Une liste où Casablanca ne figure pas, et c’est tant mieux

La criminalité, ou plutôt la délinquance, est en nette augmentation à Casablanca, même si les chiffres officiels ne sont pas publics. Mais il faut bien reconnaître que Casablanca – et le Maroc – est loin d’égaler les records en la mtière. Prenons les statistiques sur les homicides volontaires – je viens de trouver sur un site mexicain une étude (pdf) sur le top 50 des villes où il y a eu le plus d’homicides volontaires en 2011. C’est bien simple: sur ces 50 villes, 45 sont sur le continent américain (dont 4 aux Etats-Unis), 4 en Afrique du Sud et 1 en Irak (Mossoul). Le classement se fait en fonction du taux d’homicides volontaires par 100.000 habitants. La ville la plus meurtrière du monde est San Pedro Sula au Honduras, avec un taux de 158,87 homicides pour cent mille habitants. C’est bien évidemment la calamiteuse guerre contre la drogue en Amérique latine qui est à l’origine de cette hécatombe.

A titre de comparaison, le taux d’homicide volontaire pour cent mille habitants était en 2009 de 0,99 pour la Suède et de 1,37 pour le Maroc.

La comparaison des statistiques n’est pas toujours fiable, en raison des différences légales de définition et de l’existence de différentes catégories d’homicide – pour prendre des exemples évidents, l’infanticide ou l’euthanasie ne sont pas toujours inclus dans ces chiffres. Au Maroc, par exemple, le droit pénal d’inspiration française reconnaît ainsi l’existence de deux types d’homicide volontaire, le meurtre et l’assassinat. Ces réserves étant admises, le taux d’homicide volontaire est en général un des meilleurs indicateurs d’un niveau général de la criminalité: en effet, de très nombreux crimes (notion prise ici dans une acceptation englobant, dans un contexte juridique marocain, tant les crimes que les délits et les contraventions) ne sont pas rapportés à la police – il est ainsi exceptionnel au Maroc de porter plainte contre un pick-pocket ou en cas d’agression simple n’ayant pas entraîné d’effusion de sang. Et ne parlons même pas des infractions relatives aux moeurs – viol et attentat à la pudeur – où les victimes répugnent souvent, même en Europe occidentale, à porter plainte, rendant ainsi la comparaison des statistiques officielles internationales particulièrement bancale – si l’Australie, le Canada et la Suède sont dans le top 10 des pays en termes de taux de viol par 100.000 habitants, ça traduit sans doute plus la plus grande inclinaison des victimes de viol dans ces pays à porter plainte en raison d’un meilleur accueil par les autorités policières et judiciaires et l’existence d’un tabou social sans doute moindre qu’ailleurs.

Cette difficulté statistique de collecte d’information fiable peut, en matière d’homicides volontaires, être limitée par le recours aux chiffres émanant des autorités sanitaires – elles relèvent en général la cause de mortalité, et on peut présumer que le corps de la très grande majorité des victimes d’homicide est généralement trouvé et enterré selon les procédures légales. Mais même dans ce cas, on signale souvent un écart entre les chiffres d’homicide volontaire résultant des statistiques policières ou judiciaires, et celles issues des statistiques de mortalité tenues par les autorités sanitaires. Une étude réalisée pour le compte de l’ONU, "International statistics on crime and justice",  relève ce problème en matière d’homicides (voir diagramme page 11) – le Maroc y est en bas de tableau parmi les pays africains figurant dans l’étude, au même niveau que la Tunisie et l’Egypte, mais avec un taux d’homicide volontaire allant du simple au double selon que la source statistique est judiciaire ou sanitaire.

On notera d’ailleurs avec intérêt que hormis situation de guerre civile (Soudan, Irak, Yémen) ou assimilé (Algérie), les taux d’homicide volontaire des pays arabes sont très bas (la Mauritanie fait exception, mais son taux est du même niveau que celui des autres pays sahéliens), du niveau de ceux d’Europe occidentale, en dépit de niveaux de pauvreté et une population bien plus jeune (le taux de criminalité est bien plus élevé dans le segment jeune de la population, pour des raison évidentes). C’est sans doute lié à un contrôle social plus élevé et une plus faible consommation d’alcool, mais il y a là une étude sociologique intéressante à faire…

Le terroriste qui mourut deux fois

La Global war on terror de Bush, continuée avec entrain sous Obama, va de succès en succès. Le dernier en date: la deuxième mort d’Abou Ayoub al Masri, pseudonyme d’un leader présumé d’Al Qaeda en irak, déjà donné mort en 2006 par l’armée étatsunienne:

The announcement by Iraqi Prime Minister Nouri al Maliki that the two top leaders of al Qaeda in Iraq have been killed after a very long manhunt was greeted by many al Qaeda watchers with skepticism. The Iraqi government and the American military have claimed to have killed Abu Ayub al Masri, the Egyptian leader of al Qaeda in Iraq, more than once in the past. Abu Omar al Qureshyi al Baghdadi, the leader of al Qaeda’s self proclaimed Islamic State in Iraq has also been reported dead or captured several times in the last few years. At other times the U.S. military has claimed he is not a real person but an invented one, a fictional leader of a fictional state. (Bruce Riedel, Brookings Institution)

“If I had my way, I’d destroy all the mosques and spread the whores around a little more”

On aura beau dire, mais l’Irak sans Saddam Hussein, le jeu en valait la chandelle:

One police detective said he would not dream of enforcing the law against prostitutes. “They’re the best sources we have,” said the detective, whose name is being withheld for his safety. “They know everything about JAM and Al Qaeda members,” he said, using the acronym for Jaish al-Mahdi or Mahdi Army, a Shiite militia.

The detective added that the only problem his men had was that neighbors got the wrong idea when detectives visited the houses where prostitutes were known to live. They really do just want to talk, he said.

If I had my way, I’d destroy all the mosques and spread the whores around a little more,” the detective said. “At least they’re not sectarian.”

Je ne suis pas sûr que ce langage ne puisse être tenu par des sécuritaires d’autres pays arabes, Maroc compris – lesquels se différencient cependant des péripateticiennes sur le plan du sectarisme. Et si ce détective moderniste et laïc en aurait assez de son harassant travail, nul doute qu’il pourrait se reconvertir dans une belle carrière éditoriale.

