accès au marché européen, mais aussi et surtout par le degré encore insuffisant de la productivité et de la compétitivité de ces mêmes entreprises». Même constat pour les échanges agricoles. «Sur les 17 contingents tarifaires au profit des produits algériens, 11 ont connu une consommation nulle et 6 une utilisation symbolique alors que sur les 80 contingents arrêtés pour les produits européens, 52 ont été totalement épuisés et le reste consommé à des niveaux appréciables», a souligné M. Benmeradi.

Au final, le démantèlement tarifaire a eu pour conséquence une perte de recettes pour le Trésor de 3 milliards de dollars, a encore fait savoir le ministre. L’Algérie aurait payé encore cher sa politique si elle n’avait pas procédé au gel du démantèlement tarifaire en septembre 2010. «Une simulation constante des exportations en provenance des pays membres de l’UE aboutirait, de l’aveu de M. Benmeradi, à une perte additionnelle de 8,5 milliards de dollars pour le Trésor public sur la période allant de 2010 à 2017

Toujours d’après le ministre, le démantèlement tarifaire, qui a atteint près de 80%, «suscite déjà de graves préoccupations sur le devenir de l’économie algérienne». «De nombreuses entreprises n’arrivent pas à soutenir la concurrence sur le marché local avec les produits européens importés sans taxes et sont menacées de disparition.

Je me suis toujours demandé quel était l’intérêt de l’Algérie de signer des accords de libre-échange, ou de vouloir adhérer à l’OMC (démarche soutenue par le Maroc de manière surprenante et même carrément stupide, vu le peu d’entraint du voisin de l’Est à rendre la pareille sur d’autres dossiers). Les faits sont assez simples:  97% des exportations algériennes sont, bon an mal an, constituées par des hydrocarbures. Les hydrocarbures ne font pas l’objet d’obstacles à l’importation car les pays importateurs n’ont en général pas, ou pas assez, de ressources energétiques de substitution. Un pays exportateurs d’hydrocarbures n’a donc en principe pas d’incitation – commerciale ou économique du moins – à entrer dans des accords de libre-échange – sauf s’il exporte également d’autres produits. Ce n’est pas le cas de l’Algérie, même si elle affiche des ambitions officielles en la matière. D’où le déséquilibre structurel des échanges commerciaux algériens avec l’Union européenne: de 2005 à 2011, si l’on excepte les hydrocarbures, le taux de couverture des importations par les exportations est de… 5%. Et puisque l’Algérie a signé l’accord d’association qui impose le libre-échange à l’horizon 2017 (au Maroc, le libre-échange total en matière de produits manufacturés est entré en vigueur le 1 mars de cette année), le peu qu’il lui reste d’industrie et d’agriculture locales sera encore plus durement concurrencé par les produits de l’UE.

D’autres le pensent aussi:

En résumé, les gains de l’ouverture du marché algérien aux produits de l’UE, sont loin d’être significatifs et si gain il y a, tout de même, ils sont probablement interceptés par des forces extérieures à la sphère économique. (L’Accord d’association Algérie-UE : un bilan-critique)

Si on peut penser que le gouvernement algérien a espéré relancer ses secteurs agricole et industriel par l’ouverture des marchés européens, on doit bien admettre que, tout comme pour le Maroc, les aspects diplomatiques, sécuritaires et politiques ont déterminé la politique commerciale. Sortant d’une décennie noire (la guerre civile des années 1992-??) tant sur le plan sécuritaire que diplomatique, lors de laquelle l’Etat algérien n’a échappé que de justesse à une ingérence politico-humanitaire de l’ONU ou de l’UE, se voulant le concessionnaire régional de la coopération anti-terroriste avec les Etats-Unis, l’insertion dans l’ordre économique et commercial et donc dans l’ordre institutionnel du libre-échange avec les pays occidentaux a sans aucun doute obéï à la volonté d’être désormais un partenaire normalisé des pays occidentaux, loin des tirades des années 70 et 80 sur le nouvel ordre économique international.

