La fillette en vert

Ca fait longtemps que j’ai voulu écrire ce post. Je ne suis pas un pacifiste radical: je ne suis contre l’existence d’une défense nationale, sous contrôle démocratique et sur la base du service militaire, aux seules fins de défendre le territoire national et – éventuellement – participer aux opérations de maintien de la paix de l’ONU. J’ai fait mon service militaire sans objection de conscience. Il y a trop de cas où la résistance armée est la seule alternative pour s’opposer à une agression armée pour que je cède au pacifisme intégral, dont je ne suis pas sûr qu’il soit toujours moral (la lecture de « Human smoke » de Nicholson Baker avec les nombreuses citations de Gandhi qui y figurent ne m’ont pas convaincu de la justesse de cette idéologie).  Je me rappelle une citation d’un dialogue socratique (je crois) lue dans un ouvrage d’André Glucksmann lu durant ma période néo-conservatrice, « La force du vertige » (véritable ode à l’arme atomique et brûlot anti-pacifiste), qui disait en gros que d’un point de vue moral, tuer était pire que d’être tué et que la position la plus morale consistait à ne même pas tuer pour se défendre. Cette citation m’a marqué tout autant qu’elle ne m’a pas convaincu, alors même qu’elle est logiquement imparable.

L’évolution des guerres dites d’intervention humanitaire ou de prévention, des assassinats ciblés et de l’usage des drones m’a rendu infiniment moins tolérant du discours justificateur de la guerre, qui se pare toujours d’arguments moraux – tuer pour défendre la civilisation, pour lutter contre le mal, pour faciliter la scolarisation des filles afghanes, cela ne me convainc plus. Le libéralisme B-52 (ma traduction approximative de l’expression suédoise bombhögern, littéralement la droite bombardière), qui trouve normal de bombarder un pays bougnoule ou slave quelconque afin d’y apporter les bienfaits de l’humanisme libéral, très peu pour moi. Il y assez d’humanistes et de libéraux prêts à bombarder des Afghans afin de les libérer pour qu’ils n’aient pas besoin de mon aide morale.

Puis vient un moment où je suis au-delà des mots et de la raison, ou je me sens infiniment plus proche de Gandhi que de n’importe qui d’autre. Un de ces moments a été il y a quelques semaines, en lisant le compte-rendu de cet attentat commis le 6 décembre contre un lieu de culte chiite en Afghanistan (apparemment par un groupe terroriste pakistanais), ayant fait des dizaines de morts – et surtout cette photo prise par le photographe afghan Massoud Hossaini, présent sur place, et qui a pleuré tout en prenant des photos. La fille en vert s’appelle Tarana Akbari. Je ne connais pas le nom de la fille en noir ni des enfants morts que l’on voit sur cette photo. Tarana a perdu un frère dans cette explosion.

Père de deux fillettes de l’âge de Tarana, cette image m’est particulièrement insoutenable. N’était-ce le destin de leur lieu de naissance…

Je hais ces mensonges, je hais ces belles phrases, je hais les puissants qui les prononcent et les moins puissants qui les répètent, je hais ces éditorialistes prêts à se battre pour l’Afghanistan jusqu’au dernier Afghan. Je hais la guerre.

PS: J’ai été particulièrement touché en lisant les propos du photographe, interrogé par Al Jazeera:

Would you leave Afghanistan?

It’s a very difficult question for me. Part of me, like so many others, wants to leave and live in peace.

Then I ask myself, if  I were to leave, ‘what would the name Massoud Hossaini mean?’ Now it means a professional photographer recognised by the government. Everyone knows me as a professional Afghan photographer. They know I will be there to document the scene.

If I leave what will I become?

Les Pakistanais, de grands enfants

Quand l’homme blanc écoute la complainte de l’indigène, y compris avec une certaine sympathie (« The Pakistanis Have a Point« ), c’est pour s’entendre confirmer ce dont il se doutait déjà:

As an American visitor in the power precincts of Pakistan, from the gated enclaves of Islamabad to the manicured lawns of the military garrison in Peshawar, from the luxury fortress of the Serena Hotel to the exclusive apartments of the parliamentary housing blocks, you can expect three time-honored traditions: black tea with milk, obsequious servants and a profound sense of grievance.