Si tu n’as pas honte, écris ce que tu veux

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Vous vous rappelez de Madeleine Albright? Elle fût ministre des affaires étrangères – Secretary of State – sous le second mandat de William Clinton, avec pour principal fait d’armes – à mes yeux – sa réponse lors d’une émission sur CBS ("60 minutes") le 12 mai 1996 à une question sur l’embargo implacable imposé par les Etats-Unis sous le couvert du Conseil de sécurité de l’ONU contre l’Irak, dont le bilan exact en vies humaines n’est pas encore fait:

Lesley Stahl (on U.S. sanctions against Iraq): We have heard that a half million children have died. I mean, that’s more children than died in Hiroshima. And, you know, is the price worth it?

Secretary of State Madeleine Albright: I think this is a very hard choice, but the price–we think the price is worth it.

–60 Minutes (5/12/96)

Le raisonnemment est rigoureusement identique à celui d’Osama Ben Laden: qu’importent les flacons, pourvu qu’on ai l’ivresse; qu’importent les victimes, pourvu que l’objectif politique soit atteint. D’autres part, vu le nombre d’enfants qu’elle était prête à faire passer de vie à trépas, des questions par rapport à l’article III de la Convention de 1948 sur la prévention du crime de génocide pouvaient légitimement se poser, même si elle ne vise pas directement l’apologie de génocide, infraction pourtant présente dans certains droits nationaux.

Seront punis les actes suivants :
a) Le génocide; b) L’entente en vue de commettre le génocide; c) L’incitation directe et publique à commettre le génocide; d) La tentative de génocide; e) La complicité dans le génocide.

Bien sûr, Albright n’étant ni serbe ni soudanaise, la question n’a pas été posée et ne le sera jamais, du moins dans une enceinte judiciaire.

Par la suite, Albright a déclaré "regretter" ses propos - mais il semblerait plutôt qu’elle ait regretté l’effet désastreux de ses propos en termes de relations publiques que ces propos eux-mêmes:

Albright has just published her memoirs, Madam Secretary, in which she clarifies her statement. Here’s what she writes:

I must have been crazy; I should have answered the question by reframing it and pointing out the inherent flaws in the premise behind it. Saddam Hussein could have prevented any child from suffering simply by meeting his obligations…. As soon as I had spoken, I wished for the power to freeze time and take back those words. My reply had been a terrible mistake, hasty, clumsy and wrong. Nothing matters more than the lives of innocent people. I had fallen into the trap and said something I simply did not mean. That was no one’s fault but my own. (p. 275)

In the paragraph before this one she complains about the 60 Minutes report because “little effort was made to explain Saddam’s culpability, his misuse of Iraqi resources, or the fact that we were not embargoing medicine or food.”

Zappons en avant, plus d’une décennie plus tard. Dans "Preventing Genocide: A Blueprint for U.S. Policymakers", ouvrage collectif du co-dirigé par Madeleine Albright et un ancien ministre de la défense étatsunien, William Cohen, pour le compte de la Genocide Prevention Task Force, la dédicace en exergue de l’étude – qui porte non seulement sur le génocide mais également sur les "atrocités de masse", une notion non-juridique – dit ceci:

We dedicate this report to the millions of innocent children, women, and men who have suffered and died from mass atrocities and genocide.

Comme le dit le hadith, "si tu n’as pas honte fais ce que tu veux".

PS: On notera qu’Albright ne contestait pas alors le nombre d’enfants morts entre 1991 et 1996 suite à l’embargo onusien tel qu’avancé par la journaliste Lesley Stahl.

Phosphore blanc: l’armée israëlienne ne dément pas

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Les caméras d’Al Jazeera filment en direct les bombardements israëliens de la ville de Gaza. Des nuages blancs, ressemblant à ceux dégagés par les bombes au phosphore blanc, la correspondante Shirine Tandros a fait état de cette hypothèse. Elle a par la suite été contactée par l’armée israëlienne, qui n’a pas démenti, mais s’est contentée de dire qu’elle n’utilisait que des armes conformes au droit international (on notera l’évolution – le 4 janvier, l’armée israëlienne démentait l’usage d’armes au phosphore).

Theodore Karasik, expert militaire, est catégorique: des bombes à phosphore blanc sont utilisées à Gaza. Dans une agglomération comme Gaza, l’effet est désastreux, car le phosphore blanc se propage dans l’air et cause des brûlures au troisième degré chez de nombreux civils. Selon lui, cette arme ne devrait pas être utilisée en raison du grand nombre de victimes dites collatérales. Ce n’est pas une arme chimique en soi. Elle a été utilisée à Fallouja et en Afghanistan, rappelle-t-il.

Le quotidien britannique The Times publie une photo d’obus israëliens, prise le 4 janvier à la frontière israëlo-palestinienne comportant des obus portant la dénomination propre aux obus à phosphore blanc.

Les obus de 155mm bleu pâle sont clairement marqués du numéro M825A1, une munition US au phosphore blanc

Les obus de 155mm bleu pâle sont clairement marqués du numéro M825A1, une munition US au phosphore blanc

The Times rapporte également des constations cliniques effectuées par des médecins de Gaza, indiquant clairement l’existence, parmi les blessés, de brûlures dûes au phosphore:

There were indications last night that Palestinian civilians have been injured by the bombs, which burn intensely. Hassan Khalass, a doctor at al-Shifa hospital in Gaza City, told The Times that he had been dealing with patients who he suspected had been burnt by white phosphorus. Muhammad Azayzeh, 28, an emergency medical technician in the city, said: “The burns are very unusual. They don’t look like burns we have normally seen. They are third-level burns that we can’t seem to control.”

Victims with embedded WP particles in their flesh have to have the affected areas flushed with water. Particles that cannot be removed with tweezers are covered with a saline-soaked dressing.

Nafez Abu Shaban, the head of the burns unit at al-Shifa hospital, said: “I am not familiar with phosphorus but many of the patients wounded in the past weeks have strange burns. They are very deep and not like burns we used to see.”

