La guerre de l’information maghrébine: la vérité, victime collatérale?

La presse tunisienne fait état d’un clash entre le Roi Mohammed VI et le président tunisien Moncef Marzouki lors de l’entretien entre les deux chefs d’Etat le 31 mai à Carthage, lors de la visite officielle du Roi en Tunisie, avec une imposante délégation marocaine et à tonalité très commerciale. Après avoir tenu un discours devant l’assemblée constituante tunisienne, le Roi Mohammed VI aurait insulté le président tunisien lors de son entretien au sujet du Sahara, du moins selon le site d’information tunisien Business News:

Des sources diplomatiques ont affirmé à Business News, aujourd’hui, samedi 31 mai 2014, qu’un différend a éclaté entre le roi du Maroc Mohamed VI et le président tunisien Moncef Marzouki suite à la remise sur le tapis du conflit du Sahara occidental, problématique abordée par Moncef Marzouki.
La discussion, tenue hier, a fini par une insulte de la part du roi du Maroc contre le président tunisien et ce premier aurait annoncé le gel du reste de ses activités prévues dans la journée.

Une autre source diplomatique nous confirme que le roi Mohammed VI quittera la Tunisie dans la journée. On notera qu’il ne s’agit pas du premier incident diplomatique dans lequel Moncef Marzouki est impliqué.

Mais dès publication de cette information le porte-parole de la présidence tunisienne, Adnène Mansar, a formellement démenti:

Suite à la publication de cet article, nous avons été contactés par le porte-parole de la présidence, Adnène Mansar, qui a catégoriquement démenti cet incident. M. Mansar a qualifié, à de multiples reprises, cette information d’ "absurde" et a précisé que le roi Mohammed VI est actuellement à Sijoumi et qu’il dinera ce soir avec Moncef Marzouki au palais de Carthage. Adnène Mansar a, par ailleurs, souligné que plusieurs sujets ont été évoqués lors de cette rencontre mais que le différend du Sahara occidental n’en faisait pas partie.

Le cabinet royal a également formellement démenti la réalité de cet incident:

L’information absurde et dénuée de tout fondement, relayée par une certaine presse malintentionnée, sur un prétendu différend entre Sa Majesté le Roi Mohammed VI, que Dieu L’assiste, et le Président tunisien Son Excellence Monsieur Moncef Marzouki, est catégoriquement démentie par le Royaume du Maroc.

Les auteurs de cette aberration ont volontairement ignoré que le protocole de la République tunisienne, à l’image de nombre de pays, ne prévoit pas la présence du président de la République au sein de l’Assemblée en pareille occasion, aberration qui a d’ailleurs été formellement démentie par la Présidence tunisienne.

Tout en saisissant pleinement le fait que les ennemis du rapprochement entre les peuples et adversaires de l’édification maghrébine soient particulièrement affectés par la réussite de la présente visite et l’excellence des relations maroco-tunisiennes, le Royaume du Maroc ne peut que déplorer que ces parties en arrivent à de telles bassesses.

Le directeur de la publication du site tunisien concerné, Nizar Bahloul, revient sur cet information démentie dimanche, en décrivant dans le détail comment cette information lui est parvenue et comment elle fut démentie:

L’article publié hier dans nos colonnes sur l’incident diplomatique entre le Roi du Maroc Mohammed 6 et le président de la République Moncef Marzouki a suscité une grosse vague d’insultes et de dénigrement contre Business News, et moi-même, directeur responsable du journal.

Nos lecteurs, qui nous font confiance, ont droit à des explications supplémentaires sur les circonstances de confection de cet article par Inès Oueslati, rédactrice en chef adjointe du journal.

La rumeur de l’incident diplomatique a fuité, dès le matin du samedi 31 mai. Plusieurs personnes l’ont relayée sur les réseaux sociaux. Moi-même j’en ai entendu parler, via mes propres sources. Les journalistes de permanence ont essayé de confirmer cette information toute la matinée, en vain. Ils se sont donc abstenus de la relayer.

Vers 14 heures, Inès Oueslati m’appelle pour m’informer qu’elle détient une source fiable. Déontologiquement, elle est dans l’obligation de préserver l’anonymat de sa source, vu que cette source est de premier ordre. Mais elle est également dans l’obligation de me fournir son nom, puisque ma responsabilité en tant que directeur est engagée. Nous faisons le choix sûr de ne pas publier à partir d’une seule source. D’autres vérifications sont faites et deux autres sources fiables nous confirment la même information relatant même des détails similaires à chaque fois.

A peine cinq minutes après la mise en ligne de l’article, Adnène Mansar, porte-parole du président de la République, m’appelle pour démentir d’une manière catégorique. La position est embarrassante. Non pas parce que le coup est déjà parti, mais parce que je ne saurai remettre en doute les propos de M. Mansar, mais je ne saurai remettre en doute, non plus, ceux de nos sources. Je lui dis texto : « Si Adnène, donnez-nous dix minutes et nous allons relayer vos propos ». Et en moins de dix minutes, nous changeons le titre et mettons à jour l’article de telle sorte que le lecteur ait les deux versions.

Nous avons ainsi respecté l’institution présidentielle en rendant publique sa version au sein du même papier, et nous avons manifesté un égard envers nos lecteurs que nous avons informés des différentes versions du même fait.
Que fallait-il faire d’autre ? Déontologiquement, j’estime que mon équipe et moi-même avons respecté les règles ordinaires en la matière de bout en bout. Il n’y a eu point de manipulation, comme nous en accusent beaucoup, et notre seul et unique souci était de transmettre l’information à nos lecteurs. Mediapart avec Jérôme Chauzac ou Le Canard Enchaîné avec des dizaines de ministres ne se comportent pas différemment. En dépit des démentis des politiques, ils continuent à faire confiance à leurs sources et, très souvent, la suite a donné raison à ces journaux.

Inès Oueslati est rédactrice en chef adjointe de Business News, elle est sérieuse et très rigoureuse. Tout comme ses deux collègues rédacteurs en chef adjoints Synda Tajine et Marouen Achouri. C’est ce trio qui gère la rédaction de votre journal et je m’ingère rarement dans leur travail, bien que je sois le directeur responsable. A ce stade, je continue à leur faire confiance.

Nous pouvons tous faire des erreurs, et ceci arrive dans n’importe quel journal, mais que nos lecteurs sachent que nous avons l’honnêteté intellectuelle d’avouer nos erreurs et que nous n’avons jamais hésité à les rectifier et à nous en excuser auprès de nos lecteurs. Ce n’est pas aujourd’hui que cela va changer. Non seulement nos sources ont confirmé de nouveau l’incident, mais d’autres journalistes de renom, ayant leurs propres sources, ont fait de même.

Dimanche matin, un nouvel échange téléphonique avec Adnène Mansar. Le porte-parole du président de la République répète ce qu’il a dit hier en jurant ses grands dieux que cela ne s’est pas passé et que le roi Mohammed VI était ému par l’accueil qui lui a été réservé. Il rappelle les distinctions honorifiques, les plus élevées du Royaume marocain et de la République tunisienne, échangées hier soir entre le président de la République et le roi. D’après M. Mansar, aussi bien Inès Oueslati que les autres journalistes ayant relayé l’information en citant leurs propres sources, avaient été manipulés. Il n’accuse personne, mais il est intimement convaincu que c’est une manipulation puisque l’incident n’a jamais eu lieu. Qui dit la vérité, qui ment ? A ce stade, on ne peut nier un certain embarras à la rédaction.

Difficile d’en savoir plus: les sources initiales maintiennent leur assertion que le Roi du Maroc aurait insulté le président tunisien lors d’un échange sur le Sahara, mais les deux concernés le démentent de concert, et le programme officiel s’est poursuivi, avec le dîner officiel en l’honneur de Mohammed VI tenu comme prévu le soir même et l’attribution réciproque des plus hautes décorations nationales à cette occasion…

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Le fait que le programme se soit tenu comme prévu – et que le Roi en ait profité pour prolonger son séjour en Tunisie, se promenant incognito sur le boulevard Bourguiba à Tunis – ne conforte pas la version de l’incident diplomatique: le Roi est connu – au Maroc du moins – pour ses colères, qui peuvent être soudaines; et ces colères peuvent même toucher le domaine extérieur, comme c’est le cas avec la France, où la décision de geler brusquement la coopération judiciaire fait suite à la notification jugée cavalière d’un responsable sécuritaire marocain alors qu’il se trouvait dans la résidence de l’ambassadeur du Maroc à Paris. Idem pour la décision en 2007 de rappeler l’ambassadeur marocain au Sénégal pour des propos tenus par… un membre de l’opposition sénégalaise! Et la France, voire même le Sénégal, sont bien plus proches du Maroc que ne l’est la Tunisie, avec qui le Maroc a entretenu de bonnes relations depuis le règlement de l’affaire mauritanienne en 1969 mais sans plus. Le Roi n’aurait vraisemblablement pas craint de créer un incident public si vraiment un incident diplomatique avait eu lieu en privé.

Il est cependant possible que le ton ait été un peu animé – un autre site d’information tunisien, très peu crédible au demeurant, affirme ainsi que ce serait Marzouki qui se serait emporté, et non Mohammed VI:

Notre rédaction a essayé depuis hier d’en savoir plus sur cette affaire. Grace à nos amis au ministère des Affaires étrangères, nous sommes en mesure d’affirmer, malgré le démenti officiel du cabinet royal, qu’il y a eu bel et bien un grave incident diplomatique entre le président usurpateur et son hôte, le roi Mohamed VI. L’information révélée par Business News est donc parfaitement exacte, mais nos confrères ont été désabusés sur deux points. Primo, le sujet qui a effectivement fâché le roi du Maroc n’est pas la question du Sahara occidentale mais un autre pas moins sensible. Secundo, ce n’est pas Mohamed VI qui s’est emporté – ceux qui connaissent le roi du Maroc savent qu’il n’est pas du genre à s’emporter facilement, encore moins à injurier son interlocuteur-, mais le président usurpateur dont les proches, les amis et les conseillers connaissent très bien l’impulsivité et la maladresse politique.

Selon le récit qui nous a été fait par un haut fonctionnaire du ministère des Affaires étrangères, que nous avons recoupé avec la version d’un ancien membre du CPR, le sujet qui a énervé Moncef Marzouki et excédé le roi du Maroc est le dossier islamiste. Selon toute vraisemblance, l’échange a commencé par les événements en Libye et la nouvelle approche, semble t-il maghrébine, de faire face au danger terroriste. La discussion aurait alors vite tournée à la question de l’avenir des Frères musulmans dans la région, après l’élection d’Abdellfattah Al-Sissi et le changement total de la donne.