Talk to Pakistani politicians, scholars, generals, businessmen, spies and journalists — as I did in October — and before long, you are beyond the realm of politics and diplomacy and into the realm of hurt feelings. Words like “ditch” and “jilt” and “betray” recur. With Americans, they complain, it’s never a commitment, it’s always a transaction. This theme is played to the hilt, for effect, but it is also heartfelt.

The thing about us,” a Pakistani official told me, “is that we are half emotional and half irrational.”

CQFD – nul doute que si l’armée pakistanaise tuait 24 soldats étatsuniens lors d’un bombardement au Nouveau-Mexique le gouvernement étatsunien réagirait avec le rationalisme cartésien qu’on lui connaît.

« HASSAN II, roi du Maroc, tenant d’une main le Coran et de l’autre un flambeau, se dresse au milieu de son peuple »

Pour reprendre la légende proposée par le réputé ethnologue suisse de l’Afghanistan (lisez son entretien avec Pierre BourdieuPierre Centlivres dans son superbe post iconographique « Leaders du monde musulman à l’affiche« :

HASSAN II, roi du Maroc, tenant d’une main le Coran et de l’autre un flambeau, se dresse au milieu de son peuple, de civils et de militaires qui agitent des drapeaux marocains, saoudiens et jordaniens. Les militaires reproduisent l’attitude des marines américains à la bataille d’Iwo Jima — bataille immortalisée par la photographie Raising the Flag on Iwo Jima prise par Joe Rosenthal le 23 février 1945.

Sinon, j’aime aussi celle-là:

La propagande de l’OTAN encore pire que celle du makhzen

La propagande de l’OTAN et des puissances qui la composent s’est souvent distinguée par une certaine habileté, la rendant souvent indistinguable de ce qui tient de discours médiatique, discours perçu souvent comme neutre. On se rappelle de la virtuosité avec laquelle l’agression illégale de la Serbie en 1999 avait été présentée par l’habile porte-parole de l’OTAN, le Britannique Jamie Shea. Le contraste avec la propagande du makhzen n’en a souvent été que cocasse – de la nationalité brésilienne d’Abraham Serfaty aux clowneries de Khalid Naciri en passant par la langue de bois en chêne massif de la MAP

The capital of war-torn Afghanistan is « probably safer » for children than New York City or London, says NATO’s top civilian representative in Kabul, despite Afghanistan being in the midst of a nine-year war.

Mark Sedwill made his original comments on a BBC children’s program airing today, responding to comments from Afghan children who said they were fearful of explosions.

“In Kabul and the other big cities, actually there are very few of those bombs. The children are probably safer here than they would be in London, New York, or Glasgow or many other cities. Most children can go about their lives in safety. It’s a very family-oriented society,” he said. (Christian Science Monitor)

On ignore si la fille de Mark Sedwill va à l’école à Kaboul…

Phosphore blanc: l’armée israëlienne ne dément pas

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Les caméras d’Al Jazeera filment en direct les bombardements israëliens de la ville de Gaza. Des nuages blancs, ressemblant à ceux dégagés par les bombes au phosphore blanc, la correspondante Shirine Tandros a fait état de cette hypothèse. Elle a par la suite été contactée par l’armée israëlienne, qui n’a pas démenti, mais s’est contentée de dire qu’elle n’utilisait que des armes conformes au droit international (on notera l’évolution – le 4 janvier, l’armée israëlienne démentait l’usage d’armes au phosphore).

Theodore Karasik, expert militaire, est catégorique: des bombes à phosphore blanc sont utilisées à Gaza. Dans une agglomération comme Gaza, l’effet est désastreux, car le phosphore blanc se propage dans l’air et cause des brûlures au troisième degré chez de nombreux civils. Selon lui, cette arme ne devrait pas être utilisée en raison du grand nombre de victimes dites collatérales. Ce n’est pas une arme chimique en soi. Elle a été utilisée à Fallouja et en Afghanistan, rappelle-t-il.