Confrontée aux infos de The Times, une porte-parole de l’armée israëlienne décide de prendre son auditoire pour des demeurés:

Confronted with the latest evidence, an IDF spokeswoman insisted that the M825A1 shell was not a WP type. “This is what we call a quiet shell – it is empty, it has no explosives and no white phosphorus. There is nothing inside it,” she said.

We shoot it to mark the target before we launch a real shell. We launch two or three of the quiet shells which are empty so that the real shells will be accurate. It’s not for killing people,” she said.

Un expert du prestigieuse publication militaire britannique Jane’s Defense Weekly conteste formellement cette version:

Neil Gibson, technical adviser to Jane’s Missiles and Rockets, insisted that the M825A1 was a WP round. “The M825A1 is an improved model. The WP does not fill the shell but is impregnated into 116 felt wedges which, once dispersed [by a high-explosive charge], start to burn within four to five seconds. They then burn for five to ten minutes. The smoke screen produced is extremely effective,” he said.

On peut donc constater, sans craindre se tromper, qu’Israël utilise bel et bien des bombes au phosphore blanc à Gaza.

Les bombes au phosphore sont-elles cependant interdites en droit international humanitaire? Rappelons les effets fumigènes et incendiaires de ces bombes (bonne description ici): les particules de phosphore ne s’arrêtent de brûler qu’à leur disparition totale, et il n’est pas rare qu’une personne atteinte soit brûlée jusqu’aux os – les brûlures provoquées sont du deuxième ou troisième degré, lorsqu’on y survit.

Deux conventions pourraient viser spécifiquement et interdire en tant que telles les bombes au phosphore. La Convention sur l’interdiction de la mise au point, de la fabrication, du stockage et de l’emploi des armes chimiques et sur leur destruction de 1993 interdit de manière absolue non seulement l’emploi des armes chimiques mais également leur mise au point, leur fabrication et leur stockage (article 1). Les armes chimiques sont définies à l’article II de la Convention:

Article II
1. On entend par "armes chimiques" les éléments ci-après, pris ensemble ou séparément :

a) Les produits chimiques toxiques et leurs précurseurs, à l’exception de ceux qui sont destinés à des fins non interdites par la présente Convention, aussi longtemps que les types et quantités en jeu sont compatibles avec de telles fins;

b) Les munitions et dispositifs spécifiquement conçus pour provoquer la mort ou d’autres dommages par l’action toxique des produits chimiques toxiques définis à l’alinéa a), qui seraient libérés du fait de l’emploi de ces munitions et dispositifs;

c) Tout matériel spécifiquement conçu pour être utilisé en liaison directe avec l’emploi des munitions et dispositifs définis à l’alinéa b).

Le phosphore blanc ne figure pas dans les tableaux annexes reprenant les armes chimiques explicitement interdites. Néanmoins, il ressort de l’article II.1.b) lu en liaison avec le point a) de la Convention que les armes au phosphore blanc, qui est incontestablement une substance chimique, sont interdites dès lors qu’elles sont conçues et utilisées afin de provoquer la mort. L’usage militaire normal – et légal – des armes au phosphore blanc est soit déclairer un terrain dans l’obscurité, soit d’enfumer la vue de l’adversaire afin de couvrir l’avance de troupes. Utiliser des armes au phosphore blanc pour tuer ou blesser l’adversaire, et à plus forte raison des populations civiles, est explicitement interdit par l’article II.1.b) précité. Voici ce qu’en disait un porte-parole de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques, interrogé au sujet de l’utilisation de bombes au phosphore blanc par l’armée étatsunienne à Falluja:

The debate about WP centres partly though not wholly on whether it is really a chemical weapon. Such weapons are outlawed by the Chemical Weapons Convention (CWC) to which the United States is a party.

The CWC is monitored by the Organisation for the Prohibition of Chemical Weapons, based in The Hague. Its spokesman Peter Kaiser was asked if WP was banned by the CWC and he had this to say:

"No it’s not forbidden by the CWC if it is used within the context of a military application which does not require or does not intend to use the toxic properties of white phosphorus. White phosphorus is normally used to produce smoke, to camouflage movement.

"If that is the purpose for which the white phosphorus is used, then that is considered under the Convention legitimate use.

"If on the other hand the toxic properties of white phosphorus, the caustic properties, are specifically intended to be used as a weapon, that of course is prohibited, because the way the Convention is structured or the way it is in fact applied, any chemicals used against humans or animals that cause harm or death through the toxic properties of the chemical are considered chemical weapons."

Mais devinez quoi: Israël n’a pas ratifié la Convention – un des dix Etats, dont l’Irak, l’Egypte et la Syrie – et n’est donc pas liée par celle-ci…

Une autre convention pourrait également viser intrinséquement les bombes au phosphore: la Convention de 1980 sur certaines armes classiques. Son troisième protocole sur l’interdiction ou la limitation de l’emploi des armes incendiaires en interdit l’usage si cet usage comporte des risques pour la population civile – cf. l’article 2:

Article 2 : Protection des civils et des biens de caractère civil
1. Il est interdit en toutes circonstances de faire de la population civile en tant que telle, de civils isolés ou de biens de caractère civil l’objet d’une attaque au moyen d’armes incendiaires.
2. Il est interdit en toutes circonstances de faire d’un objectif militaire situé à l’intérieur d’une concentration de civils l’objet d’une attaque au moyen d’armes incendiaires lancées par aéronef.
3. Il est interdit en outre de faire d’un objectif militaire situé à l’intérieur d’une concentration de civils l’objet d’une attaque au moyen d’armes incendiaires autres que des armes incendiaires lancées par aéronef, sauf quand un tel objectif militaire est nettement à l’écart de la concentration de civils et quand toutes les précautions possibles ont été prises pour limiter les effets incendiaires à l’objectif militaire et pour éviter, et en tout état de cause, minimiser, les pertes accidentelles en vies humaines dans la population civile, les blessures qui pourraient être causées aux civils et les dommages occasionnés aux biens de caractère civil.

Ah, j’oubliais: Israël n’a pas ratifié ce protocole (il a pourtant ratifié le premier et second protocole à la convention de 1980), et n’est donc pas tenu de respecter ses dispositions…

Demeure cependant applicable l’interdiction découlant des Conventions de Genève de 1949 et du droit international humanitaire coutumier d’attaquer militairement des civils ou des combattants hors-combat.

