La guerre de l’information maghrébine: la vérité, victime collatérale?

La presse tunisienne fait état d’un clash entre le Roi Mohammed VI et le président tunisien Moncef Marzouki lors de l’entretien entre les deux chefs d’Etat le 31 mai à Carthage, lors de la visite officielle du Roi en Tunisie, avec une imposante délégation marocaine et à tonalité très commerciale. Après avoir tenu un discours devant l’assemblée constituante tunisienne, le Roi Mohammed VI aurait insulté le président tunisien lors de son entretien au sujet du Sahara, du moins selon le site d’information tunisien Business News:

Des sources diplomatiques ont affirmé à Business News, aujourd’hui, samedi 31 mai 2014, qu’un différend a éclaté entre le roi du Maroc Mohamed VI et le président tunisien Moncef Marzouki suite à la remise sur le tapis du conflit du Sahara occidental, problématique abordée par Moncef Marzouki.
La discussion, tenue hier, a fini par une insulte de la part du roi du Maroc contre le président tunisien et ce premier aurait annoncé le gel du reste de ses activités prévues dans la journée.

Une autre source diplomatique nous confirme que le roi Mohammed VI quittera la Tunisie dans la journée. On notera qu’il ne s’agit pas du premier incident diplomatique dans lequel Moncef Marzouki est impliqué.

Mais dès publication de cette information le porte-parole de la présidence tunisienne, Adnène Mansar, a formellement démenti:

Suite à la publication de cet article, nous avons été contactés par le porte-parole de la présidence, Adnène Mansar, qui a catégoriquement démenti cet incident. M. Mansar a qualifié, à de multiples reprises, cette information d’ "absurde" et a précisé que le roi Mohammed VI est actuellement à Sijoumi et qu’il dinera ce soir avec Moncef Marzouki au palais de Carthage. Adnène Mansar a, par ailleurs, souligné que plusieurs sujets ont été évoqués lors de cette rencontre mais que le différend du Sahara occidental n’en faisait pas partie.

Le cabinet royal a également formellement démenti la réalité de cet incident:

L’information absurde et dénuée de tout fondement, relayée par une certaine presse malintentionnée, sur un prétendu différend entre Sa Majesté le Roi Mohammed VI, que Dieu L’assiste, et le Président tunisien Son Excellence Monsieur Moncef Marzouki, est catégoriquement démentie par le Royaume du Maroc.

Les auteurs de cette aberration ont volontairement ignoré que le protocole de la République tunisienne, à l’image de nombre de pays, ne prévoit pas la présence du président de la République au sein de l’Assemblée en pareille occasion, aberration qui a d’ailleurs été formellement démentie par la Présidence tunisienne.

Tout en saisissant pleinement le fait que les ennemis du rapprochement entre les peuples et adversaires de l’édification maghrébine soient particulièrement affectés par la réussite de la présente visite et l’excellence des relations maroco-tunisiennes, le Royaume du Maroc ne peut que déplorer que ces parties en arrivent à de telles bassesses.

Le directeur de la publication du site tunisien concerné, Nizar Bahloul, revient sur cet information démentie dimanche, en décrivant dans le détail comment cette information lui est parvenue et comment elle fut démentie:

L’article publié hier dans nos colonnes sur l’incident diplomatique entre le Roi du Maroc Mohammed 6 et le président de la République Moncef Marzouki a suscité une grosse vague d’insultes et de dénigrement contre Business News, et moi-même, directeur responsable du journal.

Nos lecteurs, qui nous font confiance, ont droit à des explications supplémentaires sur les circonstances de confection de cet article par Inès Oueslati, rédactrice en chef adjointe du journal.

La rumeur de l’incident diplomatique a fuité, dès le matin du samedi 31 mai. Plusieurs personnes l’ont relayée sur les réseaux sociaux. Moi-même j’en ai entendu parler, via mes propres sources. Les journalistes de permanence ont essayé de confirmer cette information toute la matinée, en vain. Ils se sont donc abstenus de la relayer.

Vers 14 heures, Inès Oueslati m’appelle pour m’informer qu’elle détient une source fiable. Déontologiquement, elle est dans l’obligation de préserver l’anonymat de sa source, vu que cette source est de premier ordre. Mais elle est également dans l’obligation de me fournir son nom, puisque ma responsabilité en tant que directeur est engagée. Nous faisons le choix sûr de ne pas publier à partir d’une seule source. D’autres vérifications sont faites et deux autres sources fiables nous confirment la même information relatant même des détails similaires à chaque fois.

A peine cinq minutes après la mise en ligne de l’article, Adnène Mansar, porte-parole du président de la République, m’appelle pour démentir d’une manière catégorique. La position est embarrassante. Non pas parce que le coup est déjà parti, mais parce que je ne saurai remettre en doute les propos de M. Mansar, mais je ne saurai remettre en doute, non plus, ceux de nos sources. Je lui dis texto : « Si Adnène, donnez-nous dix minutes et nous allons relayer vos propos ». Et en moins de dix minutes, nous changeons le titre et mettons à jour l’article de telle sorte que le lecteur ait les deux versions.

Nous avons ainsi respecté l’institution présidentielle en rendant publique sa version au sein du même papier, et nous avons manifesté un égard envers nos lecteurs que nous avons informés des différentes versions du même fait.
Que fallait-il faire d’autre ? Déontologiquement, j’estime que mon équipe et moi-même avons respecté les règles ordinaires en la matière de bout en bout. Il n’y a eu point de manipulation, comme nous en accusent beaucoup, et notre seul et unique souci était de transmettre l’information à nos lecteurs. Mediapart avec Jérôme Chauzac ou Le Canard Enchaîné avec des dizaines de ministres ne se comportent pas différemment. En dépit des démentis des politiques, ils continuent à faire confiance à leurs sources et, très souvent, la suite a donné raison à ces journaux.

Inès Oueslati est rédactrice en chef adjointe de Business News, elle est sérieuse et très rigoureuse. Tout comme ses deux collègues rédacteurs en chef adjoints Synda Tajine et Marouen Achouri. C’est ce trio qui gère la rédaction de votre journal et je m’ingère rarement dans leur travail, bien que je sois le directeur responsable. A ce stade, je continue à leur faire confiance.

Nous pouvons tous faire des erreurs, et ceci arrive dans n’importe quel journal, mais que nos lecteurs sachent que nous avons l’honnêteté intellectuelle d’avouer nos erreurs et que nous n’avons jamais hésité à les rectifier et à nous en excuser auprès de nos lecteurs. Ce n’est pas aujourd’hui que cela va changer. Non seulement nos sources ont confirmé de nouveau l’incident, mais d’autres journalistes de renom, ayant leurs propres sources, ont fait de même.

Dimanche matin, un nouvel échange téléphonique avec Adnène Mansar. Le porte-parole du président de la République répète ce qu’il a dit hier en jurant ses grands dieux que cela ne s’est pas passé et que le roi Mohammed VI était ému par l’accueil qui lui a été réservé. Il rappelle les distinctions honorifiques, les plus élevées du Royaume marocain et de la République tunisienne, échangées hier soir entre le président de la République et le roi. D’après M. Mansar, aussi bien Inès Oueslati que les autres journalistes ayant relayé l’information en citant leurs propres sources, avaient été manipulés. Il n’accuse personne, mais il est intimement convaincu que c’est une manipulation puisque l’incident n’a jamais eu lieu. Qui dit la vérité, qui ment ? A ce stade, on ne peut nier un certain embarras à la rédaction.

Difficile d’en savoir plus: les sources initiales maintiennent leur assertion que le Roi du Maroc aurait insulté le président tunisien lors d’un échange sur le Sahara, mais les deux concernés le démentent de concert, et le programme officiel s’est poursuivi, avec le dîner officiel en l’honneur de Mohammed VI tenu comme prévu le soir même et l’attribution réciproque des plus hautes décorations nationales à cette occasion…

SM-decoration

Le fait que le programme se soit tenu comme prévu – et que le Roi en ait profité pour prolonger son séjour en Tunisie, se promenant incognito sur le boulevard Bourguiba à Tunis – ne conforte pas la version de l’incident diplomatique: le Roi est connu – au Maroc du moins – pour ses colères, qui peuvent être soudaines; et ces colères peuvent même toucher le domaine extérieur, comme c’est le cas avec la France, où la décision de geler brusquement la coopération judiciaire fait suite à la notification jugée cavalière d’un responsable sécuritaire marocain alors qu’il se trouvait dans la résidence de l’ambassadeur du Maroc à Paris. Idem pour la décision en 2007 de rappeler l’ambassadeur marocain au Sénégal pour des propos tenus par… un membre de l’opposition sénégalaise! Et la France, voire même le Sénégal, sont bien plus proches du Maroc que ne l’est la Tunisie, avec qui le Maroc a entretenu de bonnes relations depuis le règlement de l’affaire mauritanienne en 1969 mais sans plus. Le Roi n’aurait vraisemblablement pas craint de créer un incident public si vraiment un incident diplomatique avait eu lieu en privé.

Il est cependant possible que le ton ait été un peu animé – un autre site d’information tunisien, très peu crédible au demeurant, affirme ainsi que ce serait Marzouki qui se serait emporté, et non Mohammed VI:

Notre rédaction a essayé depuis hier d’en savoir plus sur cette affaire. Grace à nos amis au ministère des Affaires étrangères, nous sommes en mesure d’affirmer, malgré le démenti officiel du cabinet royal, qu’il y a eu bel et bien un grave incident diplomatique entre le président usurpateur et son hôte, le roi Mohamed VI. L’information révélée par Business News est donc parfaitement exacte, mais nos confrères ont été désabusés sur deux points. Primo, le sujet qui a effectivement fâché le roi du Maroc n’est pas la question du Sahara occidentale mais un autre pas moins sensible. Secundo, ce n’est pas Mohamed VI qui s’est emporté – ceux qui connaissent le roi du Maroc savent qu’il n’est pas du genre à s’emporter facilement, encore moins à injurier son interlocuteur-, mais le président usurpateur dont les proches, les amis et les conseillers connaissent très bien l’impulsivité et la maladresse politique.

Selon le récit qui nous a été fait par un haut fonctionnaire du ministère des Affaires étrangères, que nous avons recoupé avec la version d’un ancien membre du CPR, le sujet qui a énervé Moncef Marzouki et excédé le roi du Maroc est le dossier islamiste. Selon toute vraisemblance, l’échange a commencé par les événements en Libye et la nouvelle approche, semble t-il maghrébine, de faire face au danger terroriste. La discussion aurait alors vite tournée à la question de l’avenir des Frères musulmans dans la région, après l’élection d’Abdellfattah Al-Sissi et le changement total de la donne.

Mohamed VI aurait, de façon très diplomatique, conseillé à Marzouki de ne pas trop s’impliquer dans le conflit interne libyen et de rétablir des relations cordiales avec le nouveau pouvoir au Caire, qui mène une campagne d’éradication des Frères musulmans. Certains évoquent même une allusion du souverain marocain aux liaisons un peu trop voyantes entre Marzouki et Ennahda, et tout particulièrement avec Rached Ghannouchi, qui est membre important de la direction secrète des Frères musulmans dans le monde.

C’est alors que l’usurpateur de Carthage s’est lancé dans une diatribe contre Abdelfattah Al-Sissi et Khalifa Haftar, insinuant que son pays ne traitera pas avec les « putschistes » et que non seulement la Tunisie, mais l’ensemble des pays du Maghreb n’ont pas d’autres choix que de composer avec les mouvances islamistes. C’est la phrase de trop qui aurait fortement contrarié Mohamed VI, dont les relations avec ses propres islamistes au sein du gouvernement sont de plus en plus tendues. Certains médias arabes disent même que parmi les dossiers qui devaient être discutés à Tunis, la question islamiste, qui a préalablement fait l’objet d’une longue négociation et consensus entre le roi du Maroc et celui d’Arabie Saoudite, lui aussi en guerre contre les Frères musulmans.

Telle est selon nous la version exacte de l’incident diplomatique survenu à Carthage. Elle nous parait d’autant plus probable que l’un des premiers à réagir contre l’information publiée par Business News a été Rached Ghannouchi, qui ne peut qu’apprécier le « courage » et la « loyauté » du pion qu’il a placé à Carthage. Et celui-ci a bien besoin de montrer sa servilité à l’égard des islamistes pour les prochaines élections en Tunisie.

On rappellera que la question du Sahara occidental ne peut pas être un point de discorde entre Mohamed VI et l’usurpateur de Carthage, puisque celui-ci a toujours été contre le Polisario et la création d’un Etat Sahraoui, pas par aliénation au Maroc, mais au nom de l’unité du Maghreb qu’il ne faut pas encore fractionner par la naissance d’un sixième Etat! C’est écrit noir sur blanc dans son livre « Le mal arabe », édité chez L’Harmattan en 2004.

Comme on voit, au-delà de l’incident lui-même, qui, en l’absence de contrôle des sources des journalistes concernés, semble sujet à caution, il y a les interprétations politiques et diplomatiques. Car Marzouki, ancien dissident, militant des droits de l’homme et exilé politique sous Benali, actuel président tunisien, n’est que modérément populaire auprès de son opinion publique et il est surtout en butte à l’hostilité implacable de la partie éradicatrice (1) de l’opinion et surtout des médias pour avoir formé une troïka entre son parti, le CPR, un autre parti de gauche, Attakatol et le premier parti tunisien aux élections de 2011, les islamistes d’Ennahda. Quiconque fréquente des Tunisiens sur les réseaux sociaux ou lit la presse tunisienne se rend compte de la polarisation extrême du discours politique tunisien, ce qui rend d’ailleurs facilement intelligible les diverses versions et interprétations du prétendu incident diplomatique. Tunisie Secret et Business News, quoique différents, font clairement partie du camp éradicateur ou anti-islamiste. Rapporter un incident diplomatique dû à une erreur ou maladresse de Marzouki – remise sur le tapis du conflit du Sahara selon Business News ou une diatribe contre le président putschiste égyptien Sissi et le leader libyen Haftar – participe d’une campagne menée depuis son investiture et remettant en cause sa compétence, son langage, sa personnalité – bref, à lui nier non seulement la légitimité politique mais surtout la légitimité personnelle à assumer la présidence. C’est de bonne guerre mais ça n’aide pas à déterminer la véracité d’informations de ce type.

