"la question n’est pas tant de savoir s’il faut craindre une contagion du printemps arabe au Maroc que celle de savoir s’il ne représente pas une opportunité pour le pouvoir"

Une tribune moyennement intéressante -"Printemps arabe : quelles conséquences pour le Maroc ?"  – publiée dans Le Monde et rédigée par deux chercheurs français que je connais (de nom) mais dont je n’ai jamais lu des écrits portant sur le Maroc – Baudouin Dupret est un juriste arabisant ayant beaucoup – et bien – écrit sur le droit, notamment musulman, au Moyen-Orient; quant à Jean-Noël Ferrié, je découvre qu’il a écrit sa thèse sur le Maroc, mais j’ai sinon rencontré son nom dans des articles consacrés à l’Egypte.

Leurs remarques générales sur les différences et nuances entre pays arabes, et sur les raisons pour lesquelles des révolutions à la tunisienne ou à l’égyptienne n’auront pas lieu dans tous les pays arabes sont justes.:

Il n’est donc ni raisonnable ni utile de penser que la contestation va s’étendre à l’ensemble de ces pays, de manière mécanique, au nom du fait qu’ils se ressembleraient tous, culturellement, religieusement et politiquement. Si contagion il y a, c’est principalement du fait des médias, d’une communauté de langue et d’une grande désespérance sociale. Au-delà, c’est le contexte propre à chaque pays qui s’impose et permet d’expliquer que la contestation y prend… ou n’y prend pas.

Leurs commentaires sur la situation du Maroc me semblent corrects dans leur conclusion:

Le régime n’est pas mis en cause en lui-même. On remarquera d’ailleurs que les revendications sur Facebook touchent plutôt à la justice sociale et que, lorsqu’elles s’étendent au domaine politique, elles revendiquent l’avènement d’une monarchie parlementaire.

Je ne partage cependant pas leur raisonnement par ailleurs – j’imagine que c’est du aux raccourcis propres à la publication dans un média grand public. Ainsi ceci:

Une véritable compétition électorale a été mise en place, dont témoignent notamment les élections de 2007 (ce qui ne veut pas dire que tout y soit transparent et exemplaire).

C’est beaucoup plus complexe: outre que la compétition électorale n’est pas complète (Al adl wal ihsan n’étant pas reconnue, cette association politique ne peut participer aux élections), elle est très largement neutralisée par la soumission quasi-totale des partis politiques au makhzen, qui aboutit à une neutralisation idéologique de la scène partisane (quelqu’un peut-il me dire quels clashes idéologiques ont opposé l’USFP et le PPS, ex-progressistes, au RNI, à l’UC et au MP, makzéniens de pure souche, durant leur cohabitation gouvernementale depuis 1998?), et à la domination totale du clientèlisme et de l’argent dans la compétition électorale – l’USFP est ainsi devenu, en tant que groupe parlementaire, un groupement de notabilités élues en zone rurale.

De même le passage suivant:

En outre, la page des "années de plomb" a été tournée avec l’instauration d’un Conseil consultatif des droits de l’homme, dès le règne d’Hassan II, et la mise en place peu après de l’Instance équité et réconciliation. Le processus s’est prolongé dans le domaine de la presse, où le maintien de lignes rouges (notamment la personne du roi) et l’utilisation de procédés de pression indirects (l’assèchement publicitaire) n’empêchent pas l’adoption de positions très critiques.

C’est faux: la page des années de plomb n’a en aucun cas été tournée. Certes, l’IER a entamé le processus, mais il est inachevé: aucunes excuses officielles aux victimes des années de plomb, aucune poursuite contre les bourreaux et tortionnaires, non élucidation de bien de cas individuels (Ben Barka, Manouzi), non-mise en oeuvre des mesures proposées par l’IER pour empêcher une répétition des graves violations des années de plomb et surtout la poursuite de pratiques telles que tortures, disparitions forcées (certes plus réduites dans le temps que celles des années 60 et 70). On peut constater que l’IER a été une superbe opération de com’, mais guère plus à ce stade – et nous sommes 5 ans après la clôture du processus.

Le passage suivant est aussi très problématique:

En se présentant comme le "roi des pauvres" et, plus encore, en multipliant les initiatives de type social (l’Initiative de développement humain, le Plan d’urgence pour l’enseignement supérieur, les divers chantiers urbains et de réforme), Mohammed VI réussi à se placer au-dessus de la mêlée, au point que l’hebdomadaire francophone le plus critique et son pendant arabophone pouvaient titrer, cet automne, "Faut-il qu’il fasse tout ?".

Le constat me semble erroné: un des principaux motifs d’insatisfaction des protestataires du 20 février est l’omniprésence royale – de l’économie à la religion en passant par le politique, le militaire, le judiciaire, le sécuritaire et le médiatique. Les initiatives royales dans le domaine social sont certes généralement appréciées par une majorité de la population, mais l’affairisme croissant autour de la holding royale ONA/SIGER est une véritable bombe à retardement tant cela suscite commentaires acerbes et critiques. Tant le train de vie au sommet de l’Etat que les projets économiques plus spéculatifs que bénéficiant réellement à l’économie du pays sont sans doute les questions les plus menacantes pour la sérénité du régime.