Mohamed VI aurait, de façon très diplomatique, conseillé à Marzouki de ne pas trop s’impliquer dans le conflit interne libyen et de rétablir des relations cordiales avec le nouveau pouvoir au Caire, qui mène une campagne d’éradication des Frères musulmans. Certains évoquent même une allusion du souverain marocain aux liaisons un peu trop voyantes entre Marzouki et Ennahda, et tout particulièrement avec Rached Ghannouchi, qui est membre important de la direction secrète des Frères musulmans dans le monde.

C’est alors que l’usurpateur de Carthage s’est lancé dans une diatribe contre Abdelfattah Al-Sissi et Khalifa Haftar, insinuant que son pays ne traitera pas avec les « putschistes » et que non seulement la Tunisie, mais l’ensemble des pays du Maghreb n’ont pas d’autres choix que de composer avec les mouvances islamistes. C’est la phrase de trop qui aurait fortement contrarié Mohamed VI, dont les relations avec ses propres islamistes au sein du gouvernement sont de plus en plus tendues. Certains médias arabes disent même que parmi les dossiers qui devaient être discutés à Tunis, la question islamiste, qui a préalablement fait l’objet d’une longue négociation et consensus entre le roi du Maroc et celui d’Arabie Saoudite, lui aussi en guerre contre les Frères musulmans.

Telle est selon nous la version exacte de l’incident diplomatique survenu à Carthage. Elle nous parait d’autant plus probable que l’un des premiers à réagir contre l’information publiée par Business News a été Rached Ghannouchi, qui ne peut qu’apprécier le « courage » et la « loyauté » du pion qu’il a placé à Carthage. Et celui-ci a bien besoin de montrer sa servilité à l’égard des islamistes pour les prochaines élections en Tunisie.

On rappellera que la question du Sahara occidental ne peut pas être un point de discorde entre Mohamed VI et l’usurpateur de Carthage, puisque celui-ci a toujours été contre le Polisario et la création d’un Etat Sahraoui, pas par aliénation au Maroc, mais au nom de l’unité du Maghreb qu’il ne faut pas encore fractionner par la naissance d’un sixième Etat! C’est écrit noir sur blanc dans son livre « Le mal arabe », édité chez L’Harmattan en 2004.

Comme on voit, au-delà de l’incident lui-même, qui, en l’absence de contrôle des sources des journalistes concernés, semble sujet à caution, il y a les interprétations politiques et diplomatiques. Car Marzouki, ancien dissident, militant des droits de l’homme et exilé politique sous Benali, actuel président tunisien, n’est que modérément populaire auprès de son opinion publique et il est surtout en butte à l’hostilité implacable de la partie éradicatrice (1) de l’opinion et surtout des médias pour avoir formé une troïka entre son parti, le CPR, un autre parti de gauche, Attakatol et le premier parti tunisien aux élections de 2011, les islamistes d’Ennahda. Quiconque fréquente des Tunisiens sur les réseaux sociaux ou lit la presse tunisienne se rend compte de la polarisation extrême du discours politique tunisien, ce qui rend d’ailleurs facilement intelligible les diverses versions et interprétations du prétendu incident diplomatique. Tunisie Secret et Business News, quoique différents, font clairement partie du camp éradicateur ou anti-islamiste. Rapporter un incident diplomatique dû à une erreur ou maladresse de Marzouki – remise sur le tapis du conflit du Sahara selon Business News ou une diatribe contre le président putschiste égyptien Sissi et le leader libyen Haftar – participe d’une campagne menée depuis son investiture et remettant en cause sa compétence, son langage, sa personnalité – bref, à lui nier non seulement la légitimité politique mais surtout la légitimité personnelle à assumer la présidence. C’est de bonne guerre mais ça n’aide pas à déterminer la véracité d’informations de ce type.

De l’autre côté, un discours tout aussi peu nuancé présente l’opposition à la troïka comme des anciens du RCD (certains le sont, mais pas tous) à la solde des Etats-Unis ou d’Israël (un des arguments contre la constitution adoptée en 2013, mais venant du camp éradicateur, était notamment le rôle supposé dans sa rédaction d’un expert juif américain, Noah Feldman, argument dont je vous laisse deviner la teneur), et cherchant à combattre l’islam et la révolution de 2011.

Rajoutons à cela l’éternelle partie de ping-pong diplomatique maroco-algérienne: il est clair que la visite du Roi en Tunisie s’inscrit dans l’étonnant réveil diplomatique du Maroc, resté très passif en Afrique, au Maghreb et dans le monde arabe depuis 1999 au moins, et notamment la tournée africaine de Mohammed VI. Les problèmes de succession en Algérie, l’instabilité post-révolutionnaire de la Tunisie (mais cela pourrait changer rapidement), la fragilité structurelle de la Mauritanie et le statut de "failed state" de la Libye ont donné une opportunité à la diplomatie marocaine – alors même que la situation du Maroc n’est guère reluisante, mais au royaume des aveugles… – qu’elle n’a pas pu rater en dépit de sa légendaire incurie, et alors même que la diplomatie algérienne est critiquée en Algérie même pour sa passivité. La sempiternelle rengaine de relance de l’UMA cache bien évidemment, du côté marocain, la volonté d’aboutir à un accord politique sur le Sahara avec l’Algérie, le Polisario étant considéré comme quantité négligeable, soumise en tout cas à l’Algérie (et c’est probablement une appréciation réaliste, si les quarante dernières années des relations Polisario-Alger sont un critère fiable); du côté algérien, une telle relance repose principalement sur le souhait de voir le Maroc sinon renoncer au Sahara, du moins accepter de ne plus impliquer l’Algérie dans le dossier et de ne plus lier les relations maroco-algériennes au dossier du Sahara. Être présent en Tunisie, c’est ainsi marquer à la culotte l’adversaire algérien.

Chacun des autres partenaires maghrébins, face aux frères ennemis maroco-algériens, tente généralement une posture neutre, et même la Mauritanie, très exposée à l’influence de ses deux voisins et longtemps le plus faible maillon de la chaîne avant d’être dépassée par la Libye depuis le renversement de Kadhafi, fait d’habiles contorsions en évitant des ruptures, ou prises de position catégoriques. Aucun leader maghrébin ayant une once de sens des réalités n’aurait en tout cas l’idée saugrenue de prendre clairement parti pour l’un ou l’autre, ou de s’impliquer concrètement dans une stratégie de sortie de ce conflit, tant le coût diplomatique ne serait pas en rapport avec le bénéfice qu’il pourrait espérer en tirer (et c’est d’ailleurs un calcul que font bien d’autres puissances étrangères) – depuis 1984, même le Guide suprême avait renoncé à influer sur le cours du conflit sahraoui.

Mais l’idée (très) exagérée que se font Marocains et Algériens de l’importance ou du moins de la puissance respective de leur pays, y compris vis-à-vis des petits pays voisins, tend à surdéterminer l’analyse des faits. Revenons-en au cas tunisien: alors qu’opposition "laïque" (avec les réserves d’usage) et troïka (où Ennahda est de très loin le partenaire dominant) s’étripaient au sujet de la nouvelle constitution tunisienne et notamment des dispositions relatives au rôle de la religion, et alors que l’armée égyptienne avait déposé le président Morsy par un putsch le 3 juillet, le compromis entre les deux camps a pu être trouvé, non sans une médiation du président algérien Bouteflika qui reçut le chef historique d’Ennahda, Rachid Ghannouchi, à Alger en septembre 2013. Sans exagérer la portée de cette médiation – car aucun pays étranger n’exerce un tel pouvoir sur les deux camps en lice en Tunisie – elle eut au moins le mérite d’exister, notamment eu égard à la menace terroriste et la situation sécuritaire à Chaambi dans le sud tunisien et le rôle qu’une meilleure coordination sécuritaire entre les autorités tunisiennes et algériennes pourrait avoir pour réduire la menace terroriste dans cette région, sachant que comme pour les pays du Sahel le terrorisme récent en Tunisie subit les contrecoups de la situation sécuritaire algérienne.

C’est là que situation géo-stratégique entre pays maghrébins, politique intérieure – principalement l’attitude face au mouvement islamiste – et perception de la réalité s’entrechoquent. Si pour le Maroc autant que pour l’Algérie rien de ce qui se passe dans le Maghreb ou le Sahel n’échappe à l’analyse binaire et manichéenne, il est intéressant de voir comment le positionnement politique interne tunisien influe sur l’appréciation des faits dans le cas de ce mystérieux incident diplomatique qui nous occupe: la frange éradicatrice, qui invoque l’argument sécuritaire souvent sans aucune distinction entre les terroristes, les salafistes (pas toujours terroristes) et les islamistes (pas toujours salafistes ni terroristes), peut être favorable à un resserrement des liens avec le voisin algérien, qui a brisé les reins au mouvement islamiste algérien après une politique anti-islamiste initialement sans nuances (mais qui l’est beaucoup plus depuis la présidence Bouteflika, avec la politique de concorde civile et l’intégration d’islamistes au sein du gouvernement).

En ce sens, citons le site d’information WMC, clairement anti-troïka et qui a également été très critique contre la venue du Roi en Tunisie: "Le roi du maroc Mohammed VI en Tunisie – Une visite sans lendemain!", suivi d’une revue de presse – non commentée – d’une partie de la presse algérienne, peu enthousiaste bien évidemment… Le ton est vite donné:

La frustration des Tunisiens au fait des enjeux géostratégiques est d’autant plus grande que cette visite est un «non évènement» pour le commun des Tunisiens. Elle ne sert aucunement la Tunisie. Cette visite est à la limite même dangereuse dans la mesure où elle lui fait encourir d’énormes risques dont celui de compromettre ses relations géostratégiques avec l’Algérie. Le seul pays de la région qui s’est précipité, dès l’émergence du terrorisme, pour nous venir en aide au double plan matériel et logistique. (…)

Sur le plan politique, la Tunisie est une République et le Maroc est une monarchie. En principe, après la révolution du 14 janvier 2011, ce n’est pas à ce pseudo-président provisoire de faire les courbettes à «notre ami le roi» et de solliciter son appui à la révolution tunisienne (discours du roi aujourd’hui à l’ANC).

Bien au contraire, c’est aux membres de la famille royale du Maroc de s’agenouiller devant la révolte des Tunisiens et du parcours accompli sur la voie de la liberté, de la dignité, de la justice sociale et du progrès, seules garanties modernes pour la pérennité d’un pays. Sur ce plan, la Tunisie est à plusieurs longueurs d’avance et l’Histoire le prouvera, après cette période de transition difficile.

Pour revenir à cette visite, a priori, le roi du Maroc a tout à gagner de cette visite, tout en étant parfaitement conscient qu’il mise sur un président provisoire tunisien sans lendemain. (…)

Moralité: à travers cette visite sans intérêt notoire pour les Tunisiens, la Tunisie devrait, hélas, subir encore une fois les conséquences néfastes des errements de ce président provisoire qui a la tendance non dite et surtout fâcheuse à démolir la diplomatie tunisienne et surtout l’axe salutaire et géostratégique tuniso-algérien.