De l’autre côté, un discours tout aussi peu nuancé présente l’opposition à la troïka comme des anciens du RCD (certains le sont, mais pas tous) à la solde des Etats-Unis ou d’Israël (un des arguments contre la constitution adoptée en 2013, mais venant du camp éradicateur, était notamment le rôle supposé dans sa rédaction d’un expert juif américain, Noah Feldman, argument dont je vous laisse deviner la teneur), et cherchant à combattre l’islam et la révolution de 2011.

Rajoutons à cela l’éternelle partie de ping-pong diplomatique maroco-algérienne: il est clair que la visite du Roi en Tunisie s’inscrit dans l’étonnant réveil diplomatique du Maroc, resté très passif en Afrique, au Maghreb et dans le monde arabe depuis 1999 au moins, et notamment la tournée africaine de Mohammed VI. Les problèmes de succession en Algérie, l’instabilité post-révolutionnaire de la Tunisie (mais cela pourrait changer rapidement), la fragilité structurelle de la Mauritanie et le statut de "failed state" de la Libye ont donné une opportunité à la diplomatie marocaine – alors même que la situation du Maroc n’est guère reluisante, mais au royaume des aveugles… – qu’elle n’a pas pu rater en dépit de sa légendaire incurie, et alors même que la diplomatie algérienne est critiquée en Algérie même pour sa passivité. La sempiternelle rengaine de relance de l’UMA cache bien évidemment, du côté marocain, la volonté d’aboutir à un accord politique sur le Sahara avec l’Algérie, le Polisario étant considéré comme quantité négligeable, soumise en tout cas à l’Algérie (et c’est probablement une appréciation réaliste, si les quarante dernières années des relations Polisario-Alger sont un critère fiable); du côté algérien, une telle relance repose principalement sur le souhait de voir le Maroc sinon renoncer au Sahara, du moins accepter de ne plus impliquer l’Algérie dans le dossier et de ne plus lier les relations maroco-algériennes au dossier du Sahara. Être présent en Tunisie, c’est ainsi marquer à la culotte l’adversaire algérien.

Chacun des autres partenaires maghrébins, face aux frères ennemis maroco-algériens, tente généralement une posture neutre, et même la Mauritanie, très exposée à l’influence de ses deux voisins et longtemps le plus faible maillon de la chaîne avant d’être dépassée par la Libye depuis le renversement de Kadhafi, fait d’habiles contorsions en évitant des ruptures, ou prises de position catégoriques. Aucun leader maghrébin ayant une once de sens des réalités n’aurait en tout cas l’idée saugrenue de prendre clairement parti pour l’un ou l’autre, ou de s’impliquer concrètement dans une stratégie de sortie de ce conflit, tant le coût diplomatique ne serait pas en rapport avec le bénéfice qu’il pourrait espérer en tirer (et c’est d’ailleurs un calcul que font bien d’autres puissances étrangères) – depuis 1984, même le Guide suprême avait renoncé à influer sur le cours du conflit sahraoui.

Mais l’idée (très) exagérée que se font Marocains et Algériens de l’importance ou du moins de la puissance respective de leur pays, y compris vis-à-vis des petits pays voisins, tend à surdéterminer l’analyse des faits. Revenons-en au cas tunisien: alors qu’opposition "laïque" (avec les réserves d’usage) et troïka (où Ennahda est de très loin le partenaire dominant) s’étripaient au sujet de la nouvelle constitution tunisienne et notamment des dispositions relatives au rôle de la religion, et alors que l’armée égyptienne avait déposé le président Morsy par un putsch le 3 juillet, le compromis entre les deux camps a pu être trouvé, non sans une médiation du président algérien Bouteflika qui reçut le chef historique d’Ennahda, Rachid Ghannouchi, à Alger en septembre 2013. Sans exagérer la portée de cette médiation – car aucun pays étranger n’exerce un tel pouvoir sur les deux camps en lice en Tunisie – elle eut au moins le mérite d’exister, notamment eu égard à la menace terroriste et la situation sécuritaire à Chaambi dans le sud tunisien et le rôle qu’une meilleure coordination sécuritaire entre les autorités tunisiennes et algériennes pourrait avoir pour réduire la menace terroriste dans cette région, sachant que comme pour les pays du Sahel le terrorisme récent en Tunisie subit les contrecoups de la situation sécuritaire algérienne.

C’est là que situation géo-stratégique entre pays maghrébins, politique intérieure – principalement l’attitude face au mouvement islamiste – et perception de la réalité s’entrechoquent. Si pour le Maroc autant que pour l’Algérie rien de ce qui se passe dans le Maghreb ou le Sahel n’échappe à l’analyse binaire et manichéenne, il est intéressant de voir comment le positionnement politique interne tunisien influe sur l’appréciation des faits dans le cas de ce mystérieux incident diplomatique qui nous occupe: la frange éradicatrice, qui invoque l’argument sécuritaire souvent sans aucune distinction entre les terroristes, les salafistes (pas toujours terroristes) et les islamistes (pas toujours salafistes ni terroristes), peut être favorable à un resserrement des liens avec le voisin algérien, qui a brisé les reins au mouvement islamiste algérien après une politique anti-islamiste initialement sans nuances (mais qui l’est beaucoup plus depuis la présidence Bouteflika, avec la politique de concorde civile et l’intégration d’islamistes au sein du gouvernement).

En ce sens, citons le site d’information WMC, clairement anti-troïka et qui a également été très critique contre la venue du Roi en Tunisie: "Le roi du maroc Mohammed VI en Tunisie – Une visite sans lendemain!", suivi d’une revue de presse – non commentée – d’une partie de la presse algérienne, peu enthousiaste bien évidemment… Le ton est vite donné:

La frustration des Tunisiens au fait des enjeux géostratégiques est d’autant plus grande que cette visite est un «non évènement» pour le commun des Tunisiens. Elle ne sert aucunement la Tunisie. Cette visite est à la limite même dangereuse dans la mesure où elle lui fait encourir d’énormes risques dont celui de compromettre ses relations géostratégiques avec l’Algérie. Le seul pays de la région qui s’est précipité, dès l’émergence du terrorisme, pour nous venir en aide au double plan matériel et logistique. (…)

Sur le plan politique, la Tunisie est une République et le Maroc est une monarchie. En principe, après la révolution du 14 janvier 2011, ce n’est pas à ce pseudo-président provisoire de faire les courbettes à «notre ami le roi» et de solliciter son appui à la révolution tunisienne (discours du roi aujourd’hui à l’ANC).

Bien au contraire, c’est aux membres de la famille royale du Maroc de s’agenouiller devant la révolte des Tunisiens et du parcours accompli sur la voie de la liberté, de la dignité, de la justice sociale et du progrès, seules garanties modernes pour la pérennité d’un pays. Sur ce plan, la Tunisie est à plusieurs longueurs d’avance et l’Histoire le prouvera, après cette période de transition difficile.

Pour revenir à cette visite, a priori, le roi du Maroc a tout à gagner de cette visite, tout en étant parfaitement conscient qu’il mise sur un président provisoire tunisien sans lendemain. (…)

Moralité: à travers cette visite sans intérêt notoire pour les Tunisiens, la Tunisie devrait, hélas, subir encore une fois les conséquences néfastes des errements de ce président provisoire qui a la tendance non dite et surtout fâcheuse à démolir la diplomatie tunisienne et surtout l’axe salutaire et géostratégique tuniso-algérien.

Voilà au moins un conseiller politique à l’ambassade d’Algérie à Tunis qui aura bien fait son travail!

Mais le camp anti-Ennahda n’est pas monolithique: pour d’autres supports de presse, c’est parce que le Roi Mohammed VI aurait évoqué la nécessité de lutter contre les Frères musulmans – dans la logomachie de ce camp-là, tous les islamistes sont des Frères musulmans, même en l’absence de liens réels avec la Jama’a égyptienne – que l’incident supposé aurait eu lieu. C’est la thèse de Kapitalis – "Politique: Mohammed VI en Tunisie pour contrer Ennahdha?" – qui cite à son tour un site d’actualités français consacré à l’Afrique, Mondafrique – "L’axe Mohamed VI- Abdallah contre les islamistes tunisiens".

Une petite parenthèse: Mondafrique est un site lancé par Nicolas Beau, ancien journaliste du Canard enchaîné et initiateur du site Bakchich. Les Marocains reconnaissent en lui l’auteur, avec Catherine Graciet, d’un ouvrage très journalistique et catastrophiste paru en 2007 et intitulé "Quand le Maroc sera islamiste", jouant sur les fantasmes les plus éculés au sujet de l’islamisme et démontrant surtout le danger de vouloir écrire des ouvrages de prospective en matière politique – ça laisse des traces, et quand on s’est trompé, ça décrédibilise…

L’auteur de l’article de Mondafrique, qui ne cite pas ses sources, est Samir Sobh, ancien journaliste de la Gazette du Maroc de Kamal Lahlou, un titre guère connu pour son sens des nuances s’agissant de l’islamisme, et passablement favorable au Palais. Le contenu de l’article, extrémement bref, est passablement incohérent et irrationnel:

Ce sont les conseillers du prince Abdel Aziz ben Abdallah, fils du roi et futur ministre des Affaires étrangères, qui gèrent désormais les dossiers qui touchent les pays du Maghreb. De bonne source, on souligne que le souverain saoudien, qui se repose dans son palais marocain, a discuté avec son homologue marocain, Mohamed VI, d’un rapprochement des pays du Maghreb d’une réactivation de l’Union du Maghreb arabe.

Les Frères Musulmans au piquet!

Suite à ces entretiens, Mohamed VI devrait se rendre à la fin de la semaine en Tunisie. Il devrait proposer d’apporter une aide, notamment économique, au gouvernement en place. En contre partie, les Marocains vont tenter d’obtenir l"engagement du gouvernement tunisien d’aller jusqu’au bout dans la lutte contre contre les frères musulmans, à savoir le mouvement Ennahda de Rached Ghannouchi.

Dans ce contexte, on apprend que le roi du Maroc a dépêché à Tunis, suite à sa réunion avec le roi d’Arabie Saoudite, le ministre de l’Intérieur, Mohamed Hassad et le directeur de la sécurité nationale, Bouchae al Romeil pour préparer le terrain.

Donc si on comprend bien, le Roi d’Arabie séoudite aurait demandé au Roi du Maroc, dont le premier ministre est islamiste, de faire pression sur le président tunisien, qui n’a pu être élu que sgrâce au soutien d’Ennahda et dont le parcours politique depuis trois décennies est fondé sur le dialogue entre progressistes et islamistes, pour que ce dernier répudie Ennahda – sans qu’on précise ce qui serait proposé en échange à Marzouki pour renoncer à sa majorité parlementaire. Et le ministre de l’intérieur marocain Mohamed Hassad, dont le chef de gouvernement, Abdelillah Benkirane, est islamiste, se serait déplacé à Tunis, pour demander à ses interlocuteurs tunisiens de refuser ce qu’il accepte, à savoir s’allier avec un parti islamiste. Sérieux? Et je passe sur Bouchaïb Rmaïl, dont le nom est massacré…

Cette assertion, sans la moindre source ou référence, qui omet d’expliquer pourquoi l’Arabie séoudite ne demanderait pas d’abord à Mohammed VI de congédier le PJD sous un prétexte quelconque, est reprise par plusieurs sites d’information tunisiens, dont Kapitalis, et la presse algérienne – Liberté par exemple. Kapitalis rajoute certes quelques détails assez spéculatifs – "si on s’amuse à lier cette information au voyage-éclair que Béji Caïd Essebsi, président de Nida Tounes, a effectué cette semaine aux Emirats arabes Unis, et dont rien n’a filtré jusqu’ici, sauf qu’un avion spécial lui a été dépêché à cette occasion, on en conclura qu’une grande partie d’échec est en train d’être jouée dans la région et dont notre pays semble devenir l’une des pièces maîtresses. Wait and see !" – mais rien ne permet de donner plus de crédit à la thèse d’un Roi du Maroc allant sermonner Marzouki sur son choix d’alliances électorales.

Certes, le Roi a reçu Béji Caïd Essebsi en audience lors de sa visite officielle, et il est probable que les prochaines échéances électorales aient été discutées tant avec lui qu’avec Marzouki. Certes, le Maroc fait clairement partie du clan séoudien, alors que la Tunisie de Marzouki est très proche du Qatar. Mais si l’Arabie séoudite et les Emirats arabes unis, principaux alliés arabes du Maroc, détestent les islamistes remportant des élections car cela rappelle trop à leurs populations l’absence d’élections, pourquoi ne commenceraient-ils pas d’abord par faire pression sur le Roi du Maroc pour qu’il débarque Benkirane? Et pourquoi le Roi, pour qui la cause du Sahara est primordiale, prendrait-il le risque de se fâcher avec un président qui n’aurait qu’à reconnaître la "RASD" pour se venger d’une immixtion malvenue ou maladroite dans les affaires intérieures tunisiennes? Il est fort possible que le Roi ait encouragé Marzouki à se rapprocher du clan séoudien, mais il est peu probable qu’il se soit impliqué dans les détails d’un tel rapprochement et surtout qu’il y ait trouvé motif à s’emporter violemment contre Marzouki.

L’imbrication entre politique intérieure et politique maghrébine est également visible dans l’appréhension du phénomène terroriste en Tunisie – qui ne date bien évidemment pas de 2011: entre Ansar sharia et l’AQMI, le premier étant d’obédience interne et l’autre externe, les acteurs politiques et médiatiques peuvent choisir l’option confortant leur positionnement politique – l’anti-Ennahda aura tendance à ne retenir qu’Ansar sharia pour stigmatiser le risque posé par l’islamisme interne, alors que la troïka serait tentée de faire porter le fardeau sur l’AQMI, excroissance transnationale d’un phénomène initialement purement algérien – bien entendu, des points de vue nuancés existent aussi, et les accusations de présupposés idéologiques ne suffisent pas à décrédibiliser les faits, comme ceux de l’attaque du domicile du ministre de l’intérieur (!) à Kasserine, relevés par Nawaat. Les études sérieuses et documentées – celle de WINEP ou celle de l’ICG – montrent ainsi que facteurs internes et externes coexistent pour expliquer le terrorisme en Tunisie, ce qui n’empêche pas le premier ministre algérien Abdelmalek Sellal d’accuser le Maroc d’être la source des maux terroristes de la Tunisie, de l’Algérie et du Sahel (Boko Haram n’a pas été mentionné, un oubli sans doute):

La drogue en provenance du Maroc alimente les groupes terroristes en Tunisie et dans les pays du Sahel et l’Algérie détient des preuves irréfutables de ces filières et la connexion entre les narcotrafiquants, les terroristes et les trafiquants d’armes (Le Temps, 13/12/2013)

On retrouve le même phénomène s’agissant du Sahel: selon le point de vue, proche du Maroc ou de l’Algérie, on considérera comme un article de foi soit que le Polisario est un mouvement terroriste (cf. le mercenaire d’idées Claude Moniquet), soit qu’il est absolument inconcevable en toutes circonstances que dans les camps de réfugiés de Tindouf ou dans la population sahraouie en général puissent se trouver la moindre personne tentée par le jihadisme (ils se reconnaîtront). De même, on estimera aussi absurde que les théories de complot autour du 11 septembre le questionnement du rôle exact de la DRS dans la création d’AQMI dans un cas alors que dans l’autre, le terrorisme ne serait qu’un vaste complot des services algériens – alors que la réalité est sans aucun doute plus grise que cela.

