“Do you think European countries think that they’re successful in their allocation of funds?”

Que ne faut-il pas dire et faire pour obtenir des financements?

orientalism-versus-occidentalism

S’agissant d’artistes ou d’ONG arabes, entre les revendications ou expressions qu’ils ressentent et celles que leurs financiers potentiels souhaiteraient les voir ressentir, la synthèse est parfois délicate, comme le souligne cet article de Mada Masr sur les travaux de la sociologue allemande Ilka Eickhof, et plus particulièrement une conférence donnée au Caire sous le titre "Hey big Spender: Cultural Politics and Foreign Cultural Institutions in Cairo". Une artiste égyptienne ne s’intéressant pas à la politique en 2011, voilà une chose que ne concevaient pas les acheteurs potentiels, ou bailleurs de fonds d’expositions dans musées européens ou centres culturels étrangers au Caire – ainsi la street artist égyptienne Aya Tarek:

Let me tell you why. After the revolution – or the ‘Arab Spring’ – I didn’t care about politics, and I still don’t care about politics. I mean this in a direct sense; I have my political opinions, but it doesn’t show vividly in my work. The thing was that a market opened up after the revolution. Everyone was looking at Egypt. If you produced anything about the revolution [or] about politics, it would sell immediately – it would sell rapidly, in a scary way. A lot of artists, writers, journalists, and activists worked with politics and thrived on politics, even if [the works] were really poorly done or … naïve … it didn’t matter. As long as [they were] about a political situation, [they were] good.

This is my problem, generally, particularly with how the ‘West’ looks at us. I think it happened with Beirut after the Civil War, and [the same thing] happened with Iran. All the Iranian [directors] who make movies about oppression, women, and politics – [they] all sell well. I [have an] issue with this, because I want to be critiqued for my work, my artistic value – not the value I gain from being in a political situation or because something happened in my country, or because I’m Middle Eastern or a woman … or – oh God, imagine – a Middle Eastern woman! If I were from the West, then my art would be critiqued [for what it is]. But because I’m Egyptian, I find there is often this undercurrent, like, you are just so brave for making art in spite of all your suffering.

Des ONG de défense des droits de l’homme pourraient sans doute dire la même chose – au Maroc, ils sont sans doute peu à penser que l’abolition de la peine de mort est la priorité numéro 1 du point de vue des violations des droits de l’homme que vivent les Marocains, mais c’est sans doute plus facile à obtenir des financements pour une conférence sur ce thème que pour la défense des syndicalistes ou des salafistes.

Sinon j’ai apprécié ce passage:

However, it is not all bleak, as Eickhof pointed out to a room that was largely full of staff and associates of Western cultural institutions in Cairo.

Et là le bouquiniste déchira le livre en deux

J’étais chez un de mes bouquinistes favoris, bien que je n’aie jamais fait de grandes découvertes chez lui. Ce que j’apprécie chez lui, c’est une boutique grande, spacieuse et avec des livres bien rangés, ce qui est excessivement rare. Une rotation fréquente des titres et un mélange de titres récents et anciens – pas mal d’ouvrages des éditions Jean-Jacques Pauvert notamment – a plus que compensé que je n’y aie jamais trouvé d’objets rares, du genre de ce livre de propagande nazie en allemand destiné au Moyen-Orient et datant de 1943, tel ou tel livre rare sur le Maroc, ou déniché chez un bouquiniste cairote, ou une première édition de "De la démocratie en Amérique" de Tocqueville en suédois acheté pour 5€ chez le célèbre bouquiniste stockholmois Rönnells

Après y avoir passé plus d’une heure j’avais trouvé une demie-douzaine de titres. Déjà, dans le rayon histoire, j’avais découvert des titres en anglais sur l’histoire de la Seconde Guerre mondiale, aux titres intéressants, mais qui en les feuillettant s’étaient avérés êtres des ouvrages révisionnistes, dont certains édités par la célèbre maison d’édition révisionniste étatsunienne Institute for Historical Review. Je les avais reposés sur l’étagère. Arrivant au comptoir, je demandais au propriétaire de me donner un titre sur la Kristallnacht aperçu en vitrine. A peine l’avais-je ouvert que je voyais que le livre était également publié par l’Institute for Historical review.