Voilà au moins un conseiller politique à l’ambassade d’Algérie à Tunis qui aura bien fait son travail!

Mais le camp anti-Ennahda n’est pas monolithique: pour d’autres supports de presse, c’est parce que le Roi Mohammed VI aurait évoqué la nécessité de lutter contre les Frères musulmans – dans la logomachie de ce camp-là, tous les islamistes sont des Frères musulmans, même en l’absence de liens réels avec la Jama’a égyptienne – que l’incident supposé aurait eu lieu. C’est la thèse de Kapitalis – "Politique: Mohammed VI en Tunisie pour contrer Ennahdha?" – qui cite à son tour un site d’actualités français consacré à l’Afrique, Mondafrique – "L’axe Mohamed VI- Abdallah contre les islamistes tunisiens".

Une petite parenthèse: Mondafrique est un site lancé par Nicolas Beau, ancien journaliste du Canard enchaîné et initiateur du site Bakchich. Les Marocains reconnaissent en lui l’auteur, avec Catherine Graciet, d’un ouvrage très journalistique et catastrophiste paru en 2007 et intitulé "Quand le Maroc sera islamiste", jouant sur les fantasmes les plus éculés au sujet de l’islamisme et démontrant surtout le danger de vouloir écrire des ouvrages de prospective en matière politique – ça laisse des traces, et quand on s’est trompé, ça décrédibilise…

L’auteur de l’article de Mondafrique, qui ne cite pas ses sources, est Samir Sobh, ancien journaliste de la Gazette du Maroc de Kamal Lahlou, un titre guère connu pour son sens des nuances s’agissant de l’islamisme, et passablement favorable au Palais. Le contenu de l’article, extrémement bref, est passablement incohérent et irrationnel:

Ce sont les conseillers du prince Abdel Aziz ben Abdallah, fils du roi et futur ministre des Affaires étrangères, qui gèrent désormais les dossiers qui touchent les pays du Maghreb. De bonne source, on souligne que le souverain saoudien, qui se repose dans son palais marocain, a discuté avec son homologue marocain, Mohamed VI, d’un rapprochement des pays du Maghreb d’une réactivation de l’Union du Maghreb arabe.

Les Frères Musulmans au piquet!

Suite à ces entretiens, Mohamed VI devrait se rendre à la fin de la semaine en Tunisie. Il devrait proposer d’apporter une aide, notamment économique, au gouvernement en place. En contre partie, les Marocains vont tenter d’obtenir l"engagement du gouvernement tunisien d’aller jusqu’au bout dans la lutte contre contre les frères musulmans, à savoir le mouvement Ennahda de Rached Ghannouchi.

Dans ce contexte, on apprend que le roi du Maroc a dépêché à Tunis, suite à sa réunion avec le roi d’Arabie Saoudite, le ministre de l’Intérieur, Mohamed Hassad et le directeur de la sécurité nationale, Bouchae al Romeil pour préparer le terrain.

Donc si on comprend bien, le Roi d’Arabie séoudite aurait demandé au Roi du Maroc, dont le premier ministre est islamiste, de faire pression sur le président tunisien, qui n’a pu être élu que sgrâce au soutien d’Ennahda et dont le parcours politique depuis trois décennies est fondé sur le dialogue entre progressistes et islamistes, pour que ce dernier répudie Ennahda – sans qu’on précise ce qui serait proposé en échange à Marzouki pour renoncer à sa majorité parlementaire. Et le ministre de l’intérieur marocain Mohamed Hassad, dont le chef de gouvernement, Abdelillah Benkirane, est islamiste, se serait déplacé à Tunis, pour demander à ses interlocuteurs tunisiens de refuser ce qu’il accepte, à savoir s’allier avec un parti islamiste. Sérieux? Et je passe sur Bouchaïb Rmaïl, dont le nom est massacré…

Cette assertion, sans la moindre source ou référence, qui omet d’expliquer pourquoi l’Arabie séoudite ne demanderait pas d’abord à Mohammed VI de congédier le PJD sous un prétexte quelconque, est reprise par plusieurs sites d’information tunisiens, dont Kapitalis, et la presse algérienne – Liberté par exemple. Kapitalis rajoute certes quelques détails assez spéculatifs – "si on s’amuse à lier cette information au voyage-éclair que Béji Caïd Essebsi, président de Nida Tounes, a effectué cette semaine aux Emirats arabes Unis, et dont rien n’a filtré jusqu’ici, sauf qu’un avion spécial lui a été dépêché à cette occasion, on en conclura qu’une grande partie d’échec est en train d’être jouée dans la région et dont notre pays semble devenir l’une des pièces maîtresses. Wait and see !" – mais rien ne permet de donner plus de crédit à la thèse d’un Roi du Maroc allant sermonner Marzouki sur son choix d’alliances électorales.

Certes, le Roi a reçu Béji Caïd Essebsi en audience lors de sa visite officielle, et il est probable que les prochaines échéances électorales aient été discutées tant avec lui qu’avec Marzouki. Certes, le Maroc fait clairement partie du clan séoudien, alors que la Tunisie de Marzouki est très proche du Qatar. Mais si l’Arabie séoudite et les Emirats arabes unis, principaux alliés arabes du Maroc, détestent les islamistes remportant des élections car cela rappelle trop à leurs populations l’absence d’élections, pourquoi ne commenceraient-ils pas d’abord par faire pression sur le Roi du Maroc pour qu’il débarque Benkirane? Et pourquoi le Roi, pour qui la cause du Sahara est primordiale, prendrait-il le risque de se fâcher avec un président qui n’aurait qu’à reconnaître la "RASD" pour se venger d’une immixtion malvenue ou maladroite dans les affaires intérieures tunisiennes? Il est fort possible que le Roi ait encouragé Marzouki à se rapprocher du clan séoudien, mais il est peu probable qu’il se soit impliqué dans les détails d’un tel rapprochement et surtout qu’il y ait trouvé motif à s’emporter violemment contre Marzouki.

L’imbrication entre politique intérieure et politique maghrébine est également visible dans l’appréhension du phénomène terroriste en Tunisie – qui ne date bien évidemment pas de 2011: entre Ansar sharia et l’AQMI, le premier étant d’obédience interne et l’autre externe, les acteurs politiques et médiatiques peuvent choisir l’option confortant leur positionnement politique – l’anti-Ennahda aura tendance à ne retenir qu’Ansar sharia pour stigmatiser le risque posé par l’islamisme interne, alors que la troïka serait tentée de faire porter le fardeau sur l’AQMI, excroissance transnationale d’un phénomène initialement purement algérien – bien entendu, des points de vue nuancés existent aussi, et les accusations de présupposés idéologiques ne suffisent pas à décrédibiliser les faits, comme ceux de l’attaque du domicile du ministre de l’intérieur (!) à Kasserine, relevés par Nawaat. Les études sérieuses et documentées – celle de WINEP ou celle de l’ICG – montrent ainsi que facteurs internes et externes coexistent pour expliquer le terrorisme en Tunisie, ce qui n’empêche pas le premier ministre algérien Abdelmalek Sellal d’accuser le Maroc d’être la source des maux terroristes de la Tunisie, de l’Algérie et du Sahel (Boko Haram n’a pas été mentionné, un oubli sans doute):

La drogue en provenance du Maroc alimente les groupes terroristes en Tunisie et dans les pays du Sahel et l’Algérie détient des preuves irréfutables de ces filières et la connexion entre les narcotrafiquants, les terroristes et les trafiquants d’armes (Le Temps, 13/12/2013)

On retrouve le même phénomène s’agissant du Sahel: selon le point de vue, proche du Maroc ou de l’Algérie, on considérera comme un article de foi soit que le Polisario est un mouvement terroriste (cf. le mercenaire d’idées Claude Moniquet), soit qu’il est absolument inconcevable en toutes circonstances que dans les camps de réfugiés de Tindouf ou dans la population sahraouie en général puissent se trouver la moindre personne tentée par le jihadisme (ils se reconnaîtront). De même, on estimera aussi absurde que les théories de complot autour du 11 septembre le questionnement du rôle exact de la DRS dans la création d’AQMI dans un cas alors que dans l’autre, le terrorisme ne serait qu’un vaste complot des services algériens – alors que la réalité est sans aucun doute plus grise que cela.

Ce n’est pas dans ces conditions qu’une simple rumeur sur une altercation entre Roi du Maroc et président tunisien – dont la véracité est douteuse, et dont le contenu même varie selon les sources – pourra être définitivement tirée au clair. D’où l’intérêt généralement d’ignorer l’anecdotique pour ce qui est moins spectaculaire – le boycott de la visite royale par le leader du Front populaire Hamma Hammami, notamment par solidarité avec les prisonniers politiques marocains, est quant à lui une réalité incontestée…

(1) Par référence à l’Algérie du coup d’Etat de janvier 1992, éradicateur désigne ceux qui souhaitent éradiquer – et pas seulement politiquement – l’islamisme politique, écartant toute intégration dans le système politique.

L’aide militaire étatsunienne au Maghreb

Un article intéressant sur PBS.org sur les montants d’aide militaire versés par les Etats-Unis en 2010 et depuis 1946 mérite quelques commentaires. Si Israël est numéro 1 sur toute la période, l’Afghanistan reçevait plus en 2010, tandis que l’Egypte se trouve à la 3e place dans les deux cas – même si l’aide militaire étatsunienne n’atteint jamais le compte du ministère de la défense à la banque centrale égyptienne:

"The $1.3 billion that goes to the Egyptian army doesn’t really go to the Egyptian army. It goes to an account that stays in the U.S. for the Egyptian army to buy U.S. hardware," said Farouk El-Baz, an Egypt-born scientist and administrator at Boston University who was an adviser to the late President Anwar Sadat.

Egypt is "totally dependent on U.S.-made military hardware," El-Baz said, and has been since 1979, when what amounts to a U.S. monopoly on arms sales to Egypt was written into the Camp David Accords. Prior to that agreement establishing peace with Israel, Egypt’s military had been a Soviet client.

"The aid is recycled within the U.S.," said Mohammed Akacem, a professor of economics at the Metropolitan State University of Denver. Taxpayers give the money to the IRS, which disburses it to the Pentagon, which spends it with U.S. defense contractors.

The Egyptians then take the arms, which over the years have included the F-16 air-to-air combat fighter from Lockheed Martin and the M1A1 Abrams tank from General Dynamics.

"It’s what we used to call ‘tied aid’ back in the ’70s and ’80s," said Akacem, referring to an aid agreement that stipulates that the recipient country must spend its aid money within the donating country.

Les montants versés à l’Egypte sont faramineux sur la période – plus de 57 milliards d’USD, même si ce montant pâlit par rapport aux 123 milliards d’USD versés à Israël.

Le cas de la Turquie est intéressant: si ce pays est 4e sur la période 1946-2010, avec 40 milliards d’USD soit 6,11% du total de l’aide militaire à l’étranger, il ne reçevait que 5 millions d’USD en 2010, soit 0,04% seulement de l’aide militaire US à l’étranger cette année-là.

