Du policier au ministre, la négrophobie au Maroc

La dernière fois que j’ai franchi le contrôle frontalier à l’aéroport Mohammed V de Casablanca plusieurs avions avaient atterri en même temps. Chaque guichet de police des frontières comporte un panneau indicatif – "passeports marocains" ou "autres passeports" – que les arrivants sont bien avisés de respecter. Bien qu’étant marocain, je voyage depuis très longtemps avec mon seul passeport européen, mais suis bien évidemment muni de ma CIN. Prudent et éternel pessimiste, j’avais dit à ma femme que nous devions prendre la file "autres passeports" car si nous sommes bien marocains de nationalité, nos passeports sont étrangers, et ce alors même que la queue pour les guichets "passeports marocains" était bien plus courte.

J’attends donc, remarquant la jolie noire devant moi, accompagnée d’un ami au style vestimentaire "clip de rap". Je patiente pendant une quinzaine de minutes. La noire se voit indiquer l’ordre de rebrousser chemin, mais sans scandale et elle n’y trouve rien à redire – elle n’a probablement pas rempli la carte de débarquement, pratique typique des dictatures pays arabes.

En attendant, dans la file d’à côté, réservée aux passeports marocains, un passager noir, de petite taille, habillé très modestement, qui semble peu habitué aux aéroports, présente son passeport africain au policier. Celui-ci lui répond – ma femme attire mon attention là-dessus – par une mimique méprisante et moqueuse et un geste de la main au niveau de la tempe, lui demandant s’il était à jeûn, et lui indiquant avec brutalité et goujaterie que c’était la queue pour les détenteurs de passeports marocains, lui intimant l’ordre de prendre une file devant le bon guichet. Le noir, interloqué, ramasse son passeport et ses bagages et rejoint notre queue, passant avant les passagers qui comme moi patientaient depuis une bonne vingtaine de minutes. Ma femme, scandalisée par la scène à laquelle nous avons assisté, s’irrite cependant, alors que je compatis plutôt avec le malheureux. Et c’est là que le policier au guichet – alors que personne dans la file ne s’était plaint de rien – lui intime, avec la même discourtoisie que son collègue, d’aller à un guichet beaucoup plus loin, l’obligeant à traverser le grand hall avec ses papiers et ses sacs, l’air hébété et résigné, ne semblant d’ailleurs pas parler français, et devant se résigner à refaire une longue queue pour une seconde fois.

A peine avons-nous le temps, moi et mon épouse, de nous scandaliser à nouveau que voilà une troisième scène. Dans la file à notre gauche, elle aussi réservée aux passeports marocains, j’avais remarqué une femme en niqab noir. Semblant âgée de par sa corpulence et sa démarche, apparemment peu habituée – elle aussi – à fréquenter les aéroports (elle dépose un carton et un sac style Tati derrière le guichet du policier pour revenir ensuite devant présenter son passeport), elle se voit soudainement interpellée par une policière. Je comprends: la policière va l’emmener faire la vérification d’identité – en lui demandant de soulever son niqab – dans un bureau à l’abri des regards masculins. La policière, moins de trente ans, cheveux longs, un joli visage abîmé par un mélange de vulgarité et de méchanceté, n’est pas vraiment discrète: elle interpelle brutalement la niqabi, avec la douce mélodie de l’arabe dialectal parlé avec l’accent doukkali, mouline énergiquement des bras pour la faire se rendre audit bureau, et regarde ensuite autour d’elle avec fierté telle une danseuse du ventre d’un cabaret de Casa Port guettant la lubricité des regards des spectateurs après avoir fait tressauté sa marchandise. Elle va ensuite plaisanter avec ses collègues masculins.

Nous passons ensuite sans souci. Et je me dis que nos policiers et policières feraient d’excellents ministres ou éditorialistes progressistes et modernistes, défenseurs de la langue française sur 2M, et de la publicité pour l’alcool dans la presse écrite, tant pour leur mépris des sub-Sahariens que pour leur hargne à l’encontre des femmes en niqab (je hais le niqab à titre personnel mais un fonctionnaire de l’Etat doit être neutre et traiter tout administré de manière similairement respectueuse – ce n’était pas le cas ici).

Exhibit A: Abdelouahed Souhail, ministre PPS, c’est-à-dire post-communiste, de l’emploi et de la formation professionnelle. L’internationalisme prolétarien et la solidarité des travailleurs ne l’ont guère traumatisé: voilà déclare que si Lhoussine et Fatna sont au chômage au Maroc c’est parce qu’il y a trop de Mamadou et Fatimatou au plus beau pays du monde.

Le 6 juillet, à New York:

« Nous assistons, du fait de la crise économique et financière à deux phénomènes: d’un côté, le repli sur le Maroc de ses propres ressortissants touchés par la crise, et de l’autre, l’afflux de Sub-sahariens et l’intérêt grandissant affichés par des ressortissants des pays du Nord, pensant y trouver des niches insuffisamment exploitées »

Le quotidien de son parti, Al Bayane, a eu la délicatesse de bien insister sur ce point, en en faisant le point principal du discours ministériel: "Souhail aux Nations unies : «Les nouveaux phénomènes migratoires amplifient la crise de l’emploi au Maroc»".

Exhibit B: Abdelhadi Khaïrate, député USFP, c’est-à-dire post-socialiste. Il a interpellé le ministre de l’intérieur Mohand Laenser, sans doute inquiété  – comme on le comprend – par le nombre d’attentats terroristes commis par les Camerounais, Libériens et Burkinabés au Maroc, sur le danger sécuritaire posé par l’immigration sub-saharienne:

Abdelhadi Khairate, député USFP a interpellé le ministre de l’intérieur Mohand Laenser, sur ce qu’il a qualifié de grave menace représentée par l’entrée sur le territoire de clandestins subsahariens aux antécédents douteux.

« Des armes libyennes équipent des candidats à l‘immigration clandestine embusqués au Maroc, attendant l’occasion de traverser vers l’Europe … Ceci est une menace pour la sécurité nationale et des citoyens, vue que la plupart d’entre eux ont subits des entraînement et sont expérimentés dans le maniement des armes» s’est ému Khairate, lors d’ une question adressée au gouvernement.

Le progressisme-modernisme marocain (disons Promod pour faire bref), dans sa définition courante actuelle, consiste surtout à s’offusquer de l’accroissement de l’usage de l’arabe sur 2M et à se scandaliser de l’interdiction de la publicité pour l’alcool, des combats à hauteur de des qualités et talents – considérables – de ses représentants et militants. Passer sous silence la très forte mobilisation des Promods à l’occasion de la publication de la circulaire Guéant serait également très injuste à leur encontre. On ne m’ôtera pas l’idée que les sub-Sahariens pourraient faire quelques efforts de leur part en gage de bonne volonté, et être un peu moins Africains et un peu plus blancs – ce n’est quand même pas aux Promods de faire le premier pas!