Ce n’est pas dans ces conditions qu’une simple rumeur sur une altercation entre Roi du Maroc et président tunisien – dont la véracité est douteuse, et dont le contenu même varie selon les sources – pourra être définitivement tirée au clair. D’où l’intérêt généralement d’ignorer l’anecdotique pour ce qui est moins spectaculaire – le boycott de la visite royale par le leader du Front populaire Hamma Hammami, notamment par solidarité avec les prisonniers politiques marocains, est quant à lui une réalité incontestée…

(1) Par référence à l’Algérie du coup d’Etat de janvier 1992, éradicateur désigne ceux qui souhaitent éradiquer – et pas seulement politiquement – l’islamisme politique, écartant toute intégration dans le système politique.

Julien Salingue: "A quoi sert un Etat palestinien sans souveraineté palestinienne?"

Une remarque intéressante de Julien Salingue, dans un entretien accordé à L’Express:

Le principal enjeu de la Palestine, c’est la souveraineté, politique et territoriale. Elle peut toujours être reconnue par 191 Etats, mais elle n’est pas souveraine. Une partie de son territoire est toujours occupée par Israël, et le fait d’être un "Etat" ne réglera pas la question des réfugiés ou des Palestiniens discriminés en Israël.

Il ne croit pas si bien dire: il y a même des entités reconnues en tant qu’Etat qui ne recouvrent aucune réalité – la RASD par exemple, reconnue par une quarantaine d’Etats et membre de l’Union africaine mais qui n’exerce aucune souveraineté…

Le pouvoir constituant au Maroc est le Roi (III): des référendums constitutionnels aux résultats invraisemblables

C’est peut-être difficile à croire, mais la première expérience constitutionnelle de 1962 aura été, de toutes les opérations de réformes constitutionnelles depuis, celle ayant été la plus ouverte dans la tonalité de sa campagne, et elle marquera le plafond des votes négatifs- avec 3% des suffrages exprimés, ce qui par comparaison avec les référendums tenus par la suite (sauf un des deux de mai 1980) s’est avéré être un score contestataire himalayesque. Lors du référendum constitutionnel de 1970 – le texte constitutionnel le plus régressif que le Maroc aie jamais connu, adopté en pleines années de plomb – les chiffres officiels, bien évidemment truqués, indiquaient 93,2% de participation et 98,8% des suffrages exprimés de "oui" contre 1,2% de "non". Un commentateur parlait ainsi de "fiction démocratique":

(…) la consultation qui allait se dérouler quelques jours plus tard devait être totalement faussée. Elle le fut par une incontestable pression des autorités administratives dont l’ampleur fut telle qu’il n’est pas possible de voir dans les résultats du référendum l’expression libre et sincère d’une opinion populaire. Mais ce qui à notre sens est presque plus grave c’est que le scrutin était faussé dès le départ du fait que près de deux millions d’électeurs ne pouvaient pas participer à la consultation; or, cela non seulement les responsables ne pouvaient pas l’ignorer (Le Service des élections du ministère de l’intérieur n’est-il pas chargé de suivre ces questions ?) mais il est clair qu’ils comptaient sur cette mise à l’écart de près du tiers du corps électoral pour faciliter le bon déroulement des consultations populaires. (…) Les Oui l’ont donc emporté avec 98,7 5 des suffrages expriniés. Ce chiffre a de quoi étonner lorsque l’on sait qu’au référendum de 1962 le Oui n’avait rassemblé que 80,6% des suffrages exprimés alors que le parti de l’Istiqlal avait fait campagne en faveur de la Constitution.(…) on sait quel fut le rôle des agents du ministère de l’intérieur dans le déroulement de la consultation; l’exemple de la Province de Ouarzazate, où 100 % des suffrages exprimés le furent par le Oui (…) (Jean Dupont, "CONSTITUTION ET CONSULTATIONS POPULAIRES
AU MAROC
", Annuaire de l’Afrique du Nord 1970, pp. 187-9)

En 1972, toujours en pleines années de plomb, après le coup d’Etat de Skhirat (1971) et avant celui du Boeing royal, les résultats – toujours truqués, cela va sans dire – du référendum constitutionnel indiquaient 93% de participation, et de manière presque comique les mêmes résultats qu’en 1970 – 98,8% des suffrages exprimés pour le "oui", 1,2% pour le "non". Les résultats détaillés valent leur pesant de pastilla: dans la province d’Al Hoceima, dans ce Rif réputé réfractaire à Hassan II pour son rôle dans la répression brutale de la révolte de 1958, on compte 36 votes (0,04%) pour le "non" sur 82443 suffrages exprimés (soit un taux de participation de 96,6%), et de même à Nador, avec 95,2% de votants, et 66 "non" sur 158333 suffrages exprimés; à Tarfaya, on compte 8016 votants sur 8058 inscrits et 22 inconscients ayant voté "non", tandis qu’à Beni Mellal, 98,5% des électeurs inscrits votent à 99,7% pour le "oui" (1)…

En 1980, lors de deux référendums tenus à une semaine d’intervalle (!) portant sur une révision très limitée de la constitution de 1972, de fait les premières opérations référendaires de l’ère Driss Basri, le taux de participation bat des records olympiques pour atteindre 96,8%, avec 99,6% des suffrages exprimés se reportant sur le "oui" et 0,4% sur le "non" pour le premier référendum (tenu le 23 mai et relatif à l’âge de majorité du Roi et à la composition du Conseil de Régénce) et 90,8% de participation, 96,7% des suffrages exprimés pour le "oui" et 3,3% pour le "non" pour le second (tenu le 30 mai et relatif à la prolongation de la durée du mandat de parlementaire). Le folklore électoral marocain aura été enrichi par des résultats à mi-chemin entre Tristan Tzara et Salvador Dali:

En dépit de ces consignes négatives, la réforme constitutionnelle est approuvée massivement avec les scores de 99,71% pour le référendum du 23 mai, et de 96,74 % pour celui du 30 mai (29). Dans les provinces sahariennes, notamment celle de l’Oued Ed Dahab conviée pour la première fois depuis 1979 à une consultation nationale, où le score atteint 100% , ce plébiscite fait figure de nouveau serment d’allégeance au roi Hassan II (…) Marqué par une très forte participation (96,13% des inscrits) ce premier référendum peut être analysé, selon les termes du Ministre de l’intérieur comme "un véritable renouvellement de la Béia à sa Majesté le Roi, par tous les Marocains pris individuellement et dans leur ensemble politique, ethnique et social" (…) La presse de l’opposition a reproché au pouvoir d’avoir mis des entraves à la tenue de ses meetings et à ses droits d’expression à la radio et à la télévision où seule la majorité a pu présenter ses arguments. Elle a aussi vivement contesté les chiffres de cette seconde consultation, jugés "indécents" par Al Rayane et "purement imaginaires" par Al Moharir pour qui ces résultats sont presque une offense à la démocratie (33). Selon les résultats officiels, le boycottage préconisé par les partis et syndicats d’opposition semble avoir été suivi à Casablanca et à Rabat où le oui n’a recueilli que 78,49% et 83,13% des [inscrits].(Jean-Claude Santucci, "Chronique politique Maroc", Annuaire de l’Afrique du Nord 1980, pp. 563-4)

En 1989, un autre référendum constitutionnel prorogeant simplement le mandat de la Chambre des représentants se verra affecté un taux de participation fantaisiste de 98,8% et un taux de "oui" ubuesque de 99,98% pour 0,02% de "non":

Opération unanimiste aux résultats unanimes – 98,83 ‘% de participation et 99,98 % de oui – le processus électoral s’est déroulé avec ses habituelles approximations : réouverture des listes électorales immédiatement avant le scrutin, et jusqu’au jour même du scrutin ; vote sur simple présentation d’une pièce d’identité … (Jean-Philippe Bras, "Chronique marocaine", Annuaire de l’Afrique du Nord, 1989, p. 620)

Sur cette lancée, les référendums suivants eurent des résultats officiels tout aussi imaginaires: la révision constitutionnelle de 1992 passe avec un taux de participation de 97,4% et un taux de "oui" proprement dadaïste, soit 99,98% des suffrages exprimés contre 0,02% pour le "non". Sur 60 provinces et préféctures, les résultats officiels annoncent 100% des suffrages exprimés en faveur du "oui" dans 39 des 60 provinces et préféctures du Royaume – la province d’Essaouira décrochant la palme des "non" avec 0,69% des suffrages exprimés – voilà un gouverneur qui se sera trompé de nombre de zéros après la virgule (2)…

La révision constitutionnelle – très mineure – de 1995 va connaître une véritable explosion de nihilisme: le taux de participation tombe à 70,2% des inscrits, le "oui" ne recueille que 99,6% des suffrages exprimés alors que le nombre d’électeurs votant pour le "non" est multiplié par vingt par rapport au réferendum de 1992, passant de 0,02% à 0,4%. Le réferendum constitutionnel de 1996, le dernier en date et le dernier a avoir été mené sous l’ère Basri, a ainsi marqué l’apogée du nihilisme électoral avec un taux de participation de 82,9% et un "oui" ne recueillant péniblement que 99,6% des suffrages exprimés, contre 0,4% pour le "non"…

Les taux de participation et les votes positifs – répétés à neuf reprises en 34 ans – tels que ceux décrits plus haut sont absolument inédits dans l’histoire référendaire de pays démocratiques. Des résultats avec un taux de participation excédant 90% et un "oui" jamais inférieur à 97% sont en général obtenus lors de plébiscites référendaires ou référendums d’autodétermination – le référendum qui s’est récemment tenu au Soudan a ainsi connu, au Sud-Soudan sécessioniste, un taux de participation de 97,58% et un taux de "oui" à la sécession de 98,83%. A titre de comparaison, la pays au monde probablement le plus associé avec l’institution du référendum (appelé là-bas votations populaires), la Suisse (dont on peut sans doute s’accorder à penser qu’elle connaît moins de problèmes politiques ou socio-économiques que le Maroc), n’a pas connu un taux moyen de participation aux multiples référendums supérieur à 52% depuis 1990…

En France, le record de "oui" lors des référendums tenus depuis 1958 est de 90,81% en 1962, approuvant les accords d’Evian avec le Gouvernement provisoire de la république algérienne qui mirent fin à la guerre d’Algérie, tandis que le record de taux de participation (80,13%) fut atteint en 1969. Encore à titre de comparaison, des référendums aussi dramatiques dans leurs conséquences hypothétiques que les deux référendum d’auto-détermination du Québec de 1980 et 1995 ont connu un taux de participation de 85,6% (1980) à 93,5% (1995) avec un "oui" de 40,4% (1980) à 49,4% (1995). L’Irlande, qui pratique régulièrement les référendums comme l’a éprouvée à ses dépens l’Union européenne, a tenu 30 référendums de 1937 à 2009 – le plus fort taux de participation a été 75,84% (1937) et les "oui" ont dépassé les 90% des suffrages exprimés qu’à trois reprises, soit lors de référendums sur des sujets consensuels (ainsi l’adoption en 1979, 99% de "oui" mais avec seulement 28,6% de participation) ou sur l’accord mettant fin au conflit confessionnel en Irlande du Nord (en 1998, 56,3% de participation et 94,4% des suffrages exprimés en faveur du "oui").  Plus proche du Maroc, la nouvelle constitution kényane, faisant suite à une grave crise politique et apportant de profondes réformes constitutionnelles, notamment une réduction substantielle des pouvoirs présidentiels – a été approuvée en 2010 par 68,55% des suffrages exprimés et un taux de participation de 72,18% (un référendum précédent, en 2005, s’était soldé par un taux de participation de 52,4% et un taux de "non" majoritaire avec 58,3%). De manière encore plus spectaculaire, parmi les référendums récents, on relève le référendum islandais de 2010 sur la garantie publique de prêts bancaires où, sur 62,7% de votants, on a relevé un taux marocain dépassant les 90% – mais en faveur du "non" (93,2% de "non", 1,8% de "oui", et 5% de nuls)!

Plusieurs référendums constitutionnels tenus de par le monde en 2009 ou en 2010 confirment le caractère anormal des résultats marocains de 1962 à 1996: même dans des pays proches du Maroc par leur statut politique et économique, on assiste à des résultats très différents – Madagascar (52,61% de participation, 74,19% de "oui" en 2010), Nauru (78% de participation, 33% de "oui" et 67% de "non" en 2010), Thaïlande (70% de participation et 56,7% de "oui" à un référendum constitutionnel en 2007), Belize (46,3% de participation, 62,7% de "oui" à un référendum constitutionnel en 2008) – sans compter le tout récent référendum constitutionnel égyptien, avec 41% de votants et 77% de "oui").

Pour résumer, le Maroc a connu neuf référendums constitutionnels, toujours décidés par le Roi et sur un libellé décidé par lui – le "oui" a toujours gagné, jamais avec moins de 96,7% des suffrages exprimés (référendum du 30 mai 1980), avec un taux de participation jamais inférieur à 70,2 %. Cela fait des Marocains un peuple plus enclin à voter que ne l’ont jamais été les Suisses, et plus satisfait de ses institutions que les Français ou les Irlandais…

Qu’en sera-t-il du référendum à venir, qui devrait se tenir en juin? Le contrôle du processus de révision constitutionnelle par le Palais, et la perception du référendum comme d’une forme de bei’a ne donnent aucun motif de croire à autre chose qu’une large victoire du "oui" – et peu importe le contenu de la révision constitutionnelle, comme le montre l’histoire référendaire, les référendums constitutionnels n’étant que des bei’as à l’échelle du pays. On peut sans doute présumer que le taux de participation officiel sera vraisemblablement dans une fourchette moyenne, crédible à défaut d’être réelle, entre 60 et 70 % (même la révision constitutionnelle de 1996, la dernière en date et dont le référendum fût mené par Basri, ne connût qu’un taux de participation de 82,9% des électeurs inscrits. Le vrai test sera le résultat – un taux de "oui" crédible- dans le système marocain un "non" à un référendum constitutionnel n’est à ce stade pas envisageable – est tout simplement absolument nécessaire, en interne et en externe. Un 75/80% de "oui" – encore une fois, peu importe le contenu de la révision car le référendum n’est pas un vote sur un texte mais sur la personne du Roi – renforcerait bien plus le Roi qu’un 90% ou 95% – les scores dadaistes de l’ère Basri (les référendums de 1980 à 1996) seraient suicidaires. Un nombre de "oui" sensiblement inférieur serait le signe d’un changement autrement plus fort que n’importe quelle révision constitutionnelle, eu égard aux contraintes du système actuel.