On retrouve d’autres surprises – le Soudan reçevait ainsi près de 127 millions d’USD en 2010 – mais c’était avant la sécession du Sud-Soudan, effective en 2011, et on peut peut-être présumer que l’aide militaire allait aux forces du SPLA constituant l’ossature de l’armée du Sud-Soudan plutôt que l’armée du nord, dirigée par le président Omar Bachir, dont les Etats-Unis ont obtenu qu’il soit inculpé par la Cour pénale internationale, sur saisine – en 2005 – du Conseil de sécurité. Le Venezuela reçoit quant à lui 329.000 USD et la Chine 190.000 USD – dans ces deux cas, on peut présumer qu’il s’agit de la formation d’officiers de ces pays aux Etats-Unis ou des activités assimilées. Le montant que ne parviens absolument pas à comprendre ce sont les 127 millions d’USD pour la Russie en 2010 – si quelqu’un a des explications à ce sujet, je suis preneur…

Voyons de plus près les montants pour le Maghreb, d’abord en 2010 puis sur la période 1946-2010:

2010:

1- Tunisie $20,313,000

2- Maroc $12,322,247

3- Algérie $1,015,000

4- Libye $469,000

5- Mauritanie $407,000

1946-2010:

1- Maroc $2,334,870,797

2- Tunisie $1,776,127,354

3- Libye $99,662,397

4- Algérie $10,459,519

5- Mauritanie $4,453,616

Quelques remarques:

  • Globalement, le Maghreb est une région peu importante dans le cadre de l’aide militaire US – au total, les 5 Etats du Maghreb ont reçu ensemble 0,67% de l’aide militaire globale des Etats-Unis de 1946 à 2010 – et cette importance est en chute libre, puisque ces 5 Etats ne totalisaient que 0,22% du total de l’aide militaire US en 2010. L’Egypte reçoit en trois ans ce que le Maghreb a reçu de 1946 à 2010. Ca choquera quelques Marocains et peut-être surtout quelques Algériens, mais le Maghreb n’est pas, militairement et stratégiquement parlant, au coeur de la vision US sur le monde qui les entoure – encore que l’évolution de la Libye pourrait changer la donne, même si l’aide militaire à strictement parler ne semble pas d’actualité pour cet Etat pétrolier.
  • Si le Maroc est le premier bénéficiaire de l’aide militaire US en valeur absolue, la Tunisie est bien évidemment la première par habitant, sa populationétant un tiers de celle du Maroc;
  • Maroc et Tunisie, tous deux au régime conservateur sur le plan politique, libéral en matière économique et pro-occidental (depuis 1961 pour le Maroc) se partagent 97% du total de l’aide militaire US sur la période;
  • La Libye et l’Algérie ont reçu très peu – pas seulement en raison de leur régime politique et des choix diplomatiques qui en ont découlé, mais aussi surtout en raison de leur caractère d’Etats rentiers, avec de très fortes entrées de devises en raison d’exportations d’hydrocarbures. Ceci n’empêche pas des liens sécuritaires très bons entre l’Algérie et les USA;
  • La Mauritanie paie bien évidemment des choix politiques malheureux vu de Washington – l’alignement sur l’Irak en 1991, et sans doute aussi une très faible capacité d’absorption de ses forces armées, de très loin le splus faibles des cinq Etats maghrébins;
  • Ces chiffres devraient être complétés par les statistiques de ventes d’armes sur la même période pour donner une image complète des liens militaires avec les Etats-Unis – mais ça ne bouleverserait pas véritablement le classement, car la Tunisie et surtout le Maroc s’équipent auprès des Etats-Unis mais également auprès d’autres pays de l’OTAN – surtout la France et l’Espagne pour le Maroc.On constate, à lire les statistiques de SIPRI sur la période 1950-2012, que l’Algérie a acheté 20 de ses 24 milliards USD d’armes auprès de l’URSS/Russie; pour la Tunisie, sur 1,9 milliards d’USD d’achats d’équipements militaires sur la même période, 768 millions d’USD sont achetés aux USA, 482 millions à la France, 217 à l’Allemagne et 134 à l’Italie – les pays OTAN ou UE représentent 96% des achats d’armement tunisiens; la Mauritanie, qui n’a dépensé que 323 millions d’USD sur cette période, en a acheté environ un tiers hors UE/OTAN, mais son premier fournisseur est la France, son deuxième l’Espagne et son troisième la Chine. Pour la Libye, les compteurs explosent: 31 milliards d’USD d’achats d’équipement militaire, avec la part du lion détenue par l’URSS/Russie, avec 23,5 milliards, et une honorable deuxième place pour la France (3,3 milliards) et une troisième place à l’Italie (1,4 milliards), des chiffres probablement en voie de changer avec le changement de régime. pour le Maroc, qui n’a pas la rente hydrocarbures de la Libye ou de l’Algérie, le montant n’est "que" de 9,5 milliards, dont 90% achetés auprès de fournisseurs OTAN ou UE, la France (3,4 milliards) et les Etats-Unis (3,3 milliards) étant au coude à coude, loin devant les Pays-Bas (508 millions) et l’espagne (500 millions). On notera les faibles montants, pour ces cinq pays, des ventes britanniques et allemandes.
  • Plus intéressant encore pour la pérennité des liens militaires, la formation des militaires est probablement l’élément le plus efficace pou nouer des liens personnels et politiques entre armées étrangères (d’où l’active politique marocaine de formation de militaires de pays francophones d’Afrique de l’Ouest, notamment à l’Académie royale militaire de Dar Beida à Meknès). On sait le rôle politique fondamental dans le régime politique algérien de l’armée, des anciens officiers de l’armée française ayant rejoint le FLN (assez tard pour certains…) – les DAF, alors que la majeure partie des officiers des générations ultérieures aura été formée en Egypte ou en URSS. Si les autres armées maghrébines ne semblent pas traversées par des rivalités aussi prononcées, difficile de se pronconcer là-dessus en l’absence de données chiffrées et crédibles;
  • Enfin, les liens avec l’OTAN – si on sait que le Maroc est le seul des 5 pays maghrébins à être officiellement un "major non-NATO ally" aux yeux du gouvernement étatsunien, l’OTAn a lancé en 1994 le Dialogue méditerranéen, qui vise – selon son document de base - à nouer des relations de coopération militaire et politique avec les pays méditeranéens. Quatre des cinq pays maghrébins en font partie, à l’exception de la Libye, invitée à participer en 2012 cependant. De nombreux exercices et manoeuvres communs ont ainsi été menées entre armées de l’OTAN et armées maghrébines, surtout le Maroc mais également l’Algérie.

"L’Algérie découvre le bilan désastreux de sa politique"

C’est pas moi qui le dit, c’est El Watan:

L’Accord d’association entre l’Algérie et l’Union européenne illustre une gestion maladroite d’un dossier sensible qui, pourtant, risque d’hypothéquer l’avenir des entreprises locales. Entré en vigueur en septembre 2005, le processus de démantèlement tarifaire a «sensiblement creusé les équilibres des échanges commerciaux hors hydrocarbures», a souligné hier Mohamed Benmeradi, ministre de l’Industrie, de la PME et de la Promotion de l’investissement, lors d’une réunion de la commission mixte algéro-allemande. Entre 2005 et 2011, les pays membres de l’UE ont exporté vers l’Algérie pour près de 100 milliards de dollars de biens et services alors que les exportations algériennes hors hydrocarbures vers le marché européen n’ont pas totalisé 5 milliards de dollars durant la même période, a-t-il rappelé dans son discours devant des hommes d’affaires allemands.

Pour le ministre, cette situation s’explique «par les difficultés réglementaires auxquelles sont confrontées les entreprises algériennes pour l’accès au marché européen, mais aussi et surtout par le degré encore insuffisant de la productivité et de la compétitivité de ces mêmes entreprises». Même constat pour les échanges agricoles. «Sur les 17 contingents tarifaires au profit des produits algériens, 11 ont connu une consommation nulle et 6 une utilisation symbolique alors que sur les 80 contingents arrêtés pour les produits européens, 52 ont été totalement épuisés et le reste consommé à des niveaux appréciables», a souligné M. Benmeradi.

Au final, le démantèlement tarifaire a eu pour conséquence une perte de recettes pour le Trésor de 3 milliards de dollars, a encore fait savoir le ministre. L’Algérie aurait payé encore cher sa politique si elle n’avait pas procédé au gel du démantèlement tarifaire en septembre 2010. «Une simulation constante des exportations en provenance des pays membres de l’UE aboutirait, de l’aveu de M. Benmeradi, à une perte additionnelle de 8,5 milliards de dollars pour le Trésor public sur la période allant de 2010 à 2017

Toujours d’après le ministre, le démantèlement tarifaire, qui a atteint près de 80%, «suscite déjà de graves préoccupations sur le devenir de l’économie algérienne». «De nombreuses entreprises n’arrivent pas à soutenir la concurrence sur le marché local avec les produits européens importés sans taxes et sont menacées de disparition.

Je me suis toujours demandé quel était l’intérêt de l’Algérie de signer des accords de libre-échange, ou de vouloir adhérer à l’OMC (démarche soutenue par le Maroc de manière surprenante et même carrément stupide, vu le peu d’entraint du voisin de l’Est à rendre la pareille sur d’autres dossiers). Les faits sont assez simples:  97% des exportations algériennes sont, bon an mal an, constituées par des hydrocarbures. Les hydrocarbures ne font pas l’objet d’obstacles à l’importation car les pays importateurs n’ont en général pas, ou pas assez, de ressources energétiques de substitution. Un pays exportateurs d’hydrocarbures n’a donc en principe pas d’incitation – commerciale ou économique du moins – à entrer dans des accords de libre-échange – sauf s’il exporte également d’autres produits. Ce n’est pas le cas de l’Algérie, même si elle affiche des ambitions officielles en la matière. D’où le déséquilibre structurel des échanges commerciaux algériens avec l’Union européenne: de 2005 à 2011, si l’on excepte les hydrocarbures, le taux de couverture des importations par les exportations est de… 5%. Et puisque l’Algérie a signé l’accord d’association qui impose le libre-échange à l’horizon 2017 (au Maroc, le libre-échange total en matière de produits manufacturés est entré en vigueur le 1 mars de cette année), le peu qu’il lui reste d’industrie et d’agriculture locales sera encore plus durement concurrencé par les produits de l’UE.