Le gouvernement Benkirane: Verre à moitié vide ou à moitié plein?

Voici quelques extraits d’une chronique publiée sur le site Yabiladi.com, consacrée au nouveau gouvernement d’Abdelillah Benkirane:

On ne peut passer sous silence la rupture que constitue l’arrivée à la primature d’un parti islamiste au Maroc.  (…)

Pour la première fois depuis 1965, le Maroc compte un ministre de l’intérieur – Mohand Laenser (MP) – représentant d’un parti politique et non plus soit sécuritaire, soit technocrate. Et pour la première fois depuis 1983, c’est le représentant d’un parti – Saadeddine el Othmani (PJD) – qui est ministre des affaires étrangères. Enfin, et même si l’USFP a à deux reprises détenu le portefeuille de la justice, Me Mustapha Ramid du PJD marque une rupture symbolique réelle à la tête de ce ministère – avocat attitré des salafistes suspectés de terrorisme, sympathisant du mouvement du 20 février et physiquement malmené jusqu’il y a peu par la police lors de manifestations. (…)

Le gouvernement est de facto dominé par le PJD, et ses partenaires ne pèsent pas très lourd. (…)

On peut gloser à l’infini sur le positionnement réel du PJD dans le champ politique marocain, et en particulier sur ses relations vis-à-vis de l’acteur dominant dans ce champ – le Palais. (…)  Aucune garantie donc pour que le PJD demeure durablement fidèle à son autonomie vis-à-vis du Palais.

La Constitution de 2011 n’a pas fait du Maroc une monarchie scandinave. Le Roi détient des pouvoirs formels considérables, notamment sur l’appareil judiciaire, l’armée et le travail gouvernemental (il préside le Conseil des ministres dont il détermine ainsi l’ordre du jour), et ces pouvoirs sont encore accrus par le véritable "gouvernement de l’ombre" que constitue le cabinet royal (…)

Enfin, les espoirs placés en Benkirane et le PJD sont démesurés. (…)

La suite est donc ici.

Mes chroniques précédentes:

- "Printemps arabe : Et maintenant où on va ?" (18 octobre)

- "Le PJD, ou l’espoir incertain d’une évolution vers l’AKP (ou Ennahda)" (25 novembre)

De la place des ministres délégués dans l’organigramme du makhzen

Dans le dernier numéro de Le Temps (cet hebdo marocain ne semble pas, en cette année de grâce 2012, avoir de page web fonctionnelle), un article intéressant sur les déplacements royaux à Casablanca et leur cortège de mutations sanctions de responsables policiers à chaque fois que le cortège royal est retardé ou géné par la circulation casablancaise. L’hebdomadaire rappelle ainsi que le préfet de police de Casablanca Mustapha Mouzouni fût sanctionné par une mutation à Zagora pour un incident lors du passage du cortège royal à Aïn Diab lors du mois de ramadan 2011 – drôle de conception de la sanction que de muter un fonctionnaire en périphérie, conception qui en dit long sur la valeur des Marocains de ces régions aux yeux du pouvoir, qui retient toujours l’opposition binaire Maroc utile/Maroc inutile.

Plus récemment, la foudre royale a failli carboniser quelques autres sommités:

Lundi 20 décembre, Ech-Chellalat à Mohammedia. Une immense joie régnait sur cette localité éloignée de la Cité des fleurs (…). Le Roi venait d’y effectuer une visite de courte durée mais dont les retombées seront sans doute installées dans la durée et les mémoires: 1.534 ménages vont pouvoir vivre dans la dignité et la décence. La vie de bidonville est désormais un lointain souvenir. Acclamations, vivats et autre youyous fusent, à la faveur d’une visite qui restera, peut-être, inoubliable. C’est sur cette note joviale que Mohammed VI quitte cette population en liesse en direction du Palais de Derb Soltane, où il est installé depuis quelques jours.

Mais voilà, un grand rassemblement d’habitants des Carrières centrales (Hay Mohammedi) se met en travers de l’axe autouroutier Mohammédia-Casa. Las, ils voulaient s’en remettre directement au Roi pour lui "confier" leur calvaire avec leur vie de bidonvillois. Sauf que leur "procédé" a causé d’insoutenables désagréments au cortège royal, qui a dû changer d’itinéraire pour regagner le Palais. En lieu et place de l’autoroute, le cortège [royal] s’est rabattu sur une voie urbaine pavée de bouchons, bouteilles, bref tout ce qui fait le quotidien des Casablancais.

Le message aura été parfaitement reçu. Et la réponse n’a pas tardé à venir. Dans la soirée, Mohamed Halab, wali du Grand Casablanca et Charki Draïss, directeur général de la Sûreté nationale (DGSN), sont interdits d’entrée au Palais des Habous, situé sur le boulevard Mohammed VI. A la wilaya du Grand Casablanca, comme à la préfecture de police, l’ambiance est plutôt tendue. Un gros point d’interrogation plane sur la suite à donner par le Roi aux dysfonctionnements qui plombent la plus grande ville du Royaume, son ‘"poumon économique".

M. Halab, qui dirige la mégalopole depuis trois ans, est dans le creux de la vague. Ce soir-là, il n’aurait pas fermé l’oeil, pas plus que le patron de la DGSN, tant la colère du Roi était crainte. Le déplacement de Taïeb Cherkaoui, ministre de l’intérieur, à la préfecture de police de Casablanca, aurait peut-être décrispé l’ambiance. N’empêche. Aux grands maux, il fallait les grands remèdes. D’après nos sources, le commandant du corps urbain aurait été muté à Ouarzazate, le chef de la sûreté d’Aïn Sebâa, lui, à Taourirt, tandis qu’un autre officier se serait retrouvé à Sidi Ifni. Un verdict juge mitigé eu égard aux fautes professionnelles commises. Soit. Mais des sources au sein de la préfecture de police de Casablanca ont annoncé qu’une enquête avait été ouverte pour faire la lumière sur les tenants et aboutissants du débordement de la voie urbaine rapide. "D’autres mesures disciplinaires seront sans doute prises", rapportent les mêmes sources.

(Le Temps, 31 décembre 2011, pp. 31-33)

Il faudrait dresser une géographie du Maroc inutile à partir des villes où sont envoyés les fonctionnaires sanctionnés pour avoir fait subir aux différents cortèges royaux "d’insoutenables désagréments". On a – pour ces deux incidents rapportés par Le Temps – Zagora, Taourirt, Sidi Ifni, Figuig (le chef d’arrondissement de Casablanca Anfa y fut muté ce ramadan), Errachidia (le chef de la brigade mobile des motards y a été muté suite à l’incident d’il y a une semaine) et Ouarzazate – liste à compléter sans doute…

Plus intéressant encore: Charki Draïss, dont le sort (administratif) a semblé tenir à un cheveu, s’est finalement retrouvé muté à… Rabat, en tant que ministre délégué à l’intérieur, chargé de marquer à la culotte le ministre de plein exercice, le pourtant très peu farouche Mohand Laenser (MP). Un poste ministériel, une mutation-sanction?