Le bouquiniste étant occupé à recopier le titre des livres que j’avais pris, je lui remis le livre en disant que je n’étais pas intéressé et qu’il s’agissait d’un livre révisionniste. Il ne réagit que quelques secondes plus tard. "Hein, qu’avez-vous dit?". "Ce livre est révisionniste, il est publié par une maison d’édition révisionniste". Ni une, ni deux, le bouquiniste prend le livre, enlève le marque-page où était indiqué le prix et déchire le livre en deux avant de le jeter à la poubelle. Assez surpris, je lui dis qu’il n’était pas comptable de l’orientation politique des titres qu’il vendait. "Oui, ça ne me dérange pas qu’ils publient, mais je n’aime pas trop ça, je suis plutôt de l’autre côté de la barricade", me répondit-il, en rajoutant: "J’ai eu des Degrelle [ancien leader rexiste belge, fasciste et collaborateur qui se battit sur le front de l'Est sous l'uniforme allemand avant d'échapper malheureusement à la justice belge à la Libération, continuant à vomir sa haine antisémite jusqu'à sa mort dans un exil en Espagne] mais c’étaient des ouvrages d’avant 1945, pas ceux d’après" – il est vrai qu’après 1945, la haine antisémite de Degrelle s’exprima plus violemment, au regard notamment de la réalité du génocide. Et la série des Céline qu’il avait ne contenait il est vrai aucun de ses répugnants pamphlets antisémites – et le mot n’est pas assez fort – crasseux de haine et de bêtise.

"Je suis plutôt de gauche, et j’ai même eu des clients se plaignant de trop voir Bakounine en vitrine". "Oui, je comprends, et de toute façon qui sait aujourd’hui qui est Bakounine?". "Mais aujourd’hui les lignes sont floues, et on ne distingue plus la droite de la gauche dans nos pays". je fus un peu surpris – voire choqué par le principe même de déchirer un livre, quel qu’il fût – le bouquiniste, toujours assisté de sa femme, tous deux âgés de la cinquantaine, me semblant former un couple particulièrement bourgeois, par leur habillement, leur accent et leur conversation, et je ne m’attendais pas à une réaction aussi radicale de sa part. Mais je dois dire que je la trouvais sympathique et vivifiante. Je payais et m’en alla.

J’ai eu d’autres rencontres moins heureuses avec des bouquinistes. Celui – âgé – de Casablanca qui, m’ayant pris pour un Français, me dit, sans doute dans un zèle commercial (ce qui est pire encore qu’une opinion honnêtement exprimée), que "c’était mieux quand vous étiez là". Nous fûmes tous deux embarassés quand je lui dis mon nom…

J’ai sinon eu une autre réncontre assez troublante avec un bouquiniste remarquablement bien pourvu en titres récents sur la Seconde Guerre mondiale. J’avais demandé s’il avait "Triumph des Willens" de Leni Riefenstahl, ainsi que, ayant aperçu des ouvrages d’Emmanuel Ratier, héritier d’extrême-droite de la tradition conspirationniste de Henry Coston, de son ouvrage sur le Betar, "Les guerriers d’Israël : enquête sur les milices sionistes". Discutant d’Emmanuel Ratier je me rendis rapidement compte que nos opinions ne s’accordaient pas. Je gardais un profil bas, espérant pouvoir trouver auprès de lui cet ouvrage. Blond, lunettes rondes à monture d’acier, taille moyenne et look BCBG, un vague air de ressemblance avec Himmler, je perçus cependant qu’il avait compris que ses idées n’étaient pas les miennes. Il prit mon nom pour le cas où il trouverait ces deux titres, me proposa vaguement de passer à un autre local qu’il possédait dans le haut de la ville, et j’étais instinctivement persuadé qu’il n’en serait rien, bien que mon nom de famille puisse passer pour non-arabe. Et bien m’en prit puisque je découvris peu après qu’il s’agissait d’Alain Escada, leader de Belgique Chrétienté puis de Civitas, et ancien militant du Front National Belgique – rétrospectivement, il aurait fort bien campé un commerçant paisible en surface et organisateur clandestin de la "Rat Line" pro-nazie dans un film sur le réseau Odessa