D’autres le pensent aussi:

En résumé, les gains de l’ouverture du marché algérien aux produits de l’UE, sont loin d’être significatifs et si gain il y a, tout de même, ils sont probablement interceptés par des forces extérieures à la sphère économique. (L’Accord d’association Algérie-UE : un bilan-critique)

Si on peut penser que le gouvernement algérien a espéré relancer ses secteurs agricole et industriel par l’ouverture des marchés européens, on doit bien admettre que, tout comme pour le Maroc, les aspects diplomatiques, sécuritaires et politiques ont déterminé la politique commerciale. Sortant d’une décennie noire (la guerre civile des années 1992-??) tant sur le plan sécuritaire que diplomatique, lors de laquelle l’Etat algérien n’a échappé que de justesse à une ingérence politico-humanitaire de l’ONU ou de l’UE, se voulant le concessionnaire régional de la coopération anti-terroriste avec les Etats-Unis, l’insertion dans l’ordre économique et commercial et donc dans l’ordre institutionnel du libre-échange avec les pays occidentaux a sans aucun doute obéï à la volonté d’être désormais un partenaire normalisé des pays occidentaux, loin des tirades des années 70 et 80 sur le nouvel ordre économique international.

On voit donc un trait commun entre la diplomatie des deux frères ennemis: une politique étrangère axée sur un partenariat asymétrique avec les pays occidentaux, dans laquelle la défense d’intérêts aussi concrets que la protection des équilibres commerciaux et budgétaires est finalement secondaire- les symboles plutôt que la substance.

«Je suis sûr qu’une nouvelle fois l’Algérie nous surprendra…»

El Watan rendant certains de ses articles payants, voici l’entretien que ce quotidien algérien a mené avec Alain Gresh du Monde diplomatique, même s’il n’y parle pas du Maroc:

Alain Gresh. Journaliste, directeur adjoint du Monde Diplomatique

«Je suis sûr qu’une nouvelle fois l’Algérie nous surprendra…»

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le 18.04.12 | 10h00 8 réactions

   

Journaliste, directeur adjoint du Monde Diplomatique, spécialiste du Monde arabe et auteur de nombreux ouvrages sur les problèmes du Moyen-Orient, Alain Gresh nous livre ses réflexions sur les révoltes populaires qui secouent actuellement cette région.

-Le Monde arabe connaît-il un vrai «printemps» ?

On peut discuter de l’expression. On a parlé aussi de révolte, de révolution… L’important est ailleurs : il s’agit d’un mouvement qui a touché l’ensemble du Monde arabe, sans exception, de manière plus ou moins intense, avec partout des manifestations y compris en Arabie Saoudite, dont on n’a pas beaucoup parlé. Même s’il y a des différences d’un pays à l’autre, une même volonté anime ces révoltes qui ont en commun trois caractéristiques :
1. La volonté d’en finir avec l’autoritarisme et la dictature, mais pas seulement au sens politique. Avant tout au sens d’arbitraire. C’est ce que disent les gens quand ils parlent de karama – de dignité. Ils veulent vivre dans une société où ils ne sont pas soumis à l’arbitraire du fonctionnaire qui les envoie «promener», du policier qui les maltraite ou les frappe, une société où tous les agents de l’Etat respectent les citoyens. Cela va bien au-delà d’une demande de démocratie.
2. La volonté d’en finir avec l’accaparement des richesses par une minorité, avec une libéralisation économique imposée par l’Union européenne, qui ne profite qu’à la clique au pouvoir et accroît la paupérisation de la population.
3. La volonté d’en finir avec un patriarcat oppressant qui marginalise une jeunesse instruite, mieux formée que ses parents et qui ne trouve pas de travail.

Révolte contre l’arbitraire, contre l’injustice sociale, contre la marginalisation de la jeunesse : ces trois facteurs sont communs à tous les soulèvements qui secouent le Monde arabe.
L’existence d’un mouvement global se trouve confirmée par la réaction des pouvoirs. Partout, parfois même avant toute manifestation, on constate une double attitude des dirigeants : la répression, évidemment, et des largesses d’ordre économique et social. En Arabie Saoudite, en Algérie, des centaines de milliards ont été débloqués et des réformes, plus ou moins réelles, ont été promises, ce qui est une façon de reconnaître que la situation, pour la plupart des citoyens, était absolument insupportable.

-Que pensez-vous de l’attitude des pays occidentaux à l’égard de ces révoltes ? Certains prétendent qu’en sous-main, ils les auraient déclenchées…

Je récuse absolument l’idée d’une manipulation par l’étranger. Ce sont des mouvements autochtones, nationaux, contre des régimes soutenus par les Occidentaux. Jusqu’au dernier moment, la France a soutenu Ben Ali ; jusqu’à la dernière minute, la France et les Etats-Unis ont soutenu Moubarak. Pourquoi auraient-ils en même temps fomenté des révoltes ? L’imaginer est absurde  et je ne partage évidemment pas cette vision.

Cela dit, il est évident qu’une contre-révolution s’organise ; une contre-révolution interne, dirigée sur le plan régional par l’Arabie Saoudite, et une contre-révolution externe conduite par la France et les Etats-Unis qui essaient de limiter au maximum les changements. Non, les Occidentaux n’ont rien déclenché, mais ils s’efforcent d’entraver et même de briser ces mouvements.
Il est une autre vision, naïve celle-là, que je ne partage pas. Ce n’est évidemment pas le désir de voir s’installer en Syrie un gouvernement démocratique qui pousse l’Arabie Saoudite et les Etats-Unis à condamner le régime de Bachar Al Assad.
Il y a en réalité une tentative de retour en force de la contre-révolution à la fois à l’intérieur de ces pays, comme on le voit en Egypte où les forces pro-Moubarak n’ont pas disparu, et à l’extérieur, avec l’appui de l’Arabie Saoudite, des pays du Golfe et des Etats-Unis.
La façon dont l’Arabie Saoudite utilise la carte de la solidarité sunnite pour lutter contre le régime syrien et accentuer des clivages anciens est très dangereuse : elle pourrait faire dévier les mouvements arabes vers des types d’affrontements confessionnels.

-Quel rôle jouent les islamistes dans ces révoltes ?

Je n’aime pas le terme islamisme. Je ne pense pas qu’on puisse désigner d’un même vocable le Hamas, le Hezbollah, Al Qaîda, les Frères musulmans, mais il est évident que s’il y avait des élections libres dans le Monde arabe, globalement, les forces issues du mouvement des Frères musulmans auraient une majorité, relative comme en Tunisie, absolue comme en Egypte.
Toutes ces forces sont conservatrices sur le plan social et néolibérales sur le plan économique, mais en même temps, elles ont changé, non seulement parce qu’elles font allégeance, de façon formelle ou non, à la démocratie, mais parce que le mouvement qui s’est développé dans les pays arabes est un mouvement en faveur de la démocratie, du multipartisme, y compris chez ceux qui ont voté pour Ennahda.

Des contradictions internes évidentes agitent ces mouvements, et c’est la première fois qu’ils sont confrontés au gouvernement. Avant, il était facile de dire «l’islam est la solution à tous nos problèmes», mais ce discours ne tient pas quand on est au gouvernement. Bien sûr, ils sont porteurs de projets inquiétants dans le domaine du droit, du statut de la femme, et ils vont en partie en jouer, car c’est le seul domaine – le domaine des mœurs et du statut personnel –où ils peuvent continuer à tenir le même discours. Mais même là, ils se heurtent à de la contestation, on le voit bien en Tunisie où les salafistes font de la surenchère, ce qui suscite un mouvement de révolte des femmes. Mais il ne faut pas négliger le fait que toutes ces sociétés sont très conservatrices, comme le montrent les élections, ce n’est pas imposé de l’extérieur, c’est une réalité. Les pouvoirs en place ont toujours prétendu qu’ils n’étaient pas intégristes, mais ils ont créé les conditions pour que l’intégrisme se développe. Ce n’est pas vrai qu’ils ont lutté contre les islamistes, ni en Tunisie ni en Egypte. En Egypte, ils ont lutté partiellement contre les Frères musulmans, tout en islamisant totalement la société. Maintenant, le débat devient public, et il vaut mieux qu’il se pose dans des luttes politiques qu’autrement.

Certains objectent qu’il y a un risque et citent l’exemple de l’Iran. Or, ce qui se passe dans le Monde arabe aujourd’hui n’est pas une révolution comme celle qui a eu lieu en Iran. A cette époque, le discours de l’islam radical était relativement populaire et apparaissait comme une alternative. Mais après l’échec du modèle iranien et des insurrections armées en Algérie, l’aspiration à un islamisme de type radical, conservateur, n’a pas de soutien de masse suffisant pour créer une situation irréversible ni en Tunisie ni en Egypte, où l’armée est d’ailleurs beaucoup plus dangereuse que les Frères musulmans. Les Frères musulmans sont très conservateurs, mais ils sont profondément divisés, les jeunes générations aspirent à l’antitotalitarisme. Le mouvement est encore contrôlé par des vieux, mais ils ne sont plus à l’abri.

-Etes-vous optimiste pour le proche avenir de la Tunisie ?

Beaucoup plus que pour l’Egypte. L’armée n’a pas le même poids. C’est inquiétant de voir que les salafistes tenter de s’imposer. Mais ils ne sont pas majoritaires, la majorité des citoyens ne les suit pas et la plupart sont convaincus que le débat politique est la meilleure réponse aux problèmes de l’heure.Les conservateurs ont un discours bien rodé sur les mœurs, mais ils n’en ont aucun quand il s’agit du chômage, de la corruption, du devenir des jeunes, qui sont des problèmes prioritaires. C’est sur eux qu’il faut porter le débat. Les conservateurs n’ont aucune réponse à ces problèmes, or c’est là-dessus que les citoyens les jugeront.

-Quel regard portez-vous sur l’Algérie ?

Quoi qu’en disent certains, l’indépendance est une étape décisive, positive dans l’histoire de l’Algérie. Elle a permis le développement d’un Etat, la généralisation de l’instruction, la création d’un système de santé. Je récuse toute forme de nostalgie. Mais il est vrai qu’il y a eu, comme dans le reste du Monde arabe, une stagnation sociale, économique, politique – une confiscation de la Révolution qui est en train d’être remise en cause.

-Qu’il n’y ait pas eu de grand mouvement protestataire ne signifie pas que la situation soit fondamentalement différente. N’oublions pas que la révolte arabe a commencé en janvier 2011 dans les grandes villes d’Algérie presque en même temps qu’en Tunisie…

Le mouvement avait été national, n’épargnant aucune région d’Alger à Annaba. Les autorités sont parvenues in extremis à contenir les manifestations et ont lâché du lest. Mais les raisons de la révolte subsistent.  Comme dans l’ensemble du Monde arabe, les Algériens souffrent de l’autoritarisme et de l’arbitraire, de l’injustice sociale et du délaissement d’une jeunesse dont une partie importante ne rêve que d’émigrer.
Je crois qu’il y aura un printemps algérien, peut-être sous des formes différentes – les «années noires» pèsent beaucoup – mais l’Algérie ne restera pas à l’écart du grand mouvement d’émancipation qui secoue le Monde arabe. Je suis sûr qu’une nouvelle fois elle nous surprendra, qu’elle renouera avec cet élan qui, il y a cinquante ans, faisait l’admiration du monde et qu’elle insufflera un espoir nouveau non seulement dans tout le Maghreb, mais aussi sur l’autre rive de la Méditerranée.