Le quotidien britannique The Times publie une photo d’obus israëliens, prise le 4 janvier à la frontière israëlo-palestinienne comportant des obus portant la dénomination propre aux obus à phosphore blanc.

Les obus de 155mm bleu pâle sont clairement marqués du numéro M825A1, une munition US au phosphore blanc

Les obus de 155mm bleu pâle sont clairement marqués du numéro M825A1, une munition US au phosphore blanc

The Times rapporte également des constations cliniques effectuées par des médecins de Gaza, indiquant clairement l’existence, parmi les blessés, de brûlures dûes au phosphore:

There were indications last night that Palestinian civilians have been injured by the bombs, which burn intensely. Hassan Khalass, a doctor at al-Shifa hospital in Gaza City, told The Times that he had been dealing with patients who he suspected had been burnt by white phosphorus. Muhammad Azayzeh, 28, an emergency medical technician in the city, said: “The burns are very unusual. They don’t look like burns we have normally seen. They are third-level burns that we can’t seem to control.”

Victims with embedded WP particles in their flesh have to have the affected areas flushed with water. Particles that cannot be removed with tweezers are covered with a saline-soaked dressing.

Nafez Abu Shaban, the head of the burns unit at al-Shifa hospital, said: “I am not familiar with phosphorus but many of the patients wounded in the past weeks have strange burns. They are very deep and not like burns we used to see.”

Confrontée aux infos de The Times, une porte-parole de l’armée israëlienne décide de prendre son auditoire pour des demeurés:

Confronted with the latest evidence, an IDF spokeswoman insisted that the M825A1 shell was not a WP type. “This is what we call a quiet shell – it is empty, it has no explosives and no white phosphorus. There is nothing inside it,” she said.

We shoot it to mark the target before we launch a real shell. We launch two or three of the quiet shells which are empty so that the real shells will be accurate. It’s not for killing people,” she said.

Un expert du prestigieuse publication militaire britannique Jane’s Defense Weekly conteste formellement cette version:

Neil Gibson, technical adviser to Jane’s Missiles and Rockets, insisted that the M825A1 was a WP round. “The M825A1 is an improved model. The WP does not fill the shell but is impregnated into 116 felt wedges which, once dispersed [by a high-explosive charge], start to burn within four to five seconds. They then burn for five to ten minutes. The smoke screen produced is extremely effective,” he said.

On peut donc constater, sans craindre se tromper, qu’Israël utilise bel et bien des bombes au phosphore blanc à Gaza.

Les bombes au phosphore sont-elles cependant interdites en droit international humanitaire? Rappelons les effets fumigènes et incendiaires de ces bombes (bonne description ici): les particules de phosphore ne s’arrêtent de brûler qu’à leur disparition totale, et il n’est pas rare qu’une personne atteinte soit brûlée jusqu’aux os – les brûlures provoquées sont du deuxième ou troisième degré, lorsqu’on y survit.

Deux conventions pourraient viser spécifiquement et interdire en tant que telles les bombes au phosphore. La Convention sur l’interdiction de la mise au point, de la fabrication, du stockage et de l’emploi des armes chimiques et sur leur destruction de 1993 interdit de manière absolue non seulement l’emploi des armes chimiques mais également leur mise au point, leur fabrication et leur stockage (article 1). Les armes chimiques sont définies à l’article II de la Convention:

Article II
1. On entend par « armes chimiques » les éléments ci-après, pris ensemble ou séparément :

a) Les produits chimiques toxiques et leurs précurseurs, à l’exception de ceux qui sont destinés à des fins non interdites par la présente Convention, aussi longtemps que les types et quantités en jeu sont compatibles avec de telles fins;

b) Les munitions et dispositifs spécifiquement conçus pour provoquer la mort ou d’autres dommages par l’action toxique des produits chimiques toxiques définis à l’alinéa a), qui seraient libérés du fait de l’emploi de ces munitions et dispositifs;

c) Tout matériel spécifiquement conçu pour être utilisé en liaison directe avec l’emploi des munitions et dispositifs définis à l’alinéa b).