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Pour en revenir à notre bouquiniste initial, je me suis demandé s’il aurait réagi de la même façon face à un des trois pamphlets antisémites de Céline. Sans doute pas, ne serait-ce qu’en raison de la valeur marchande de ces pamphlets, qu’on ne trouve guère à moins de 150€ sur le marché de l’occasion. Et pourtant, difficile de faire pire dans la haine et la folie racistes que ces ouvrages. Ayant acheté l’un d’entre eux sur eBay, par curiosité malsaine, j’ai été abasourdi par le concentré de haine raciste et antisémite (on ne dira pas assez que le racisme de Céline ne se cantonnait pas à l’antisémitisme, et que le mélange des genres raciste était fréquent – métèques nègres, orientaux, lévantins et juifs se mélangent allégrément en tant qu’objets de sa haine pathologique, et en contrepoint les "Blancs", la "race européenne" sont posés en victimes). Ce n’est pourtant pas faute d’y avoir été exposé, ayant beaucoup lu sur l’extrême-droite (française ou suédoise), sur la pensée coloniale (ah, les ouvrages ignobles des frères Jean & Jérôme Tharaud!), et ayant fréquenté les forums d’Internet où ce genre de prose se vomit à jets réguliers – mais la force monomaniaque et pathologique de ce qui tient lieu de prose à cette bonne vieille raclure de Céline est proprement insoutenable.

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Le pire, pour un écrivain de son talent et de son envergure, toujours invoqués pour excuser ses idées (le terme est malpropre – parlons plutôt d’opinions ou de haines), c’est que ses pamphlets sont proprement illisibles, même pas sauvés par le style ( les écrivains d’extrême-droite français, qu’il s’agisse de Marcel Aymé, Jacques Chardonne ou "les hussards", sont souvent appréciés en dépit de leurs idées et en raison de leur style). De tels déchets littéraires peuvent-ils vraiment laisser intacte la réputation célinienne d’un auteur aux idées maudites mais au style salvateur? Pour ma part, c’est l’extraordinaire Victor Serge (ancien de la bande à Bonnot, de la Révolution russe, du Komintern, de la guerre civile espagnole – voir également ici) – ses "Mémoires d’un révolutionnaire" devraient être une lecture obligatoire – qui a le mieux résumé la question:

"Bagatelles pour un massacre reprend les mêmes motifs en près de quatre cents pages insurmontables, où les verbes et les substantifs dérivés du mot cul tiennent une place accablante de monotonie, en y ajoutant une obsession nouvelle, taraudante, hallucinante, abrutissante et par-dessus tout écoeurante: la haine du juif. Au fond l’antienne est vieille, tous ces bobards sont éculés, ces citations outrageusement fausses ont traîné dans des tas d’officines louches et pis que cela, ces renseignements sur la puissance de la juiverie et de la maçonnerie mondiale, sur les milliards versés à Lénine-Trotski en 1917, par la finance juive, pour faire la révolution russe, sur les origines juives de Lénine – etc, etc, toutes ces mornes sornettes, Céline les a ramassées dans les antiques poubelles de l’antisémitisme…

Rien de neuf ni d’original là-dedans, sinon la gageure d’en faire tant et tant de pages décousues, toutes les mêmes, par un procédé si monocorde que le plus sec des gens de plume pourrait fabriquer du Céline, à tant la page, après une heure d’apprentissage. Je mets le lecteur au défi de lire trente pages de ça, ligne à ligne, comme lire se doit un livre digne de ce nom. Et d’arriver jusqu’au bout de cette nuit-là, il ne saurait être question."

(Victor Serge, tiré de l’article "Pogrome en 400 pages" publié dans "La Wallonie, n° 8-9, 8-9/1/1938, p. 10, reproduit dans "L’extermination des Juifs de Varsovie et autres textes sur l’antisémitisme", Editions Joseph K, Paris, 2011, pp. 22-23).

Rien à rajouter!