Notons que les bombes au phosphore blanc que l’on a vu être larguées à Gaza l’ont été sur Gaza ville notamment, soit dans une zone civile, et en plain jour. L’intérêt militaire de cette arme – rappelons qu’elle visa soit à éclairer un terrain soit à masquer l’avancée des troupes – n’est pas évident, pour ne pas dire improbable, et en tout cas disproportionné eu égard aux inévitables conséquences pour les nombreux civils. Il paraît plus probable que ces bombes visent à tuer, et larguées dans la ville de Gaza elles ne peuvent éviter de faire des victimes civiles:

However, Charles Heyman, a military expert and former major in the British Army, said: “If white phosphorus was deliberately fired at a crowd of people someone would end up in The Hague. White phosphorus is also a terror weapon. The descending blobs of phosphorus will burn when in contact with skin.”

Rétroactes:
- "Une résolution pour rien, alors qu’Israël bombarde Gaza au phosphore"
- "Des bombes au phosphore blanc à Gaza"

Impérialisme humanitaire, Jean Bricmont et la mission civilisatrice des peuples colonisés

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Je viens de terminer la lecture d’"Impérialisme humanitaire: droits de l’homme, droit d’ingérence, droit du plus fort?" de Jean Bricmont, que vous connaissez peut-être depuis "Impostures intellectuelles", canular génial écrit avec Alain Sokal (et dans lequel il tournait en ridicule le jargon post-moderniste, n’hésitant cependant pas à jeter le bébé avec l’eau du bain, mais c’est une autre histoire). Paru auprès de l’excellente maison d’édition – alternative et indépendante – bruxelloise Aden, qui est proche intellectuellement de ses confrères français Agone, La Fabrique, Amsterdam ou Le Temps des Cerises, cet ouvrage date déjà un peu (2005).

Pour situer Bricmont, précisons qu’il a rédigé la postface de "De la guerre comme politique étrangère des Etats-Unis" de Noam Chomsky, qu’il a contribué au Monde Diplomatique et Counterpunch, et qu’il ne sort pas le crucifix et la gousse d’ail lorsqu’on prononce le nom de Marx – ajoutons qu’il est membre du BRussells Tribunal, sorte de continuation du tribunal Russel qui embarassa tant le gouvernement étatsunien lors de la guerre du Viet-Nam.

L’objectif de Bricmont est clair: "mener un combat d’idées" (p. 17) et construire "un mouvement effectif d’opposition aux guerres impériales" (p. 16). Ce sont principalement les guerres d’agression contre la Serbie (1999), l’Afghanistan (2001) et l’Irak (2003) qu’il évoque, ces guerres ayant été menées exclusivement ou partiellement sur des mobiles humanitaires – mettre fin à l’épuration ethnique serbe au Kosovo, déloger le régime des Talibans en Afghanistan et le dictatorial et sanguinaire Saddam Hussein en Irak. On aperçoit ici une première faille dans le raisonnement, qui n’est peut-être qu’apparente: tant la guerre d’Afghanistan que celle de l’Irak sont menées officiellement par les Etats-Unis sur des motifs autres que l’ingérence humanitaire – les motifs apparents vont de la légitime défense (pour l’Afghanistan, repaire des commanditaires du 11 septembre, Ben Laden & cie) à la sanction du non-respect (imaginaire) de résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU en matière d’armes dites de destruction massive pour l’Irak. D’autre part, d’autres interventions - principalement étatsuniennes, what else? – ne sont pas mentionnées, telles l’invasion de Panama, l’intervention en Somalie ou celle à Haïti, qui se prévalaient également du pavillon de complaisance humanitaire.

Mais cet oubli n’est pas déterminant: car Bricmont ne cherche pas à produire une étude de plus sur le droit international du recours à la force, mais à s’attaquer à l’idéologie qui sert de justificatif politique et médiatique aux guerres précitées – les arguments invoqués devant les diplomates et juristes de l’ONU ne sont pas les mêmes que ceux présentés dans les discours officiels, tribunes libres, éditoriaux et articles de presse plus ou moins complaisants. Et le sort des femmes sous les talibans, des Kosovars sous Milosevic ou de Kurdes de Halabja sous Saddam Hussein ont tous été des éléments déterminants ayant permis, politiquement, les guerres en question. Bricmont n’a pas non plus besoin de s’acharner à démontrer la vacuité de l’invocation de la légitime défense ou de la guerre préventive, les juristes s’en étant chargés par ailleurs (voir par exemple le juriste canadien Michael Mandel et son percutant "How America Gets Away With Murder: Illegal Wars, Collateral Damage And Crimes Against Humanity", dont j’ai déjà parlé). En s’attaquant à l’argument politique le plus récurrent et le plus efficace – faire la guerre pour faire respecter le droit humanitaire – Bricmont fait l’essentiel, mais je lui reproche tout de même de ne pas évoquer le prisme anti-terroriste, très efficace pour justifier guerres et opérations militaires, en Palestine, en Irak ou ailleurs.

Ce qui est plus difficile à pardonner, c’est la tendance lourde, décelable déjà chez Michael Mandel et Noam Chomsky, à vouloir minimiser les exactions du nationalisme serbe en ex-Yougoslavie, selon un raisonnement manichéen: si les Etats-Unis voulaient – après bien des hésitations – s’en débarasser, c’est qu’il n’était pas si mauvais que ça (on notera en outre que la plupart des notes relatives au conflit en ex-Yougoslavie citent comme source la négationniste Diana Johnstone, qui nie et minimise le génocide de Srebrenica, pourtant reconnu par le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie). Ce raisonnement me paraît erroné, même si Bricmont ironise fort justement sur ces manifestants partisans du ni-ni:

Le ni-ni

Cette expression fait référence à un slogan souvent entendu dans les manifestations contre les récentes guerres: ni Milosevic ni l’Otan; ni Bush, ni Saddam et, en ce qui concerne Israël, fait référence au fait de condamner à la fois la politique de Sharon et celle du Hamas et des kamikazes palestiniens. C’est évidemment le slogan exactement opposé au "FLN vaincra" de la guerre du Vietnam, les deux slogans étant d’ailleurs souvent lancés par les mêmes personnes à trente années de distance. Même si l’on peut reprocher au "soutien" au FLN d’avoir fait partie d’une rhétorique sentimentale (…) les slogans actuels créent plusieurs fausses symétries. D’abord, dans toutes les guerres récentes, il y a un agresseur et un agressé: ce ne sont ni l’Irak ni la Yougoslavie qui se sont mis à bombarder les Etats-Unis. (…)

Néanmoins, le problème principal pour les partisans du "ni-ni" se situe ailleurs: maintenant que Milosevic et Saddam sont en prison, que proposent-ils de faire avec l’autre partie du "ni", Bush ou les Etats-Unis? (pp. 147, 152)

La force de Bricmont c’est sa lucidité sur ce qui fait fléchir les ambitions militaires étatsuniennes:

Dernière remarque: un minimum de modestie devrait nous amener à penser que, loin de soutenir une résistance qui ne nous demande rien, c’est en fait elle qui nous soutient. Après tout, elle est beaucoup plus efficace pour bloquer l’armée américaine, au moins temporairement, que les millions de manifestants qui ont défilé pacifiquement contre la guerre et qui n’ont malheureusement arrêté ni soldats ni bombes. Sans la résistance irakienne, les Etats-Unis seraient peut-être aujourd’hui à Damas, Téhéran, Caracas ou La Havane. (p. 158)

Lorsque les Américains sont entrés à Bagdad, la question qu’ils se posaient était: à qui le tour? La Syrie, l’Iran, Cuba, la Libye? Grâce à la résistance irakienne, il est peu probable que ces pays soient envahis dans l’immédiat, même s’ils continueront à être subvertis par des moyens plus traditionnels. Cette résistance va aussi, sans doute, redonner espoir aux Palestiniens, qui en ont bien besoin. Et si, à terme, l’arme ultime qu’est l’invasion se révèle inutilisable, c’est tout le système impérial américain qui risque d’être déstabilisé. (p. 229)

On pourra, dans le même ordre d’idées, adresser des remerciements aux banques britanniques et étatsuniennes à l’origine de la crise financière actuelle, qui rendra encore plus ruineuse, et donc irréaliste, tout projet d’invasion d’envergure – ce qui n’empêchera bien évidemment pas le recours aux armes moins onéreuses pour le budget étatsunien que sont l’embargo et les bombardements, chers à l’ex-président William Clinton et dont il sera intéressant de voir si Obama reprendra, là aussi, le flambeau du mari de sa secrétaire d’Etat…

Il insiste – à juste titre, semble-t-il - sur ce point:

Un pacifiste américain, A. J. Muste, faisait observer que le problème, dans toutes les guerres, était posé par le vainqueur: en effet, il avait appris que la violence payait. (p. 206)

Ca rejoint l’observation de Clausewitz, selon laquelle l’envahisseur est toujours pacifiste, car il ne souhaite pas qu’on lui résiste…

Son opposition à la guerre est radicale et a le mérite d’une cohérence qui manque aux arguments de certains contre la guerre en Irak – trop chère, trop coûteuse en vies humaines – comme si elle serait plus acceptable en cas contraire; cela rappelle le fameux point de vue de Chomsky, selon lequel l’opinion étatsunienne était pas tant opposée au principe de la guerre du Vietnam qu’au fait de la perdre (du moins politiquement):

Nous devons séparer radicalement notre opposition à la guerre et notre opinion sur la nature du régime irakien. Qui accepterait que l’Inde, qui est une démocratie, envahisse la Syrie, qui est une dictature, pour y opérer un "changement de régime"? (…)

Notre opposition à la guerre doit être inconditionnelle et basée sur des principes clairs. En particulier, elle ne doit pas se baser sur le coût de la guerre, pour nous ou même pour les Irakiens, sur les risques de déstabilisation de la région, etc. De tels arguments ont été avancés lors de la guerre du Kosovo ou de l’Afghanistan et, lorsque les échecs prédits ne se réalisent pas, cela affaiblit encore plus le mouvement de la paix. Il est très possible que les Etats-Unis arrivent à leurs fins par un coup d’Etat, une insurrection ou une guerre-éclair. (…) Une opposition solide à la guerre doit partir d’une vision globale. (pp. 222-223)

Je ne peux clore ce compte-rendu sans reprendre une dernière citation de ce livre, relative à la mission civilisatrice des peuples colonisés (je ne la partage pas tout à fait, au-delà de cette superbe formule) – vous comprendrez que ce livre n’est pas à mettre entre les mains d’abonnés du New York Times, de Libération ou de L’Express, le choc serait trop fort:

Tous ceux qui préfèrent la paix à la puissance et le bonheur à la gloire devraient remercier les peuples colonisés de leur mission civilisatrice: en se libérant de leur joug, ils ont rendu les Européens plus modestes, moins racistes et plus humains. Pourvu que cela continue et que les Américains finissent par être forcés de suivre cette voie. (p. 190)

"Do you speak Arabic?" "Yes, fluently" "Too bad!"

Andrew Cockburn est un excellent journaliste, de la famille Cockburn qui a également donné Claud (le père, cousin d’Evelyn Waugh, l’auteur de "Brideshead revisited") ainsi que Patrick et Alexander (les frères), et sans compter Leslie (sa femme) – smalla progressiste d’origine irlandaise que vous retrouverez – entre autres – sur le site de Counterpunch.

D’Andrew Cockburn, j’ai lu "The Threat: Inside the Soviet Military Machine", un extraordinaire livre sur l’armée rouge (il date de 1983) et qui, en plein regain de la guerre froide sous Reagan, démontrait que l’armée rouge était affligée de tant de carences qu’elle n’était en rien la machine de guerre invincible présentée par la propagande reaganienne et reprise par les mainstream media d’Europe occidentale. J’ai également lu "Out of the Ashes: The Resurrection of Saddam Hussein", consacré à la survie et à la résurrection de Saddam Hussein après la deuxième guerre du Golfe (1991), et je viens de terminer son excellente biographie de Donald Rumsfeld ("Rumsfeld: his rise, fall, and catastrophic legacy"), parue en 2007 (1).