PS: Les lecteurs connaissant bien leur histoire récente du Maroc se demandent sans doute pourquoi je n’ai pas mentionné le référendum de 1984 sur l’union avec la Libye – ce sera pour un prochain billet dans cette série rétrospective.

(1) Cf. "Documents – Maroc", Annuaire de l’Afrique du Nord 1972, p. 778.

(2) Cf. Jean-Claude Santucci, "Maroc – chronique intérieure", Annuaire de l’Afrique du Nord 1992, pp. 867-8.

"la question n’est pas tant de savoir s’il faut craindre une contagion du printemps arabe au Maroc que celle de savoir s’il ne représente pas une opportunité pour le pouvoir"

Une tribune moyennement intéressante -"Printemps arabe : quelles conséquences pour le Maroc ?"  – publiée dans Le Monde et rédigée par deux chercheurs français que je connais (de nom) mais dont je n’ai jamais lu des écrits portant sur le Maroc – Baudouin Dupret est un juriste arabisant ayant beaucoup – et bien – écrit sur le droit, notamment musulman, au Moyen-Orient; quant à Jean-Noël Ferrié, je découvre qu’il a écrit sa thèse sur le Maroc, mais j’ai sinon rencontré son nom dans des articles consacrés à l’Egypte.

Leurs remarques générales sur les différences et nuances entre pays arabes, et sur les raisons pour lesquelles des révolutions à la tunisienne ou à l’égyptienne n’auront pas lieu dans tous les pays arabes sont justes.:

Il n’est donc ni raisonnable ni utile de penser que la contestation va s’étendre à l’ensemble de ces pays, de manière mécanique, au nom du fait qu’ils se ressembleraient tous, culturellement, religieusement et politiquement. Si contagion il y a, c’est principalement du fait des médias, d’une communauté de langue et d’une grande désespérance sociale. Au-delà, c’est le contexte propre à chaque pays qui s’impose et permet d’expliquer que la contestation y prend… ou n’y prend pas.

Leurs commentaires sur la situation du Maroc me semblent corrects dans leur conclusion:

Le régime n’est pas mis en cause en lui-même. On remarquera d’ailleurs que les revendications sur Facebook touchent plutôt à la justice sociale et que, lorsqu’elles s’étendent au domaine politique, elles revendiquent l’avènement d’une monarchie parlementaire.

Je ne partage cependant pas leur raisonnement par ailleurs – j’imagine que c’est du aux raccourcis propres à la publication dans un média grand public. Ainsi ceci:

Une véritable compétition électorale a été mise en place, dont témoignent notamment les élections de 2007 (ce qui ne veut pas dire que tout y soit transparent et exemplaire).

C’est beaucoup plus complexe: outre que la compétition électorale n’est pas complète (Al adl wal ihsan n’étant pas reconnue, cette association politique ne peut participer aux élections), elle est très largement neutralisée par la soumission quasi-totale des partis politiques au makhzen, qui aboutit à une neutralisation idéologique de la scène partisane (quelqu’un peut-il me dire quels clashes idéologiques ont opposé l’USFP et le PPS, ex-progressistes, au RNI, à l’UC et au MP, makzéniens de pure souche, durant leur cohabitation gouvernementale depuis 1998?), et à la domination totale du clientèlisme et de l’argent dans la compétition électorale – l’USFP est ainsi devenu, en tant que groupe parlementaire, un groupement de notabilités élues en zone rurale.

De même le passage suivant:

En outre, la page des "années de plomb" a été tournée avec l’instauration d’un Conseil consultatif des droits de l’homme, dès le règne d’Hassan II, et la mise en place peu après de l’Instance équité et réconciliation. Le processus s’est prolongé dans le domaine de la presse, où le maintien de lignes rouges (notamment la personne du roi) et l’utilisation de procédés de pression indirects (l’assèchement publicitaire) n’empêchent pas l’adoption de positions très critiques.

C’est faux: la page des années de plomb n’a en aucun cas été tournée. Certes, l’IER a entamé le processus, mais il est inachevé: aucunes excuses officielles aux victimes des années de plomb, aucune poursuite contre les bourreaux et tortionnaires, non élucidation de bien de cas individuels (Ben Barka, Manouzi), non-mise en oeuvre des mesures proposées par l’IER pour empêcher une répétition des graves violations des années de plomb et surtout la poursuite de pratiques telles que tortures, disparitions forcées (certes plus réduites dans le temps que celles des années 60 et 70). On peut constater que l’IER a été une superbe opération de com’, mais guère plus à ce stade – et nous sommes 5 ans après la clôture du processus.

Le passage suivant est aussi très problématique:

En se présentant comme le "roi des pauvres" et, plus encore, en multipliant les initiatives de type social (l’Initiative de développement humain, le Plan d’urgence pour l’enseignement supérieur, les divers chantiers urbains et de réforme), Mohammed VI réussi à se placer au-dessus de la mêlée, au point que l’hebdomadaire francophone le plus critique et son pendant arabophone pouvaient titrer, cet automne, "Faut-il qu’il fasse tout ?".

Le constat me semble erroné: un des principaux motifs d’insatisfaction des protestataires du 20 février est l’omniprésence royale – de l’économie à la religion en passant par le politique, le militaire, le judiciaire, le sécuritaire et le médiatique. Les initiatives royales dans le domaine social sont certes généralement appréciées par une majorité de la population, mais l’affairisme croissant autour de la holding royale ONA/SIGER est une véritable bombe à retardement tant cela suscite commentaires acerbes et critiques. Tant le train de vie au sommet de l’Etat que les projets économiques plus spéculatifs que bénéficiant réellement à l’économie du pays sont sans doute les questions les plus menacantes pour la sérénité du régime.

De même:

Autrement dit, la critique la plus forte porte sur ce que fait ou ne fait pas le gouvernement et, derrière lui, les partis politiques, plutôt que sur le leadership royal lui-même.

La critique des partis et du gouvernement est générale, mais les protestataires visent directement le pouvoir royale, qu’ils souhaitent voir limité. Il est par ailleurs étonnant dans une telle tribune, écrite par des universitaires ayant mené des recherches sur le Maroc, de passer totalement sous silence le concept de makhzen, terme commode qui vise le gouvernement royal tout en permettant de ne pas personnaliser le débat…

Poursuivons:

Il reste que les réformes politiques et sociales ont marqué, ces derniers temps, un certain ralentissement. Ce n’est pas tant le manque de volonté qui est en cause que l’ampleur des défis et l’inertie d’une partie du système à se réformer, dès lors que rien ne semble l’y contraindre. Ainsi en va-t-il de la réforme de la justice, véritable serpent de mer des gouvernements successifs. Toujours sur le métier, jamais réellement entreprise, sinon sur des questions périphériques, elle risque de rythmer la vie politique du pays dans les prochaines années. De ce point de vue, la question n’est pas tant de savoir s’il faut craindre une contagion du printemps arabe au Maroc que celle de savoir s’il ne représente pas une opportunité pour le pouvoir : celle de reprendre son souffle dans l’élan réformiste, en s’appuyant sur la contestation observable ailleurs pour, premièrement, souligner le succès du double désamorçage, qui permet au Maroc d’échapper à la crise et, deuxièmement, éviter les affres du temps en réactivant d’anciens dossiers et en en mettant de nouveaux sur la table.

Là, je suis encore en désaccord: les auteurs postulent qu’il n’y aurait pas de manque de volonté de réformes. Faux: quelles réformes affectant fondamentalement l’équilibre des pouvoirs ou l’inéquité de la situation socio-économique ont été prises ces dernières années? Au-delà des incantations, combien de tentatives réelles de mise en oeuvre de réformes – pensons au plan d’autonomie du Sahara, présenté depuis 2006…

Je terminerai quand même sur un point d’accord:

En effet, de nombreux Marocains sont descendus dans la rue pour manifester. A Rabat, nombreux étaient aussi les badauds venus assister au spectacle de la manifestation. On pouvait croiser des vendeurs de sucreries. Alors que quelques partisans monarchistes étaient regroupés devant la gare, un cortège composite remontait l’avenue Mohammed V. On ne percevait pas de coordination générale, mais une succession de groupes représentant le pluralisme marocain, de la gauche, majoritairement, aux islamistes, en passant par les défenseurs de la marocanité du Sahara. Beaucoup de jeunes, mais pas seulement. Les slogans ne visaient pas la personne du roi, même quand il s’agissait de condamner la tyrannie.

And now, Morocco

The revolutionary ignition of the Arab world initiated by the Tunisian revolution and fueled further by the extraordinary Egyptian revolution is a fact, as much as a sceptic like me would like to tone down the enthusiasm. Forget the diversions around the role of social media or the shameless fear-mongering about the role played – or not – by islamist movements, whether it be Ennahda in Tunisia or the Muslim Brotherhood in Egypt. These are mere side attractions. The main factor at play here is psychological – the sudden recognition among the people that they can actually change their situation. Previous protests in Morocco since 1999 have been marginal, save the popular marches in 2000 for – and against – the reform of family law on March 12, 2000 (I’ll leave aside the very substantial popular protests against the Israeli 2002 offensive in Palestine and the 2003 US-led invasion of Iraq, which drew millions of protesters across Morocco). The 2000 pro- and anti-Moudawana reform protests were however limited in scope and did not touch the overall political situation or equilibrium.

Since then, Morocco has sometimes experienced very localised popular protests – Sefrou in 2007, Sidi Ifni in 2008 and Laayoune last November spring to mind. These protests, although prompted by universal ills (unemployment, lack of housing, protests against abuse of power), have all been geographically limited – manifestations of solidarity mainly took place on the cyberspace, save for the usual AMDH solidarity protests in front on the Parliament building in Rabat.

What is moving the protesters? Well, it’s not as though Moroccans lack cause for protests against their ruler(s). While the UNDP’s human development index has improved slightly (Morocco ranks a lowly 114th, up though from 124th in 2005) , Morocco’s achievements are still abysmal. On the political front, the initial moves towards deepening liberalisation taken under King Mohammed VI’s first few years on the throne have now long stalled, and the régime is in full reverse gear. The Palace’s smothering control of the political and parliamentarian scene has made partisan politics irrelevant, while the cronyism of close associates to the King (Fouad Ali el Himma, de facto leader of  upwardly mobile Parti authenticité et modernité (PAM) a.k.a. "the King’s shadow", or Mounir Majidi, in charge of the Palace’s ever increasing economic and financial interests) fuels cynicism, disillusion and anger. The absolute fraud that is Morocco’s judiciary merely compounds the twin problems of corruption and repression that have beset Morocco since independence.

Reading the little that’s left of independent media, plus the much freer social networks and blogosphere, disillusion seems to have spread, trickling down into foreign media reports and marring the undeservedly positive image initially created around King Mohammed VI. While this disillusion is definitely a minority taste in Morocco today, the revolutionary wildfire that has spread has put at the forefront an issue most people would have thought reserved to the ravings and musings of bloggers and human rights activists: constitutional reform.

Morocco’s successive constitutions have invariably been granted – "constitution concédée" as they say in French – by the King, with no input from elected representatives of the people. The low legal quality of Morocco’s Constitution, in substantial terms, is worsened by the very little respect paid to it by the executive and the judiciary. Except for article 19, which sets out the King’s special standing as "Amir al muminin" ("Commander of the Faithful"), the rest of this shoddy constitutional text is of no or little import to Morocco’s political or legal life. Among the protesters’ claim is therefore a demand that an assembly be elected to draft a new Constitution, to be then adopted – or not – by referendum. The last time this demand was at the forefront was prior to the widely decried 1962 constitutional referendum – radical constitutional reform, with severe curtailment of executive (and royal) power and strong guarantees for civil liberties and judicial independence.

The stagnation affecting domestic politics is rendered more difficult by the stark slide in Morocco’s international standing: while Morocco is now entirely absent from the Arab and Middle Eastern scene, the Sahara dispute is still ongoing, with no final issue at hand. The official chatter surrounding Morocco’s autonomy plan has remained just talk, with no concrete steps being taken to move decisively on a final settlement allowing for this territory to be internationally recognised as part of Morocco while being granted the widest autonomy – and the Gdim Izik (Laayoune) riots last November should really be seen as a last warning shot.

And I haven’t even mentioned the economic situation, with ever-growing trade unbalance, unemployment, and tepid growth (Egypt has had higher growth the last few years than Morocco)…

But none of this is really new – so why all the fuss over the planned February 20 protests? Simply because it has now dawned on Arab peoples that they no longer have to consider dictatorship as a fact of life. There is no reason why this spreading realisation would not reach Morocco – and the fact that trade-unions, islamists, leftists, facebookers, bloggers and even a royal prince have expressed support for the protests speaks volume, and is a substantial departure from earlier protests, either of a local or a partisan nature. There’s a substantial difference though – contrary to Tunisia and Egypt, and maybe Libya, there is simply no discernable popular traction for a régime change implying an overthrow of the monarchy or of the King – the only public supporters of republicanism in Morocco I have heard of are leftist Abdellah Zaazaa and islamist Nadia Yassine, none of whom have actually tried to act on their ideas. The objectives of the February 20 protestsaren’t timid though: democracy and democratic institutions are the aim, whether the head of state be called king or president, something to which I am personally indifferent (I’ve found last year’s republican trend among Swedish talking and writing classes – contemporaneous with Princess Victoria’s wedding – to be an impressive exercise in collective futility and sterile posturing).

I therefore personally support this day of protest, which I hope will mark a decisive stage in the democratisation of Morocco: this is our country, the rulers only rule because we let them – never ever let them forget that.