Enfin un regard lucide sur Millenium de Stieg Larsson


J’ai lu comme tout le monde la trilogie Millenium, de l’auteur suédois Stieg Larsson. Contrairement à beaucoup, je n’ai pas été follement subjugué. Si j’ai lu la trilogie en quelques jours, c’est parce que c’est également ce que je fais avec les rares polars que je lis – ils se lisent vite, et je les lis en vacances. Le style n’a rien d’extraordinaire – on est loin de la prose célinienne d’un James Ellroy par exemple, les personnages ne sont guère crédibles (une Lisbeth Salander n’ayant pas fait le lycée, parlant couramment l’anglais, et se sortant d’un trou avec une balle dans la tête pour revenir tuer son père à la hache) et les intrigues contiennent des failles même si elles tiennent la route. Mon verdict donc: de bons romans policiers, sans plus. Rien à voir avec le duo suédois Maj Sjöwall & Per Wahlöo, ou le Suédois Leif G W Persson, ou encore James Ellroy, Ray Chandler, Georges Simenon, Patricia Highsmith, Dashiel Hammett ou mes favoris – Janwillem van de Wetering et Nicolas Freeling. Les livres sont captivants, mais c’est passager, et la platitude relative des personnages et des dialogues est une lacune – John Grisham est bien meilleur à cet égard.

Je préfère le journaliste Stieg Larsson – avant qu’il ne devienne célèbre à titre posthume, j’achetais régulièrement le magazine anti-raciste et anti-fasciste qu’il avait créé, Expo, et ai acheté et lu un de ses ouvrages sur l’extrême-droite suédoise, "Extremhögern" ("L’extrême-droite").

D’où ma satisfaction de voir que je ne suis pas le seul à avoir des réserves à l’égard de son style – "Man of Mystery
Why do people love Stieg Larsson’s novels?
":

However much the book was revised, it should have been revised more. The opening may have been reworked, as Gedin says, but it still features an episode—somebody telling somebody else at length (twelve pages!) about a series of financial crimes peripheral to the main plot—that, by wide consensus, is staggeringly boring. (And, pace Gedin, it is preceded by a substantial description of a flower.) Elsewhere, there are blatant violations of logic and consistency. Loose ends dangle. There are vast dumps of unnecessary detail. When Lisbeth goes to IKEA, we get a list of every single thing she buys. (“Two Karlanda sofas with sand-colored upholstery, five Poäng armchairs, two round side tables of clear-lacquered birch, a Svansbo coffee table, and several Lack occasional tables,” and that’s just for the living room.) The jokes aren’t funny. The dialogue could not be worse. The phrasing and the vocabulary are consistently banal. (Here is Lisbeth, about to be raped: “Shit, she thought when he ripped off her T-shirt. She realized with terrifying clarity that she was out of her depth.”) I am basing these judgments on the English edition, but, if this text was the product of extensive editing, what must the unedited version have looked like? Maybe somebody will franchise this popular series—hire other writers to produce further volumes. This is not a bad idea. We’re not looking at Tolstoy here. The loss of Larsson’s style would not be a sacrifice.

Pour les films tirés de la trilogie, la version suédoise est très bonne, plus noire et captivante que les livres – l’actrice suédoise Noomi Rapace incarne parfaitement l’héroïne Lisbeth Salander. Pour une fois, on peut donc dire "attendez voir le film"…

Rétroactes:

- Stieg Larsson, auteur de Millenium et agent du makhzen chauvin et compradore

Trouvailles rbaties

La pêche fût bonne l’autre jour, lors de mon passage auprès des bouquinistes rbatis (sauf Abdallah d’en face le lycée Hassan II, qui était fermé, et les bouquinistes de l’Agdal – le seul vraiment intéressant de ceux-là étant celui du centre commercial Kaïss).

Florilège:

Un classique celui-là, acheté chez l’assez désagréable bouquiniste Abdelmajid, sur une petite rue perpendiculaire à l’avenue Hassan II à deux pas de Bab el Hadd, chez qui je me suis promis de ne plus retourner. J’ai me semble-t-il tous les livres en français et publiés sous la période coloniale portant sur la condition des Marocains juifs. Heureux de tomber dessus.

Grosse déception ici: mon cas n’y figure pas.

J’en discutais avec Lahcen Daoudi, Betty Lachgar et Ahmed Benchemsi l’autre jour et nous étions unanimes: voilà l’homme qu’il nous faut au Maroc.

Encore un livre que le bureau central d’Annahj addimoqrati ne lira pas.

Un petit bouquin sympa à lire au bord de la piscine.