On voit donc un trait commun entre la diplomatie des deux frères ennemis: une politique étrangère axée sur un partenariat asymétrique avec les pays occidentaux, dans laquelle la défense d’intérêts aussi concrets que la protection des équilibres commerciaux et budgétaires est finalement secondaire- les symboles plutôt que la substance.

Du danger de montrer son caleçon Superman en public (ou de diffuser un dessin animé)

Le Maroc n’a pas le monopole des poursuites pénales contre des artistes – je pense à celles contre rappeur L7aqed bien sûr – dans le monde – La Rumeur en France en sait quelque chose, qui sort de huit années d’une guérilla juridique initiée par Sarkozy, et ce sans compter les poursuites contre des citoyens ordinaires – en Jordanie, six citoyens sont ainsi poursuivis pour avoir tiré la langue au Roi, ce que Yves Gonzalez-Quijano (Culture et politique arabes, un des meilleurs blogs sur le monde arabe toutes langues confondues) appelle fort à propos "crime de lèche-majesté". Mais celles lancées au Liban contre le duo comique Rawya el-Chab et Edmund Hedded valent leur pesant de taboulé.

Leur crime? Lors d’une collecte de fonds caritative pour les enfants souffrant de maladies cardiaques, qui a lieu sous la forme d’un "man auction" (vente aux enchères lors desquelles un homme propose au plus offrant soit un service particulier – plombier, électricien, etc – ou le plus souvent un strip-tease, la somme offerte étant généralement reversée à une oeuvre caritative), Edmund Hedded a soulevé son jeans pour montrer le haut de son caleçon Superman qu’il portait ce jour-là. Que n’avait-il pas fait-là:

Rawya el Chab et Edmund Hedded, ce dernier montrant le haut de son caleçon Superman lors d'une vente aux enchères.

L’article est tombé entre les mains d’un "vieux". Un "responsable" que le rapport du spectacle a "révolté". Une "révolte" accentuée par le fait qu’une photo montrant Edmund Hedded, en pleine représentation, sur scène, en train d’exhiber quelques petits centimètres carrés de son caleçon marqué du sigle de Superman, circulait déjà.

Décidé à ne pas laisser passer la chose, ce "responsable", dont Edmund Hedded ne connaît pas l’identité, a informé les autorités judiciaires libanaises.

"Rawya el-Chab (qui animait la vente aux enchères) et moi-même avons été convoqués et interrogés au commissariat chargé de l’instruction disciplinaire. Les autorités elles-mêmes étaient perplexes quant au motif de notre convocation et nous ont rassurés à plusieurs reprises que nous n’allions pas être sanctionnés", indique le jeune comédien, qui lui même peine encore, aujourd’hui, à masquer sa perplexité.

Suite à cet interrogatoire, Edmund Hedded affirme avoir contacté plusieurs ministres et responsables qui ont également minimisé l’affaire qu’ils ont qualifiée de "ridicule". Un ministre a même confié au jeune comédien avoir été, lui-même, déjà "vendu aux enchères pour un rendez-vous romantique, il y a 30 ans".

L’affaire aurait également été évoquée par le président de la République Michel Sleimane lors d’une des séances du Conseil des ministres au palais présidentiel…

Autant dire que le caleçon d’Edmond a fait le tour du Liban.

D’où la grosse et mauvaise surprise d’Edmund à l’énoncé du jugement, le 30 novembre 2011 : "Un mois de prison et 200.000 livres libanaises d’amende pour un +stand-up comedy show+ socialement hors de l’ordinaire et pour discours extrêmement vulgaire ainsi que l’exposition du caleçon d’Edmund Hedded".

Edmund Hedded et Rawya el-Chab sont punis "au nom du peuple libanais et conformément à l’article 532 du code pénal" pour "humour, terminologie et gestes indécents sur scène".

On ne badine avec la décence dans un pays où tant de meurtres et massacres sont restés impunis, et où des chefs de milice sont chefs de partis. Récemment, deux Libanais avaient été arrétés – puis libérés – pour avoir écrit des graffitis favorables à la révolte syrienne.