On doit rappeler que l’agenda de Charki Draïss avait déjà été accaparé par les désagréments des cortèges royaux précedemment:

Deux hauts responsables de la police casablancaise ont été convoqués par leur hiérarchie pour s’expliquer sur les embouteillages du dimanche soir dans la capitale économique. Ces bouchons ont empêché la voiture du roi de circuler auux abords du Mégarama. Le directeur de la DGSN, Charki Draïss est revenu à Casablanca, interrompant sa visite dans les provinces, spécialement pour suivre cette affaire et en identifier les responsables. Le roi est ainsi resté bloqué, comme n’importe quel citoyen, dans l’attente de la reprise de la fluidité de la circulation. Des mesures disciplinaires devraient être prises, mais une autre source impute cet incident à l’absence d’une politique de circulation dans la métropole, malgré les sommes colossales qui lui ont été affectées depuis 5 ans. Il est à noter que ces embouteillages de la circulation sur la Côte interviennent alors même que les travaux du tramway n’ont pas encore atteint cette zone. D’autres sources informées mettent en garde contre toute mesure à l’encontre de responsables connus pour leur droiture et leur honnêteté, comme cela s’est a été le cas dans le passé, où certains responsables ont été envoyés aux confins du pays en guise de sanction.

Source : Panoramaroc, 16/08/2011

Commentaires rapides sur le gouvernement Benkirane

Voici donc la liste du gouvernement Benkirane, le premier à être nommé sous l’empire de la Constitution de 2011:

- Abdelilah Benkirane  (PJD): Chef de gouvernement.

- Abdellah Baha (PJD) : ministre d’Etat.

- Mohand Laenser (MP) : ministre de l’Intérieur.

- Saad-Eddine El Othmani (PJD): ministre des Affaires étrangères et de la coopération.

- Mustafa Ramid (PJD): ministre de la Justice et des libertés.

- Ahmed Toufiq (sans appartenance partisane): ministre des Habous et des affaires islamiques.

- Driss Dahak (sans appartenance partisane): secrétaire général du gouvernement.

- Nizar Baraka (Istiqlal): ministre de l’Economie et des finances.

- Nabil Benabdellah (PPS): ministre de l’Habitat, de l’urbanisme et de la politique de la ville.

- Aziz Akhannouch (ex-RNI, sans appartenance partisane): ministre de l’Agriculture et de la pêche maritime.

- Mohamed El Ouafa (Istiqlal): ministre de l’education nationale.

- Lahcen Daoudi (PJD): ministre de l’Enseignement supérieur, de la recherche scientifique et de la formation des cadres.

- Mohamed Ouzzine (MP): ministre de la Jeunesse et des sports.

- Aziz Rabbah (PJD): ministre de l’Equipement et du transport.

- El Hossein El Ouardi (PPS): ministre de la Santé.

- Mustapha El Khalfi (PJD): ministre de la Communication, porte-parole du gouvernement.

- Fouad Douiri (Istiqlal): ministre de l’Energie, des mines, de l’eau et de l’environnement.

- Abdelouahed Souhail (PPS): ministre de l’Emploi et de la formation professionnelle.

- Abdelkader Aâmara (PJD): ministre de l’industrie, du commerce et des nouvelles technologies.

- Lahcen Haddad (MP): ministre du Tourisme.

- Bassima Hakkaoui (PJD): ministre de la solidarité, de la femme, de la famille et du développement social.

- Mohamed Amine Sbihi (PPS): ministre de la Culture.

- Abdessamad Qaiouh (Istiqlal): ministre de l’Artisanat.

- Lahbib Choubani (PJD): ministre chargé des Relations avec le parlement et la société civile.

- Abdellatif Loudiyi (sans appartenance partisane): ministre délégué auprès du chef de gouvernement chargé de l’Administration de la défense nationale.

- Abdellatif Maâzouz (Istiqlal): ministre délégué auprès du chef de gouvernement chargé des Marocains résidant à l’étranger.

- Charki Draiss (sans appartenance partisane): ministre délégué auprès du ministre de l’Intérieur.

- Youssef Amrani (sans appartenance partisane): ministre délégué auprès du ministre des Affaires étrangères et de la Coopération.

- Mohamed Najib Boulif (PJD): ministre délégué auprès du chef de gouvernement chargé des Affaires générales et de la gouvernance

- Abdelâdim El Guerrouj (MP): ministre délégué auprès du chef de gouvernement chargé de la fonction publique et de la modernisation de l’administration.

- Idriss Azami Al Idrissi (PJD): ministre délégué auprès du ministre de l’économie et des finances chargé du budget.

Il aura donc fallu plus d’un mois pour que le gouvernement Benkirane soit enfin validé par le Palais, après des rumeurs à n’en plus finir sur le rejet du nom du Mustapha Ramid (Fouad Ali el Himma aurait argumenté en sa faveur, de manière surprenante, alors que d’autres conseillers royaux y étaient opposés), sur le rôle exact d’Aziz Akhennouch (à l’intérieur ou à l’agriculture?), le nombre de ministres sans appartenance politique et surtout depuis quelques jours le nom du titulaire du portefeuille de l’équipement, détenu par l’Istiqlal depuis 2002 (Karim Ghellab).

Ce dernier point surtout est intéressant: ce ministère est un des plus gros dépensiers en termes de crédits d’investissement au Maroc (3e en crédits de paiements pour investissements après le Ministère de l’économie et des finances et celui de l’agriculture et des pêches dans la loi de finances 2011) et qu’il contrôle un nombre considérable d’octrois de licences et d’agréments (auto-écoles, taxis, permis de conduire, transports de frêt routier). Dans les différentes listes de ministres figurant dans les fuites à la presse, il était dévolu au PJD. Des cris d’orfraie se sont alors fait entendre du côté de l’Istiqlal, avec des poids lourds du parti ayant accusé Abbas el Fassi d’avoir bradé la participation du parti au gouvernement. L’Istiqlal aurait alors fait savoir que si le parti ne gardait pas ce portefeuille, il refuserait de participer au gouvernement tout en le soutenant au parlement. Le tout, sur rumeur d’incendie aux archives du ministère de l’équipement… Résultat des courses: le ministère de l’équipement change de mains, va au député-maire de Kénitra Abdelaziz Rabbah, ancien secrétaire-général de la jeunesse du PJD. En échange, l’Istiqlal obtient de manière surprenante le ministère de l’économie et des finances pourtant dévolu dès le départ au député PJD Mohamed Najib Boulif – ce ministère ira donc à Nizar Baraka, gendre de Abbas el Fassi, et ancien ministre des affaires générales – Boulif récupérant ce poste – mais on notera, détail qui a son importance, que le ministre délégué au budget est PJD (Idriss Azami al Idrissi, par ailleurs haut fonctionnaire à la Direction du Trésor du ministère de l’économie et des finances…). Drôle d’histoire que ce ministère de l’équipement, qui valait apparemment pour le PJD autant que le poste stratégique de l’économie et des finances…