Si vous ne trouvez plus votre chemin à Rabat…

Je vous rassure: je l’ai acheté avant le début du ramadan…

Un des meilleurs artisans du Maroc

Quand on collectionne les livres, surtout anciens, le problème est souvent de les faire relier. On doit être prudent voire réticent si on collectionne les livres pour leur valeur marchande, dans une optique de revente: l’altération de la couverture d’origine, fût-elle abîmée, fait généralement chuter substantiellement la valeur du livre. Pour ma part, mes livres ne sont pas – tous – des pièces de collection valant des cents et des mille. Souvent, il s’agit soit de livre que je compte garder, soit de livres relativement récents (XXeme) qui ne sont de toute façon pas des exemplaires de bibliophilie, mais qui dont la reliure est soit défaite, soit salie, soit très fragile. Je choisis donc de les faire relier.

Au départ, sur la foi d’un oncle éditeur, mon choix s’était porté sur un relieur du quartier des Habous, à un tarif négocié de 60 dirhams par livre. J’ai très vite regretté ce choix: ayant sans doute accepté par pression de mon oncle, le relieur n’était pas satisfait par le prix, et le travail était bâclé. Car la reliure est un ensemble: il n’y a pas que la reliure à proprement parler (ou plutôt la demi-reliure dans mon cas, car la reliure en cuire ne porte généralement que sur le dos, le reste du livre étant cartonné) – le titre est à mes yeux au moins aussi important. Or ce relieur m’a fait voir toute la gamme: titres illisibles, baveux, irréguliers – sans compter les innombrables fautes fautes d’orthographe – je rappelle que le relieur a sous les yeux le titre du livre qu’il doit recopier en lettres dorées sur le dos de ce dernier. Quand je me plaignais, c’est comme si je lui avais demandé de se couper un membre: réticences, ou efforts bâclés de corriger une faute d’orthographe. Plusieurs fois il m’a dit "mais tu connais le titre toi, c’est le principal". Puis il a augmenté le tarif initial – je m’étais opposé mais n’avais alors pas d’ancienne facture sous la main, de 60 à 70 dirhams par livre. J’ai accepté de mauvais coeur, puis ai fini par mettre la main sur une ancienne facture et suis venu la lui présenter pour qu’il se rende compte de son erreur. Rien du tout: il a dit que c’était sans importance, reniant là sa parole initiale – j’aurais accepté une augmentation de prix s’il m’avait expliqué qu’il ne couvrait pas ses coûts, et en échange d’une amélioration de la qualité. Mais là, il a simplement menti. C’est donc de gaîté de coeur que j’ai choisi de ne plus rien lui commander. Il fût d’ailleurs d’une rare impolitesse lorsque je viens récupérer ma dernière commande, confirmant mon impression qu’il y a des prostituées et des dealers de drogue plus dignes de confiance que lui.

C’est à Rabat que j’ai trouvé chaussure à mon pied. Via le très cultivé bouquiniste Abdallah, d’en face le lycée Hassan II au quartier Hassan, j’ai été mis en contact avec Doghmi, un des derniers maîtres relieurs de Rabat. Cher – entre 80 et 150 dirhams par reliure, selon la taille et le modèle – reliure ou demi-reliure – choisi, il ne m’a jamais déçu. La justesse du travail, la grande qualité du cuir, la netteté des couleurs, et surtout le soin extrême apporté aux titres, écrits en lettres nettes, sans bavure et sans faute, tout cela fait de son travail un art. Il m’a confié avoir relié des livres pour Chirac, et compte généralement sur les commandes institutionnelles – organismes publics ou privés faisant relier Bulletin Officiel, publications internes ou encore des beaux livres en guise de cadeau de fin d’année.

Son exploit: un livre de droit français du début XVIIIe que je lui avais confié, à la reliure disjointe, sans instructions particulières mis à part la couleur du cuir. Résultat: un véritable chef-d’oeuvre. Il avait pris la pièce de titre, au dos, et choisi pour les deux plats un matériau qui faisait d’origine. Bien sûr, il ne s’agissait pas d’une restauration et le livre ne passerait aucun examen d’expertise sérieux, mais l’effet d’époque est saisissant – et cela, il l’avait fait d’initiative.