On aurait bien sûr tort d’incriminer spécifiquement le Liban: on a bien vu au Maroc il y a plusieurs années de cela un ingénieur condamné à trois années de prison ferme (avant d’être grâcié) pour avoir créé une page Facebook au nom du prince Moulay Rachid (sans aucun propos critique ou injurieux d’ailleurs). En Tunisie, c’est la projection télévisée du film animé Persepolis fondé sur l’album de bandes dessinées du même nom de Marjane Satrapi qui vaut à Nabil Karoui, PDG de la chaîne privée Nessma TV un procès pénal pour lors duquel il encourt trois années de prison ferme pour "atteinte aux valeurs du sacré, atteintes aux bonnes mœurs et troubles à l’ordre public". Des émeutes violentes, initiées par des salafistes, avaient suivi la projection du film, et une pétition regroupant plus de 100.000 signatures avait éxigé des poursuites contre Nessma TV. L’intéressé est un improbable héros de la liberté d’expression – il a des portraits de Berlusconi (il en fut un partenaire d’affaires) dans son bureau, sa chaîne fut créée lors de la dictature de Benali, dont il chantait alors les louanges, et il a demandé pardon pour la diffusion du film animé, où une séquence présentait Dieu sous les traits d’un homme, chose antinomique avec le dogme musulman.

Et c’est l’Egypte qui est en passe de décrocher le pompon, puisque une série d’actions en justice ont été initiées par des avocats islamistes – une véritable engeance en Egypte, si on veut bien se rappeler que certains d’entre eux avaient par le biais d’une procédure de hisba obtenu en 1995 que le défunt chercheur en sciences islamiques Nasr abu Zayd soit déclaré apostat et divorcé de force de son épouse – contre le comédien et acteur le plus célèbre du monde arabe, Adel Imam. Deux procédures distinctes sont apparemment en cours, mais initiées par le même avocat islamiste – Adel Imam a ainsi été condamné en appel à 3 mois de prison ferme pour injure à l’islam, tandis qu’il a ce jeudi été acquitté en première instance dans une autre affaire du même type. Tête de turc des islamistes, et proche de l’ancien président Hosni Moubarak, Adel Imam illustre le pouvoir politique nouveau des islamistes, qui dominent de manière écrasante l’Assemblée du peuple égyptienne – et il illustre le risque d’avoir renversé un régime dictatorial pour finalement ne pas obtenir de réel changement en matière de liberté d’expression, comme le souligne Amnesty International. Comme le dit un membre du collectif de défense de Nabil Karoui:

« Ceux qui accusent les autres d’hérésie, qui décident qui est un bon musulman ou pas, utilisent les mêmes stratagèmes de contrôle des médias que sous Ben Ali », abonde Naceur Laouini. (écrans.fr)

On voit les limites de la révolte arabe dans les pays où elle a abouti à la chute de la dictature: l’outrage au dictateur est de plus en remplacé par l’outrage aux valeurs religieuses ou nationales; la chute de la dictature n’implique pas nécessairement l’avénement de la démocratie. Ce dilemme n’est pas propre aux pays arabes, et les réactions négatives importantes contre ces procès liberticides sont un signe d’espoir – même le parti Ennahda avait pris ses distances avec les poursuites pénales contre Karoui. Dans les pays où cette révolte n’a pas entamé les régimes autoritaires ou semi-autoritaires en place – Maroc et Jordanie notamment – c’est l’accusation de lèse-majesté qui demeure l’accusation suprême.

Dans les deux cas, des lois pénales évasives  - à dessein – permettent à des magistrats médiocres ou soumis de condamner en vertu des souhaits supposés du pouvoir ou de l’opinion, et non en vertu de la lettre et de l’esprit des lois. Encore une fois, les pays arabes n’ont pas le monopole de ces défauts-là: chaque année, la Cour européenne des droits de l’homme condamne des Etats membres du Conseil de l’Europe pour violation de l’article 10 de la Convention européennne des droits de l’homme relative à la liberté d’expression (de 1959 à 2009, 392 violations concernant 36 des 47 Etats membres ont fait l’objet de décision de la Cour - voir ce guide publié par la Cour pour une présentation de la jurisprudence pertinente en matière de liberté d’expression). La différence est cependant que la majorité des Etats membres du Conseil de l’Europe est constituée d’Etats de droit où la justice freine – tant bien que mal – les dérives du pouvoir; quand la justice marocaine, tunisienne ou égyptienne prendra une décision allant à l’encontre de la volonté du pouvoir politique ou d’une majorité de l’opinion publique sur un dossier important, ce jour-là Nabil Karoui, Adel Imam, Edmund el Hedded et Rawya el Chab pourront sans doute s’exprimer artistiquement en paix…