Maurice Tarik Maschino

Remarques:

- Gresh a absolument raison sur les difficultés auxquelles seront très rapidement confrontés les islamistes au pouvoir – en Tunisie, au Maroc en Egypte et peut-être bientôt en Algérie: les questions de société – hijab, alcool, festivals, bikini et tutti quanti – peuvent animer et choquer, ce ne sont pas elles qui feront le succès à terme des islamistes – tout comme leurs prédecesseurs, c’est sur l’emploi, le pouvoir d’achat, l’accès aux services publics voire la criminalité qu’ils feront la différence, comme l’AKP.

- je ne partage pas sa remarque sur "une contre-révolution externe conduite par la France et les Etats-Unis"  – les positions de ces deux pays ont été réactives, même celle de la France sur la Libye, qui a pris position – avec le Royaume-Uni – pour l’intervention militaire en Libye par réaction à son fiasco tunisien, et en réaction au soulèvement d’une partie de la population libyenne.

- sur l’Algérie, il faudrait être fou pour faire des prédictions. Il s’agit d’un Etat rentier, ce qu’on oublie trop souvent, et l’exception libyenne ne fournit aucune indication – le pouvoir algérien n’est pas celui d’une personne, c’est celui d’une institution, l’armée, et de ses dirigeants. Contrairement à la Tunisie, à la Syrie ou à l’Egypte, il n’y a pas de figure unique pouvant rassembler contre elle le peuple algérien, vacciné durablement contre la tentation révolutionnaire par la guerre civile des années 1990. S’il est probable que les choses changeront bien un jour, la simple lecture de l’histoire politique algérienne depuis 1988 devrait inciter à de la prudence.

Une liste où Casablanca ne figure pas, et c’est tant mieux

La criminalité, ou plutôt la délinquance, est en nette augmentation à Casablanca, même si les chiffres officiels ne sont pas publics. Mais il faut bien reconnaître que Casablanca – et le Maroc – est loin d’égaler les records en la mtière. Prenons les statistiques sur les homicides volontaires – je viens de trouver sur un site mexicain une étude (pdf) sur le top 50 des villes où il y a eu le plus d’homicides volontaires en 2011. C’est bien simple: sur ces 50 villes, 45 sont sur le continent américain (dont 4 aux Etats-Unis), 4 en Afrique du Sud et 1 en Irak (Mossoul). Le classement se fait en fonction du taux d’homicides volontaires par 100.000 habitants. La ville la plus meurtrière du monde est San Pedro Sula au Honduras, avec un taux de 158,87 homicides pour cent mille habitants. C’est bien évidemment la calamiteuse guerre contre la drogue en Amérique latine qui est à l’origine de cette hécatombe.

A titre de comparaison, le taux d’homicide volontaire pour cent mille habitants était en 2009 de 0,99 pour la Suède et de 1,37 pour le Maroc.

La comparaison des statistiques n’est pas toujours fiable, en raison des différences légales de définition et de l’existence de différentes catégories d’homicide – pour prendre des exemples évidents, l’infanticide ou l’euthanasie ne sont pas toujours inclus dans ces chiffres. Au Maroc, par exemple, le droit pénal d’inspiration française reconnaît ainsi l’existence de deux types d’homicide volontaire, le meurtre et l’assassinat. Ces réserves étant admises, le taux d’homicide volontaire est en général un des meilleurs indicateurs d’un niveau général de la criminalité: en effet, de très nombreux crimes (notion prise ici dans une acceptation englobant, dans un contexte juridique marocain, tant les crimes que les délits et les contraventions) ne sont pas rapportés à la police – il est ainsi exceptionnel au Maroc de porter plainte contre un pick-pocket ou en cas d’agression simple n’ayant pas entraîné d’effusion de sang. Et ne parlons même pas des infractions relatives aux moeurs – viol et attentat à la pudeur – où les victimes répugnent souvent, même en Europe occidentale, à porter plainte, rendant ainsi la comparaison des statistiques officielles internationales particulièrement bancale – si l’Australie, le Canada et la Suède sont dans le top 10 des pays en termes de taux de viol par 100.000 habitants, ça traduit sans doute plus la plus grande inclinaison des victimes de viol dans ces pays à porter plainte en raison d’un meilleur accueil par les autorités policières et judiciaires et l’existence d’un tabou social sans doute moindre qu’ailleurs.

Cette difficulté statistique de collecte d’information fiable peut, en matière d’homicides volontaires, être limitée par le recours aux chiffres émanant des autorités sanitaires – elles relèvent en général la cause de mortalité, et on peut présumer que le corps de la très grande majorité des victimes d’homicide est généralement trouvé et enterré selon les procédures légales. Mais même dans ce cas, on signale souvent un écart entre les chiffres d’homicide volontaire résultant des statistiques policières ou judiciaires, et celles issues des statistiques de mortalité tenues par les autorités sanitaires. Une étude réalisée pour le compte de l’ONU, "International statistics on crime and justice",  relève ce problème en matière d’homicides (voir diagramme page 11) – le Maroc y est en bas de tableau parmi les pays africains figurant dans l’étude, au même niveau que la Tunisie et l’Egypte, mais avec un taux d’homicide volontaire allant du simple au double selon que la source statistique est judiciaire ou sanitaire.

On notera d’ailleurs avec intérêt que hormis situation de guerre civile (Soudan, Irak, Yémen) ou assimilé (Algérie), les taux d’homicide volontaire des pays arabes sont très bas (la Mauritanie fait exception, mais son taux est du même niveau que celui des autres pays sahéliens), du niveau de ceux d’Europe occidentale, en dépit de niveaux de pauvreté et une population bien plus jeune (le taux de criminalité est bien plus élevé dans le segment jeune de la population, pour des raison évidentes). C’est sans doute lié à un contrôle social plus élevé et une plus faible consommation d’alcool, mais il y a là une étude sociologique intéressante à faire…

Phosphates: l’Algérie lorgne vers le Maroc

L’Algérie n’est pas seulement riche en gaz naturel (9e réserves mondiales en 2009, sans compter le pétrole), elle a également des réserves importantes en phosphates, selon cet article d’El Watan (via Yabiladi.com). Bien moins que le Maroc – 1er en réserves, 2e en production avec près des deux tiers des réserves connues-mais l’espoir fait vivre.

Repères :

(El Watan 9 janvier 2012)
-A lui seul, le continent africain assure en moyenne plus du quart (25,7 %) de la production mondiale de minerai et d’engrais phosphatés, selon l’IFA. Il pèse 62,8 % des exportations pour seulement 0,5 % des importations. Avec les performances de pays du Moyen-Orient, c’est un total de 84,6 % des exportations mondiales qui est annuellement réalisé.

-Réserves expertisées : 2 milliards de tonnes suffisant pour alimenter l’industrie à son niveau actuel de production pendant une période de 65 ans.

-Réserves prouvées : 1,3 milliard de tonnes (avec un taux de certitude de 60 %)
Prévisions Production/exportation  : 1,5 million de tonnes/an en moyenne

-Production  mondiale moyenne ‘ en million de tonnes’:
*USA : 35
*Chine : 30
*Maroc : 28
*Russie : 11
*Tunisie : 8
*Jordanie : 6
*Israël : 2,9
*Afrique du Sud : 2,6
*Egypte : 2,6
*Algérie : 1,5

-Exportations mondiales moyennes ‘ en million de tonnes’
*Maroc : 11
*Jordanie : 3,2
*Russie : 2,6
*Tunisie : 2,5
*Algérie : 1,5
*Egypte : 1,4
*Togo : 1,1
*Israël : 0,5

L’Algérie est confrontée, outre des réserves bien moindres, à des problèmes similaires que le Maroc – transport des matières premières et mouvements sociaux:

Avec autant de phosphates dans son sol, pourquoi l’Algérie n’arrive-t-elle pas à mieux se positionner mondialement ? La raison est simple : le transport. La Société Nationale des Transports Ferroviaires a actuellement des difficultés logistiques pour acheminer le minerai provenant des sites miniers de Somiphos Tébessa, la filiale numéro un de Ferphos, vers le port d’Annaba, l’un des 10 premiers ports commerciaux du pays. Conséquence : moins de phosphate part pour l’étranger. Pour le mois de septembre dernier, les trains de la SNTF n’ont transporté que 700 000 tonnes de minerais contre 1.1 millions de tonnes commandées par des clients extérieurs. Au final, 60% seulement de la commande a été livrée. Pour remédier à ce souci de poids, l’Algérie a donc décidé de transporter son phosphate dans des gros camions appartenant à une autre filiale du groupe Ferphos, Sotramine. Elle en possède une trentaine mais voilà, la moitié de ces camions est en panne. Difficile de suivre la cadence. (Yabiladi.com 9 janvier 2012)

Quant aux mouvements sociaux:

En cause, à Somiphos, l’on a beaucoup peiné à redresser la barre après plusieurs mois d’incertitudes et de crises sociales, commerciales et financières étouffantes. Somiphos a même vu sa réputation sur le marché international sérieusement entamée, sa crédibilité vis-à-vis de ses clients tout aussi altérée. Pour les quelque 2.400 travailleurs, l’heure est au don de soi, à la remise en cause collective. Ils vont devoir faire abstraction de leurs états d’âme respectifs longtemps dominés par l’esprit tribal et se concentrer sur l’essentiel, à savoir détermination, engagement, rigueur défensive et efficacité. Parce que ce n’est que des mois après qu’ils se sont rendus compte des prolongements des retombées de la grève ayant paralysé l’entreprise pendant plus d’un mois (du 27 avril au 2 juin 2011). (El Watan 9 janvier 2012)

Heureux de voir que la fraternité maghrébine s’étend aux phosphates (la Tunisie est également un important producteur)…

Tahar Benjelloun devrait rester chez lui, et Jeannette Bougrab aussi

Les têtes pensantes du courant de pensée "touche pas à ma bière"™ se mobilisent. On a d’abord eu, dans Le Monde, note prix Goncourt (le prix des cons qui se gourent, Coluche dixit) national, Tahar Benjelloun, a ainsi commis "Maroc : l’islam doit rester dans les mosquées". Les connaisseurs pourront comparer avec son "La Porsche noire, le play boy et la burqa", où il était question d’émigré rifain en Hollande, de burqa, de Porsche noire et de Talibans – ne cherchez pas le fil rouge dans ce dernier article, il n’y en avait pas. Dans son article plus récent donc, notre Tahar national nous assène une vérité profonde qu’il partage avec Benali:

Il est une expression vide de sens et surtout qui trompe son monde : "islamistes modérés". Un religieux qui investit le champ politique n’a que faire de la modération.