Le phosphore blanc ne figure pas dans les tableaux annexes reprenant les armes chimiques explicitement interdites. Néanmoins, il ressort de l’article II.1.b) lu en liaison avec le point a) de la Convention que les armes au phosphore blanc, qui est incontestablement une substance chimique, sont interdites dès lors qu’elles sont conçues et utilisées afin de provoquer la mort. L’usage militaire normal – et légal – des armes au phosphore blanc est soit déclairer un terrain dans l’obscurité, soit d’enfumer la vue de l’adversaire afin de couvrir l’avance de troupes. Utiliser des armes au phosphore blanc pour tuer ou blesser l’adversaire, et à plus forte raison des populations civiles, est explicitement interdit par l’article II.1.b) précité. Voici ce qu’en disait un porte-parole de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques, interrogé au sujet de l’utilisation de bombes au phosphore blanc par l’armée étatsunienne à Falluja:

The debate about WP centres partly though not wholly on whether it is really a chemical weapon. Such weapons are outlawed by the Chemical Weapons Convention (CWC) to which the United States is a party.

The CWC is monitored by the Organisation for the Prohibition of Chemical Weapons, based in The Hague. Its spokesman Peter Kaiser was asked if WP was banned by the CWC and he had this to say:

« No it’s not forbidden by the CWC if it is used within the context of a military application which does not require or does not intend to use the toxic properties of white phosphorus. White phosphorus is normally used to produce smoke, to camouflage movement.

« If that is the purpose for which the white phosphorus is used, then that is considered under the Convention legitimate use.

« If on the other hand the toxic properties of white phosphorus, the caustic properties, are specifically intended to be used as a weapon, that of course is prohibited, because the way the Convention is structured or the way it is in fact applied, any chemicals used against humans or animals that cause harm or death through the toxic properties of the chemical are considered chemical weapons. »

Mais devinez quoi: Israël n’a pas ratifié la Convention – un des dix Etats, dont l’Irak, l’Egypte et la Syrie – et n’est donc pas liée par celle-ci…

Une autre convention pourrait également viser intrinséquement les bombes au phosphore: la Convention de 1980 sur certaines armes classiques. Son troisième protocole sur l’interdiction ou la limitation de l’emploi des armes incendiaires en interdit l’usage si cet usage comporte des risques pour la population civile – cf. l’article 2:

Article 2 : Protection des civils et des biens de caractère civil
1. Il est interdit en toutes circonstances de faire de la population civile en tant que telle, de civils isolés ou de biens de caractère civil l’objet d’une attaque au moyen d’armes incendiaires.
2. Il est interdit en toutes circonstances de faire d’un objectif militaire situé à l’intérieur d’une concentration de civils l’objet d’une attaque au moyen d’armes incendiaires lancées par aéronef.
3. Il est interdit en outre de faire d’un objectif militaire situé à l’intérieur d’une concentration de civils l’objet d’une attaque au moyen d’armes incendiaires autres que des armes incendiaires lancées par aéronef, sauf quand un tel objectif militaire est nettement à l’écart de la concentration de civils et quand toutes les précautions possibles ont été prises pour limiter les effets incendiaires à l’objectif militaire et pour éviter, et en tout état de cause, minimiser, les pertes accidentelles en vies humaines dans la population civile, les blessures qui pourraient être causées aux civils et les dommages occasionnés aux biens de caractère civil.

Ah, j’oubliais: Israël n’a pas ratifié ce protocole (il a pourtant ratifié le premier et second protocole à la convention de 1980), et n’est donc pas tenu de respecter ses dispositions…

Demeure cependant applicable l’interdiction découlant des Conventions de Genève de 1949 et du droit international humanitaire coutumier d’attaquer militairement des civils ou des combattants hors-combat.