Cette fois-ci, j’y suis allé pour faire relier quelques vieux livres. Au moment de payer, je dis bismillah et lui donne l’argent. Il m’a alors confié que c’était la première fois cette semaine qu’il entendait ça, et nous étions un jeudi. En plain mois d’août, les Européens de Rabat qui sont nombreux parmi ses clients rentrent chez eux, tandis que les Marocains – privés ou institutionnels – ont d’autres préoccupations en ce début de ramadan. Mais c’est aussi symptomatique d’un art qui se perd: les Marocains lisent peu, ce n’est pas une nouveauté, et le nombre de bibliophiles à Rabat se compte sur les doigts d’une ou deux mains. N’étaient-ce les clients institutionnels, Si Doghmi aurait depuis longtemps mis la clé sous la porte. C’est pour ça d’ailleurs qu’il ne se cantonne pas aux livres: agendas, cahiers, voire corbeilles et boîtes de kleenex (quelle déchéance, pas pour lui, mais ses clients…), sous-mains et autres maroquineries de bureau.

Vous trouverez la boutique de Si Doghmi rue Soussa, perpendiculaire à la rue Abou Inan au centre-ville (cf. ce plan), à deux pas de la wilaya. Allez-y faire relier un de vos livres avant qu’un des derniers vrais relieurs du Maroc ne disparaisse.

PS: Il y a d’autres relieurs corrects à Rabat, version low-cost, environ 40/60 dirhams par livre (mais la demi-reliure n’est alors pas en cuir, bien entendu). Demander à Abdallah le bouquiniste précité ou à Saïd, bouquiniste en face de la droguerie Amaïz avenue Hassan II, pas loin du cinéma Fayrouz.

PPS: Pour le plaisir, le site de l’Atelier monastique de reliure artisanale de l’Abbaye Saint Louis du Temple.

Le Maroc devrait passer à l’anglais

Je suis partiellement d’accord avec Saïd Bellari: l’anglais devrait être la deuxième langue du Maroc, après l’arabe:

While illiteracy has been recognized justly as an important factor in the lagging behind of the development of Moroccan society I wish to propose in this essay that another, perhaps far more important factor, is a much less acknowledged cause: "disliteracy". While you will not be able to find this word in a regular English dictionary I think that it matters nonetheless.  The more so because it is especially prevalent amongst the educated elite. It means that they are speaking the wrong language in Morocco amongst themselves and with the rest of the world. Because of that we fail to go with the global flow and we isolate ourselves more and more from the development growth of other areas abroad like the one in South East Asia. Just to be clear from the onset: with this assertion I do not want to say that we should stop speaking Arabic in Morocco. Allah yastar! Not in the least, perhaps we should do that even more. With it I mean in fact that we should aim to fade out the French language as soon as possible. Simultaneously we should give the English language a fresh stimulus in all aspects of Moroccan society and let it take its place as a second language of Morocco. French should not even be 3rd or 4th language for that matter. This change from a francophone to an "Arab-Anglophone" country will introduce a second era of Istiqlal. It will unleash a sense of freedom of spirit in our Moroccan society that will erode historic brakes and obstacles settled in Moroccan collective mind. Let me explain further. (…)

While I am in the least propagating a severing of ties with France or its culture, it would be foolish indeed, I am merely asking Moroccans to count to 10, think again and again and ask themselves plainly why they would choose French as a second language in this 21st Century? France and its culture has become a niche society on Earth and following it as a Moroccan amounts to civilizational self-destruction. While it was understandably hard to make this massive cultural transition in the sixties or the seventies of the 20th Century, nothing ought to keep the Kingdom and its people from choosing their own future nowadays. And this counts especially for the second language that we are cultivating collectively in Morocco. So that is why I am proposing to kick out the French asap and welcome the English in our homes, of course secondly behind our treasured Arabic. There is also a powerful psychological reason behind this transition that will mean a world of difference on this grassroots level.

France and French are part of our history. And that is exactly all it should be. A part in our history that we did not choose voluntarily. A part also that cost our society a lot to shed definitely, if not  at least partially. For the remaining part, French as a Lingua Franca in Moroccan society, consciously, but even more unconsciously, still reminds us of being slaves, of being dependent, of being backward, of being unable and of being all the things that second rate people are, or better phrased: of being what racist people want you to think of yourselves, of being second rate: "I am less worthy, less able”. This mental complex deeply rooted in our collective mind would take generations to overcome otherwise. By audaciously and emphatically peeling French from our society, which was not of our own choosing, we heal ourselves collectively. And by replacing it of our own accord by English (as a logical alternative to better connect to world society and be better prepared for the future) we would heal ourselves even more! It would emanate a second grand wave of independence in Moroccan society. A true collective grass-roots wave that speaks ofwill-power, self-determination, self-expression and new trust, hope and optimism for the future. It is the collective people’s effort of riding the Laraki of Moroccan destiny while halting the constant watching in the rear mirror and start looking through the front window, to 2050 and beyond, in the sole interest of our children and grandchildren. (Moroccoboard, via GlobalVoices)