Quelques remarques en vrac sinon:

  • Ce gouvernement compte 31 membres, chef du gouvernement inclus, dont 8 ministres délégués, un ministre d’Etat sans portefeuille (le député PJD Abdallah Baha) mais aucun secrétaire d’Etat – n’y en aura-t-il pas du tout ou seront-ils nommés plus tard? Si ce décompte est définitif, ce gouvernement compte moins de membres que le gouvernement sortant, qui en comptait 34.
  • une grosse déception: une seule femme dans ce gouvernement, la députée PJD Bassima Haqqaoui, ministre de la solidarité, un poste  tenu par une femme dans le gouvernement sortant (Nouzha Sqalli, PPS), contre 5 dans le gouvernement sortant. Notons par ailleurs que Bassima Haqqaoui devient à ma connaissance la première femme voilée à accéder à un tel poste responsabilité au Maroc, ce qu’il convient de saluer.
  • quatre ministres sont maintenus dans leurs fonctions: Ahmed Toufik, sans appartenance partisane, ministre des habous et des affaires islamiques depuis 2002; Aziz Akhennouch, démissionnaire du RNI depuis le 1er janvier, ministre de l’agriculture et des pêches maritimes depuis 2007, Abdellatif Loudiyi, ministre de l’administration de la défense nationale depuis 2010, et le secrétaire général du gouvernement (qui a rang de ministre) Driss Dahak, sans appartenance partisane, en poste depuis 2008.
  • quatre autres ministres demeurent au gouvernement, mais avec changement de portefeuille: Nizar Baraka (Istiqlal) qui passe donc des affaires générales à l’économie et aux finances, Abdellatif Maazouz (Istiqlal) qui passe de ministre du commerce extérieur à ministre délégué aux Marocains résidant à l’étranger, Mohamed Ouzzine (Mouvement populaire – MP) qui passe de secrétaire d’Etat aux affaires étrangères au portefeuille ministériel de la jeunesse et des sports et enfin Mohand Laenser (MP) qui passe de ministre d’Etat sans portefeuille à ministre de l’intérieur. Il est remarquable que seuls trois ministres MP, PPS et Istiqlal aient survécu au changement, car leurs partis auraient fort bien pu reconduire les sortants ou une majorité d’entre eux.
  • 25 ministres sont membres de partis politiques: 12 du PJD, 5 de l’Istiqlal et 4 chacun du MP et du PPS. 5 ministres sont sans appartenance partisane, dont un ex-RNI, Aziz Akhennouch – ceux-ci sont bien évidemment des hommes de confiance du palais, et tous occupent des postes dans des ministères de souveraineté régalienne, à l’exception d’Akhennouch (pour une raison qui m’échappe, Benkirane aurait tenu à le garder à son poste et ce dès le départ de la formation du gouvernement).
  • deux ministres sont particulièrement marqués à la culotte: Saad Eddine el Othmani (PJD) devra compter non seulement avec le conseiller du Roi fraîchement nommé, son prédecesseur Taïeb Fassi Fihri, mais aussi avec un ministre délégué sans appartenance partisane, Youssef Amrani, ministre délégué. De même le ministre de l’intérieur, le pourtant très peu farouche Mohand Laenser (MP), qui aura fort à faire avec son ministre délégué Charki Draïss, qui était jusqu’à aujourd’hui chef de la Sûreté nationale…
  • c’est bien évidemment la première fois que le Maroc compte des ministres appartenant à un parti islamiste, parti arrivé très largement en tête des élections législatives avec un nombre de sièges inconnu depuis les élections de 1984. Ce parti a imposé ses noms, et je ne vois aucun de ceux mentionnés dans les premières fuites dans la presse il y a quelques semaines qui aurait été recalé. Bien mieux, il impose Mustapha Ramid, avocat de très nombreux salafistes suspectés de terrorisme et bien peu diplomate dans ses critiques du makhzen (il affirma ainsi son soutien au mouvement du 20 février) au poste très sensible de la justice. Il truste des ministères économiques (sauf celui de l’économie et des finances mais y compris celui du budget) et techniques (enseignement supérieur, industrie, équipement) ou sociaux (solidarité) où il ne pourra pas se payer de mots.
  • le fait que des ministères dits de souveraineté soient détenus par des élus de partis politiques n’est pas si nouveau que ça: le portefeuille des affaires étrangères fût ainsi maintes fois détenu par l’Istiqlal (mais la dernière fois fut en 1983, avec M’hamed Boucetta), et celui de l’intérieur a déjà été détenu par le MP (le Dr Abderrahmane Khatib de 1963-1965 – par ailleurs le premier secrétaire général du PJD, 1998-2004…) – mais l’honnêteté impose de reconnaître que cela remonte très loin – pour l’intérieur ça remonte à 1965, pour les affaires étrangères à 1983 et pour la défense nationale à 1965 (Mahjoubi Aherdane, MP). On notera qu’à chaque fois que ces portefeuilles passent à des titulaires partisans, il s’agit de partis connus pour leur grande docilité à l’égard du Palais – le MP et l’Istiqlal – à l’exception donc de Saad Eddine Othmani, ministre des affaires étrangères PJD.
  • prenez ça comme une boutade, mais le nombre de ministres fassis de haute lignée est en baisse sensible, on se demande pourquoi…

Les attentes seront, sont énormes – alors même que ce gouvernement compte une majorité de ministre non-PJD (et pas des moindres: habous, secrétaire général du gouvernement, intérieur, éducation nationale, agriculture, santé) et sera étroitement contrôlé par le gouvernement bis que le Roi vient de mettre en place. Si je devais exprimer ce que j’espère:

  • départ sur les chapeaux avec mesures symboliques fortes, notamment dans le domaine de la justice – Ramid pourrait ainsi convoquer la commission des grâces et proposer au Roi la grâce de tous les détenus d’opinion que sont Rachid Nini, Mouad Belghouate (même s’il n’a pas encore été condamné, la grâce peut intervenir à tout moment du procès pénal), Zakaria Moumni et les dix de Bouarfa, entre autres;
  • une offensive contre les conseillers du Roi: identification et réduction des montants alloués aux conseillers du Roi; adoption d’un décret réglementant les contacts entre les administrations et entreprises publiques et les conseillers du Roi, faisant obligation à celles-là d’en référer à la primature pour toute communication d’information ou décision faisant suite à leur intervention;
  • la préparation en urgence de quelques réformes symboliques, comme la réforme unanimement demandée du Code de la presse;
  • une réforme très rapide de l’information audiovisuelle publique, pour que le journal télévisé informe enfin sur l’actualité réelle du pays;
  • initiatives de réduction du train de vie de l’Etat et de transparence financière;

Par contre, ce que je crois et que je crains:

  • un court-circuitage ouvertement affiché du gouvernement par le réseau des conseillers du Roi et des fondations para-publiques, et instrumentalisation des divisions au sein du gouvernement entre membres du PJD et les autres:
  • plus particulièrement, des peaux de bananes lancées dans les jambes des trois ministres détenant des portefeuilles autrefois de souveraineté – El Othmani, Laenser et Ramid – afin de les embarasser publiquement. Ce pourrait être par exemple le maintien des poursuites judiciaires contres les prisonniers d’opinion précités, ou contraindre El Othmani à un contact officiel avec des représentants du gouvernement israëlien, par exemple.
  • après l’accalmie annoncée entre Benkirane et El Himma – dont il faut rappeler qu’il est le grand perdant des législatives par rapport au potentiel escompté, bien plus que le RNI – reprise d’une guérilla institutionnelle entre le Palais et le gouvernement, par exemple par le refus de la tenue de conseils des ministres ou de déléguer leur présidence au chef du gouvernement, ou par le blocage de nominations.
  • une année économique très difficile – ceci est certain, et le bouc émissaire sera tout désigné;
  • la provocation continue de l’opinion publique, qui pourrait potentiellement très mal tourner, suite aux affaires liées à l’entourage royal, principalement Mounir Majidi – et à ce titre, le maintien au gouvernement d’un richissime homme d’affaires proche du sérail, Aziz Akhennouch, augure très mal de la façon dont la notion de conflit d’intérêt et de mélange des genres est perçue, tant au gouvernement qu’au Palais (rappelons que l’épouse de ce ministre est la promotrice de Morocco Mall, ce qui peut pourrait s’avérer être un coût politique certain).

Inutile de préciser que j’espère de tout coeur me tromper lourdement, pour le bien du Maroc…

Officiel: Kadhafi soutient les 9%

Le Guide suprême de la Révolution, le colonel Kadhafi, après avoir fait un pas en avant et deux en arrière au sujet du Sahara marocain, continue sa valse-hésitation, y compris par rapport au clivage 91%/9%. Il a ainsi reçu une délégation officielle marocaine, composée de la fine fleur du monde politique marocain: le président RNI de la Chambre des représentants,Mustapha Mansouri, le ministre d’Etat MP sans portefeuille, Mohand Laenser et enfin Mohamed Lyazghi, ancien secrétaire général de l’USFP:

M. Mansouri "satisfait" des résultats de l’audience accordée par le guide de la révolution libyenne à la délégation marocaine
MAP Dernière modification 08/09/2009 21:48

Tripoli- M. Mustapha Mansouri, président de la Chambre des représentants, s’est déclaré "satisfait" des résultats de l’audience accordée, mardi à Tripoli, par le guide de la révolution libyenne, le colonel Mouammar Kadhafi, à une délégation marocaine.

Dans une déclaration à la MAP à l’issue de cette audience, M. Mansouri a indiqué que cet entretien s’inscrit dans le cadre des festivités marquant le 40ème anniversaire de la révolution du 1er septembre en Libye, précisant que la délégation marocaine a transmis au colonel Kadhafi les vœux de SM le Roi Mohammed VI à cette occasion.

La délégation marocaine, a-t-il ajouté, s’est réjouie du fait que le malentendu survenu lors de la présence d’une délégation marocaine officielle aux festivités du 1er septembre ait été dépassé, suite à la note de réponse adressée par les autorités libyennes à leurs homologues marocaines.

M. Mansouri a affirmé que le colonel Kadhafi a exprimé, lors de cette audience, son "regret" pour ce qui s’est passé, précisant que le président de la soi-disant "RASD" n’a pas été invité aux festivités du 1er Septembre, mais uniquement au Sommet de l’Union Africaine.

Il a souligné que le dirigeant libyen a émis le souhait de voir le Maroc retrouver, dans les plus brefs délais, sa place au sein de l’Union africaine, mettant l’accent sur la profondeur et la solidité des relations entre les peuples libyen et marocain et réitérant son respect et son estime pour la personne de SM le Roi Mohammed VI.

La délégation marocaine, a rappelé M. Mansouri, a répondu à plusieurs questions posées par le guide de la révolution libyenne au sujet de l’intégrité territoriale du Royaume, soulignant l’importance de la proposition marocaine d’autonomie qui est intervenue en réponse à l’appel du conseil de sécurité des Nations unies qui avait invité les parties à parvenir à une solution politique consensuelle de la question du Sahara.

Cette audience, a indiqué M. Mansouri, a été l’occasion d’évoquer l’avenir des relations bilatérales dans la perspective de la tenue prochainement à Rabat de la Haute commission mixte, ajoutant que les parties ont également passé en revue les moyens de renforcer la coopération pour l’édification du Maghreb arabe et pour dépasser tous les problèmes qui entravent la réalisation de cet objectif.

Le guide de la révolution libyenne a reçu, mardi à Tripoli, une délégation marocaine comprenant outre M. Mustapha Mansouri, MM. Mohand Laenser et Mohamed El Yazghi, ministres d’Etat.

Cette audience s’est déroulée en présence de l’ambassadeur du Maroc à Tripoli, Moulay Mehdi Alaoui et de l’ambassadeur de la Jamahirya libyenne à Rabat, M. Mohamed Abou Al Kacem Zaoui.

Faisant suite aux protestations marocaines contre la participation du leader du Polisario, Mohamed Abdelaziz el Marrakchi, aux cérémonies officielles du quarantenaire de la prise de pouvoir par Kadhafi, la visite de cette délégation donne l’impression que c’est le Maroc qui chercherait à s’expliquer, voire à s’excuser – signe peut-être (?) que ma théorie selon laquelle Kadhafi aurait reçu Mohamed Abdelaziz el Marrakchi en représailles contre l’absence du Roi (et de tout représentant de la famille royale) n’est pas si farfelue que ça. En sens contraire, on notera que Muammar Kadhafi a exprimé ses regrets, ce qui ne me semble pas être un mot très courant dans son vocabulaire. Enfin, allah ou alem, et l’affaire est close à en croire les éditorialistes du Matin du Sahara, plus prompts à s’enflammer dans le cas de l’Iran et Vénezuela

Mais autre fait marquant passé inaperçu lors des festivcités du 1er septembre à Tripoli, c’est le soutien flagrant du Guide suprême – à moins qu’il ne s’agit d’une erreur de protocole supplémentaire – au mouvement marocain des 9%. J’en ai même un preuve visuelle, via le Financial Times, peu suspect de nihilisme destructeur:
9% in Tripoli

La preuve est éclatante et indiscutable: le Guide suprême de la révolution libyenne est désormais sponsor officiel du mouvement des 9%! En voilà une bonne nouvelle en cette journée officielle – 9-9-9 – des 9%, non?

Kadhafi humilie le Maroc – quelle sera la réaction marocaine?