For updates on the February 20 protests, look here:

- Issandr el Amrani has clever posts on the protests, here and here;

- The Guardian’s Giles Tremlett: "Morocco protests will test regime’s claims to liberalism";

- The official February 20 Facebook group;

- On Twitter, follow @mamfakinch and @Hisham_G 

- An independent Moroccan newsportal is devoted to the event – Mamfakinch (also on Facebook)

Sud-Soudan et Israël: Les images, plus parlantes que les mots…

Le réferendum qui a lieu au Soudan pour déterminer l’avenir du pays – sécession du Sud, animiste et chrétien, ou maintien de l’unité d’un pays historiquement dirigé par les nordistes, arabes et musulmans – aura des conséquences intéressantes, y compris pour le Maroc – après l’exemple récent du Kosovo, voici un autre exemple de sécession – car l’issue du réferendum ne fait guère de doute – sanctionné par l’ONU. Comparaison n’est pas raison cependant: si le Kosovo et demain le Sud-Soudan – quel sera d’ailleurs le nom de ce nouveau pays, quelqu’un le sait-il? – sont formellement indépendants, c’est parce qu’ils l’étaient déjà dans les faits – au Kosovo après la guerre d’agression illégale de l’OTAN contre la Serbie en 1999, et au Sud-Soudan après une guerre civile de près d’un demi-siècle, conclue par une paix des braves en 2005. Rien de tel au Maroc: si le cessez-le-feu tient remarquablement bien depuis 1991, le Maroc contrôle plus de 80% du territoire contesté. Dans le cas du Maroc, contrairement à celui du Kosovo depuis 1999 ou du Sud-Soudan depuis des décennies, le statu quo n’implique pas la reconnaissance de la sécession et donc d’un Etat nouveau, mais plutôt celui de la souveraineté marocaine.

Une des ironies de cette affaire est que l’Union africaine, qui a comme membre la fantomatique "RASD", a jusqu’au bout tenté d’empêcher l’indépendance du Sud–Soudan, où existait pourtant un pouvoir de facto exercant le contrôle sur un territoire conséquent:

Most Africa hands agree that there was considerable international pressure on the African Union, the successor to the Organization of African Unity, to make southern Sudan an exception to the rule about preserving old borders.

Recognition is seen as a very, very bitter pill” at the union’s headquarters, said William Reno, a political scientist at Northwestern University. And Phil Clark, a lecturer in international politics at the School of Oriental and African Studies in London, said that until last year, “the A.U. mantra was that independence for the south would lead to further conflict.”

But the African Union, which needs the West to finance its peacekeeping missions, yielded in the face of enormous American and European support for the southern Sudanese — support rooted in perceptions that southerners have long been Christian victims of Muslim persecutors. (New York Times, 9/1/2011)

Et dans la suite de cette rubrique foutage de gueule, les déclarations du ministère des affaires étrangères algérien mettant en garde contre les conséquences négatives d’une sécession du Sud-Soudan:

Une éventuelle sécession au Soudan, suite au prochain référendum, pourrait avoir un effet de contagion et provoquer des situations de même nature dans d’autres pays du continent, a prévenu jeudi à Alger le ministre des Affaires étrangères, Mourad Medelci. "L’Algérie et la plupart des autres pays sont préoccupés par les risques d’un référendum qui pourrait diviser le Soudan en deux parties", a affirmé M. Medelci qui intervenait sur les ondes de radio Chaîne III.

Donc, l’Algérie est – était – contre la sécession du Sud-Soudan? Peut-être, mais selon le Polisario, le "gouvernement du Sud-Soudan soutient le droit du peuple sahraoui à l’autodétermination et à l’indépendance"…

Compliqué, non?

Sinon, à qui le tour en Afrique? Un candidat est le Somaliland, qui fait officiellement partie de la Somalie mais qui est de facto indépendant depuis 1991 – mais ça pourrait ne pas s’arrêter, même si l’inclusion du Sahara n’est pas convaincant pour les raisons précitées:

Letting southern Sudan break free could also set a wide and unpredictable precedent — including for the Western Sahara, the Ogaden region in Ethiopia, the Cabinda enclave in Angola, and Congo. There is also Somaliland, the only functioning part of Somalia; it recently held elections followed by a peaceful transfer of power.

Michael Clough, who directed the Africa program at the Council on Foreign Relations in the 1990s, said he thought that the African Union did not play the same influential role it once did. He expects that local balances of power, more than anything else, will determine whether a putative state like Somaliland actually becomes independent. (New York Times, 9/1/2011)

Pour en revenir au Sud-Soudan, un des aspects fondamentaux du conflit a été le soutien longtemps donné, initialement par le Congrès étatsunien, aux sécessionistes du Sud: derrière cela, la solidarité confessionnelle et l’engagement des évangélistes, sensibles au sort de leurs coreligionnaires du Sud-Soudan. Cette solidarité était sans doute exacerbée depuis 1989 par l’existence d’un pouvoir central soudanais islamiste, hostile aux Etats-Unis et accueillant alternativement Carlos (le terroriste, pas le chanteur) et Osama Ben Laden, sans compter l’hostilité du Soudan envers Israël. De plus, la présentation médiatique d’un nord "arabe" contre un sud "noir" a également permis l’émergence d’un réel mouvement de solidarité avec le Sud-Soudan auprès des afro-américains, notamment au Congrès, où on assiste à une alliance contre nature entre représentants et sénateurs républicains évangélistes et représentants et sénateurs afro-américains (le fameux Black caucus du Congrès) de l’aile gauche du parti démocrate.

Bien évidemment, comme lors de chaque événement d’envergure dans le monde arabe, on y voit aussi la main d’Israël (je vous ai parlé des requins du Mossad?). Il est clair qu’Israël ne pleurera pas es larmes de sang lorsque le Sud-Soudan déclarera son indépendance, le président probable de ce pays, Salva Kiir, étant généralement perçu comme voulant entretenir des relations diplomatiques avec l’entité sioniste. Mais le soutien d’Israël à la sécession du Sud-Soudan doit être pris pour ce que c’est: le soutien à l’ennemi d’un ennemi. Dire qu’Israël est derrière la sécession du Sud-Soudan c’est nier les décennies de guerre civile.

Mais nier qu’Israël a eu un rôle certain dans la sécession et que le Sud-Soudan en deviendra probablement un obligé est également excessif – plus que des dissertations sur la question, quelques images suffisent (hat-tip @3Beee):

Scène de célébration au Sud-Soudan à l'approche du réferendum de sécession...

Des réfugiés soudanais à Tel Aviv s'apprêtent à voter au réferendum de sécession...Des réfugiés du Sud-Soudan à Tel Aviv

Sinon, pour en savoir plus sur la sécession à venir du Soudan et la situation politique qui y règne, je vous conseille les rapports de l’International Crisis Group.

Un post intéressant sur le Sahara

Sur le nouveau blog marocain A l’ombre de Taha Hussein (qui n’est pas vraiment un militant séparatiste), un récent post – "LAAYOUNE, ENCORE ET ENCORE ! JUSQU’A QUAND?" – intéressant sur le Sahara, consacré au livre de Hassan Alaoui "GUERRE SECRETE AU SAHARA OCCIDENTAL" publié au Maroc cette année. On y lit notamment, après des considérations sur l’attitude de l’Algérie et de l’Espagne:

Si oui, qu’attend le Maroc pour opérer un tour à 180° dans sa démarche diplomatique, en "jouant cartes sur table" avec ses adversaires, et en leur annonçant que désormais Rabat "reconnaîtra" les mouvements d’autonomie déclarés en Kabylie, et chez les Touaregs au Sahara algérien, ainsi que ceux des Pays-Basques …Avec en perspective leur indépendance peut-être et l’ouverture de leur Représentation Officielle au Maroc!!

Un point de vue qui se défend – il faut préciser que s’agissant du Mouvement pour l’autonomie de la Kabylie (MAK) de Ferhat Mehenni, cela semble déjà être le cas, si l’on en croit les remerciements officiels de Ferhat Mehenni à l’ambassadeur du Maroc auprès de l’ONU (Genève), Omar Hilale, suite à l’intervention officielle de ce dernier au Conseil des droits de l’homme dans laquelle il évoquait la persécution des militants kabyles – voir la vidéo ici.

Pour l’Espagne, c’est plus délicat, l’ETA étant qualifiée d’organisation terroriste – mais on notera que l’Algérie était connue pour son soutien à l’ETA dans les années 70, de même que pour les autonomistes des Îles Canaries du MPAIAC…

Adieu Abraham, notre frère

Serfaty avant sa détention

Le Maroc a perdu coup sur coup deux monuments, l’un dans le domaine littéraire et l’autre dans le domaine politique. Il s’agit bien sûr d’Edmond Amran el Maleh et d’Abraham Serfaty. Si les deux méritent autant d’attention et de commémoration, je compte m’attarder ici sur le cas d’Abraham Serfaty. Ce n’est pas seulementla mort qui les rapproche, mais aussi leur parcours politique – les deux militèrent en effet en même temps au sein du Parti communiste marocain (PCM), et tous deux se sont fait connaître au-delà de nos frontières pour leurs prises de position antisionistes. Serfaty semble d’ailleurs laisser entendre qu’ils se connaissaient à l’époque de la lutte pour l’indépendance – les deux, nationalistes convaincus, étaient fortement déçus par le caractère timoré de la réaction initiale du PCM, qui parlait encore en 1946 d’indépendance dans le cadre de l’Union française – cf. Abraham Serfaty & Mikhaël Elbaz, "L’insoumis: Juifs, Marocains et rebelles", Desclée de Brouwer, Paris, 2001, p. 109 et surtout p. 126:

Serfaty: – (…) En fait, le noyau du Parti était constitué d’enseignants français suivant aveuglément les directives du PCF [Parti communiste français], jusqu’à dénoncer le Manifeste pour l’indépendance. C’est tout dire sur le PC et la question coloniale. Ali Yata met en avant la notion d’indépendance dans le cadre de l’Union française, en 1946.

Elbaz: – L’universalisme primait-il sur le nationalisme?

Serfaty: – Les deux pouvaient se rejoindre.

Elbaz: – Cela était-il pensable dans une société clientèliste, semi-féodale?

Serfaty: – Nous pouvions rêver de cela. Tel fut le cas d’Edmond Amran el Maleh qui vécut des années de clandestinité très éprouvantes, de 1952 jusqu’à l’indépendance. Il risquait, avec d’autres, sa vie. C’est dire que les luttes n’étaient pas contradictoires.

Né à Casablanca en 1926 d’un père marocain émigré au Brésil puis revenu au Maroc en 1922, Abraham Serfaty a eu l’honneur d’être exilé de force tant sous le Protectorat français que sous le régime de Hassan II. Militant communiste dès la fin de la seconde guerre mondiale, il sera illégalement expulsé du Maroc par les autorités françaises en 1952, ne revenant au Maroc qu’en 1956. L’ingénieur qu’il était il aura eu une brillante carrière au sein de l’Office chérifien des phosphates (OCP) puis de l’Ecole Mohammedia des ingénieurs, carrière que seul son militantisme communiste empêchera d’aboutir pleinement – il refusa même l’offre qui lui fut faite par le légendaire patron italien de l’ENI, Enrico Matteï, de venir travailler pour lui.

Longtemps désabusé de la ligne officielle du PCM, qui oscillait – après l’indépendance – entre nationalisme istiqlalien (1) et aveuglement pro-soviétique, Serfaty le quitta finalement (il était devenu entretemps le PLS) en 1970, pour fonder ce qui deviendra la plus connue – à défaut de la plus grande – organisation de l’extrême-gauche marocaine, Ilal amam (En avant). Passé à la clandestinité en 1972 après avoir été brièvement arrêté avec Abdellatif Laabi, il sera finalement arrêté le 10 novembre 1974 et sauvagement torturé (sa garde à vue dura… 14 mois!), puis condamné lors d’un inique et célèbre procès politique à Casablanca en 1977 à la réclusion criminelle à perpétuité pour atteinte à la sécurité de l’Etat. Sa soeur, Evelyne, mourra des suites des tortures infligées par la police marocaine sans avoir jamais trahi la cachette de son frère alors en clandestinité, tandis que son fils Maurice – qui était l’ami de Malika Oufkir (fille du général) ainsi que d’Ouzzin Aherdane, fils de Mahjoubi Aherdane –  sera également arrêté et torturé.

Une des répliques les plus absurdes des années de plomb marocaines il y aura droit de la bouche du juge d’instruction devant lequel il fut convoqué après des mois de détention clandestine et de torture quotidienne. Face à un Serfaty portant les stigmates physiques de la torture, le juge lui déclara "vous avez de la chance que nous soyions en démocratie" (2). Inutile de s’attarder sur ces propos, l’Instance équité et réconciliation étant passée par là.

En 1990/91, en conséquence du véritable séisme politico-diplomatique que fut la publication en France de "Notre ami le Roi" de Gilles Perrault (il n’aurait cependant pu être écrit sans les informations transmises notamment par Christine Daure-Serfaty, Perrault ayant principalement prêté sa notoriété à une entreprise militante), Tazmamart fut fermé et ses 28 survivants libérés, la majeure partie des prisonniers politiques libérés et parmi ceux-ci Abraham Serfaty, cependant immédiatement expulsé du Maroc – en 1991 -au prétexte farfelu de sa nationalité prétendument brésilienne (3)…

Serfaty en 1991, à sa sortie de prison

Petite parenthèse juridique:  il est un adage du droit marocain selon lequel la nationalité marocaine ne se perd ni ne s’acquiert. C’est faux depuis le Code de la nationalité de 1958, qui reconnaît à la fois la naturalisation et la déchéance de la nationalité marocaine. Le droit de la nationalité marocaine antérieure à cette loi best assez clair pour ce qui est de la perte de la nationalité:

"Le droit marocain a-t-il prévu ces cas de perte de la nationalité? Aucunement. Nous savons par ailleurs que la nationalité marocaine est dominée par le principe de l’allégeance perpétuelle (…). Or, l’allégeance perpétuelle exige qu’un individu conserve, sa vie durant, sa nationalité d’origine, quelle que soit la nature des événements qui influent sur le cours de son existence, quelle que soit l’aptitude de cet individu à revendiquer le bénéfice d’une naturalisation étrangère. On peut donc immédiatement poser en principe que la nationalité marocaine est indélébile et que, lorsqu’elle s’est annexé un individu, elle ne perd jamais ses droits. (…) La jurisprudence des tribunaux du Maroc, qui est déjà très riche de décisions en la matière, semble fixée dans le sens de la stricte application du principe de l’allégeance perpétuelle (…)" (Germain Chauvel, "Les notions d’Etat et de nationalité au Maroc", Librairie Farairre, Casablanca, 1937, pp. 174-175, 181)

De fait, le Sultan avait la possibilité d’accorder à titre individuel la faculté de renoncer à la nationalité marocaine – ces décisions, rares avant le Protectorat, furent systématiquement refusées sous le Protectorat. Le père d’Abraham Serfaty, né au Maroc, choisit, comme de nombreux juifs marocains du début du XXe, d’émigrer au Brésil avant de retourner au Maroc. Pour qu’il ne soit pas Marocain, il aurait fallu – alors même que le Code de la nationalité n’existait pas – qu’il soit autorisé à perdre la nationalité marocaine par le Sultan, c’est-à-dire par dahir. Cela ne fut pas le cas. Abraham Serfaty est donc né au Maroc d’un père marocain, et rien n’autorisait les autorités à ne pas le considérer comme marocain. Pour son inextinguible honte, la Cour suprême marocaine, ou prétendue telle, a  avalisé en 1998 ce déni de justice indigne d’un mauvais étudiant en première année de droit.