Moncef Merzouki est foutu, Caroline Fourest n’en veut plus

Un des textes les plus célèbres du célèbre dramaturge allemand Bertolt Brecht, communiste mais néanmoins doté de raison critique vis-à-vis de la dictature est-allemande, est un de mes textes politiques favoris. Face aux émeutes ouvrières à Berlin-est en 1953 il écrivit ainsi un poème, Die Lösung ("La Solution"), devenu célèbre depuis:

Die Lösung

Nach dem Aufstand des 17. Juni

Ließ der Sekretär des Schriftstellerverbands

In der Stalinallee Flugblätter verteilen

Auf denen zu lesen war, daß das Volk

Das Vertrauen der Regierung verscherzt habe

Und es nur durch verdoppelte Arbeit

zurückerobern könne. Wäre es da

Nicht doch einfacher, die Regierung

Löste das Volk auf und

Wählte ein anderes?

Traduction française:

LA SOLUTION
Après l’insurrection du 17 juin,
Le secrétaire de l’Union des Ecrivains
Fit distribuer des tracts dans la Stalinallée.
Le peuple, y lisait-on, a par sa faute
Perdu la confiance du gouvernement
Et ce n’est qu’en redoublant d’efforts
Qu’il peut la regagner.
Ne serait-il pas
Plus simple alors pour le gouvernement
De dissoudre le peuple
Et d’en élire un autre ?

(traduction Maurice Regnaut)

J’y pense souvent, à ce texte, et la dernière fois date de ce matin, en lisant cette chronique de Caroline Fourest sur le site français de Huffington Post (dirigé par Anne Sinclair, ce qui est une garantie d’empathie pour les victimes de crimes sexuels). Intitulé "Les Promesses (non Tenues) De Moncef Marzouki ", on y sent poindre une certaine impatience agacée avec ce président d’un pays souverain et récemment démocratisé qui s’obstine à ne pas partager les opinions (pour ne pas dire obsessions) de Caroline Fourest. Les chefs d’accusation sont terribles:

  • Moncef Marzouki a publié un livre d’entretiens avec un chercheur français dont Caroline Fourest ne partage la vision de l’islam politique ("toujours en France, il a publié un livre — Dictateurs en sursis — avec Vincent Geisser connu pour sa complaisance envers l’islamisme");
  • il est soutenu par le site français d’actualités et de journalisme d’information Médiapart ("Sur le site Mediapart, qui l’a beaucoup soutenu");
  • il n’est pas internationaliste de la façon que souhaiterait Caroline Fourest ("Il appartient à une gauche particulière, qui se dit "internationaliste" quand il s’agit de rêver à la fusion de la Tunisie et de la Libye, mais pratique volontiers nationaliste à outrance — il dirait "patriote" — quand il s’agit de puiser dans l’identité religieuse et le rejet de l’étranger occidental de quoi forger sa popularité");
  • il manque par ailleurs aux égards dûs à la francophonie par tout bougnoule évolué ("Il feint de défendre la laïcité mais fustige moins les islamistes que les tunisiens attachés à la laïcité, comme étant une "vieille gauche laïcarde et francophone" ", "Il prône aussi un enseignement débarrassée de l’usage de la langue française, qualifié de "cancer linguistique" (1) ");
  • plus grave encore, il ne semble pas célébrer le nouvel an ("Les cérémonies du nouvel an ont été pour lui l’occasion de rappeler que les voeux n’étaient pas dans les traditions arabo-musulmanes").

A la place de Moncef Merzouki, je me méfierais: il n’est pas loin de perdre la confiance de Caroline Fourest, dont chacun a pu mesurer, avant le 14 janvier 2011, l’engagement sans faille contre la dictature de Ben Ali.