Notons que les bombes au phosphore blanc que l’on a vu être larguées à Gaza l’ont été sur Gaza ville notamment, soit dans une zone civile, et en plain jour. L’intérêt militaire de cette arme – rappelons qu’elle visa soit à éclairer un terrain soit à masquer l’avancée des troupes – n’est pas évident, pour ne pas dire improbable, et en tout cas disproportionné eu égard aux inévitables conséquences pour les nombreux civils. Il paraît plus probable que ces bombes visent à tuer, et larguées dans la ville de Gaza elles ne peuvent éviter de faire des victimes civiles:

However, Charles Heyman, a military expert and former major in the British Army, said: “If white phosphorus was deliberately fired at a crowd of people someone would end up in The Hague. White phosphorus is also a terror weapon. The descending blobs of phosphorus will burn when in contact with skin.”

Rétroactes:
– « Une résolution pour rien, alors qu’Israël bombarde Gaza au phosphore« 
– « Des bombes au phosphore blanc à Gaza« 

Impérialisme humanitaire, Jean Bricmont et la mission civilisatrice des peuples colonisés

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Je viens de terminer la lecture d' »Impérialisme humanitaire: droits de l’homme, droit d’ingérence, droit du plus fort? » de Jean Bricmont, que vous connaissez peut-être depuis « Impostures intellectuelles« , canular génial écrit avec Alain Sokal (et dans lequel il tournait en ridicule le jargon post-moderniste, n’hésitant cependant pas à jeter le bébé avec l’eau du bain, mais c’est une autre histoire). Paru auprès de l’excellente maison d’édition – alternative et indépendante – bruxelloise Aden, qui est proche intellectuellement de ses confrères français Agone, La Fabrique, Amsterdam ou Le Temps des Cerises, cet ouvrage date déjà un peu (2005).

Pour situer Bricmont, précisons qu’il a rédigé la postface de « De la guerre comme politique étrangère des Etats-Unis » de Noam Chomsky, qu’il a contribué au Monde Diplomatique et Counterpunch, et qu’il ne sort pas le crucifix et la gousse d’ail lorsqu’on prononce le nom de Marx – ajoutons qu’il est membre du BRussells Tribunal, sorte de continuation du tribunal Russel qui embarassa tant le gouvernement étatsunien lors de la guerre du Viet-Nam.

L’objectif de Bricmont est clair: « mener un combat d’idées » (p. 17) et construire « un mouvement effectif d’opposition aux guerres impériales » (p. 16). Ce sont principalement les guerres d’agression contre la Serbie (1999), l’Afghanistan (2001) et l’Irak (2003) qu’il évoque, ces guerres ayant été menées exclusivement ou partiellement sur des mobiles humanitaires – mettre fin à l’épuration ethnique serbe au Kosovo, déloger le régime des Talibans en Afghanistan et le dictatorial et sanguinaire Saddam Hussein en Irak. On aperçoit ici une première faille dans le raisonnement, qui n’est peut-être qu’apparente: tant la guerre d’Afghanistan que celle de l’Irak sont menées officiellement par les Etats-Unis sur des motifs autres que l’ingérence humanitaire – les motifs apparents vont de la légitime défense (pour l’Afghanistan, repaire des commanditaires du 11 septembre, Ben Laden & cie) à la sanction du non-respect (imaginaire) de résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU en matière d’armes dites de destruction massive pour l’Irak. D’autre part, d’autres interventions – principalement étatsuniennes, what else? – ne sont pas mentionnées, telles l’invasion de Panama, l’intervention en Somalie ou celle à Haïti, qui se prévalaient également du pavillon de complaisance humanitaire.