Bref, cette biographie, brève (224 pages) et fondée sur des sources généralement anonymes, apporte un éclairage très intéressant sur la carrière de Rumsfeld – il fût chief of staff du président Ford (précédant Dick Cheney à ce poste) puis secretary of defense (il fût le plus jeune à ce poste sous Ford, avant de devenir le plus vieux sous Bush jr). Elle contient de nombreuses anecdotes, dont une savoureuse qui concerne un confrère bloggeur, le colonel (en retraite) de l’US Army Special Forces (les fameux bérets verts) Pat Lang, qui fût le premier professeur d’arabe à West Point et ancien responsable des renseignements militaires (DIA).

Le blog de Pat Lang, "Sic semper tyrannis", est un de mes favoris: l’auteur, ancien militaire donc, est un conservateur, du sud (Virginie), auteur de livres d’histoire militaire sur l’armée confédérée, bref un républicain réaliste façon George H. W. Bush sr ou James Baker ou démocrate du type de Zbigniew Brzezisnki. Très critique vis-à-vis de la politique étatsunienne au Moyen-Orient y compris en Palestine et en Iran (à souligner que cela le distingue de nombre de libéraux, au sens étatsunien du terme, qui reprochent surtout à l’invasion de l’Irak d’avoir mal tourné, et pas tant le principe même d’une invasion), il a une saine détestation des néo-cons, qu’il qualifie dans son blog de "jacobins". Ce n’est donc pas vraiment un bobo buvant du café latte entre un cours de yoga, une virée à IKEA et une pétition pour le mariage homosexuel en Iran.

Voilà donc l’anecdote que raconte Andrew Cockburn:

Feith himself made it clear that he was prepared to work only with the ideologically committed. "He’s not one of us", he would declare in rejecting the advice of one of the career staff he had inherited. Colonel Pat Lang, a retired Defense Intelligence Agency specialist who had formerly served as the chief DIA officer for the entire Middle East, was interviewed by Feith for a possible position.

"I see you’ve spent a lot of time in the Middle East, said Feith, leafing through Lang’s résumé. "Do you speak Arabic?".

"Yes, fluently", replied Lang, happy to have this asset noted.

"Too bad, said Feith, apparently convinced that such a skill automatically damned as a biased "Arabist". (Andrew Cockburn, op. cit., pp. 106-107)

La même histoire est rapportée par le colonel Pat Lang lui-même, après la publication du livre:

It was at the beginning of the first Bush term. Lang had been in charge of the Middle East, South Asia and terrorism for the Defense Intelligence Agency in the 1990s. Later he ran the Pentagon’s worldwide spying operations.

In early 2001, his name was put forward as somebody who would be good at running the Pentagon’s office of special operations and low-intensity warfare, i.e., counterinsurgency. Lang had also been a Green Beret, with three tours in South Vietnam.

One of the people he had to impress was Feith, the Defense Department’s number three official and a leading player in the clique of neoconservatives who had taken over the government’s national security apparatus.

Lang went to see him, he recalled during a May 7 panel discussion at the University of the District of Columbia.

“He was sitting there munching a sandwich while he was talking to me,” Lang recalled, “ which I thought was remarkable in itself, but he also had these briefing papers — they always had briefing papers, you know — about me.

“He’s looking at this stuff, and he says, ‘I’ve heard of you. I heard of you.’

“He says, ‘Is it really true that you really know the Arabs this well, and that you speak Arabic this well? Is that really true? Is that really true?’

“And I said, ‘Yeah, that’s really true.’

‘That’s too bad,” Feith said.

The audience howled.

“That was the end of the interview,” Lang said. “I’m not quite sure what he meant, but you can work it out.”

Feith, of course, like the administration’s other Israel-connected hawks, didn’t want “Arabists” like Lang muddying the road to Baghdad, from where — according to the Bush administration theory — overthrowing Saddam Hussein would ignite mass demands for Western-style, pro-U.S. democracies across the entire Middle East.

Pour ceux qui se posent la question, ledit Feith est bien celui décrit par le général Tommy Franks, qui commanda les troupes étatsuniennes en Afghanistan et en Irak, comme "the fucking stupidest guy on the face of the earth", ce qui, vu la rude concurrence à Washington DC ces derniers temps, n’est pas loin de constituer un exploit.

(1) Voir aussi une bonne critique du livre ici.

Géorgie: "Comment prendre sérieusement, Paris, accusé de complicité de génocide, ou Washington, envahisseur illégal d’un pays?"

Bien vu par le politologue turc Soli Ozel:

I support the independence of Kosovo. I find the Russian assault against Georgia illegal and disproportionate and I think the Kremlin’s regime is brutal. But then again, would anyone take seriously Paris, whose complicity in the Rwandan genocide was recently reiterated, or Washington, which invaded a country (illegally and illegitimately by the judgment of most of the world) and made torture legal, when they accuse Russia of anything? So for every country that wants to contain Russia you may find one or two that see it as a counterweight to the United States and a good response to Western conceit. What I am getting at is the question of legitimacy. The West has lost the upper hand on this because of double standards and increasingly misplaced arrogance, not to mention the lack of a coherent strategy supported wholeheartedly on both sides of the Atlantic.

Malgré la propagande étatsuno-séoudienne, les opinions arabes n’ont pas bougé

Un sondage a récemment été publié par le Brookings institution et plus particulièrement l’universitaire Shibley Telhami, qui n’a rien d’un islamo-gauchiste assoiffé de sang – sa brève étude de ce sondage contient de manière liminaire des remerciements à Martin Indyk, ex-lobbyiste à AIPAC, ancien ambassadeur étatsunien à Tel Aviv, qui fût suspendu par le State Department pour violations des règles de sécurité et de confidentialité alors qu’il était toujours en poste – wink, wink, nudge, nudge, say no more – et guère soupçonnable d’antisionismeantisémitisme primaire ni de pacifisme bélant