Je ne pense cependant pas que le français et l’espagnol devraient être éradiqués – leur utilité politique, diplomatique et commerciale nécessite une approche prudente. Mais j’estime comme Saïd Bellari que le maintien de la prédominance de la langue française au Maroc présente en 2010 plus d’inconvénients que d’avantages.

Je m’en tiens à mon domaine, le droit. Comme le savent les juristes marocains, la production doctrinale juridique au Maroc est pauvre – les principales influences doctrinales étrangères sont françaises (pour les juristes francophones) et égyptiennes (pour les arabophones). On trouve nombre de manuels de droit marocain, écrits dans les années 2000, incluant sans commentaires des références à la jurisprudence ou à la doctrine française, comme si le Maroc était un territoire d’outre-mer. La raison en est simple: outre la part importante du droit marocain adoptée sous le protectorat (1912-1956) puis avant l’arabisation de la procédure judicaire et la marocanisation de la magistrature (1965), le droit adopté depuis 1965 est en général le fruit d’un copier/coller plus ou moins habile de textes français plus ou moins récents. L’insuffisance des services juridiques ministériels, le manque de rigueur du secrétariat général du gouvernement, l’inexistence réelle du Parlement en tant que rédacteur de la loi, tous ces défauts se greffent à cette forme de débilité mentale propre au Maroc (et peut-être à d’autres ex-colonies françaises) selon laquelle l’étranger se résume à la France. Plusieurs fois, en discutant telle ou telle question juridique ou institutionnelle, je me suis heurté à l’objection "mais c’est comme ça qu’ils font à l’étranger". "Comment ça, à l’étranger?". "Oui, c’est comme ça qu’ils font en France". Inutile de préciser que la France n’est qu’un modèle juridique parmi d’autres, d’ailleurs en perte de vitesse par rapport au modèle anglo-saxon (ce terme est impropre, le droit étatsunien et celui du Royaume-Uni étant assez distincts, mais passons sur cette facilité de langage), et que l’infantile suivisme marocain n’améliore en rien la qualité de la production législative ou doctrinale marocaine.

On pourrait bien sûr élargir le raisonnement à d’autres domaines – pour l’homme d’affaires marocain moyen, exporter, c’est vendre en France, par exemple. Pas besoin d’être un francophobe forcené pour se rendre compte du caractère stérile de cette fixation des élites marocaines pour la France et ce qui est français. Si écarter le français de sa position de langue dominante est nécessaire pour élargir l’esprit de nos cercles dirigeants, then so be it.

Cela donnerait donc arabe comme langue officielle, tamazight, tashelhit, tariffit (ou une langue amazighe standard) et hassania langues nationales (éventuellement l’hébreu si la communauté israélite le souhaite), et anglais première langue étrangère, avec mentions spéciales pour le français et l’espagnol (on pourrait conçevoir qu’une régionalisation réelle impliquerait la latitude pour certaines régions d’opter pour l’espagnol comme première langue étrangère). Ce serait le choix le plus rationnel – inutile de dire dès lors qu’il ne sera pas retenu.

Un film israëlien déprogrammé au profit du documentaire sur Rachel Corrie de Simone Bitton

Lu sur Rue89 – une conséquence directe du massacre du Mavi Marmara, sans doute:

Vendredi, Le Monde nous apprenait que le réseau de salles Utopia, qui a des salles à Avignon, Bordeaux, Montpellier ou Toulouse, a décidé de déprogrammer un film israélien, « A cinq heures de Paris », comédie dramatique sans contenu politique, qui devait sortir le 25 juin, et de programmer à la place « Rachel », le film de Simone Bitton. Etrange destin. (Rue89)

La réalisatrice de ce documentaire sur Rachel Corrie n’est autre que la cinéaste franco-marocaine Simone Bitton, engagée de longue date aux côtés du peuple palestinien. Elle a tenu un blog consacré à ce film sur Rue89 justement.

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