Serfaty de retour d'exil, à l'aéroport de Salé, le 30 septembre 1999

Il fallut attendre deux mois après la mort de Hassan II pour qu’Abraham Serfaty puisse retrouver sa patrie, le Maroc, le 30 septembre 1999. Dans ce premier geste symbolique de rupture avec son père, Mohammed VI allait réserver un acceuil officiel à Serfaty à l’aéroport de Salé, où il fut accueilli par Fouad Ali el Himma et Rochdi Chraïbi. Le Roi allait ensuite le nommer, en septembre 2000, conseiller auprès de l’Office National de Recherches et d’Exploitations Pétrolières (ONAREP) – Serfaty s’illustra par une clairvoyance remarquable face au "hype" entourant les éventuelles découvertes  réserves d’hydrocarbures au Maroc, et notamment le gisement – qui s’est avéré imaginaire – de Talsint.

Qu’a représenté Abraham Serfaty pour le Maroc? Il est difficile de porter un jugement sur le plan politique, d’autant qu’Abraham Serfaty n’a jamais exercé de pouvoir politique – et pour cause, puisque ce n’est qu’à son retour d’exil, en 1999, à l’âge de 73 ans, qu’il était en mesure de militer librement au sein d’un parti politique reconnu défendant ses idées – en l’occurence, Annahj addimoqrati, successeur d’Ilal amam.

C’est à travers l’idéal de justice sociale et de libération nationale face au colonialisme, à l’impérialisme et au sionisme qu’Abraham Serfaty est venu au communisme dès son adolescence, en février 1944. Il se réclama du marxisme-léninisme jusqu’à son exil parisien de 1991-99, qui le convertit à un socialisme libertaire. Ceci signifie que durant sa période de militantisme au Maroc, que ce fut en liberté, en clandestinité ou emprisonné, Serfaty prôna des solutions institutionnelles et économiques marxistes-léninistes aux problèmes marocains, "solutions" qui n’eurent pas que des effets heureux dans les pays qui eurent la faiblesse de les appliquer effectivement. Ce n’est donc pas forcément pour les mesures concrètes qu’ils se proposaient de prendre, lui et les milliers de militants progressistes à ses côtés, qu’on a admiré et respecté Serfaty – et ce constat est également valable pour Mehdi Ben Barka par ailleurs.

Sur plan organisationnel, Ilal amam ne fut jamais en mesure d’atteindre la phase révolutionnaire. L’organisation et ses cadres fut quasi entièrement démantelée par l’Etat, sans compter ceux morts sous la torture ou exilés. Sa meilleure implantation, Ilal amam ne fut en mesure de l’atteindre que parmi les lycéens et les étudiants. Son écho dans les classes populaires fut marginal (faute notamment de réel relais syndical), son assise rurale nulle. Cette carence n’était sans doute pas le seul fait de la répression féroce – voire  barbare – du pouvoir. Les très nombreux emprisonnés à la maison centrale de Kénitra eurent vite fait de se diviser, l’année 1979, soit à peine deux ans après le procès de Casablanca de 1977, étant particulièrement éprouvante – "l’année la plus dure de ma vie" selon Serfaty lui-même (Serfaty & Elbaz, op. cit, p. 179) ou, comme le rapporte un ancien d’Ilal amam, Mustapha Kharmoudi:

Abraham restait pour nous une boussole, un phare. Il en sera autrement dès lors que nous nous retrouverons sans lui, sans ses conseils et sans sa clairvoyance : à peine tombait-il aux mains de ses tortionnaires que déjà nous ne savions plus que faire. Je me souviens : on aurait dit que nos divisions couvaient depuis fort longtemps. Un ancien camarade, décédé en Hollande depuis fort longtemps, me disait que la siba travaillait encore notre inconscient… Et ce n’était pas que pour en rire…

Son retour d’exil allait sceller la séparation – à l’amiable – avec ses anciens camarades, regroupés dans Annahj addimoqrati:

Lors de la cérémonie d’accueil qui lui a été organisé au complexe culturel du Maârif, le 9 octobre 1999, la question aurait pris une nouvelle tournure. Ce jour-là, M. Serfaty avait déclaré qu’il voulait prendre part à l’édification de l’État de droit et qu’il salue les efforts déployés par les formations politiques de la Koutla Il a mis un terme, pour ainsi dire, à une éventuelle prise de responsabilité au sein du nouveau parti.La suite des événements peut bien amener des surprises, mais cela n’est pas le propos ici. Ce qui est par contre sûr c’est que des divergences existent entre Serfaty et ses compagnons de route. Ces derniers n’auraient pas apprécié l’attitude de leur camarade et ses déclarations parfois hors toute coordination. (Maroc Hebdo, 1999)

“Le jour de son retour d’exil, le 30 septembre 1999, nous sommes allés nombreux l’accueillir à l’aéroport de Rabat-Salé. Il y avait notamment tous les membres du comité qui avait milité au Maroc pour que l’Etat mette fin à son bannissement. Ne le voyant pas sortir de l’aéroport, je me suis introduit dans les lieux pour arriver jusqu’à la voiture officielle où il était installé avec sa femme Christine. Je lui ai demandé de rejoindre le comité d’accueil des militants. Il m’a regardé gêné. J’ai alors compris qu’il avait subi des pressions pour ne pas nous suivre. J’ai protesté auprès de Hassan Aourid, porte-parole du Palais à l’époque, insistant sur le fait que c’était nous qui avions bataillé pour le retour de Serfaty, et non pas les officiels présents. Par la suite, nous avons rejoint Abraham à l’hôtel Hilton où on l’avait logé. Toute la nomenklatura politique, du Makhzen aux forces de gauche, faisait la queue pour le rencontrer dans sa chambre d’hôtel. Comme beaucoup de militants voulaient le voir, Abraham Serfaty est finalement descendu dans le hall de l’hôtel où l’attendaient 300 à 400 personnes. Il a pris la parole, évoquant Mohammed VI et la nouvelle ère qui s’ouvrait, selon lui. Il nous a affirmé croire que la monarchie et les forces du progrès pouvaient collaborer pour bâtir une démocratie au Maroc. Il avait une analyse trop optimiste du nouveau règne, comptant beaucoup sur Mohammed VI. Il rêvait un peu à une expérience similaire à celle du roi Juan Carlos dans l’Espagne de l’après-Franco. Beaucoup de gens, dont moi-même, sont restés interloqués devant ce discours. Je lisais même une sorte de désespoir sur certains visages. Je me rappelle notamment la mine de Abdelaziz Menebhi, ancien président de l’UNEM. A l’écoute des propos d’Abraham Serfaty, il s’est écrié : “Allah iâaouna ou iâaounek”, avant de quitter les lieux. Une fois les propos d’Abraham achevés, je me suis levé et j’ai pris la parole pour lui rendre hommage. C’était un discours totalement improvisé où j’ai insisté sur le nationaliste qui militait pour l’indépendance au sein du Parti communiste marocain, le haut cadre à l’OCP qui a sacrifié sa carrière pour se solidariser avec les mineurs de Khourbiga. J’ai évoqué aussi le militant qui a été l’un des organisateurs du mouvement révolutionnaire marocain, et n’a jamais parlé sous la torture. Je pense avoir traduit le sentiment général de l’assistance, prise entre la joie et la déception. Abraham Serfaty n’a rien dit, mais il avait compris le message. Le jour de son retour d’exil a vraiment marqué une rupture entre les militants de l’extrême gauche et lui”. Abdelhamid Amine, ancien d’Ila Al Amam, codétenu d’Abraham Serfaty (septembre 79-Août 1984), dans Tel Quel (2008).

Contrairement aux propos de circonstance, notamment à l’étranger (voir par exemple le blog du Monde Diplomatique, ou El Pais, qui l’a qualifié dans sa nécrologie de "defensor a ultranza de la autodeterminación del pueblo saharaui", ou encore le quotidien communiste français L’Humanité), peignant Serfaty sous les traits de l’opposant immuable au trône alaouite et du partisan de toujours au séparatisme sahraoui, la réalité est plus nuancée.

Certes,  en 2004 il écrivait encore, dans une réplique cinglante à son sinistre tortionnaire Driss Basri, alors en disgrâce auprès de Mohammed VI,  "il serait trop long de faire le bilan des exactions d’Hassan II contre les peuples marocain, sahraoui et algérien", "il est vrai qu’Hassan II avait une haine particulière contre les Rifains", "Hassan II a été l’allié sûr des forces les plus rétrogrades du capitalisme français et européen", "on ne peut pas oublier que les années du règne d’Hassan II furent jalonnées de massacres" et encore "il serait trop long de parler ici des exactions d’Hassan, prince héritier". Cependant, déjà en 1998, soit du vivant de Hassan II et avant son retour au Maroc, il évoquait la "vision politique et généreuse" de Hassan II sur le problème du Sahara. Plus récemment, dans un entretien accordé en 2009 à Reda Benjelloun sur 2M, il tenait des propos que ne renieraient pas l’USFP, affirmant que la révision constitutionnelle n’était pas une priorité, que le Maroc était impregné de religion et que la laïcité n’était pas d’actualité, et notant les progrès enregistrés dans les premières années du règne de Mohammed VI – son épouse et surtout sa compagnonne de lutte depuis quatre décennies, Christine Daure-Serfaty, partageait, en 2008 (!) le même optimisme: "Un vent de liberté souffle au Maroc". A sa mort, Amina Bouayach, présidente de l’OMDH et réputée proche de l’USFP, a ainsi pu justifier son admiration d’Abraham Serfaty par les propos positifs tenus par lui sur l’évolution récente du Maroc:  "J’ai perdu un ami et quelqu’un qui avait le courage de dire ses idées par rapport au changement de la politique et des institutions"…

Dans ce même ordre d’idées, ce qui a fait sa célébrité à l’étranger, dans les milieux communistes et d’extrême-gauche ainsi que ceux acquis à la cause séparatiste sahraouie, ce sont ses propos tenus lors de son procès en 1977, propos qu’il a souvent qualifié d’honneur de sa vie:

"Vive la république sahraouie, vive la république marocaine, vive l’union des deux peuples sahraoui et marocain, vive la révolution marocaine, vive la révolution arabe" (Serfaty & Elbaz, op. cit., p. 159).

Il est paradoxal que l’image de Serfaty comme partisan du séparatisme sahraoui soit demeuré si vivace aujourd’hui, alors qu’elle cadre mal avec ses propos tenus depuis l’exil, où il a peu ou prou affirmé l’option de la confédération puis explicitement défendu le principe de l’autonomie proposé par l’Etat marocain aux séparatistes.

Cette prise de position d’Abraham Serfaty, plus émotionnelle que politique, allait causer ou du moins aggraver les tiraillements internes au mouvement marxiste-léniniste marocain, dont faisaient également partie le Mouvement du 23 mars (dont une partie fonda ensuite l’OADP) et Linakhdoum ach-chaab (maoïste). L’ancien détenu et militant d’Ilal amam Abdelaziz Tribak, dans un livre – "Ilal amam, autopsie d’un cadavre", Saad Warzazi Editions, Tanger, 2010 – qui fait figure de réquisitoire, est d’une violence extrême – j’ai même dû couper un passage malséant vu les circonstances – contre Serfaty sur ce point:

L’évocation de la question du Sahara avait enveloppé l’ambiance de lourds nuages (…). C’est le moment que choisit Serfaty pour accomplir "l’honneur de sa vie". Le Camarade Suprême fixait comme date limite au régime de Hassan II l’année 1979. (…) "Vive la RASD, vive le peuple sahraoui!" s’est-il écrié lors de son passage à la barre, en plus dans un arabe qu’il n’avait jamais maîtrisé auparavant. Cette position n’était ni celle de l’ensemble des autres détenus de Ilal amam, notamment ceux de Aïn Borja, ni celle des membres du 23 mars jugés avec nous, ni celle des camarades en France (ceux-là connaissaient la réalité du Polisario pour avoir été au congrès de Bir Lahlou!). (…)

Cette position lancée sous forme de slogans creux, dans les conditions politiques du moment, signifiait-il l’anéantissement du groupe. Serfaty avait-il le droit de le faire contre la volonté des autres camarades, quitte à entraîner les autres dans sa chute? (…) Nous n’avions pas signé pour une organisation kamikaze, mais pour une alternative censée travailler sur le long terme au sein des masses populaires. Or le camarade dirigeant s’était livré à un véritable hara-kiri, totalement injustifié d’après les données mêmes de cette année 1977. Ilal amam n’avait aucune alliance politique avec le Polisario (…). Et puis, ne valait-il pas mieux épargner le maximum de camarades lors de ce procès, pour leur donner l’occasion de continuer leur lutte dehors? (…) (Tribak, op. cit., pp. 220-221)

Du point de vue politique, les propos de Serfaty, en dépit du grand courage personnel qu’il eût à les tenir, n’eurent aucun effet sur le plan interne, aucune organisation politique ou syndical d’importance n’ayant embrayé, pendant qu’Ilal amam allait se déchirer, sur ce sujet et sur d’autres. Reprise par Annahj addimoqrati mais de manière plus radicale, sans mention de confédération ou d’autonomie, cette position n’a pu servir, à la marge, que de baume au coeur des séparatistes du Polisario et de leurs donneurs d’ordre algériens, lesquels ont exagéré – c’est de bonne guerre – un dérisoire signe de division au sein de la classe politique marocaine. Sans compter que l’évolution de Serfaty après son exil, et surtout au-delà, est allée vers une position finalement proche de celle de l’Etat marocain, fondée sur une large autonomie du Sahara marocain:

· Que pensez-vous des manuvres du Front Polisario qui tente de saboter le référendum maintenant qu’il a toutes les chances de clore le dossier de nos Provinces du Sud en faveur du Maroc?
– L’analyse des Accords de Houston, telle qu’elle a été menée au Maroc sous l’impulsion de Driss Basri, n’a pas saisi le désastre pour notre pays auquel conduit la politique étroite et manipulatrice qui sous-tend cette analyse, à l’opposé de la vision politique et généreuse qu’avait exprimée SM le Roi dès les années 80 en déclarant: "Qu’on me laisse le timbre et le drapeau, et tout le reste est négociable".