Pour en revenir au sondage (conduit dans six pays arabes – le Maroc, l’Arabie séoudite, l’Egypte, la Jordanie, le Liban et les Emirats arabes unis), Shibley Telhami, qui a été récemment conseiller de l’administration Bush, souligne à quel point la question palestinienne est centrale dans l’opinion des pays arabes couverts par ce sondage (et probablement aussi dans les autres – je doute que les opinions algériennes, libyennes, tunisiennes, syriennes et irakiennes soient post-sionistes):

an analysis of the trends in the past six years, as well as demographic analysis of the 2006 poll, indicates that the Arab-Israeli conflict remains a central issue for most Arabs. Despite Iraq and increasing Sunni-Shiite tensions, the Arab- Israeli issue remains the prism through which most Arabs view the world

Au risque de déprimer les éditorialistes de L’Economiste et Tel Quel, Jamel Debbouze, Sofia Essaïdi, Abderrahim el Bouhmidi et l‘Institut Amadeus du frère et militant Brahim Fassi Fihri, je me dois de vous avouer une terrible réalité: le peuple marocain fait preuve d’un antisémitisme primaire, fanatique et atavique, comme en témoignent les chiffres suivants, à vous glacer le sang – 82% des Marocains interrogés estiment que la question palestinienne est parmi les trois questions les plus importantes pour eux, et 63% estiment qu’un accord imposant le retrait d’Israël des territoires occupés en 1967 contribuerait le plus à améliorer l’image qu’ils se font des Etats-Unis. Un tel déferlement de haine obscurantiste est accablant, et montre le profond besoin de réforme et travail en profondeur sur nous-mêmes, notre mentalité, et notre histoire auquel nous sommes confrontés, n’en déplaise à certains obscurantistes haineux et manipulateurs. Non, le Marock ce n’est pas cela!

Pour le reste, Telhami note les brillants résultats de la diplomatie de l’axe Washington/Tel Aviv/Riyad:

In the 2008 survey, we had a chance to test if the policy of the Bush Administration was paying off especially in the wake of the November, 2007 Annapolis Conference. In particular, one of the stated aims of Administration policy was to demonstrate that militancy does not work, while moderation can pay. Thus, the imposition of sanctions on Hamas and Gaza while negotiating improvement on the ground for the West Bank was a policy intended to weaken support for militancy and empower moderates, both regionally and among Palestinians. The results, as shown below in the 2008 graphs, indicate that the outcome is closer to the opposite of what was intended.

In particular, when asked which Palestinian faction they sympathize with most, 37% of Arabs polled said they sympathize with both to some extent while 18% said they sympathize with Hamas. Only 8% said they sympathize with Fatah. Similarly, when asked which Palestinian government they blamed more for the situation in Gaza, 39% blamed both, 23% blamed the government appointed by President Mahmoud Abbas and 15% blamed Hamas.

La vulgate néo-con veut que l’hostilité au gouvernement étatsunien soit dictée par la haine des valeurs démocratiques libérales qu’on lui prête. C’est raté:

First, the Arab public consistently and overwhelmingly expresses the view that attitudes toward the United States are shaped by American policies, not by American values. When asked to assess the role of the Arab-Israeli issue in forming their opinion of the United States, more than three quarters say it is at least somewhat important, and half or more consistently say it is "extremely important".

There was some variation across countries in the percentage of people who ranked the issue of policy toward the Arab-Israeli conflict as being “extremely important” in developing their views of the United States. In the 2006 survey, for example example, 65% of Moroccans, 76% of Jordanians, and 54% of Saudis ranked it as “extremely” important, whereas only 43% of Egyptians identified it this way.

Sur Israël, la paix, oui, mais une paix juste, et s’il faut des actions militantes pour atteindre la paix dans la justice, soit:

Those who are in principle opposed to an agreement with Israel are a minority in every country, with a majority stating that they would accept a peace agreement based on the 1967 borders. But the other side of the coin is a result that explains how people who support peace can also support militancy: a plurality of Arabs overall support peace, but do not believe that Israelis will ever accept such peace (1)

Même la médiévale guéguerre sectaire que médias séoudiens -voire certains médias "occidentaux" (2) – ont de toutes leurs forces tenté d’activer entre sunnites et chiites ne semble pas prendre:

It is also clear that the Iraqi sectarian conflict, the rise of Hezbollah as a militant Shiite group, and the increasing influence of Iran in the shadow of Iraqi devastation have highlighted the Sunni-Shiite divide. This divide entered the discourse in the Arab world in ways that have not been seen in decades. It is also true that some Arab governments have specifically made reference to this divide, notably in Jordan and Egypt, as a way of garnering Sunni Arab public support for their positions toward Iran and Hezbollah. The ugly way in which Saddam Hussein was executed also fueled more divisiveness, especially in the Jordanian discourse. The Lebanese crisis that followed the Lebanese-Israeli war of 2006 had a decidedly sectarian character—although the divisions were not entirely along sectarian lines. But is this divide the new lens through which the Arab public views the world?

The poll results from November/December, 2006, as well as the March 2008 poll, suggest a different story, although this continues to unfold. First, while a number of Arab governments took an anti-Hezbollah position (even publicly) their public had significantly improved its views of Shiite Hezbollah, even as some of the discourse continued to be sectarian. Surprisingly, this was even more so in the 2008 poll. When asked to identify the leader they admire most (in an open-ended question), the number one answer overall, (and especially in predominantly Sunni countries such as Egypt, Morocco, and Jordan) was Hasan Nasrallah, Hezbollah’s leader.

In fact, the leadership question is revealing in other ways. The top four leaders in 2006 (by relatively small margins) were all non-Sunni, with three being non- Arab: Nasrallah, Jacques Chirac, Hugo Chavez, and Iran’s Mahmoud Ahmadinajad. And while the 2008 poll had an Arab leader in the top three (Bashar Assad), none was Sunni Arab. These results indicate that most people are answering this question through the prism of their anger with Israel and the United States—not through the Shiite- Sunni divide or through the lens of Muslim vs. non-Muslim divide. While the public may not know much about these leaders and may not be embracing what they stand for in their own countries, their answers give clues about their sense of what is important to them at the time of the poll.

Choquant, n’est-il pas?