(1) Personne qui connaît un tant soit peu Caroline Fourest ne sera étonnée de ce que la citation dont elle fait état – Marzouki qualifiant l’utilisation du français de "cancer linguistique" – soit erronée. Le texte de Marzouki dans laquelle cette expression a été utilisée est disponible dans sa version arabe ici et en traduction française ici, et cette expression fait référence à ce qu’il appelle "le créole franco-arabe", mélange des langues ne respectant la syntaxe d’aucune des deux, et non pas à l’utilisation du français:

Qu’est-ce qui explique donc cette défaillance linguistique, ainsi que notre crainte que "le créole" ne devienne non seulement un simple langage des jeunes de Facebook, mais un cancer linguistique encore plus grave.

La suite de l’article précise que la vision de Marzouki est de tirer la Tunisie du face-à-face linguistique et culturel avec la seule langue française, en introduisant un enseignement bilingue dans d’autres langues que le français – quelle intolérable xénophobie…

D’où la nécessite d’une deuxième "Beit al-Hikma" dont la priorité est de suivre et de traduire toutes le publications parues dans le monde, du Japon au Chili, tout en suivant les avancées de la langue de la technologie, en numérisant toute notre production culturelle écrite, et en procédant naturellement à l’arabisation de l’enseignement supérieur, conformément aux mêmes concepts et méthodologies, du Levant au Ponant.

Il faut qu’on en finisse avec la politique du face à face, où le Maghreb utilise le français, et l’Orient l’anglais, en lui substituant une politique à multiples issues, comme le fait d’avoir en Tunisie des lycées pilotes tuniso-français, tuniso-anglais, tuniso-chinois, tuniso-nippons, tuniso-coréens, tuniso-espagnols, tuniso-portugais ; les générations seront ainsi ouvertes sur différentes cultures, et on se serait ainsi affranchi de toute dépendance culturelle qui nous cantonne dans une seule langue.

Phosphates: l’Algérie lorgne vers le Maroc

L’Algérie n’est pas seulement riche en gaz naturel (9e réserves mondiales en 2009, sans compter le pétrole), elle a également des réserves importantes en phosphates, selon cet article d’El Watan (via Yabiladi.com). Bien moins que le Maroc – 1er en réserves, 2e en production avec près des deux tiers des réserves connues-mais l’espoir fait vivre.

Repères :

(El Watan 9 janvier 2012)
-A lui seul, le continent africain assure en moyenne plus du quart (25,7 %) de la production mondiale de minerai et d’engrais phosphatés, selon l’IFA. Il pèse 62,8 % des exportations pour seulement 0,5 % des importations. Avec les performances de pays du Moyen-Orient, c’est un total de 84,6 % des exportations mondiales qui est annuellement réalisé.

-Réserves expertisées : 2 milliards de tonnes suffisant pour alimenter l’industrie à son niveau actuel de production pendant une période de 65 ans.

-Réserves prouvées : 1,3 milliard de tonnes (avec un taux de certitude de 60 %)
Prévisions Production/exportation  : 1,5 million de tonnes/an en moyenne

-Production  mondiale moyenne ‘ en million de tonnes’:
*USA : 35
*Chine : 30
*Maroc : 28
*Russie : 11
*Tunisie : 8
*Jordanie : 6
*Israël : 2,9
*Afrique du Sud : 2,6
*Egypte : 2,6
*Algérie : 1,5

-Exportations mondiales moyennes ‘ en million de tonnes’
*Maroc : 11
*Jordanie : 3,2
*Russie : 2,6
*Tunisie : 2,5
*Algérie : 1,5
*Egypte : 1,4
*Togo : 1,1
*Israël : 0,5

L’Algérie est confrontée, outre des réserves bien moindres, à des problèmes similaires que le Maroc - transport des matières premières et mouvements sociaux:

Avec autant de phosphates dans son sol, pourquoi l’Algérie n’arrive-t-elle pas à mieux se positionner mondialement ? La raison est simple : le transport. La Société Nationale des Transports Ferroviaires a actuellement des difficultés logistiques pour acheminer le minerai provenant des sites miniers de Somiphos Tébessa, la filiale numéro un de Ferphos, vers le port d’Annaba, l’un des 10 premiers ports commerciaux du pays. Conséquence : moins de phosphate part pour l’étranger. Pour le mois de septembre dernier, les trains de la SNTF n’ont transporté que 700 000 tonnes de minerais contre 1.1 millions de tonnes commandées par des clients extérieurs. Au final, 60% seulement de la commande a été livrée. Pour remédier à ce souci de poids, l’Algérie a donc décidé de transporter son phosphate dans des gros camions appartenant à une autre filiale du groupe Ferphos, Sotramine. Elle en possède une trentaine mais voilà, la moitié de ces camions est en panne. Difficile de suivre la cadence. (Yabiladi.com 9 janvier 2012)

Quant aux mouvements sociaux:

En cause, à Somiphos, l’on a beaucoup peiné à redresser la barre après plusieurs mois d’incertitudes et de crises sociales, commerciales et financières étouffantes. Somiphos a même vu sa réputation sur le marché international sérieusement entamée, sa crédibilité vis-à-vis de ses clients tout aussi altérée. Pour les quelque 2.400 travailleurs, l’heure est au don de soi, à la remise en cause collective. Ils vont devoir faire abstraction de leurs états d’âme respectifs longtemps dominés par l’esprit tribal et se concentrer sur l’essentiel, à savoir détermination, engagement, rigueur défensive et efficacité. Parce que ce n’est que des mois après qu’ils se sont rendus compte des prolongements des retombées de la grève ayant paralysé l’entreprise pendant plus d’un mois (du 27 avril au 2 juin 2011). (El Watan 9 janvier 2012)

Heureux de voir que la fraternité maghrébine s’étend aux phosphates (la Tunisie est également un important producteur)…

Le sexe, ce n’est pas que pour les poules et les coqs


Dans la rubrique fluffy – au sujet des remarques assez ignobles de Souad Abderrahim, poster-girl (non-voilée) d’Ennahda, sur les mères célibataires:

-Tu ne savais pas que tu pouvais tomber enceinte ? Tu n’as pas vu ça dans les cours de sciences en 9ème année de base ?

-Si je l’ai vu mais je pensais que ça concernait uniquement les poules et les coqs.

Excellente comparaison de la participation électorale au Maroc, en Tunisie et en Espagne

Trouvé sur le blog de Reda Lemniai cet excellent tableau comparatif entre le nombre total d’électeurs potentiels, le nombre total d’électeurs inscrits, le nombre total d’électeurs ayant voté et enfin le nombre total de bulletins blancs entre les élections tunisienne, espagnole et marocaine récentes. Eloquent, non?

Une des pires erreurs dans la presse dite de qualité

L’hebdomadaire britannique The Economist a écrit il y a une semaine un article sur la cause des femmes arabes dans le contexte du printemps dit arabe, intitulé "Women and the Arab awakening: Now is the time". Lisant la version électronique, je suis tombé sur cet erratum en fin d’article:

Editor’s note and apology: In this piece, we originally said that Rachid Ghannouchi, the leader of Tunisia’s Nahda party, opposes the country’s liberal code of individual rights, the Code of Personal Status, and its prohibition of polygamy. We also said that he has threatened to hang a prominent Tunisian feminist, Raja bin Salama, in Basij Square, in Tunis, because she has called for the country’s new laws to be based on the Universal Declaration of Human Rights. We accept that neither of these statements is true: Mr Ghannouchi has expressly said that he accepts the Code of Personal Status: and he never threatened to hang Ms bin Salama. We have apologised to him unreservedly.

Cette excuse a été faite par la rédaction de The Economist, et la dernière phrase laisse même entendre qu’une excuse sans réserve lui aurait été faite personnellement, avant même la publication de ce corrigendum.

L’amplitude de cette erreur est tout simplement monumentale – affirmer que Rachid Ghannouchi, leader d’Ennahda et connu depuis des années comme un islamiste modéré et légaliste, est opposé au Code du statut personnel en vigueur en Tunisie depuis Bourguiba (alors qu’il a affirmé publiquement et de manière réitérée ne pas vouloir le changer), à la déclaration universelle des droits de l’homme (alors que son discours est axé sur le respect des droits de l’homme) et que, cerise sur le gâteau, il ait appelé à la pendaison d’une féministe, tout ceci semble tenir de la désinformation plus que de l’erreur.