· Quel sens précis donnez-vous à la déclaration de Sa Majesté sur le timbre et le drapeau sur laquelle vous fondez votre raisonnement?
– SM le Roi avait laissé cette déclaration ouverte dans toutes ses potentialités, et le moment décisif actuel montre qu’il avait eu raison. Cela dit, sur la base des éléments que j’ai résumés dans ma réponse, éléments fondés sur une analyse précise des Accords de Houston, et aussi de la situation internationale dans ses incidences avec le Maghreb, je précise que, pour éviter la catastrophe où le Maroc perdrait tout et entrerait dans une période d’instabilité aux conséquences imprévisibles, il nous faut préparer une solution "ni vainqueur, ni vaincu" dont la limite maximale pourrait être une Confédération, et la limite minimale pourrait être l’offre faite au Polisario par le Prince Héritier Sidi Mohammed au nom de son Père, début septembre 1996, offre s’inscrivant dans le cadre du projet de Constitution soumis ce même mois à référendum, la négociation appuyée par l’Union européenne permettant de fixer une telle solution dans le cadre de ces limites. Les bouleversements de la scène internationale et la volonté des États-Unis à régenter le monde font que seule une solution "ni vainqueur, ni vaincu" dans l’esprit de la déclaration de SM le Roi, solution qui pourrait être appuyée par l’Union européenne, permettrait à notre pays d’éviter ce désastre.

· Un référendum, par définition, exclut une issue formulée sur l’axiome "ni vainqueur ni vaincu". N’est-ce pas là pour vous une manière d’éluder la question de la marocanité du Sahara?
– Les canaux de la diplomatie peuvent résoudre la difficulté effective que vous signalez. J’ajoute qu’il ne s’agit pas pour moi d’éluder quelque question que ce soit sur le Sahara. Je n’ai jamais tout au long de ma vie éludé aucune question. Mais je tiens compte des fautes commises, notamment en 1958, qui ne permettent pas de résoudre la question par une intégration pure et simple. Je suis convaincu que SM le Roi avait tenu compte de cette difficulté lorsqu’il avait fait cette déclaration. Je pense que les forces politiques nationales, dont les dirigeants ont vécu cette période, sauront se rallier à cette voie de sagesse devenue indispensable aujourd’hui. Car cette voie est la seule qui pourra convaincre l’électorat sahraoui, dûment identifié par les commissions ad hoc sur la base des Accords de Houston, de demeurer librement dans la mouvance marocaine ; par là même, cet électorat pourra échapper au danger d’hégémonie des pétroliers américains sur la région. (Maroc Hebdo, 1998)

Quelle est votre position, aujourd’hui, sur le Sahara ?

Le principe de l’union du Maroc et du Sahara reste valable ! Je suis pour ce qu’on appelle la troisième voie.

En d’autres termes : je ne suis ni pour une simple annexion, ni pour une véritable indépendance. Ma position participe de la même optique que celle défendue actuellement par les autorités marocaines: une autonomie effective aux Sahara sous souveraineté du Maroc. Les partis politiques qui parlent de provinces du Sud font de la surenchère un peu bête. Ils feraient mieux de se rallier à la troisième voie et de concentrer leur énergie en se battant pour l’autonomie du Sahara. (Aujourd’hui le Maroc, 2004)

MHI: Dans ce climat d’ouverture, comment voyez-vous l’acharnement des médias marocains contre Ali Lmrabet après sa visite aux camps de Tindouf?
– Abraham Serfaty : Je ne suis pas partisan de tout ce que fait Ali Lmrabet, un journaliste un peu aventureux, mais je pense que nous avons encore au Maroc à faire un pas en avant sur la question du Sahara, car on voit toujours ce que j’appelle le chauvinisme. Le Sahara doit être accordé au royaume du Maroc et pas au Maroc proprement dit, c’est à dire avec un statut spécial comme le stipule l’ONU.
MHI: Avez vous changé votre position, quelque peu sécessioniste, sur le sort du Sahara marocain pour pouvoir rentrer au Maroc?
– Abraham Serfaty : Mon retour au Maroc s’est fait sans condition et j’ai les documents qui le prouvent. D’autre part, j’avais dit le jour de mon jugement en 1977: “Vive la république sahraouie, vive la république marocaine et vive l’union du Maroc et du Sahara!” Les termes républiques sont un peu trop avancés pour l’époque. En revanche, j’avais dit “vive l’union du Maroc et du Sahara” et c’est encore mon point de vue. L’association entre le Sahara occidental et le Maroc sous l’égide du roi Mohammed VI, mais pas du parlement marocain, est une solution nécessaire du conflit du Sahara.
MHI: Accepteriez-vous de visiter les camps de Tindouf ?
– Abraham Serfaty : Les manquements à l’unité du Maroc remontent à 1956 quand le Maroc a failli à son devoir d’aider l’armée de libération marocaine et sahraouie afin de lutter ensemble pour l’indépendance. Donc il y a eu une faute de la part de ceux qui prétendent aujourd’hui être plus marocains que nécesaire. Le Polisario, qui était au début un mouvement de libération, s’est de plus en plus mis sous la coupe de l’Algérie. Donc, je ne suis pas partisan d’aller aujourd’hui dans les camps de Tindouf. (Maroc Hebdo, 2005)

Signe des temps: l’agence de presse des séparatistes du Polisario – Sahara Press Service – n’a pas, jusqu’à aujourd’hui lundi 22 novembre, trouvé le temps de signaler la disparition d’Abraham Serfaty…

L’analyse politique de la situation marocaine faite par Serfaty a donc évolué, principalement parce que cette situation est elle même devenue radicalement différente de celle des années 70, où le régime fut miraculeusement sauvé en 1971/72 et où la situation internationale (conflit armé au Sahara marocain et guerre froide entre Etats-Unis et Union soviétique) pouvait faire espérer que la situation interne ne soit pas figée, y compris sur le plan institutionnel. L’échec de la pitoyable tentative de lutte armée – option jamais sérieusement mise en oeuvre par Ilal amam – en 1973, puis de la grève générale en juin 1981, alliés au ralliement de l’USFP et du PPS puis du mouvement du 23 mars (OADP) au parlementarisme, tout cela rendait chimérique l’option révolutionnaire – du moins celle à inspiration socialiste, puisque l’islamisme radical a repris le flambeau de lutte armée (avec le même constat d’échec, d’ailleurs partagé par les séparatistes sahraouis ainsi que tous ceux qui ont, depuis l’indépendance, pris les armes contre le pouvoir…).

Abraham Serfaty de retour dans son pays

Difficile de tenir rancune à Abraham Serfaty de son revirement (ou inflexion, selon l’appréciation qu’on en fait): plus que la plupart de ses compagnons d’infortune, il a souffert dans sa chair de la répression barbare du régime makhzénien. Sa soeur Evelyne est morte sous la torture; son fils Maurice a été arrêté et torturé; sa mère est morte alors qu’il était emprisonné (il ne fut pas autorisé à assister aux obsèques); le colosse qu’il était fut réduit à passer les deux dernières décennies de sa vie en chaise roulante. Et c’est en chaise roulante et âgé de 73 ans qu’il retrouva la liberté dans son patrie, soucieux qu’il était, comme le rapporte Mustapha Kharmoudi, de rentrer mourir au pays:

Ce jour-là, un journaliste lui avait demandé son vœu le plus cher. Je m’attendais à ce qu’il réponde quelque chose comme la fin de la tyrannie au Maroc, ou la venue d’un Etat palestinien, enfin quelque chose de ce genre. Je me souviens de sa réplique acerbe : « je veux retourner mourir dans mon pays ». A vrai dire, j’en étais choqué, même si j’étais en exil moi-même, en situation de le comprendre…

Il n’a jamais versé dans l’opportunisme politique voire dans le reniement, contrairement à certains de ses anciens compagnons de lutte. On peut ne pas partager son appréciation trop optimiste de la situation au Maroc depuis 1999 – c’est certainement mon cas – et reconnaître qu’il ne s’est jamais départi de sa dignité, appelant notamment à la démission du premier ministre USFP Abderrahim Youssoufi, qu’il estimait, lors des premiers procès contre Le Journal en 2000. Les quelques avantages qui lui ont été concédés par l’Etat marocain en 1999 (logement provisoire) et 2000 (poste de conseiller à l’ONAREP) n’avaient rien d’extravagant par rapport aux souffrances physiques et morales vécues par lui.

Si son parcours politique est légitimement ce qui domine dans sa biographie, il serait criminel de passer sous silence son rôle au sein de cette admirable épopée intellectuelle collective que fût la revue Souffles (4), dont il fût un des animateurs aux côtés d’Abdellatif Laabi, également camarade d’Ilal amam. Lire la liste des contributeurs à cette revue c’est passer en revue le gotha de la vie culturelle et intellectuelle marocaine de ces dernières décennies – seuls – si j’ose dire – Abdallah Laroui, Fatima Mernissi et Paul Pascon manquent au palmarès. Par la forme, et par le contenu, Souffles n’a jamais été dépassé depuis. C’est là que Serfaty développa sa réflexion sur les questions identitaires, qui allaient jalonner son parcours à Ilal amam ainsi que ses écrits de prison, principalement sur la Palestine mais aussi sur le Maroc, où il reconnut les sentiments identitaires sahraouis, berbères et juifs, dans une démarche originale dans le contexte marocain de l’époque – elle conserve une certaine originalité toujours aujourd’hui.

Serfaty aura du reste toujours reconnu avoir fait partie d’une élite privilégiée, tout en la combattant et en renoncant aux avantages du renoncement et de la comprommission:

Serfaty (…) ajoutera plus tard (…) une autocritique dont l’honnêteté l’honore: "A Rabat, nous avions fait partie de ce que l’on appelerait l’élite qui, dans son assise culturelle et idéologique, reposait sur une prolongation artificielle d’un mythe, celui de la construction du Maroc indépendant. Ce mythe maintenait l’unité hétérogène et superficielle d’un monde aisé où loups sanguinaires, prédateurs sans scrupules et hommes d’affaires cyniques côtoyaient des technocrates civils et militaires qui vivaient dans une schizophrénie dorée le déchirement entre leur idéal national et professionnel et la décomposition morale toujours plus affirmée des classes dominantes, tandis que leurs épouses, idéalistes ou blasées, prenaient leur parti de cette décomposition. Ce fut cette unité qui allait éclater lors des tentatives de coup d’Etat de 1971 et 1972. Pour la connaître de l’intérieur, nous sentions tous, mes camarades et moi, qu’elle ne pourrait tenir. D’où sans doute le sentiment confus que ce pouvoir était fragile, ce qui nous entraîna à quelque peu idéaliser la tâche révolutionnaire". En effet, au sein d’une classe dirigeante issue de la lutte pour l’indépendance, le meilleur et le pire coexistent en se mélengeant. (…) Cette cohésion nationaliste, vécue quotidiennement sur un mode paradoxalement très francophile, explique aussi le naturel avec lequel, par exemple, Maurice Serfaty et Malika Oufkir se fréquentent.  Le fils unique de l’opposant marxiste et la fille aînée du ministre de l’intérieur, élevée au Palais, sont du même monde. C’est ce monde qui éclate comme une bulle de savon à l’été 1971. (Stephen Smith, "Oufkir, un destin marocain", Calmann-Lévy, Paris, 1999, pp. 278-279)

Sa proximité avec les Marocains d’origines diverses ne se démentira pas – les scènes de ses obsèques le montrent, mêlant conseiller du Roi ou ministres et anciens militants d’apparence modeste. L’ingénieur juif casablancais francophone, symbole de résistance, sera perçu comme tel même par ceux peu au fait des méandres du mouvement marxiste-léniniste marocain:

Ce soir-là, la maison est envahie. Debout, assis, une vingtaine d’hommes et quelques femmes mangent Serfaty des yeux. L’un d’entre eux l’a côtoyé en prison ; pour les autres, c’est un inconnu célèbre, un symbole qu’ils viennent fêter et honorer. Ils représentent tout ce que Mohammedia, la ville la plus proche, compte comme syndicats, partis de gauche, associations progressistes, ouvres sociales, etc. Il y a même une petite fille, cartable sur le dos, qui a accompagné papa et se présente, rougissante. " Je m’appelle Nidal. " Ce qui signifie " Lutte " et met Christine et Abraham en joie. "Camarade Serfaty, au nom de Dieu, nous vous souhaitons la bienvenue", s’enflamme le porte-parole de cette délégation plurielle, encombré d’un énorme bouquet de fleurs. Un militant me confie que "quelles que soient les divergences que nous pouvons avoir avec lui, c’est un honneur pour Mohammedia d’accueillir ce grand résistant". Ils repartent assez vite, ne veulent pas déranger, l’un d’entre eux glisse quand même à Serfaty que " demain, une manifestation est prévue en ville contre les abus patronaux ". D’ailleurs, actuellement, une banderole barre l’entrée d’un des plus grands hôtels de Mohammedia. Il y est écrit, en arabe et en français : " Le personnel de l’hôtel Miramar réclame son droit légitime : 18 mois de salaire. " (…) Des anonymes aussi veulent l’aider : le petit artisan venu installer l’antenne parabolique a décidé que " pour Serfaty " ce serait absolument gratuit. (L’Humanité, 1999)

Un camarade de Serfaty embrasse son cercueil

Plus étonnant, le témoignage de Mustapha Kharmoudi, rappelant l’accueil fait à Serfaty, alors en exil, par des travailleurs marocains en France:

Par la suite, Serfaty était venu à notre rencontre dans notre belle Franche-Comté, plus exactement au pays de Peugeot. Le samedi matin, nous l’avions habillé chaudement car c’était l’hiver, et nous l’avions entraîné dans un marché arabe. Alertés par les médias locaux (avec à leur tête une radio arabe), beaucoup de Marocains se pressaient de le saluer, même la peur au ventre. Certains lui baisant parfois la main ou l’épaule. Abraham avait tout le temps les larmes aux yeux. Plus tard, je l’avais moqué : quoi, un marxiste handicapé et juif tolérant le baisemain ? Je me souviens qu’il en avait ri, d’un rire presque enfantin.