De même:

Autrement dit, la critique la plus forte porte sur ce que fait ou ne fait pas le gouvernement et, derrière lui, les partis politiques, plutôt que sur le leadership royal lui-même.

La critique des partis et du gouvernement est générale, mais les protestataires visent directement le pouvoir royale, qu’ils souhaitent voir limité. Il est par ailleurs étonnant dans une telle tribune, écrite par des universitaires ayant mené des recherches sur le Maroc, de passer totalement sous silence le concept de makhzen, terme commode qui vise le gouvernement royal tout en permettant de ne pas personnaliser le débat…

Poursuivons:

Il reste que les réformes politiques et sociales ont marqué, ces derniers temps, un certain ralentissement. Ce n’est pas tant le manque de volonté qui est en cause que l’ampleur des défis et l’inertie d’une partie du système à se réformer, dès lors que rien ne semble l’y contraindre. Ainsi en va-t-il de la réforme de la justice, véritable serpent de mer des gouvernements successifs. Toujours sur le métier, jamais réellement entreprise, sinon sur des questions périphériques, elle risque de rythmer la vie politique du pays dans les prochaines années. De ce point de vue, la question n’est pas tant de savoir s’il faut craindre une contagion du printemps arabe au Maroc que celle de savoir s’il ne représente pas une opportunité pour le pouvoir : celle de reprendre son souffle dans l’élan réformiste, en s’appuyant sur la contestation observable ailleurs pour, premièrement, souligner le succès du double désamorçage, qui permet au Maroc d’échapper à la crise et, deuxièmement, éviter les affres du temps en réactivant d’anciens dossiers et en en mettant de nouveaux sur la table.

Là, je suis encore en désaccord: les auteurs postulent qu’il n’y aurait pas de manque de volonté de réformes. Faux: quelles réformes affectant fondamentalement l’équilibre des pouvoirs ou l’inéquité de la situation socio-économique ont été prises ces dernières années? Au-delà des incantations, combien de tentatives réelles de mise en oeuvre de réformes – pensons au plan d’autonomie du Sahara, présenté depuis 2006…

Je terminerai quand même sur un point d’accord:

En effet, de nombreux Marocains sont descendus dans la rue pour manifester. A Rabat, nombreux étaient aussi les badauds venus assister au spectacle de la manifestation. On pouvait croiser des vendeurs de sucreries. Alors que quelques partisans monarchistes étaient regroupés devant la gare, un cortège composite remontait l’avenue Mohammed V. On ne percevait pas de coordination générale, mais une succession de groupes représentant le pluralisme marocain, de la gauche, majoritairement, aux islamistes, en passant par les défenseurs de la marocanité du Sahara. Beaucoup de jeunes, mais pas seulement. Les slogans ne visaient pas la personne du roi, même quand il s’agissait de condamner la tyrannie.

Sud-Soudan et Israël: Les images, plus parlantes que les mots…

Le réferendum qui a lieu au Soudan pour déterminer l’avenir du pays – sécession du Sud, animiste et chrétien, ou maintien de l’unité d’un pays historiquement dirigé par les nordistes, arabes et musulmans – aura des conséquences intéressantes, y compris pour le Maroc – après l’exemple récent du Kosovo, voici un autre exemple de sécession – car l’issue du réferendum ne fait guère de doute – sanctionné par l’ONU. Comparaison n’est pas raison cependant: si le Kosovo et demain le Sud-Soudan – quel sera d’ailleurs le nom de ce nouveau pays, quelqu’un le sait-il? – sont formellement indépendants, c’est parce qu’ils l’étaient déjà dans les faits – au Kosovo après la guerre d’agression illégale de l’OTAN contre la Serbie en 1999, et au Sud-Soudan après une guerre civile de près d’un demi-siècle, conclue par une paix des braves en 2005. Rien de tel au Maroc: si le cessez-le-feu tient remarquablement bien depuis 1991, le Maroc contrôle plus de 80% du territoire contesté. Dans le cas du Maroc, contrairement à celui du Kosovo depuis 1999 ou du Sud-Soudan depuis des décennies, le statu quo n’implique pas la reconnaissance de la sécession et donc d’un Etat nouveau, mais plutôt celui de la souveraineté marocaine.

Une des ironies de cette affaire est que l’Union africaine, qui a comme membre la fantomatique "RASD", a jusqu’au bout tenté d’empêcher l’indépendance du Sud–Soudan, où existait pourtant un pouvoir de facto exercant le contrôle sur un territoire conséquent:

Most Africa hands agree that there was considerable international pressure on the African Union, the successor to the Organization of African Unity, to make southern Sudan an exception to the rule about preserving old borders.

Recognition is seen as a very, very bitter pill” at the union’s headquarters, said William Reno, a political scientist at Northwestern University. And Phil Clark, a lecturer in international politics at the School of Oriental and African Studies in London, said that until last year, “the A.U. mantra was that independence for the south would lead to further conflict.”