La célébration inappropriée des quarante années de pouvoir dictatorial de Muammar Kadhafi devait initialement se faire en présence d’une délégation officielle marocaine dirigée par le premier ministre Abbas El Fassi, le ministre d’Etat sans portefeuille Mohand Laenser et le ministre des affaires étrangères Taïeb Fassi Fihri, ce dernier étant sans doute l’homme fort de la délégation en termes de poids politique. Le Matin du Sahara a ainsi consacré un entrefilet à cette délégation:

Festivités du 1er septembre à Tripoli
Arrivée de la délégation représentant S.M. le Roi
Le Matin du Sahara Publié le : 01.09.2009 | 06h50

Une délégation marocaine conduite par le Premier ministre, Abbas El Fassi est arrivée, lundi en début de soirée à Tripoli, pour représenter S.M. le Roi Mohammed VI aux festivités commémorant le 40e anniversaire de la révolution du 1er septembre.

La délégation marocaine comprend Mohand Laenser, ministre d’Etat et Taib Fassi Fihri, ministre des Affaires étrangères et de la Coopération.

Les membres de la délégation marocaine ont été accueillis à leur arrivée à l’aéroport international de Tripoli par Mohamed Ali Alhouij, secrétaire du comité populaire général chargé de l’Industrie, de l’Economie et du Commerce et l’ambassadeur du Maroc en Libye, Moulay Mehdi Alaoui, ainsi que par les membres de l’ambassade.

Pour l’occasion, un détachement des FAR a été dépêché à Tripoli pour participer au défilé officiel:

Aussi, sur Hautes Instructions de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, Chef suprême et Chef d’état-major général des Forces Armées Royales, et dans le cadre de la célébration du 40e anniversaire du 1er septembre de la Grande Jamahiriya arabe libyenne populaire et socialiste, un détachement des FAR sera déployé à partir du 17 août à Tripoli en vue de participer au défilé du 1er septembre.

Ce détachement comprend le Drapeau des FAR et une unité de la 1er Brigade d’infanterie parachutiste des FAR.

Entourée de la Haute Sollicitude Royale, cette participation permettra de renforcer les relations entre les deux pays et d’affirmer l’identité arabo-maghrébine du Royaume du Maroc, conclut la même source.

Le Matin du Sahara se paya même le luxe d’un éditorial – "La nouvelle Libye a 40 ans" – dont la lecture est comique après coup:

Quand Mouâamar Kadhafi a pris les rênes du pouvoir le 1er septembre 1969 à la tête d’un groupe d’officiers, rien ne prédisait le tournant que son pays allait prendre par la suite. Inspiré du mouvement politique et de la pensée nassériens, le jeune colonel s’est immédiatement hissé comme le «gardien» des intérêts de la Libye. Il n’hésitera pas à prendre des décisions à la fois radicales et spectaculaires qui, à un moment où la guerre froide battait son plein, heurtaient fortement la communauté internationale, dont notamment les gouvernements anglais et américain. Il nationalisa les hydrocarbures, créera des comités populaires pour remplacer les instances gouvernementales et, dans la foulée d’une révolution à laquelle le peuple libyen adhéra spontanément, il s’érigera en «guide» de la nouvelle Libye.

Imprégné d’une culture unitaire, héraut aussi du panarabisme ambiant qui rayonnait au Caire et à Damas, Mouâamar Kadhafi n’avait de cesse de réaliser le rêve incandescent que son mentor égyptien, Gamal Abd al-Nasser, caressait d’une nation arabe unifiée du Golfe à l’Atlantique.

Le passage sur les relations maroco-libyennes vaut son pesant de harira:

Il convient de souligner qu’avec le Royaume du Maroc, les relations se sont inspirées d’un réalisme où se conjuguent un sentiment partagé de solidarité et des objectifs communs. Sans compter l’amitié réelle qui existe entre les deux peuples. Au moment de son splendide isolement diplomatique sur la scène internationale des années quatre-vingts, seul le Maroc lui manifestait sa solidarité, enfreignant même la consigne tacite que les Américains et les Européens croyaient dicter aux gouvernements du monde pour la mettre à l’écart. En revanche, la Libye a opéré un tournant majeur et décisif dans sa vision du conflit du Sahara, et le président Kadhafi –dont on pouvait croire et constater même qu’il soutenait au début de l’affaire le Polisario et donc l’Algérie – s’est immédiatement rétracté. Arrivé «impromptu » au Maroc en 1984, en plein mois de Ramadan, il était accueilli à Rabat par feu S.M. Hassan II qui lui présenta les familles et les parents marocains des membres du polisario.

Le dirigeant libyen, qui n’en crut pas ses yeux, changea immédiatement d’attitude et arrêta net son soutien, politique, financier et militaire, aux séparatistes du Polisario. La fameuse «piste Kadhafi» qui voyait transiter des quantités d’armes et de matériels militaires à travers la bande désertique qui va de la Libye, via le sud tunisien, et l’Algérie jusqu’à Tindouf, n’a plus existé désormais, privant ainsi le Polisario d’un appui sans commune mesure avec ce qu’il a connu.

Le Roi du Maroc y a été de son télégramme de félicitations, qui dépasse le minimum protocolaire requis lors de ce genre d’occasions:

S.M. le Roi a salué, à cette occasion, la sagesse et la clairvoyance du guide de la révolution libyenne, qui a accompli d’importantes réalisations sur la voie du progrès, de la prospérité, du développement global au profit de son peuple, ainsi que la présence, forte et agissante, de la Libye aux niveaux régional, continental et international. Le Souverain a également fait part de sa grande fierté des liens de fraternité sincère, de compréhension cordiale, de concertation fructueuse et régulière unissant S.M. le Roi et le colonel Kadhafi, concernant les questions bilatérales, régionales et internationales d’intérêt commun.

Or, la Libye, qui assure la présidence tournante de l’Union africaine (dont le Maroc ne fait bien évidemment pas partie, reconnaissance du Polisario oblige), avait prévu pour la veille, le 31 août, le sommet extraordinaire africain – afin sans doute de gonfler la participation aux festivités du lendemain – bien que des poids lourds africains aient décliné l’invitation, tels "les présidents sud-africain Jacob Zuma, sénégalais Abdoulaye Wade, nigérian Umaru Yar’Adua et ougandais Yoweri Museveni". Dès lors, le Polisario étant membre de l’Union africaine, son leader, Mohamed Abdelaziz el Marrakchi, allait bien évidemment assister à ce sommet, qui lui offre son unique moment de respectabilité internationale. De là à se douter que le Polisario allait rester jusqu’aux festivités du 1er septembre, soit le lendemain, il n’y avait qu’un pas. Et ce fût effectivement ce qui se passa:

La Libye tend la main au «Polisario» : Les surprises du colonel
Al Bayane 2/9/2009
La délégation marocaine officielle aux festivités du 40ème anniversaire de l’arrivée au pouvoir de Mouammar Kadhafi s’est retirée, mardi, après le constat de la présence du séparatiste et néanmoins mercenaire Mohamed Abdelaziz, qui dirigeait une délégation de la prétendue «RASD». Le détachement militaire des FAR, qui devait participer au défilé officiel, a annulé sa participation et quitté Tripoli. Pourtant, le Maroc avait eu, comme lors des dernières années, des assurances sur la non participation aux festivités du mouvement crée par l’Algérie, au début des années 70 du siècle dernier, et soutenu par la Libye.