Ceci étonne venant de The Economist qui, par rapport au reste de la presse mainstream, n’a jamais tenu de discours éradicateur face aux islamistes. Cela m’étonne d’autant plus qu’il m’est arrivé de rencontrer deux de leurs journalistes couvrant le Moyen Orient et qu’ils sont très loin des éditocrates lobotomisés de la presse française en termes de connaissance des pays qu’ils couvrent et d’approche nuancée. On peut penser avec Loonwatch que l’excuse est faible, et je me demande personnellement si Ghannouchi ne devrait pas intenter une action en diffamation ("libel"), vu la sévérité de la législation anglaise en la matière.

Et ce n’est pas la seule erreur de The Economist, puisqu’une autre énorme bourde avait été publiée concernant la Palestine, un article confondant le célèbre prisonnier politique palestinien Marwan Barghouti avec le militant et candidat indépendant aux dernières présidentielles palestiniennes Mustafa Barghouti:

In our article on October 15th on the prisoner exchange between Israel and the Palestinian Islamic group, Hamas, titled "Israel and Palestine: An extraordinary exchange rate", we wrongly referred to Mustafa Barghouti as a prisoner unlikely to be freed, whereas we meant Marwan Barghouti, whom we also mentioned as a possible future Palestinian leader. We apologise sincerely to Mustafa Barghouti, a widely respected Palestinian politician and analyst, who is not in jail. This has been corrected online.

Une grossière manipulation islamophobe et une non moins grossière erreur factuelle – que se passe-t-il à The Economist?

Bienheureux Tunisiens, pour qui les élections signifient quelque chose…

Contrairement au Maroc, où les élections ne sont désormais qu’un mode de recrutement en interne de l’élite et non pas un instrument de réel choix politique, nos frères et soeurs tunisiens ont eux le luxe de déterminer, par leur vote, l’orientation politique, économique et institutionnelle de leur pays après la révolution du 14 janvier. La situation politique voire sécuritaire y est incertaine, l’économie a plongé et le système de l’Etat-RCD de Benali y conserve de beaux restes – outre le président de transition, Béji Caïd Essebsi, qui en est un ancien dignitaire, les réseaux du RCD (de nombreux pontes de l’ancien régime uilisent ainsi leurs considérables moyens financiers et leurs réseaux clientèlistes pour affronter l’épreuve électorale du 23 octobre) et ses idées (psychose islamiste) sont toujours présents.

Mais les Tunisien-ne-s sont maîtres de leur choix: une autorité électorale transparente supervisera les élections du 23 octobre (ce jour-là sera élue l’assemblée constituante chargée de rédiger la nouvelle constitution démocratique de la Tunisie), et en dépit des récriminations, chaque courant politique et idéologique sera en mesure de faire valoir librement ses points de vue, en l’absence des lignes rouges telles que celles du Maroc. Là-bas, les programmes politiques ont un sens et les électeurs tunisiens auront un choix.

D’où l’utilité du comparateurs des programmes électoraux, comme on en trouve sous différentes formes aux Etats-Unis ou en Europe, permettant à l’électeur indécis soit de comparer les programmes des différents partis en lice, soit d’indiquer ses propres opinions et de voir quel parti en est le plus proche. Un tel outil est désormais proposé en Tunisie: c’est le site Ajidoo.com qui a eu l’idée d’envoyer un questionnaire aux partis en lice (y compris les nombreuses listes indépendantes) sur différents thèmes et de comparer leurs réponses. S’il s’agit d’une première tentative non exempte d’imperfections, elle permet au moins d’orienter l’électeur dans son choix, un choix qui, encore une fois, n’est pas de pure forme.