But the African Union, which needs the West to finance its peacekeeping missions, yielded in the face of enormous American and European support for the southern Sudanese — support rooted in perceptions that southerners have long been Christian victims of Muslim persecutors. (New York Times, 9/1/2011)

Et dans la suite de cette rubrique foutage de gueule, les déclarations du ministère des affaires étrangères algérien mettant en garde contre les conséquences négatives d’une sécession du Sud-Soudan:

Une éventuelle sécession au Soudan, suite au prochain référendum, pourrait avoir un effet de contagion et provoquer des situations de même nature dans d’autres pays du continent, a prévenu jeudi à Alger le ministre des Affaires étrangères, Mourad Medelci. "L’Algérie et la plupart des autres pays sont préoccupés par les risques d’un référendum qui pourrait diviser le Soudan en deux parties", a affirmé M. Medelci qui intervenait sur les ondes de radio Chaîne III.

Donc, l’Algérie est – était – contre la sécession du Sud-Soudan? Peut-être, mais selon le Polisario, le "gouvernement du Sud-Soudan soutient le droit du peuple sahraoui à l’autodétermination et à l’indépendance"…

Compliqué, non?

Sinon, à qui le tour en Afrique? Un candidat est le Somaliland, qui fait officiellement partie de la Somalie mais qui est de facto indépendant depuis 1991 – mais ça pourrait ne pas s’arrêter, même si l’inclusion du Sahara n’est pas convaincant pour les raisons précitées:

Letting southern Sudan break free could also set a wide and unpredictable precedent — including for the Western Sahara, the Ogaden region in Ethiopia, the Cabinda enclave in Angola, and Congo. There is also Somaliland, the only functioning part of Somalia; it recently held elections followed by a peaceful transfer of power.

Michael Clough, who directed the Africa program at the Council on Foreign Relations in the 1990s, said he thought that the African Union did not play the same influential role it once did. He expects that local balances of power, more than anything else, will determine whether a putative state like Somaliland actually becomes independent. (New York Times, 9/1/2011)

Pour en revenir au Sud-Soudan, un des aspects fondamentaux du conflit a été le soutien longtemps donné, initialement par le Congrès étatsunien, aux sécessionistes du Sud: derrière cela, la solidarité confessionnelle et l’engagement des évangélistes, sensibles au sort de leurs coreligionnaires du Sud-Soudan. Cette solidarité était sans doute exacerbée depuis 1989 par l’existence d’un pouvoir central soudanais islamiste, hostile aux Etats-Unis et accueillant alternativement Carlos (le terroriste, pas le chanteur) et Osama Ben Laden, sans compter l’hostilité du Soudan envers Israël. De plus, la présentation médiatique d’un nord "arabe" contre un sud "noir" a également permis l’émergence d’un réel mouvement de solidarité avec le Sud-Soudan auprès des afro-américains, notamment au Congrès, où on assiste à une alliance contre nature entre représentants et sénateurs républicains évangélistes et représentants et sénateurs afro-américains (le fameux Black caucus du Congrès) de l’aile gauche du parti démocrate.

Bien évidemment, comme lors de chaque événement d’envergure dans le monde arabe, on y voit aussi la main d’Israël (je vous ai parlé des requins du Mossad?). Il est clair qu’Israël ne pleurera pas es larmes de sang lorsque le Sud-Soudan déclarera son indépendance, le président probable de ce pays, Salva Kiir, étant généralement perçu comme voulant entretenir des relations diplomatiques avec l’entité sioniste. Mais le soutien d’Israël à la sécession du Sud-Soudan doit être pris pour ce que c’est: le soutien à l’ennemi d’un ennemi. Dire qu’Israël est derrière la sécession du Sud-Soudan c’est nier les décennies de guerre civile.

Mais nier qu’Israël a eu un rôle certain dans la sécession et que le Sud-Soudan en deviendra probablement un obligé est également excessif – plus que des dissertations sur la question, quelques images suffisent (hat-tip @3Beee):

Scène de célébration au Sud-Soudan à l'approche du réferendum de sécession...

Des réfugiés soudanais à Tel Aviv s'apprêtent à voter au réferendum de sécession...Des réfugiés du Sud-Soudan à Tel Aviv

Sinon, pour en savoir plus sur la sécession à venir du Soudan et la situation politique qui y règne, je vous conseille les rapports de l’International Crisis Group.

John Bolton, idole des séparatistes et des fauteurs de guerre contre l’Iran…

Dans un article récent sur Foreign Policy – "Why the UN won’t solve Western Sahara (until it becomes a crisis) " – un militant étatsunien de la cause séparatiste, Jacob Mundy (il est le fondateur de l’association Friends of the Western Sahara, information tellement secondaire que Foreign Policy n’a pas daigné en informer ses lecteurs), avait co-rédigé un article contenant un passage regrettant vivement l’ex-représentant étatsunien aux Nations Unies, le néo-con John Bolton:

The Secretariat under Ban Ki-moon does not seem to recognize, or is unwilling to admit, the tough choices facing the UN venture in Western Sahara. As early as December 1995, Boutros Ghali admitted to the Council that the differences between the sides were irreconcilable and surprised everybody by admitting that he never believed that the referendum would happen. He understood that there were really only three options on the table: force a solution on the parties, withdraw or keep pressing for negotiations. Consistently, the Security Council chose number three. For the Obama administration, these choices remain fundamentally the same and dismal in their prospects. (…)

The only person who has ever seemingly taken option two seriously was John Bolton, during his brief stint as the US representative to the United Nations. Security Council withdrawal could take one of two forms: either a suspension of diplomatic efforts or a full withdrawal of the UN referendum mission and its peacekeeping forces. Combined with behind-the-scenes pressure on both sides to compromise, the softer option could signal to them that it is time to stop performing to the international community and time to start talking to each other. A full withdrawal of the UN mission seems unlikely because it would be highly controversial; it would imply international indifference to renewed armed fighting between Morocco and Polisario.

Bolton a toujours été vu comme un ami du Polisario, et sa nomination ratée au poste de représentant des Etats-Unis aux Nations-Unies fût saluée avec espoir par les séparatistes, pour qui de nombreux néo-cons ont un véritable coup de foudre, comme je l’ai déjà écrit auparavant:

Oddly, despite its traditionally socialist outlook, the Polisario Front’s strongest backers in Washington are mostly composed of conservatives, most of them tied to think tanks such as the Defense Forum Foundation, the American Conservative Union and the American Enterprise Institute, which houses Bolton, Richard Perle, Jeane Kirkpatrick and Newt Gingrich. Those who know Bolton say he is strongly in favor of a referendum for the Sahrawis, having visited the refugee camps. On its website, the Defense Forum Foundation, which has financed numerous trips by US members of Congress and their staff to the refugee camps, describes the Sahrawis as a "pro-Western" population that is fighting against occupation. (Counterpunch)

Parce que Bolton est surtout connu pour son soutien à l’unilatéralisme étatsunien le plus brutal, à Israël et à toute guerre au Moyen-Orient visant des Etats vus avec défaveur par Israël ou les Etats-Unis, sans grande considération pour la légalité internationale ou l’ONU. Pour preuve, sa récente déclaration donnant à Israël 8 jours pour attaquer l’Iran:

Iran is to bring online its first nuclear power reactor, built with Russia’s help, on August 21, when a shipment of nuclear fuel will be loaded into the plant’s core.

At that point, John Bolton warned Monday, it will be too late for Israel to launch a military strike against the facility because any attack would spread radiation and affect Iranian civilians.

"Once that uranium, once those fuel rods are very close to the reactor, certainly once they’re in the reactor, attacking it means a release of radiation, no question about it," Bolton told Fox Business Network.

"So if Israel is going to do anything against Bushehr it has to move in the next eight days."

Pour être tout à fait honnête, l’Algérie et son poulain du Polisario ne sont pas les seuls à avoir de mauvaises fréquentations à Washington: le principal soutien du Maroc à Washington a longtemps été Elliot Abrams, néo-con et sioniste pur et dur…

Sahara: With enemies like these…

Humeur estivale et approche du ramadan aidant, je faire un peu dans la pensée positive le temps d’un billet. Je n’ai pas été particulièrement obséquieux avec la diplomatie marocaine ces derniers temps, mais je dois dire que la lecture des dépêches d’agence ces derniers temps semble indiquer que j’ai peut-être été trop sévère.

Exhibit A: Kadhafi soutient l’option du réferendum (qui n’est plus évoquée dans les résolutions du Conseil de sécurité)

«Je persiste à dire que le référendum était l’unique solution» (…) «J’insiste toujours sur le référendum sans lequel il n’y a pas d’autre solution», a affirmé le guide de la révolution libyenne, soulignant qu’il faut «convaincre toutes les parties qui rejettent le référendum d’y recourir». «Il est établi de par le monde que l’on ne peut occuper, accaparer ou réprimer un groupe de personnes contre sa volonté», a-t-il encore souligné, rappelant que l’autodétermination est «un principe universel». Il a indiqué par ailleurs que le peuple sahraoui avait le droit de choisir, à travers un référendum parrainé par les Nations unies, d’adhérer au Maroc ou d’opter pour l’indépendance. «Si les Sahraouis disent non et optent pour leur indépendance, nul ne saurait les contraindre à choisir une autre solution», a souligné le colonel El Kadhafi. (La Tribune, quotidien algérien – voir aussi El Watan – what else? – qui note finement que Kadhafi ne s’est aligné non pas sur la position du Polisario ou d’une prétendue légalité internationale, mais "sur la position de l’Algérie" – from the horse’s mouth!)

On avait failli avoir peur, car des déclarations précédentes du gouvernement (?) libyen laissaient entendre – ô horreur – un soutien à l’intégrité territoriale marocaine:

Mouaâmar El Gueddafi qui a fait le tour de l’actualité africaine et internationale, s’est aussi exprimé sur la question de la tenue d’un référendum au Sahara occidental. «Il n’y pas d’autre solution que le référendum, ceux qui s’y opposent en paieront le prix», a-t-il tenu à préciser sans détours cette fois- ci tout en confiant que le défunt roi du Maroc, Hassan II était «d’accord avec cette position». Après avoir soutenu la «marocanité» du Sahara occidental, le Guide de la Libye se prononce désormais pour la tenue d’un référendum qui puisse permettre au peuple sahraoui de décider librement de son avenir.