Donc, entre Recep Tayyep Erdogan et Ayman al Zawahiri, entre Saadeddine Othmani et le cheikh Maghraoui, aucune différence. D’ailleurs, de vous à moi, quelle différence entre Olof Palme et Pol Pot?

Il faudrait dix pages pour faire le tour des luminosités benjellouniennes (d’autres semblent autant aveuglés par la lumière que moi): "L’islam bien compris est une belle religion" – pourquoi a-t-on l’impression que cette compréhension est le monopole de fait de Tahar Benjelloun? Puis l’émotion empêche Benjelloun de voir la poutre dans son pays d’adoption: "l’islamisme politique se caractérise en général par une action directe sur le mode de vie des gens" – comme l’interdiction du voile dans les écoles publiques, ou la chasse au halal dans les cantines? Enfin une petite pensée pour nos compatriotes juifs: "Le Maroc a de tout temps été musulman et n’a jamais éprouvé le besoin de mélanger la religion et la politique." – et je ne parle même de la surprise qui doit étreindre quiconque a jamais lu la Constitution marocaine, dont toutes les versions successives font du chef de l’Etat le Commandeur des croyants et font de l’islam la religion de l’Etat.

Puis ce morceau d’anthologie:

"Cela commence par quelques prêches moralisants et finit par des décrets et des lois (fatwas) qui gouvernent la vie quotidienne des citoyens. Il empêche de penser ou mieux pense à la place des citoyens. A quoi bon penser, douter, débattre puisque tout est écrit d’avance."

Bref: chez ces gens-là, monsieur, on ne pense pas, monsieur, on prie, comme chantait l’autre. Chacun sait que le PJD – puisque c’est son arrivée à la primature qui terrifie Benjelloun – ne pense pas, ne doute pas et ne débat pas. Bernard Lewis serait fier de Tahar.

Un autre qui doit être fier de Tahar, c’est le chef de l’Etat:

Que s’est-il passé ? Je ne crois pas à l’effet domino, car la situation de la Tunisie n’a rien à voir avec ce que vit le Maroc, depuis l’arrivée du roi Mohammed VI.

Et je ne peux m’empêcher de citer notre Pic de la Mirandole quand il torture la logique telle la DST à Temara: "les autres partis, les traditionnels et les nouveaux, qui sont tous musulmans mais ont plutôt un comportement laïque" – je répète pour les mal-comprenants, des partis musulmans mais laïcs – oui, vous avez bien lu partis, et non pas individus, la laïcité benjellounienne accepte les partis confessionnels pourvu qu’ils ne soient pas islamistes.

Concluons: "Le Maroc n’a pas eu le temps de cultiver la démocratie dans les esprits.". Le Maroc? C’est qui, le Maroc, Tahar, le Mouvement du 20 fébrier ou la DST? Laanigri, Majidi, Benslimane, Mansouri, El Himma, Azoulay, Fassi Fihri ou Amine, Raydi, Bougrine, Bensaïd, Boubker Jamaï, Assidon, Abdelmoumni, Akesbi? A qui la faute, Tahar, tes amis ou les autres?

Les consloups chassant en meute, on aussi eu droit à Jeannette – (ben oui, il faut s’appeler Jeannette ou manger du jambon pour être un politicien d’origine arabe en France) – Bougrab, politicienne UMP harkie (j’aurais bien écrit maghrébine, mais c’est la cause harkie qui semble marquer le plus l’engagement identitaire de Bougrab), qui s’est vantée de sa piètre connaissance de l’aire culturelle de ses ancêtres: "Je ne connais pas d’islamisme modéré". Pas de différence donc entre Recep Tayyep Erdogan, qui écarte l’application du droit musulman et vante la laïcité, et le Mollah Omar. Et c’est au nom de son opposition à toute "restriction des droits et libertés" qu’elle déclare que "je suis d’ailleurs contente de voir qu’à Alger une loi est adoptée pour interdire la constitution de partis politiques par les anciens du FIS".

Là où son entretien devient indécent c’est ici, elle dont je n’ai pas souvenir qu’elle aie jamais dénoncé la torture en Tunisie sous Benali:

"Je trouve choquant que ceux qui ont les droits et libertés ici aient donné leur voix à un parti religieux. Je pense à ceux qui, dans leur pays, ont été arrêtés, torturés pour défendre leurs convictions. On leur a en quelque sorte volé la révolution".

Que Jeannette Bougrab croie juste de montrer patte blanche pour le bien de sa carrière, soit. Qu’elle instrumentalise les victimes d’une dictature totalitaire pour servir son ambition est obscène – citons par exemple Abdelnacer Naït-Liman, ancien sympathisant et détenu politique d’Ennahda:

«Ils m’ont conduit de l’aéroport au ministère de l’Intérieur, se souvient-il. Là, ils m’ont amené à la «salle d’opération». Il y avait des traces de sang partout, des cheveux et des bouts de peau étaient collés sur les murs. Ils m’ont déshabillé. Comme je résistais, ils m’ont laissé mon caleçon, puis ils m’ont mis dans la position du «rôti». Les jambes sont coincées entre les bras attachés, on passe un bâton sous les genoux et on le pose entre deux tables. Puis on vous torture avec des câbles électriques, des battes de baseball et d’autres châtiments dont je n’arrive pas à parler.»

Citons aussi Hamadi Ben Abdelmalek, arrêté et torturé pour avoir été ami d’un militant d’Ennahda:

Ce 25 janvier, un autre homme, Hbib S., est interrogé dans les locaux du ministère. Il conduit les policiers à l’hôtel de l’Algérien, celui à qui ont été remis les 150 dinars. Une confrontation est alors organisée. Les coups pleuvent sur Hamadi. Les insultes aussi. « Tu es un metteur en scène toi ! Tu prétends que tu ne le connais pas ? Tu l’as vu au café ! Avoue ! » J’ai reconnu Ali mais j’ai répété que je ne le connaissais pas plus que ça. « Tais toi ! Tais toi ! » Ils m’ont frappé. »

Qui est Ali ? Quels sont ses liens avec Tlili ? Pourquoi lui, agriculteur, fréquente-t-il Tlili ? Après 48 heures d’interrogatoire, un homme important débarque dans le bureau. C’est le directeur de la sûreté de l’Etat, Ezzedine Jenayah. Il s’installe. Hamadi se souvient de son regard, plein de mépris. Ce jour-là, il se contente de lui poser des questions.

Le lendemain, Hamadi commence à faiblir et les policiers à s’impatienter, les coups ne suffisent plus. « Ils m’ont déshabillé puis ils m’ont ligoté les pieds. J’avais les mains attachées derrières les genoux. J’étais gros, c’était difficile de me mettre dans la position du “poulet rôti”. » Ou de « l’hélicoptère ».

Cette sinistre technique de torture de la police tunisienne consiste à immobiliser la victime en coinçant un bâton derrière ses genoux. Les chevilles et les poignets sont liés.

« Ils m’ont coincé entre deux bureaux. Je les ai vus apporter une barre de fer. On m’a frappé, frappé toute la journée. De temps en temps, Jeniyah entrait, le cigare à la bouche, et demandait : “Il a pondu ? Non ? Bon, il va pondre.” Moi, j’avais la tête par terre et les pieds en l’air. »

Je souhaiterais que Bougrab soit confrontée à Naït-Liman ou Hamadi Ben Abdelmalek. Malheureusement, rares sont les faiseurs d’opinion politiques et médiatiques confrontés aux coût humain de leurs mensonges, hypocrisies, effets de manche et petits calculs. Consolons-nous avec notre insondable mépris, c’est bien le moins.

"Allah n’y est pour rien" appliqué au Maroc

Lorsqu’il avait à peine 25 ans, en 1976, Emmanuel Todd avait prévu, dan "La chute finale", la chute de l’Union soviétique en se fiant aux statistiques démographiques de l’époque, constatant notamment hausse du taux de suicide et de celui de la mortalité infantile pour estimer la société soviètique condamnée à un déclin irrémediable. Un peu plus tard (et je passe sur son passionnant "L’invention de l’Europe", dans lequel il lie systèmes familiaux dans les différents pays d’Europe et systèmes politiques et économiques), en 2002, dans "Après l’empire", il prédit la décomposition du système américain en se fondant encore une fois sur des indicateurs démographiques. Tout récemment, avec le démographe franco-libanais Youssef Courbage, il écrit "Le rendez-vous des civilisations", dans lequel les deux auteurs réfutent, encore une fois sur la base des indicateurs démographiques convergents entre le monde arabe et les pays occidentaux, tout conflit dit de civilisations, insistant dans leur analyse plus sur les facteurs sociologiques (démographiques plus précisément) plus que sur les facteurs idéologiques privilégiée par l’opinion commune et les fast-thinkers qui la produisent. Pour clore le tout, il a prédit la fin de l’euro, indiquant que l’année 2011 serait intéressante de ce point de vue. Bref, je regrette qu’il ne soit pas mon conseiller financier.

Il a accordé au site d’informations générales @rrêt sur image de Daniel Schneidermann un entretien consacré au printemps arabe, et notamment donc les révolutions tunisienne et égyptienne, entretien dont en est sorti un livre que je viens d’acheter. Il y est – notamment -question du Maroc:

@si: Pour tester vos capacités de prophète, on va vous interroger sur quelques pays dans lesquels les mouvements révolutionnaires n’ont pas pris, pour l’instant, l’ampleur qu’ils ont prise en Tunisie ou en Egypte, en commençant par le Maghreb d’expression française, c’est-à-dire l’Algérie et le Maroc. Là comment voyez vous les choses?

Emmanuel Todd: En Algérie et au Maroc, les taux de fécondité sont un peu plus élevés, ils sont à 2,3 ou 2,4… L’Algérie doit être à peu près aussi alphabétisée que la Tunisie, le Maroc, un peu moins. Mais, dans tous ces cas, il y a une communauté de niveau de développement qui tient au rapport avec la France. Parlons-en! La grande obsession des gens qui nous bassinent avec des débats sur l’islam en France, c’est d’expliquer que les équilibres internes de la société française sont menacés par l’islam, etc. La réalité, pour les historiens, c’est que la France n’est mlenacée de rien du tout. Elle est toute-puissante , parce que elle est très en avance technologiquement. Et la réalité, c’est aussi que l’influence de la civilisation française est énorme au Maghreb, et que l’impact culturel français y est considérable.

@si: Historiquement, cela ne fait pas de doute. Mais encore aujourd’hui, selon vous?

Emmanuel Todd: Historiquement, il y a eu conquête puis décolonisation, mais finalement le contrôle effectif politique français de pays comme le Maroc et la Tunisie a été de très courte durée. En revanche, une sorte de lien a été établi, qui a amené, après la décolonisation, à l’émergence de sociétés de plus en plus bilingues, en tout cas au niveau des classes moyennes, avec des allers-retours incessants d’individus des deux côtés de la Méditerranée…

@si: Vous voulez parler de l’immigration et du retour des immigrés dans leur pays d’origine, pour les vacances ou pour s’y retirer?