Mais cet oubli n’est pas déterminant: car Bricmont ne cherche pas à produire une étude de plus sur le droit international du recours à la force, mais à s’attaquer à l’idéologie qui sert de justificatif politique et médiatique aux guerres précitées – les arguments invoqués devant les diplomates et juristes de l’ONU ne sont pas les mêmes que ceux présentés dans les discours officiels, tribunes libres, éditoriaux et articles de presse plus ou moins complaisants. Et le sort des femmes sous les talibans, des Kosovars sous Milosevic ou de Kurdes de Halabja sous Saddam Hussein ont tous été des éléments déterminants ayant permis, politiquement, les guerres en question. Bricmont n’a pas non plus besoin de s’acharner à démontrer la vacuité de l’invocation de la légitime défense ou de la guerre préventive, les juristes s’en étant chargés par ailleurs (voir par exemple le juriste canadien Michael Mandel et son percutant « How America Gets Away With Murder: Illegal Wars, Collateral Damage And Crimes Against Humanity », dont j’ai déjà parlé). En s’attaquant à l’argument politique le plus récurrent et le plus efficace – faire la guerre pour faire respecter le droit humanitaire – Bricmont fait l’essentiel, mais je lui reproche tout de même de ne pas évoquer le prisme anti-terroriste, très efficace pour justifier guerres et opérations militaires, en Palestine, en Irak ou ailleurs.

Ce qui est plus difficile à pardonner, c’est la tendance lourde, décelable déjà chez Michael Mandel et Noam Chomsky, à vouloir minimiser les exactions du nationalisme serbe en ex-Yougoslavie, selon un raisonnement manichéen: si les Etats-Unis voulaient – après bien des hésitations – s’en débarasser, c’est qu’il n’était pas si mauvais que ça (on notera en outre que la plupart des notes relatives au conflit en ex-Yougoslavie citent comme source la négationniste Diana Johnstone, qui nie et minimise le génocide de Srebrenica, pourtant reconnu par le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie). Ce raisonnement me paraît erroné, même si Bricmont ironise fort justement sur ces manifestants partisans du ni-ni:

Le ni-ni

Cette expression fait référence à un slogan souvent entendu dans les manifestations contre les récentes guerres: ni Milosevic ni l’Otan; ni Bush, ni Saddam et, en ce qui concerne Israël, fait référence au fait de condamner à la fois la politique de Sharon et celle du Hamas et des kamikazes palestiniens. C’est évidemment le slogan exactement opposé au « FLN vaincra » de la guerre du Vietnam, les deux slogans étant d’ailleurs souvent lancés par les mêmes personnes à trente années de distance. Même si l’on peut reprocher au « soutien » au FLN d’avoir fait partie d’une rhétorique sentimentale (…) les slogans actuels créent plusieurs fausses symétries. D’abord, dans toutes les guerres récentes, il y a un agresseur et un agressé: ce ne sont ni l’Irak ni la Yougoslavie qui se sont mis à bombarder les Etats-Unis. (…)

Néanmoins, le problème principal pour les partisans du « ni-ni » se situe ailleurs: maintenant que Milosevic et Saddam sont en prison, que proposent-ils de faire avec l’autre partie du « ni », Bush ou les Etats-Unis? (pp. 147, 152)

La force de Bricmont c’est sa lucidité sur ce qui fait fléchir les ambitions militaires étatsuniennes:

Dernière remarque: un minimum de modestie devrait nous amener à penser que, loin de soutenir une résistance qui ne nous demande rien, c’est en fait elle qui nous soutient. Après tout, elle est beaucoup plus efficace pour bloquer l’armée américaine, au moins temporairement, que les millions de manifestants qui ont défilé pacifiquement contre la guerre et qui n’ont malheureusement arrêté ni soldats ni bombes. Sans la résistance irakienne, les Etats-Unis seraient peut-être aujourd’hui à Damas, Téhéran, Caracas ou La Havane. (p. 158)