«La Libye soutient l’intégrité territoriale du Maroc aussi bien concernant la question du Sahara que pour ce qui est des présides occupés de Sebta et Melilla et des îles Jaâfarines», avait déclaré, le 29 mai 2010 à Tripoli, Mohamed Abou Al Kacem Zaoui, le secrétaire du Congrès général du peuple libyen, avait rapporté à l’époque l’agence de presse officielle marocaine MAP. (L’Expression, quotidien algérien)

Bien évidemment, personne d’entre vous n’a oublié le feuilleton du quarantenaire de la Révolution libyenne, où un contingent des FAR devant participer au défilé officiel s’était retiré à la dernière minute, avec la délégation officielle marocaine, en raison de la présence officielle de Mohamed Abdelaziz el Marrakchi et du Polisario aux festivités – voir les posts précédents "Kadhafi humilie le Maroc – quelle sera la réaction marocaine?", "Le mirage libyen", "Officiel: Kadhafi soutient les 9%" et "Eclaircissements sur l’affaire de Tripoli".

Exhibit B: Robert Mugabe se fait le porte-parole du Polisario

M. Mugabe qui s’exprimait devant le 15e sommet ordinaire de l’Union africaine tenue dans la capitale ougandaise, Kampala, a souligné "nous devons exercer des pressions sur le Maroc afin de permettre la tenue du référendum d’autodétermination du peuple sahraoui ". A cet égard, "l’UA doit agir dans ce sens à travers la création "d’un mécanisme chargé de l’examen de cette question", a-t-il dit , ajoutant que "l’Etat sahraoui a le plein droit d’exercer sa souveraineté sur son territoire national". (ndIK: source séparatiste – je ne tiens pas à leur donner de la publicité, donc pas de lien)

Mugabe est un allié de longue date du Polisario, même si le Maroc avait frôlé la catastrophe lors d’une visite officielle du ministre marocain des affaires étrangères Mohamed Benaïssa en 2004. Lors de celle-ci, la presse officielle zimbabwéenne rapporta que le Maroc aurait demandé sa médiation dans le conflit l’opposant aux séparatistes du Polisario, information démentie par la suite par le Maroc.

Exhibit C: Mohamed Abdelaziz el Marrakchi, secrétaire général du Polisario, se rend en visite officielle en Angola

Le Président de la République Arabe Sahraouie Démocratique (RASD), Mohamed Abdelaziz, est arrivé dans la matinée de ce mercredi à Luanda, où il effectuera une visite officielle de deux en Angola, à l’invitation du Chef de l’Etat angolais, José Eduardo dos Santos. (All Africa)

L’Angola est sinon un des trois pays – avec la Libye et l’Ouganda (ce dernier est un autre soutien fidèle au Polisario) – dont de nombreuses ONG des droits de l’homme ne souhaitaient pas l’élection au Conseil des droits de l’homme de l’ONU il ya quelques mois…

Exhibit D: Le Commonwealth de Dominique (à ne pas confondre avec la République dominicaine) retire sa reconnaissance du Polisario

Cet Etat compte autant d’habitants qu’il y a de spectateurs à un derby Raja-Wydad – 69.725. Et il vient de retirer sa reconnaissance du Polisario lors d’une visite officielle de son premier ministre au Maroc:

Le Commonwealth de la Dominique a décidé de retirer sa reconnaissance de la pseudo "RASD", a annoncé le Premier Ministre de ce pays M. Roosevelt Skerrit dans un communiqué conjoint rendu public, jeudi à Rabat, à l’issue de ses entretiens avec M. Taib Fassi Fihri, Ministre des Affaires étrangères et de la Coopération. Lors de cette entrevue, M. Fassi Fihri a informé M. Roosevelt Skerrit "des derniers développements concernant le différend du Sahara qui entrave le processus d’intégration au Maghreb". Il a relevé, à ce propos, l’appui de la communauté internationale à l’initiative marocaine d’autonomie sous souveraineté marocaine et réitéré l’attachement du Royaume au processus de négociations en cours afin de "parvenir à un règlement juste et définitif conformément aux résolutions du Conseil de Sécurité des Nations Unies, appelant à une solution basée sur le réalisme et un esprit de compromis". Dans un souci d’encourager le processus onusien et la dynamique enclenchée par le projet d’autonomie, M. Roosevelt Skerrit a annoncé, à l’instar de nombreux pays, la décision de son pays de retirer la reconnaissance de la pseudo "RASD". M. Skerrit qui est également Ministre des Finances, des Affaires étrangères et des Technologies de l’Information du Commonwealth de la Dominique, a, dans ce cadre, manifesté l’appui de son pays aux efforts déployés sous les auspices des Nations Unies, par le Secrétaire Général et son Envoyé personnel "pour parvenir à une solution politique, définitive et mutuellement acceptable", accueillant favorablement "la volonté politique du Maroc d’oeuvrer à la recherche d’une solution de compromis basée sur le réalisme". (MAEC)