Emmanuel Todd: Oui, une sorte de noria, de proximité. La langue française a créé une sorte de communauté culturelle entre deux mondes très différents sur le plan anthropologique. Et ça a créé un Maghreb qui a une position tout à fait particulière dans le monde arabe. Le Maghreb, Tunisie mise à part, était plutôt en retard sur le plan de l’alphabétisation, c’est la périphérie du monde arabe. Les pays les plus avancés en terme d’alphabétisation, ce sont la Syrie ou la Jordanie, ou encore la Palestine avant qu’elle ne soit foutue en l’air par l’occupation. Mais, malgré ce retard d’alphabétisation, l’impact de la France a mené à une énorme avance démographique. Si l’on met de côté le cas du Liban, tout à fait spécifique, les pays arabes qui sont les premiers passés au-dessous de la barre des trois enfants par femme (seuil critique dans une société patrilinéaire, parce qu’il signifie que beaucoup de gens renoncent alors à avoir des garçons), eh bien ces pays sont dans la partie du monde arabe qui est en relation culturelle avec la France.

@si: A quelle époque s’est produite cette baisse atypique de la fécondité?

Emmanuel Todd: Dans les années récentes: à partir de 1965 pour la Tunisie, 1975 pour le Maroc, 1985 pour l’Algérie.

@si: C’est-à-dire après la décolonisation?

Emmanuel Todd: Absolument. Au moment où tout le monde pensait que c’était fini, ça ne faisait que commencer entre la France et le Maghreb. Et puis ça va continuer, et à une échelle accélérée.

@si: Ces liens avec la France sont donc un facteur commun aux trois pays du Maghreb. Mais qu’est-ce qui sépare ces trois pays?

Emmanuel Todd: L’Algérie a une histoire beaucoup plus complexe et beaucoup plus difficile. D’abord, il y a eu l’épisode de la crise islamiste, qui avait un rapport avec la montée des taux d’alphabétisation et une baisse brutale de la fécondité. Très souvent, ce qui se produit n’est pas du tout une évolution harmonieuse, c’est une phénomène de crise. dans le cas de l’Algérie, la crise a été très précoce, très violente, très inutile et très mal gérée.

@si: Quel est le rapport entre la crise islamiste, la fécondité et l’alphabétisation?

Emmanuel Todd: Il ne faut pas avoir une vision irénique de la transition. Pour le moment, ça ne s’est pas passé trop mal en Tunisie et en Egypte, mais la Libye montre que les transitions ne sont pas toujours paisibles. Je parlais tout à l’heure des sociétés où les fils savent lire, pas les pères, où la sexualité est modifiée, etc. Ce sont des sociétés, certes en marche vers le progrès, où l’efficicacité économique va être plus grande, où tout est possible, mais des sociétés perturbées et qui perdent très souvent les pédales, où il y a de la violence, et donc où se produisent des phénomènes classiques que j’appelle crises de transition. Il est très, très rare qu’une société traverse cette phase de transition sans dommages. La Révolution française, vue d’aujourd’hui, est merveilleuse, mais, si l’on additionne les massacres de Vendée, et les guerres révolutionnaires, on arrive tout de même à un million de morts.

Alors l’Algérie existe, bien sûr, c’est une nation, mais une nation récente et qui à mon avis a été fondée par la guerre d’indépendance. Il n’y a pas grand-chose, en fait: il y a des villes, qui souvent ont été fondées par les Français, c’est uen société un peu amorphe, on dirait anomique. Il y avait une sorte de fragilité intrinsèque, qui explique cette violence, ce dérapage. On peut tout à fait imaginer que l’Algérie, avec le bon exemple tunisien, reparte vers une démocratisation plus paisible… Mais, bon, on ne sait pas.

Le Maroc, c’est autre chose: le Maroc a une vraie histoire, il suffit de s’y promener, le pays est rempli de monuments historiques, de villes impériales. Il y a une monarchie, et l’évolution qu’on peut souhaiter – je vais décevoir les partisans de la table rase – compte tenu du caractère inéluctable de la démocratisation, c’est l’évolution vers une monarchie constitutionnelle. Le Maroc est très en retard en terme de taux d’alphabétisation. Si ceux qui gouvernent le Maroc acceptent l’idée d’une évolution vers la démocratisation et la monarchie constitutionnelle, les choses se passeront bien. S’ils n’acceptent pas, elles se passeront moins bien. Mais… elles se passeront.

On peut saluer cette démystification de l’évolution politique, sociale ou historique du monde arabe en général et maghrébin en particulier. Lire cet entretien procure ainsi ce même sentiment que la lecture de "La force de l’obéissance" de Béatrice Hibou, consacré aux assises socio-économiques de la dictature totalitaire de Zine el Abidine Benali et sans qu’on y retrouve jamais mention de "hadiths", "taqiya", "jihad" ou autre "hudud". Contrairement à une vision idéaliste de l’histoire, qui vire facilement vers l’idéologie, les faits et plus précisément les structures sociales et leurs évolutions sur le long terme sont privilégiées. Plutôt que de souligner les différences avec une histoire idéalisée et idéologique de ce concept idéologique qu’est "l’Occident", cette vision souligne les traits communs de l’histoire humaine, déterminés plus par les faits que par les idées (ce qui ne signifie pas que les idées ou l’idéologie soient sans importance). Certes, l’analyse de Todd n’est pas exempte reproches: outre une vision téléologique de l’histoire, qui n’est pas évidente, et une croyance au progrès inéluctable de l’humanité, certains raccourcis anecdotiques font tiquer – si le Maroc a une histoire, ce constat aurait été mieux soutenu par des arguments autres que l’existence de monuments historiques (le Maroc n’en a pas le monopole, même dans la région maghrébine) ou de villes dénomées "cités impériales" (l’histoire du Maroc est antérieure à ces cités-là).

Mais globalement, même si le pronostic de Todd relativement au Maroc est sujet à discussion, voilà comme un courant d’air salvateur, balayant les débris et épaves de l’opinion commune des fast-thinkers, et  les scories orientalistes et néo-orientalistes d’une opinion que nombre d’indigènes reprennent à leur compte…

Un match de ping-pong maroco-algérien au Conseil des droits de l’homme à Genève

Quand un ambassadeur du Maroc rencontre un ambassadeur algérien, ils jouent au ping-pong. Comme à Genève la semaine passée:

Les élucubrations haineuses de l’ambassadeur algérien sur la situation des droits de l’homme au Maroc n’intéressent guère le CDH. (…) Alors que le Maroc poursuit sereinement ses réformes sous l’impulsion courageuse de S.M. le Roi, a-t-il soutenu, l’Algérie a continué, d’après le rapport de HRW de 2011, «à connaître des violations généralisées des droits de l’homme». (Le Matin du Sahara)

Un encombrant souci d’exhaustivité m’oblige néanmoins à citer le rapport 2011 de Human Rights Watch s’agissant du Maroc:

In 2010 human rights conditions in Morocco and Western Sahara were mixed, and in some aspects, decidedly poor. The government used repressive legislation and complaisant courts to punish and imprison peaceful opponents, especially those who violated taboos and laws against criticizing the king and the monarchy, questioning Morocco’s claim over Western Sahara, or "denigrating" Islam.

Un peu de hasbara algérienne

Ca faisait longtemps que je ne vous avais pas entretenu des écrits de nos frères algériens d’El Watan – voilà un oubli de réparé – leur éditorial d’aujourd’hui, jeudi 5 mai. Il y a trois choses certaines dans la vie: la mort, les impôts et les éditoriaux d’El Watan:

Menace sur nos intérêts
El Watan le 05.05.11 | 01h00
L’Algérie n’est plus ce qu’elle était. Elle donne l’impression d’être dépassée par les événements et d’être tétanisée devant les mouvements révolutionnaires qui secouent le monde arabe. Elle est tellement fragilisée qu’elle ne serait plus en mesure de résister à d’éventuelles pressions extérieures. C’est ainsi qu’on parle de plus en plus, ces derniers jours, de la réouverture de la frontière algéro-marocaine dans un avenir plus ou moins proche, sans plus d’explications. Certaines sources font état de fortes pressions des Etats-Unis et de la France pour obliger l’Algérie à agir en ce sens afin de permettre à leur protégé marocain de recevoir une bouffée d’oxygène qui l’aiderait grandement à faire face à la crise économique qui frappe le royaume de plein fouet. Rabat n’offrirait rien en contrepartie de ce geste.

Pour rappel, des terroristes marocains avaient attaqué en 1994 un hôtel touristique de Marrakech, tuant plusieurs touristes. Le roi Hassan II avait immédiatement accusé les services algériens d’être les commanditaires de l’attentat. Il a alors décidé d’instaurer le visa pour nos ressortissants et procédé à l’expulsion manu militari de milliers de touristes algériens. Un geste qu’il regrettera amèrement. En représailles, Alger décide de fermer les frontières terrestres entre les deux pays, décision qui aura des répercussions très négatives sur l’économie marocaine. Constatant la gravité de son geste, le Maroc demande de façon récurrente à l’Algérie de réviser sa position. Il ne retire pas pour autant ses accusations contre nos services et ne présente pas d’excuses pour les exactions dont ont été victimes les touristes algériens.

Dans un geste de bonne volonté, Alger propose à Rabat une négociation sur tous les dossiers en litige. On sait par exemple que des propriétaires terriens algériens ont été dépossédés de leurs terres lors de la Guerre des sables, en 1963, et d’autres en 1975, à la suite de l’agression monarchiste contre le peuple sahraoui. De même que l’Algérie avait expulsé de façon injuste et irréfléchie des ressortissants marocains à la même époque.Malheureusement, le pouvoir marocain refuse les négociations globales et ne s’attache qu’à un seul point : la réouverture des frontières sans condition.

Si Alger venait, par malheur, à se plier à cette exigence, cela signifierait l’abandon des intérêts des citoyens algériens spoliés par le trône. Cela signifierait offrir au Maroc 6 milliards d’euros par an contre un plus grand flux de drogue, d’alcool frelaté et de marchandises contrefaites en provenance de ce pays, pour rappeler les propos de Yazid Zerhouni lorsqu’il était ministre de l’Intérieur. Ce serait une véritable forfaiture contre l’Algérie.

On pourrait conseiller à El Watan la lecture de l’entretien en cinq parties de Libération avec l’ex-agent du DRS (ex-Sécurité militaire algérienne) Karim Moulai, qui affirme que son ancien service était derrière l’attentat de l’hôtel Atlas Asni de 1994. On pourrait aussi leur conseiller un cours accéléré de macro-économie – l’ouverture de de la frontière avec l’Algérie rapporterait au Maroc 6 milliards d’euros par an?

Mais je crois qu’El Watan faiblit un peu au fil des ans: aucune allusion aux putes marocaines venant souiller la terre sacrée du pays du million de martyrs. Tss, tss…

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