Selon la MAP,

Le gouvernement de SM le Roi exprime sa vive protestation devant cette surprenante attitude, alors que toutes les assurances avaient été données au préalable.

Le Royaume du Maroc demande aux autorités libyennes les explications nécessaires et appropriées face à ce geste inamical à l’égard des sentiments du peuple marocain.

Al Bayane rajoute la précision que les garanties libyennes avaient également été demandées lors des précédentes éditions de cette commémoration – implicitement, cela signifie que ces promesses avaient alors été tenues:

Pourtant, le Maroc avait eu, comme lors des dernières années, des assurances sur la non participation aux festivités du mouvement crée par l’Algérie

Ce ne semble pas être une erreur du service du protocole du comité populaire libyen des affaires étrangères (nom de leur ministère), puisque la propagande séparatiste sahraouie a diffusé une déclaration du Guide suprême libyen selon laquelle il soutenait le droit du "peuple sahraoui" à l’autodétermination:

l’unique solution possible à la question du Sahara passe par la voie d’un référendum d’autodétermination

Seriez-vous étonnés si je vous disais que cette déclaration a été démentie – par des officiels libyens (du moins si on en croit la MAP)?

Tripoli dément catégoriquement les propos prêtés au colonel Mouammar Kadhafi sur la question du Sahara
©MAP Dernière modification 01/09/2009 16:54

Tripoli- Des sources officielles libyennes ont démenti mardi, de manière catégorique, les propos prêtés au guide de la révolution libyenne, le colonel Mouammar Kadhafi, selon lesquels "l’unique solution possible à la question du Sahara passe par la voie d’un référendum d’autodétermination".
Les mêmes sources soulignent que ces informations véhiculées par les médias des séparatistes du "Polisario" sont "dénuées de tout fondement".

Difficile comme toujours de savoir exactement ce qui s’est passé, d’autant que la présence du gouvernement libyen sur le net est fantomatique. En dehors de la dépêche de l’agence de presse séparatiste SPS sur la déclaration initiale attribuée au Guide suprême, et la dépêche de la MAP où des "sources officielles" libyennes non identifiées auraient catégoriquement démenti ces propos, on ne dispose de pas grand chose. Le fait qui demure incontesté cependant est la participation de Mohamed Abdelaziz el Marrakchi aux festivités du quarantenaire.

On peut se poser plusieurs questions sur cette affaire rocambolesque: les revirements du Guide suprême sont désormais suffisamment connus pour ne plus étonner. Le fait qu’un émissaire personnel du Guide suprême ait pu en 2006 déclarer directement au Roi Mohammed VI à Laayoune (!) que «La Libye est opposée à toute tendance à la division» ne doit donc pas étonner, ni que la Libye affirme désormais officiellement son soutien à la ligne algérienne (une déclaration du Congrès populaire général libyen en mars 2009 va en ce sens).

La première question est bien évidemment relative à la diplomatie marocaine: comment se fait-il que personne n’ait rien vu venir, tant du côté de l’ambassade marocaine en Libye que du ministre des affaires étrangères Taïeb Fassi Fihri, voire même des services secrets marocains, dont on peut supposer que le marquage à la culotte de Mohamed Abdelaziz el Marrakchi doit être l’une des premières préoccupations? Je ne serais pas surpris que quelques têtes tombent histoire de laver l’affront.

La deuxième question est relative au soutien officiel et officieux accordé par le Maroc aux intérêts libyens dans notre pays, que ce soit sur le plan économique ou médiatique. On se rappelle, s’agissant du dernier cas de figure, de la condamnation pour diffamation – sur initiative de l’ambassade libyenne au Maroc – à de très forts dommages-intérêts – 1 million de dirhams (90.000 euros) chacun, soit trois millions de dirhams au total – de trois journaux arabophones – Al Jarida Al Oula, Al Ahdath Al Maghribia et Al Massae – pour avoir dénoncé la dictature de Kadhafi et sa politique erratique. On assiste donc au paradoxe de voir un chef d’Etat étranger reconnaissant le Polisario défendu par les tribunaux marocains, et son honneur estimé à plusieurs millions de dirhams. Qu’attend Mohamed Abdelaziz el Marrakchi pour poursuivre la presse marocaine?

C’est sur le plan économique que le pouvoir marocain a ouvert les portes aux capitaux libyens: Libya Oil Holdings Limited a racheté les parts d’Exxon dans Mobil Oil Maroc, et a désormais des stations essence sous son nom (et qu’on me dise pas qu’il s’agit d’une transaction entre sociétés privées – si la Sonatrach algérienne ou la PDVSA vénézuélienne tentaient d’acquérir un réseau de stations essence au Maroc, vous croyez que cela se fera?). Petit détail piquant:

Mais là où le bât blesse, c’est que dans une correspondance dont nous avons reçu copie, c’est que les dirigeants pour illustrer leur présence sur le continent africain, avaient présenté le Royaume sans ses provinces du Sud. Une omission d’autant plus intolérable qu’elle ne peut qu’irriter tout un chacun.

Rappelons aussi les investissements hôteliers libyens au Maroc, notamment dans l’hôtel de luxe casablancais Kenzi Towers – en fait, les échanges commerciaux maroco-libyens sont relativement limités ("la balance commerciale est déficitaire en faveur de la Libye qui a été le 36e client et le 36e fournisseur du Maroc en 2007"), mais l’évolution depuis 2007, surtout en matière d’investissements libyens au Maroc, est très positive, voire même assez paradoxale si l’on tient compte de l’incident de Tripoli:

Comme l’appétit vient en mangeant, le groupe Tamoil, opérant dans le secteur pétrolier, a décidé de se joindre à la course de la prospection pétrolière dans le Royaume. Cette entreprise, qui appartenait jusqu’en juin 2007 au groupe LAP, a été cédé à hauteur de 65 % au fonds d’investissement américain, Colony Capital. Un groupe libyen qui vend des parts à des intérêts américains, pour racheter une filiale du groupe américain Exxon Mobil. Les temps ont vraiment changé. C’est ce groupe qui s’est associé à des Marocains pour créer une société maroco-libyenne baptisée « Tamoil Sakia », qui compte investir entre 100 et 150 millions de dollars dans le domaine de la prospection pétrolière à Laâyoune et dans l’approvisionnement et la distribution des produits pétroliers dans la région. Le siège de ce nouvel opérateur est basé dans la ville de Laâyoune.