Bon, OK, je reconnais, ce dernier communiqué est à prendre au second degré qui sied à tout nihiliste qui se respecte…

Je me pose néanmoins une question: le Maroc ne pourrait-il pas envoyer Taïeb Fassi Fihri en voyage officiel en Corée du Nord, au Soudan et en Birmanie, histoire que ces pays reconnaissent enfin le Polisario? La boucle serait alors bouclée…

Le Sahara, ligne rouge en Algérie

Chacun sait que le Sahara et son statut – partie intégrante du Maroc ou une "indépendance" aux couleurs algériennes – est une ligne rouge au Maroc. Ce qui est sans doute moins connu ce que ‘il s’agit aussi d’une ligne rouge en Algérie, où professer un point de vue favorable au Sahara marocain est source de d’ennuis. Dernier exemple en date, Nessma TV, chaîne satellitaire privée arabophone à capitaux tuniso-italiens (et pas n’importe quels capitaux italiens, puisqu’il s’agit de Mediaset, une société du holding Berlusconi). Très regardée en Algérie, sa couverture de l’affaire du Sahara jugée trop favorable au Maroc lui a valu bien des déboires:

Il s’agirait du dossier "Nessma TV", la télévision satellitaire tunisienne à vocation maghrébine dont Mediaset a acquis 25% des parts il y a un peu plus d’un an (25% supplémentaires sont contrôlés par la Quinta Communications de Tarak Ben Ammar, dont Fininvest est l’un des principaux actionnaires).

C’est justement pour promouvoir Nessma TV que Berlusconi s’était rendu en Tunisie au mois d’août dernier. Cette fois-là, c’était pour une visite privée, "informelle", qui s’était conclut dans les studios de la chaîne de télévision avec une interview encore plus "informelle" pendant laquelle il fut clair que c’était l’hommes d’affaires qui parlait, l’entrepreneur et pas le président du Conseil:

"L’Italie augmentera les canaux d’entrées réguliers pour ceux qui recherchent de nouvelles opportunités. Nous leur donnerons la possibilité de travailler, d’avoir une maison. Nous garantirons l’instruction à leurs enfants et nos hôpitaux s’ouvriront à leurs besoins".

Des mots sortis de la bouche d’un homme qui seulement trois mois avant cette déclaration avait vigoureusement protesté contre l’émergence d’une "société multiethnique" en Italie. Mais alors, sur Nessma TV, Berlusconi se trouvait devant un public télévisé potentiel de 80 millions de nord-africains: spectateurs et consommateurs d’abord, bien avant d’être d’éventuels futurs migrants.

Mais ce projet de première télévision privée du monde arabe en partenariat européen ("une télévision libre et indépendante qui apportera bien-être et démocratie") a buté sur l’Algérie. La cause en est le Sahara occidental, territoire revendiqué par le Maroc qui y est aux prises avec le Front Polisario, mouvement de libération populaire soutenu militairement et diplomatiquement par le gouvernement de Bouteflika.

Nessma TV serait favorable au soutien des appétits marocains, et ce serait le motif pour lequel elle ne jouit d’aucun statut juridique ou commercial en Algérie, s’y retrouvant dans une situation paradoxale: être l’une des cinq chaines les plus visionnées du pays sans pouvoir toutefois capitaliser ce succès. Car un siège légal à Alger lui est indispensable pour percevoir les recettes publicitaires.

Son dossier de demande de régularisation de statut a depuis longtemps été déposé sur une table dirigeante algérienne. Bloqué. En tout cas, selon L’Expression, au moins jusqu’à ce Berlusconi ne traverse la méditerranée pour une visite officielle.

Qui sait si… la politique étrangère italienne ne risquerait pas tout à coup de développer un imprévisible et insoupçonnable intérêt pour l’épineuse question saharienne. D’ailleurs, comme le réfère le quotidien algérien, en échange du déblocage de dossier "il faudra bien faire quelque concession"… (Daniele Sensi via Italopolis)

L’article du quotidien algérien L’Expression auquel il est fait allusion citait explicitement la position de Nessma sur l’affaire du Sahar comme cause de ses problèmes avec le gouvernement algérien:

Et l’une des plus importantes est la question du Sahara occidental, traitée par la chaîne de façon favorable à la vision marocaine. Nessma TV présente une carte territoriale du Maroc qui indexe le territoire du Sahara occidental. Même dans l’émission de jeu Qui veut gagner des millions, les questions posées par l’animateur marocain, Rachid El Ouali, aux candidats issus du Maghreb arabe, évoque l’expansion territoriale du Maroc. La question du Sahara occidental est très sensible en Algérie et son mauvais traitement risque d’avoir des conséquences considérables sur les relations entre Alger et les opérateurs privés qui souhaitent investir dans l’audiovisuel algérien.