Un tel outil n’aurait guère d’intérêt au Maroc: outre que ce qui est probablement la première force politique du pays, Al adl wal ihsane (1 million de membres selon les dires de Fathallah Arsalane, porte-parole du mouvement, mais on n’est pas obligé de le croire), n’est pas reconnue en tant que parti, les partis au plus fort contenu idéologique – principalement à gauche, avec Nahj addimoqrati, le PSU et le PADS – ne prendront pas part aux prochaines élections législatives du 25 novembre, en raison du manque de crédibilité du processus élecoral. De fait, les élections législatives tendront à arbitrer la rivalité interne au sein du régime entre les clans de Fouad Ali el Himma (PAM), Mounir Majidi (proche de Salaheddine Mezouar du RNI) et Abbas el Fassi (Istiqlal), avec le PJD (cependant dirigé par Abdelilah Benkirane, réputé très proche du Palais) comme seul trouble-fête – par charité judéo-musulmane je ne mentionne pas l’USFP

Libye: la roue tourne… jusqu’au Maroc?

C’est comme n’importe quel sub-saharien que le dernier premier ministre de l’ex-Guide suprême, Al Baghdadi Al-Mahmoudi, a été arrêté et condamné à six mois de prison ferme en Tunisie, pour "franchissement illégal de la frontière". Il ne semble pas, à en croire Jeune Afrique qui rapporte l’histoire, que Al Mahmoudi ait plaidé être un demandeur d’asile politique, ce qui aurait pourtant pu être plaidable à défaut d’être vraiment recevable. Pour apprécier l’ironie de la situation, il faut savoir que la Libye, qui a acceuilli des centaines de milliers de travailleurs tunisiens et marocains pendant l’ère de Kadhafi, leur réservait un sort soumis à l’arbitraire le plus total, les expulsions massives de travailleurs d’une nationalité étrangère donnée se faisant au gré des humeurs diplomatiques du Guide suprême.

On apprend qu’un compagnon de Kadhafi, le commandant Khouildi Hamidi, a lui aussi été poursuivi – mais finalement relaxé par le tribunal – pour les mêmes faits de franchissement illégal de la frontière tunisienne. Sauf que lui n’a pas été arrêté dans un 4×4 dans le désert libyo-tunisien, mais à l’aéroport de Tunis, où il s’apprêtait à s’envoler pour… le Maroc. Ceci est surprenant: le Maroc n’a fait aucune difficulté à reconnaître le Conseil national de transition (CNT) libyen, et certaines informations - non confirmées – font état d’un éventuel soutien militaire et logistique aux "rebelles" libyens avant même la chute de Kadhafi. On peut se dire que Hamidi a choisi le Maroc sans l’accord préalable des autorités marocaines, mais il est également possible que le Maroc, naturellement proche d’un CNT venu au pouvoir avec l’appui de l’OTAN, confirme sa tradition de donneur d’asile aux despotes en perdition (pensons à Mobutu et au Shah d’Iran), sans risquer cependant trop d’ennuis avec le nouveau pouvoir libyen, contrairement à ce qui fut le cas avec la république islamique d’Iran.

On notera en outre que le Maroc, tout comme la Tunisie et contrairement bien évidemment à l’Algérie, est sur les starting blocks pour remporter des contrats lors de la reconstruction à venir de la Libye:

Le Maroc IN, l’Algérie OUT

Les entreprises du royaume chérifien sont-elles insensibles au changement de régime en Libye ? Pas complètement. Immobilier, construction, infrastructures, banques… Plusieurs groupes évaluent actuellement les opportunités nées de la chute de Kaddafi. Mais il faudra sans doute attendre plusieurs années avant de voir les relations commerciales entre les deux pays véritablement décoller. L’an dernier, la Libye apparaissait au-delà du 50e rang dans l’ordre des clients du Maroc. Et en matière économique, les projets communs sont souvent restés au stade de l’annonce, à l’image du partenariat, en 2008, entre l’Office chérifien des phosphates et le fonds souverain Libya Africa Investment Portfolio. Côté algérien, la Sonatrach, qui a un volume de contrats d’environ 350 millions d’euros dans le pays, risque d’être pénalisée, comme toutes les autres entreprises du pays, par le soutien des autorités à Kaddafi. J. C. (Jeune Afrique)

A suivre donc…

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