Les paradoxes ne manquent pas, et la seule chose qui est sûre c’est que tant le Maroc et l’Algérie se tromperaient à prêter un quelconque crédit aux revirements incessants de la Libye, qui semble ces dernières années fonctionner surtout en fonction de ses intérêts économiques.

Comment le Maroc peut-il réagir face à cet affront diplomatique? On a vu sur quels prétextes absurdes se sont basées les décisions de fermer l’ambassade marocaine au Vénézuela (mais sans rupture des relations diplomatiques) et de rompre les relations diplomatiques avec l’Iran. On a également vu l’indécente danse du ventre marocaine en direction de l’Algérie pour quémander au régime algérien l’ouverture des frontières terrestres maroco-algériennes. Si le régime libyen est riche en contradictions et paradoxes, la politique étrangère marocaine n’est un roc de cohérence.

Une rupture des relations diplomatiques causerait tout d’abord de sérieux problèmes aux très nombreux Marocains de Libye – selon Mohamed Khachani ("Les Marocains dans les pays arabes pétroliers", Publications de l’Association marocaine d’études et de recherches sur les migrations, Rabat, 2008, p. 80), le chiffre serait entre 80.400 et 120.000 selon les statistiques consulaires marocaines et 200.000 à 250.000 selon les très peu fiables statistiques libyennes. Chacun sait l’absence totale d’Etat de droit en Libye et le sort peu enviable réservé aux nombreux étrangers arabes et africains dans ce pays. D’autre part, le Polisario pourrait retrouver une nouvelle source de revenus et d’armements qui semble avoir été tarie depuis 1984, alors même que le soutien financier algérien n’est sans doute pas à la hauteur des espérances séparatistes. Les intérêts économiques marocains en Libye (banque, bâtiment) ne sont pas inexistants, de même que ceux libyens au Maroc, mais leur importance n’est pas décisive.

Reste donc la riposte classique le rappel de l’ambassadeur du Maroc en Libye, pour consultations. De vous à moi, je doute que Moulay Mehdi Alaoui, notre homme à Tripoli, fasse de vieux os à ce poste: il faudra bien trouver un bouc émissaire pour cet affront public et manifeste, et en général on préfère les trouver en bas de la hiérarchie. Ceci étant, il n’est pas exclu que l’étoile de Taïeb Fassi Fihri commence à fléchir: être informé sur les intentions libyennes, eu égard à l’importance de la participation officielle marocaine, cela relevait directement de sa compétence. Je rajouterais pour ma part les responsables sécuritaires (DGED?) chargés de suivre le Polisario et son dirigeant, Mohamed Abdelaziz el Marrakchi: n’étaient-ils pas informés de sa venue à Tripoli pour le sommet extraordinaire de l’Union africaine? Il apparaît que si, à en croire les déclarations officielles marocaines. Mais comment ont-ils pu ne pas avoir vent de sa participation aux festivités du 1er septembre? Cela devait se savoir, en Libye et en Algérie, non?

Reste que la tonalité des déclarations de Khalid Naciri – eh oui, encore à son poste celui-làtelles que reprises par Le Matin du Sahara sont très fermes, et rappellent l’engrenage iranien, où le Maroc avait demandé des explications avant de rompre les relations diplomatiques n’estimant pas y avoir eu droit:

Le gouvernement marocain a exprimé sa vive indignation de l’attitude libyenne lors des festivités commémorant le 40e anniversaire de la Révolution du 1er septembre.

Lors de la réunion hebdomadaire du Conseil de gouvernement, qui s’est tenu hier 3 septembre à Rabat, sous la présidence du Premier ministre, Abbas El Fassi, l’Exécutif a exigé également «à ce que des explications officielles lui soient fournies par les autorités libyennes sur ce qui s’est réellement passé».

Khalid Naciri, ministre de la Communication et porte-parole officiel du gouvernement, ne mâchait pas ses mots en rappelant la position ferme et intransigeante du Royaume à chaque fois que son intégrité territoriale est mise en question. «Les représentants du Maroc ont décidé de se retirer des festivités du 1e septembre à partir du moment où ils ont remarqué la présence du président de la pseudo-‘’Rasd" parmi les invités.

Le contingent des FAR, qui devait participer à un défilé à cette occasion, a reçu également l’ordre de se retirer. Le Maroc a protesté sur place contre cette attitude inamicale et attentatoire aux sentiments profonds du peuple marocain, ce que les représentants des autres délégations n’ont pas manqué de remarquer », explique Khalid Naciri, qui citait son homologue le ministre des Affaires étrangères et de la Coopération, Taieb Fassi Fihri. K. Naciri a souligné, en outre, que le gouvernement marocain prenait acte du désengagement des autorités libyennes des garanties qu’elles avaient données, concernant la participation de la ‘‘république fantomatique" aux festivités officielles.

Pourtant, le Maroc tenait à ce que les choses soient claires dès le départ : «Nous savions que la pseudo-‘’rasd" prendrait part aux travaux du Sommet africain prévu à Tripoli. Nous avons demandé clairement aux autorités libyennes à ce qu’il n’y ait pas d’amalgame entre ce sommet et les festivités du 1er septembre. Et nous avons reçu les garanties nécessaires au plus haut niveau de l’Etat. Mais ces garanties n’ont pas été respectées », regrette le porte-parole officiel du gouvernement.

Le gouvernement marocain tient donc à ce que la Libye fournisse toutes les explications nécessaires par rapport à cet incident déplorable. « Nous attendons toujours la réponse pour comprendre ce qui s’est réellement passé. Il y a eu des bribes d’explications en off, mais nous attendons des explications officielles », affirme M. Naciri. Et de préciser que « le gouvernement aura sa position à la lumière des explications qui lui seraient fournies, sachant que le Maroc ne transigera pas quand sa cause nationale est touchée ». Rappelons que la délégation marocaine, présidée par le Premier ministre, Abbas El Fassi et désignée par S.M. le Roi Mohammed VI, sur invitation du guide de la Révolution libyenne, le colonel Mouammar Kadhafi, s’était rendue en Libye pour représenter le Souverain aux festivités commémorant le 40e anniversaire de la Révolution du 1er septembre.

Cette délégation a quitté donc les lieux de la manifestation lorsqu’elle a constaté la présence, parmi les invités, du président de la soi-disant ‘‘Rasd".

La partie intéressante des déclarations est bien évidemment "nous avons reçu les garanties nécessaires au plus haut niveau de l’Etat" – on ne sait pas s’il s’agit du plus haut niveau de l’Etat libyen directement au plus haut niveau de l’Etat marocain, auquel cas il y aurait une situation de lèse-majesté dont on sait comment le gouvernement marocain les traite. Cela laisse à mon sens présager une évolution assez ferme de la position marocaine, sauf à croire en des excuses officielles libyennes – je n’ai pas l’impression que le Guide suprême soit coutumier du fait, en dehors de celles adressées en 2003 aux familles des victimes de l’attentat de Lockerbie dans le cadre de la fin des sanctions onusiennes contre son pays.

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