Plusieurs télévisions ont fait les frais de cette option auparavant. C’est le cas, notamment, d’Al Jazeera qui avait décidé de créer un bureau au Maroc avec un traitement très partial sur le Sahara occidental. Il est clair que l’audiovisuel en Algérie est lié à plusieurs paramètres: la ligne politique, le dossier du Sahara occidental, la France et surtout la gestion de l’actualité politique algérienne. Donner la parole à des opposants ou des ennemis de la cause nationale pourrait fermer éternellement le bureau en Algérie. Le cas de Nessma TV et sa gestion du dossier du Sahara occidental n’est pas unique. Il expose seulement les raisons et les visions d’un pays qui aspire à garder sa vision des choses. (L’Expression)

On apprend donc que le Sahara n’est pas seulement une cause nationale au Maroc mais également en Algérie…

Résultat des courses: Nessma TV vient d’être invitée à quitter le territoire algérien par le gouvernement – cela touchera surtout sa capacité à recueillir des recettes publicitaires d’annonceurs algériens, et bien évidemment les possibilités de tourner des émissions ou des reportages en Algérie.

« Quinze jours pour quitter le territoire algérien. » C’est en ces termes que Azzeddine Mihoubi, secrétaire d’État algérien chargé de la Communication, a mis fin, le 12 mai, aux relations pour le moins houleuses entre Nessma TV et son pays. La chaîne maghrébine s’était attiré plusieurs fois les foudres des Algériens en donnant l’impression de profiter de leur marché sans considération pour les attentes du public. Tout a commencé après « la guerre du Caire », qui a éclaté au lendemain des échauffourées qui ont suivi le match de qualification pour le Mondial sud-africain de football entre les Pharaons et les Fennecs (2-0), le 14 novembre 2009. (Jeune Afrique)

Il n’est pas fait mention ici du dossier du Sahara, dont on ne sait dans quelle mesure il a pesé sur l’issue finale du dossier (ça n’a pas facilité les choses, sans doute…) mais on notera la référence à l’Egypte et aux violences liées aux matches de foot de novembre 2009. Ce n’est pas la première fois ces derniers temps que le pouvoir algérien semble prendre des décisions à l’encontre d’opérateurs économiques étrangers sur des motifs autres que strictement commerciaux – pensons aux déboires de l’égyptien Orascom dans le ciment et la téléphonie mobile ou à ceux de l’émirati Emaar dans la promotion immobilière…

Descartes n’est pas marocain, Socrate, si*

La preuve:

Réunion préparatoire à Fès du congrès constitutif de l’Union internationale de soutien au projet d’autonomie au Sahara marocain

Fès, 09/01/10 – Une réunion préparatoire du congrès constitutif de "l’Union internationale de soutien au projet d’autonomie au Sahara marocain" a eu lieu, samedi à Fès, en présence des membres de la commission préparatoire et d’un public nombreux.

Après une réunion similaire tenue samedi dernier à Laâyoune, d’autres rencontres sont prévues dans différentes villes du Royaume notamment à Oujda, a affirmé M. Mohamed Socrate, président de la commission préparatoire du congrès, programmé pour le 23 janvier à Rabat.

Cette initiative a notamment pour objectif de faire participer les membres de la société civile à la recherche d’une solution définitive à la question du Sahara marocain, qui fait l’unanimité nationale, a-t-il souligné.

Il est temps d’agir pour permettre à la diplomatie de la société civile de jouer pleinement son rôle en complément de la diplomatie officielle dans le but de faire face aux campagnes orchestrées par les réseaux associatifs des adversaires de l’intégrité territoriale du Royaume, a-t-il ajouté.

Le projet d’autonomie proposé par le Maroc est en avance par rapport à d’autres projets similaires défendus dans d’autres pays, a-t-il poursuivi.

Pour sa part, M. Al Mamoun Issalmou, coordonnateur de la commission préparatoire du congrès constitutif de l’Union dans les provinces du sud, a salué cette initiative qui aura le mérite d’apporter son soutien au projet d’autonomie, sans négliger les autres chantiers ouverts dans le pays relatifs notamment aux droits de l’Homme, à la régionalisation et à la démocratie.

Il s’est également arrêté sur les violations des droits de l’Homme dans les camps de Lahmada, estimant qu’il est temps d’agir pour aider les séquestrés de Tindouf à regagner leur pays,le Maroc.

Dernière modification 10/01/2010 11:20.
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Une petite remarque sur le fond: voilà donc une union internationale créée au Maroc et dont le président du congrès préparatoire est marocain. Ce président dit que "cette initiative a notamment pour objectif de faire participer les membres de la société civile à la recherche d’une solution définitive à la question du Sahara marocain, qui fait l’unanimité nationale" – bref, l’objectif de cette Union internationale créée au Maroc par des Marocains est de faire participer les Marocains à la solution d’une question qui fait l’unanimité nationale au Maroc…

Est-ce un résumé fidèle ou ai-je raté quelque chose?

*Le titre fait référence à l’ouvrage de Philippe Brachet, "Descartes n’est pas marocain".