(1) Telhami fait preuve de son très fort tropisme gouvernemental étatsunien en commentant que ceux qui sont pour une paix juste impliquant le retrait de tous les territoires occupés en 1967 mais qui ne croient pas qu’Israël accepterait une telle paix "ne travaillent pas pour la paix" (p. 16). A mon humble avis, c’est ceux qui se refusent à cette paix juste "qui ne travaillent pas pour la paix", sauf à avoir la même conception de la paix que Sofia Essaïdi.

(2) J’utilise ce terme par paresse intellectuelle assumée, pas parce que je crois qu’il existerait une entité politique ou culturelle de ce nom – "Occident" n’est, tout comme "Orient", qu’un terme idéologique.

الضمير العربي

Une assez belle prestation, diffusée le 27 février dernier sur des dizaines de chaînes arabes, et qui réunit le gotha de la chanson arabe, de Cheb Khaled à Lotfi Bouchnaq en passant par Nancy Ajram (je sais, elle ne présente guère de rapport avec la chanson arabe, mais bon…) – mais je n’ai pas relevé d’artiste marocain-e (je n’ai cependant pas fait attention à tous les noms d’artiste) – il est vrai que certaine artiste marockaine préfère célébrer les soixante ans de la nakba en compagnie des admirateurs d’Israël.

On relèvera l’équilibrisme des paroles, dûes à la plume du Palestinien Ahmed Al Aryan, ainsi que des images très efficaces qui les accompagnent et les illustrent – tant Rafiq Hariri que Yasser Arafat et cheikh Ahmed Yassine défilent à l’écran, et les attentats terroristes (Dar es-salaam 1998, NY 2001, Casablanca 2007, Alger 2007) imputables aux groupes jihadistes figurent aux côtés des images violentes de la colonisation israëlienne de la Palestine et de l’agression israëlo-étatsunienne au Liban et en Irak (le Golan syrien semble bizarrement éclipsé, mais c’est peut-être faute d’images, même si la désolation de Quneitra est amplement documentée). Le même équilibrisme vaut pour l’évocation de la religion, et plus particulièrement l’affaire des caricatures danoises: certaines images semblent autant dénoncer les caricatures que certaines protestations excessives contre elles, et les paroles évoquent les trois religions monothéistes en les plaçant toutes les trois sur un pied d’égalité en matière de pacifisme intrinsèque de leur message essentiel. Enfin, le sectarisme sunnites/chiites vivement encouragé par les Etats-Unis et l’Arabie séoudite est catégoriquement condamné.

Certaines images m’ont bouleversé. D’autres colportaient un message implicite – comme l’image d’un Amr Moussa désabusé et celle de dirigeants arabes, dont Boutef’, marchant piteusement sur un tapis rouge. En tout état de cause, un produit et un message très habiles.

J’ai toujours été persuadé que le rapprochement inter-arabe ne serait jamais le fait des gouvernants mais celui des citoyens – que ce soit ceux qui partagent les mêmes idéaux d’indépendance et de refus de la colonisation ou ceux qui se contentent de partager la même culture et la même envie de se débarasser de régimes parasitaires et de pesanteurs archaïques. Bien évidemment, les gouvernants arabes, sans exception, sont farouchement opposés à tout rapprochement entre peuples, même si le poids de l’opinion publique (qui n’existe pas, comme l’a expliqué Bourdieu) les contraints à une vigoureuse hypocrisie en la matière – ceci explique notamment la grande sévérité avec laquelle les pays arabes (la Syrie faisant partiellement exception) traitent les demandes de visa de ressortissants d’autres pays arabes – un Palestinien n’ayant pas la nationalité israëlienne aura ainsi infiniment plus de mal à obtenir un visa pour le Maroc qu’un Israëlien.

Bien évidemment, il coule de source que de grands clivages sociaux, économiques, historiques et culturels partagent les peuples arabes – je ne suis pas particulièrement nostalgique de Michel Aflaq. Et la solidarité arabe n’implique en aucun cas le droit d’opprimer les minorités non-arabes de ces pays. Mais il est amusant de noter la hargne et la rage avec laquelle les gouvernants et leurs porte-voix médiatiques – au Maroc, cela se double bien évidemment du clivage social a coloration linguistique opposant francophones à arabophones, les premiers n’ayant généralement aucun intérêt (1- par manque de maîtrise de l’arabe classique, et donc par souci de valoriser la langue française qu’ils maîtrisent; 2- par souci de se distinguer socialement de leurs compatriotes arabophones) à un quelconque panarabisme, ne fût-il que simplement culturel. Il suffit de lire blogs et médias francophones pour s’en convaincre – la construction européenne y est sans doute souvent plus louangée que ne l’est l’idée d’une solidarité arabe, et pas seulement parce que la première est une réalité politique alors que la seconde n’est qu’un sentiment populaire.

Il faudrait d’ailleurs que l’on m’explique pourquoi certains de ceux qui s’extasient devant la construction européenne, l’Union méditerranéenne ou – plus rarement, sans doute à cause de l’epithète – l’Union du Maghreb arabe sont si souvent réticents à l’idée d’une unité arabe (je ne pense pas nécessairement à une union arabe telle qu’elle a été conçue dans les années 60) – quoi qu’on en dise, le Maroc et l’Irak ont objectivement plus de points communs que la Slovénie et la Finlande ou le Portugal et la Suède…

Pour en revenir à الضمير العربي: ça vaut tout de même mieux que "بكره إسرائيل" de Shaaban Abdel Rahim, non?

Il y avait bien un grain de vérité dans cette chanson, écrite par Islam Khalil, mais enfin, "wa baheb Amr Moussa" – à moins que ce soit du second degré…

Par ailleurs: ce clip n’a pas été diffusé par les médias d’obédience séoudienne – l’Arabie séoudite, véritable chancre cancéreux du monde arabe, présente ainsi la particularité d’avoir nourri intellectuellement sinon matériellement Al Qaïda, et d’être simultanément le partenaire inconditionnel d’Israël et des Etats-Unis dans l’étouffement de toute velléité de résistance contre la domination de ces deux Etats au Moyen-Orient. Afin de contourner la censure séoudienne, je convie ceux qui le souhaitent de diffuser et faire diffuser ce clip, sur leurs blogs ou ailleurs, même si comme moi ils ne partagent pas tout à fait sa ligne.

Hat-tip: Label Ash et l’inégalable Culture & Politiques Arabes.

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