Lorsque les Américains sont entrés à Bagdad, la question qu’ils se posaient était: à qui le tour? La Syrie, l’Iran, Cuba, la Libye? Grâce à la résistance irakienne, il est peu probable que ces pays soient envahis dans l’immédiat, même s’ils continueront à être subvertis par des moyens plus traditionnels. Cette résistance va aussi, sans doute, redonner espoir aux Palestiniens, qui en ont bien besoin. Et si, à terme, l’arme ultime qu’est l’invasion se révèle inutilisable, c’est tout le système impérial américain qui risque d’être déstabilisé. (p. 229)

On pourra, dans le même ordre d’idées, adresser des remerciements aux banques britanniques et étatsuniennes à l’origine de la crise financière actuelle, qui rendra encore plus ruineuse, et donc irréaliste, tout projet d’invasion d’envergure – ce qui n’empêchera bien évidemment pas le recours aux armes moins onéreuses pour le budget étatsunien que sont l’embargo et les bombardements, chers à l’ex-président William Clinton et dont il sera intéressant de voir si Obama reprendra, là aussi, le flambeau du mari de sa secrétaire d’Etat…

Il insiste – à juste titre, semble-t-il – sur ce point:

Un pacifiste américain, A. J. Muste, faisait observer que le problème, dans toutes les guerres, était posé par le vainqueur: en effet, il avait appris que la violence payait. (p. 206)

Ca rejoint l’observation de Clausewitz, selon laquelle l’envahisseur est toujours pacifiste, car il ne souhaite pas qu’on lui résiste…

Son opposition à la guerre est radicale et a le mérite d’une cohérence qui manque aux arguments de certains contre la guerre en Irak – trop chère, trop coûteuse en vies humaines – comme si elle serait plus acceptable en cas contraire; cela rappelle le fameux point de vue de Chomsky, selon lequel l’opinion étatsunienne était pas tant opposée au principe de la guerre du Vietnam qu’au fait de la perdre (du moins politiquement):

Nous devons séparer radicalement notre opposition à la guerre et notre opinion sur la nature du régime irakien. Qui accepterait que l’Inde, qui est une démocratie, envahisse la Syrie, qui est une dictature, pour y opérer un « changement de régime »? (…)

Notre opposition à la guerre doit être inconditionnelle et basée sur des principes clairs. En particulier, elle ne doit pas se baser sur le coût de la guerre, pour nous ou même pour les Irakiens, sur les risques de déstabilisation de la région, etc. De tels arguments ont été avancés lors de la guerre du Kosovo ou de l’Afghanistan et, lorsque les échecs prédits ne se réalisent pas, cela affaiblit encore plus le mouvement de la paix. Il est très possible que les Etats-Unis arrivent à leurs fins par un coup d’Etat, une insurrection ou une guerre-éclair. (…) Une opposition solide à la guerre doit partir d’une vision globale. (pp. 222-223)

Je ne peux clore ce compte-rendu sans reprendre une dernière citation de ce livre, relative à la mission civilisatrice des peuples colonisés (je ne la partage pas tout à fait, au-delà de cette superbe formule) – vous comprendrez que ce livre n’est pas à mettre entre les mains d’abonnés du New York Times, de Libération ou de L’Express, le choc serait trop fort:

Tous ceux qui préfèrent la paix à la puissance et le bonheur à la gloire devraient remercier les peuples colonisés de leur mission civilisatrice: en se libérant de leur joug, ils ont rendu les Européens plus modestes, moins racistes et plus humains. Pourvu que cela continue et que les Américains finissent par être forcés de suivre cette voie. (p. 190)

Olivier Roy, un conseiller du Prince et de la Maison Blanche

J’ai terminé il y a quelques semaines la lecture du dernier opus d’Olivier Roy, « Le croissant et le chaos« , paru chez Hachette en 2007. Ce spécialiste de l’Afghanistan a par la suite étendu son travail de recherche au thème de l’islam politique, qui l’occupe depuis. Il fait partie du quator des « islamologues » (je déteste cette expression, tout comme celle de politologue, mais l’utilise par paresse intellectuelle) français – avec François Burgat, Gilles Kepel et Bruno Etienne – les plus connus (1). Lire la suite

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