"Lorsque je commençais mon enquête sur le tourisme au Sahara marocain, je n’imaginais pas être prise à témoin d’échanges sexuels"

Lorsque je commençais mon enquête sur le tourisme au Sahara marocain, je n’imaginais pas être prise à témoin d’échanges sexuels. Pourtant, dès ma première randonnée, il apparut que trois femmes eurent une liaison avec chacun des trois guides qui encadraient le groupe. Plusieurs des circuits auxquels je devais participer par la suite virent ces échanges se répéter. (Corinne Cauvin Verner, 2009)

Un article intéressant – "Du tourisme culturel au tourisme sexuel. Les logiques du désir d’enchantement" – de l’ethnologue française Corinne Cauvin Verner, auteure d’une thèse intitulée "Au désert. Jeux de miroirs et acculturation. Anthropologie d’une situation touristique dans le Sud marocain", article paru dans Cahiers d’études africaines (2009, nos 193/194) trouvé via la base de données CAIRN. Extraits:

Guides et chameliers ne distinguent pourtant pas le touriste de masse du touriste culturel, pas plus qu’ils ne conçoivent de différence entre un touriste et un voyageur. Cela étant, ils ne considèrent pas que tous les touristes sont équivalents. Ils se moquent par exemple volontiers du touriste « FRAM » dont ils détournent le sigle en devise : « Faut Rien Acheter au Maroc. » Ils préfèrent les touristes individuels voyageant à la carte, sans programme défini, dont ils estiment pouvoir tirer toutes sortes d’avantages. Selon leurs témoignages, le « meilleur » des touristes est âgé de moins de quarante ans, il voyage seul ou avec un groupe d’amis, il exerce une profession libérale, idéalement dans la presse car s’en trouveront garanties des conversations animées et une bonne publicité en Europe, il aime faire la fête, c’est-à-dire qu’il voyage avec des bouteilles d’alcool et du haschich, et il est enfin une femme, disposée aux aventures amoureuses.

Le déroulement même des randonnées est susceptible d’être décrit comme un rite de passage : la « séparation » se ferait au départ du circuit lorsque les touristes se délestent d’une partie de leurs encombrants bagages et qu’ils se travestissent en revêtant chèche et sarouel. L’« initiation » se réaliserait tout au long du parcours, avec un point d’acmé dans les grandes dunes où la caravane fait halte une demi-journée et une nuit. La « réintégration » aurait lieu au retour en France, accompagnée d’hypothétiques prises de conscience et d’effets de nostalgie. Pourtant, malgré la petite efficacité rituelle de ce programme, un nombre significatif de touristes expriment une insatisfaction au cours de leur séjour. Ils sont déçus, pour des raisons qui tiennent à une série de paradoxes : comment authentifier des Bédouins devenus des « nomades de profession » ? Comment se singulariser dans le cadre d’une expérience collective ? Comment vivre une aventure tout en respectant un programme ?

Bien qu’ils aient souhaité s’initier à la vie nomade, les touristes restent oisifs. Au fil des péripéties du circuit (inconfort, fatigue, mélancolie), leurs intentions initiales se délitent. Lorsque le guide leur propose d’aller chercher du bois, les uns déclarent être trop fatigués, les autres qu’il ne s’en trouve plus à des kilomètres à la ronde. Ils n’aident pas à éplucher les légumes et se lassent assez vite de décharger les dromadaires ou d’aider à la mise en place des campements. Un peu comme s’ils séjournaient à l’hôtel, ils attendent d’être servis et leur guide ne manque pas de finir par leur adresser la remarque grinçante « alors, ça va l’Hôtel mille étoiles ? ».

Les touristes ne cherchent pas à dissimuler que le guide est leur amant. Tout au contraire, elles semblent en éprouver une certaine fierté : une intimité se construit, qui crée un état de « permanence euphorique » et transcende la situation touristique par un équivalent de rite d’agrégation faisant défaut aux interactions habituelles. L’idéalisation romantique du Sahara et des « Hommes bleus » trouve là un point d’ancrage : l’échange sexuel permet de dénier tout à la fois la réalité économique de la relation et l’aspect
ludique de l’expérience. Il détourne le rapport marchand en rapport interculturel (Winkin 1999). À une touriste devenue l’amie d’un guide, l’équipe des accompagnateurs réserve en effet des attentions particulières. À la fin
du circuit, ou à l’occasion d’un prochain voyage, l’étrangère est invitée à séjourner au domicile familial de son amant, où les soeurs et les tantes s’amuseront à la vêtir à la mode sahraouie, à dessiner au henné sur ses mains, à l’emmener en visite au sanctuaire. Selon les cas, les partenaires se reverront, à Zagora où la touriste s’efforcera de venir plusieurs fois par an, ou en Europe où le guide voyagera s’il réussit à obtenir un visa. Dans ces conditions, l’échange sexuel avec un guide tient-il de l’accident ou de la norme ? Il satisfait tout à la fois un désir d’exotisme, d’aventure, de romantisme, et de revalorisation du statut. Mais s’y profile également une métaphore de conquête qui, en raison de l’aspect économique de la situation, se trouve nourrie d’hostilité et d’agressivité. Les touristes ont dépensé de l’argent pour accéder à l’authenticité d’un monde. En couchant avec un guide, ne produisent-elles pas l’équivalence d’une relation de prostitution ?

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