Ce qui reste d’Abraham Serfaty, et qui survivra probablement aux péripéties et rebondissements politiques de l’histoire politique marocaine de ces dernières trois ou quatre décennies, c’est le symbole. Le symbole du refus de la dictature makhzénienne, du refus de l’exploitation économique, sociale et culturelle des Marocains, du refus du chauvinisme, du colonialisme, du post-colonialisme et du sionisme, le refus de l’humiliation, de la résignation et de la faiblesse.

Ce refus est inscrit dans le parcours personnel d’Abraham Serfaty, qui est fondamentalement un homme contre:  petit-bourgeois casablancais sous le Protectorat, il rejoint le parti communiste; juif, il devient anti-sioniste; francophone, il devient résistant nationaliste contre le colonialisme français; haut fonctionnaire, il rejoint l’opposition radicale au makhzen; Marocain viscéralement attaché à son pays, il s’oppose publiquement, et à quel prix, à l’union nationale largement réalisée sur la question du Sahara;  non-berbère, il sera un des premiers hommes politiques à reconnaître les revendications identitaires berbères; non-musulman, il dialogue en détention avec les islamistes radicaux de la Chabiba islamiya. Allant contre son intérêt personnel, ou celui de sa famille, de son groupe social, voire ethnique, il a agi en conscience, en individu libre, courageux et altruiste.  C’est le symbole du refus de la tyrannie, de l’oppression, de l’occupation et de la misère qui restera dans la conscience collective du Maroc, bien plus que les objectifs spécifiques qu’il se proposait d’atteindre.

Interrogé, un jour, par un journaliste, sur cette détermination à poursuivre son combat et sur sa fidélité à l’idéal communiste malgré l’écroulement des pays de l’Est, Abraham Serfaty, répondit " celui qui vit, c’est celui qui lutte ". (L’Humanité, 1991)

Ou comme l’exprimait un citoyen anonyme, non-militant, venu assiter au meeting saluant le retour au pays de Serfaty en 1999:

Mais il n’y a pas que des militants, aussi divers soient-ils, dans cette salle. Un homme, trente ans peut-être, me confie : " J’ai appris la tenue de ce meeting par la presse. Je ne suis membre d’aucun parti, d’aucune association. Simplement amoureux de la liberté, venu rendre hommage à un homme d’exception qui nous a montré le chemin de la résistance. " (L’Humanité, 1999)

Une mention spéciale est nécessaire ici pour la Palestine. Abraham Serfaty était un militant anti-impérialiste convaincu, combattant les différentes formes d’impérialisme: nazisme, colonialisme, néo-colonialisme et sionisme.

Des proches de Serfaty portant son cercueil, sur lequel figurent le drapeau marocain et un keffieh palestinien

Sa position sur le sionisme était catégorique:

“ Le sionisme est avant tout une idéologie raciste. Elle est l’envers juif de l’hitlérisme.”

Il concluait son important essai "Le judaïsme marocain et le sionisme" (publié dans Souffles en 1969) ainsi:

Dans la lutte du peuple palestinien pour une Palestine laïque, unifiée et démocratique se dresse, entre autres, la figure du Palestinien William Nassar, commandant du secteur de Jérusalem de Al-Assifah, torturé par les sionistes, de père chrétien, de mère juive.

Sa réflexion sur le sionisme, le judaïsme marocain et la Palestine ne l’avait pas abandonné en prison, où il écrivit "Ecrits de prison sur la Palestine". Dans les faits, il s’était progressivement rallié à ce qui est devenu l’option majoritaire du mouvement national palestinien, à savoir la coexistence d’un Etat palestinien et d’un Etat palestinien.

Un drapeau palestinien déployé devant la tombe d'Abraham Serfaty

Son judaïsme lui était souvent jeté à la figure, tant par le régime que par des "camarades" – et Abraham Serfaty relevait le gant, ne reniant rien de sa judéité, y compris sur le plan religieux. Ainsi, à la mort de sa mère, alors qu’il était en détention à la maison centrale de Kénitra, certains codétenus s’irritèrent de la prière du mort, Kadoch, tenue le trentième jour de deuil, et "la majorité ne toléra point cette cérémonie" (Serfaty & Elbaz, op. cit., p. 182). Du côté du pouvoir, le dignitaire sahraoui Khalli Henna Ould Rachid, qui fut ministre à la fin des années 80, avait cru bon traiter Serfaty de sioniste à la Chambre des représentants en mai 1989, accusant l’USFP de connivence avec ce sioniste notoire… Le résultat en fut saisissant: lors d’une manifestation pro-palestinienne à Rabat le 5 juin commémorant le déclenchement de la guerre des six jours, la foule scanda "Khalli Henna sioniste, Serfaty palestinien" (cf. Serfaty & Elbaz, op. cit., pp. 183-84).

De même après les attentats du 16 mai 2003:

« Après les attentats du 16 mai, j’ai fait le choix de défiler avec la communauté juive. Les juifs originaires des pays arabes devraient comprendre que leur intérêt stratégique est de s’allier avec les Palestiniens contre les racistes venus des noyaux fondateurs du sionisme européen. Il faut saper les fondements mêmes du sionisme. Comme André Azoulay, je suis marocain et juif, sans vouloir gommer la religiosité inhérente au monde méditerranéen. C’est peut-être de cela que je traiterais, s’il m’arrivait d’écrire. Je réfléchis à ce que pourrait redevenir le judaïsme quand le sionisme sera dépassé ! Pour le reste, je n’ai pas de comptes à régler. » (Jeune Afrique, 2004)

En pointe dans son anti-sionisme, option certes majoritaire au Maroc (à défaut de l’être dans les couloirs du pouvoir), Serfaty fut en butte au rejet de la part du leadership communautaire juif – les fameux juifs de Cour (auxquels l’historien marocain Michel Abitbol a consacré un ouvrage fort intéressant, "Tujjar al-Sultan – Les commerçants du Roi").

Parmi ceux-ci, il faut réserver une place spéciale à Robert Assaraf, ancien fonctionnaire puis cadre de l’ONA avant de quitter le Maroc pour la France, où il a fondé une radio communautaire juive, Radio Shalom (5), et été l’actionnaire principal de l’hebdomadaire Marianne. Sioniste convaincu et ayant quitté le Maroc pour affaires et non pas sur décision arbitraire, Robert Assaraf a longtemps poursuivi Abraham Serfaty de sa vindicte, mesquine et respirant l’ignorance.

Dès le retour d’exil de Serfaty en 1999, Assaraf a ainsi commis une lettre ouverte, publiée par Maroc Hebdo sous le titre "Baroukh haba, mais…", où l’ignorance se le disputait à la hargne, mais dont certains passages relèvent de la comédie burlesque plutôt que de la discussion politique:

"Après avoir participé aux premiers efforts de construction du Maroc indépendant et au développement des phosphates, puis de l’enseignement technique supérieur, il s’est retrouvé à la tête d’un parti d’extrême gauche, non pas marxiste-léniniste mais réellement maoïste: Ilal Imam; car il n’était plus d’accord avec la grande majorité des communistes marocains favorables au retour du Sahara au Maroc"

Faux. Ilal amam n’était pas maoïste – Assaraf doit confondre avec Linakhdoum ach-chaab, qui l’était. Assaraf fait au passage une opposition, qui n’a pas lieu d’être, entre maoïste et marxiste-léniniste. Enfin et surtout, Serfaty créa avec plusieurs camarades du PCM/PLS (aujourd’hui PPS) Ilal amam en 1970, soit 5 années avant la Marche verte, et alors que la revendication du Sahara marocain par le makhzen était cantonnée aux chancelleries diplomatiques et n’avait rien du débat public des années 1975 et suivantes.

"En compagnie de sept autres intellectuels marocains, il lance après la Marche Verte de Novembre 1975 un mouvement révolutionnaire maoïste appelant à la "République démocratique et populaire du Maroc" (certains tracts dit- on, précisaient: "Président Abraham Serfaty"). Parmi ses compagnons de la révolution populaire, on retrouve le fils d’Ahmed Balafrej, ancien chef de l’Istiqlal et ancien Président du Conseil (1958), ainsi qu’un autre "juif-arabe" portant le nom de famille prédestiné de Sion."

La Marche verte de 1975 n’avait pas rendu Serfaty maoïste, et l’histoire ne garde pas de trace du "mouvement révolutionnaire maoïste" évoqué par Assaraf. Quant aux années 1975/76, elles furent des années de torture en garde à vue (qui dura 14 mois pour Serfaty) à Derb Moulay Chérif et en détention provisoire, dans des conditions qu’on imagine peu propices au lancement de mouvement révolutionnaire, fut-il maoïste. Anis Balafrej militait lui à Linakhdoum ach-chaab, organisation réellement maoïste. Je ne suis pas sûr qu’il y aut eu une grande coordination entre Ilal amam et Linakhdoum ach-chaab à l’époque. Quant aux tracts dont Assaraf n’affirme pas avoir vu la trace, on peut sans doute en douter, surtout si la paternité en revenait au "mouvement révolutionnaire maoïste". Quant au "juif-arabe" (le terme fait presque figure d’insulte dans la bouche d’Assaraf) Sion, il s’agit sans doute du militant d’Ilal amam Sion Assidon, dont Sion est le prénom et non pas le nom de famille et qui est lui aussi antisioniste, le pauvre…

Continuons:

Tout le groupe est arrêté en 1977, dans un village du sud du Maroc, avec des documents compromettants et des armes légères. Ils sont tous condamnés après un procès public, assistés de leurs avocats, à une peine d’emprisonnement à perpétuité: pour atteinte à la Sécurité de l’État, mais, aussi pour leur soutien déclaré au Polisario et à une "République provisoire démocratique et populaire Sahraoui". Malgré la guerre entre le Polisario et les Forces Armées Royales, le marxisme-léniniste, "démocratique et populaire", était pour eux primordial et essentiel
C’est cette dernière position permanente que Hassan II ­comme toute l’opinion publique et politique marocaine- a condamné sans appel. Il n’en demeure pas moins que Hassan II acceptera de mettre les huit compagnons du Groupe Serfaty, au bout de quelques années, en surveillance allégée, d’où ils essaieront de s’évader.

C’est là une révélation révolutionnaire: le reste du monde, à commencer par Serfaty, est persuadé qu’il a été arrêté le 10 novembre 1974, et certainement pas au sud du Maroc. Or non, nous révèle Sherlock Assaraf: c’était en 1977. De plus, alors que personne même dans la presse makhzénienne la plus vendue n’a jamais prétendu que Serfaty ait jamais été en possession d’armes, Assaraf nous apprend qu’il possédait des armes légères. En outre, alors que c’est l’accusation d’atteinte à la sécurité intérieure de l’Etat qui valut à Serfaty sa condamnation à perpétuité, Assaraf affirme que c’est le soutien au Polisario, plutôt constitutive d’atteinte à la sécurité extérieure de l’Etat, qui lui aurait valu sa condamnation. Enfin, on apprend que la maison centrale de Kénitra constitue un lieu de "surveillance allégée", et on apprend que Serfaty aurait tenté de s’évader autrement que par la pensée.

Abraham Serfaty, toujours animé ou bloqué par la femme qu’il a connue en détention, Christine Daure, refusera de signer une lettre de grâce et encore moins revenir sur son soutien au Polisario et sur sa conviction républicaine. C’est là la rancoeur de Hassan II à son égard. C’est là que se trouve le "coin de jardin" de Hassan II qui ne peut comprendre la position anti-nationale d’un militant de l’indépendance et d’un juif marocain, même s’il se dit juif-arabe, alors que les Juifs, au Maroc, ne peuvent être que berbères, castillans ou sahraouis pour un grand nombre.

Maintenant, c’est au tour de "cherchez la femme". Et par coin de jardin Assaraf fait allusion au fameux "jardin secret" évoqué par Hassan II pour désigner Tazmamart et le sort de la famille Oufkir. Enfin, de l’ethnologie de bazar, refusant à Serfaty ou tout autre juif marocain le droit de s’identifier comme juif arabe…

Puis Assaraf se fait exégète du droit de la nationalité:

Hassan II acceptera cependant, en 1991, de laisser partir Abraham Serfaty du Maroc. Le ministère de l’Intérieur, aidé par une personnalité de la communauté juive, a découvert que sa famille bénéficiait de la double nationalité marocaine et brésilienne. En fait, la famille d’Abraham Serfaty, était brésilienne par un parent ayant émigré au Brésil à la fin du 19ème siècle comme des centaines de Juifs du Maroc depuis Safi jusqu’à Tétouan en passant par Rabat et Fès. À leur retour au Maroc, certains de ces émigrés réclamaient, régulièrement, d’abord la "protection du Brésil" ensuite la nationalité brésilienne à partir du Protectorat en 1912.

(…) Cette nationalité, concernant Abraham Serfaty, n’est pas une invention de Hassan II ni de Driss Basri, mais une interprétation de la loi sur la nationalité marocaine, qui va permettre, dans ce cas exceptionnel, de régler un problème de Droit de l’Homme concernant un prisonnier politique- voire militaire, dans l’optique de Hassan II- devenu pesant.

On aimerait bien connaître le nom de la "personnalité de la communauté juive" ayant soufflé à Driss Basri qu’un parent d’Abraham avait la double nationalité marocaine et brésilienne – Robert Assaraf, Serge Berdugo ou André Azoulay (les deux derniers ayant assité aux obsèques d’Abraham)? On aimerait aussi savoir si Assaraf est en mesure de produire un seul exemple de jurisprudence – abondante sous le Protectorat – relative à la possibilité de perdre la nationalité marocaine dans ce cas de figure, cette nationalité étant alors liée directement à l’allégeance personnelle et perpétuelle au Sultan. On rappelera à Assaraf que les capitulations bénéficiant aux étrangers (6) prirent fin en 1956, soit 35 ans avant l’expulsion de Serfaty. Enfin, on notera qu’Assaraf fait de Serfaty un "prisonnier militaire", ce que même Driss Basri n’avait jamais osé avancer.

Serge Berdugo dialoguant avec André Azoulay devant le cercueil d'Abraham Serfaty

Mais le summum du pêché politique commis par Serfaty est son antisionisme:

L’autre vérité concerne un Juif, dit arabe. Pourquoi arabe et non sahraoui? Pourquoi pas berbère ou andalous? Ou simplement fassi? Abraham Serfaty souhaitait faire un procès en diffamation à un journal qui l’a qualifié de "sioniste"? C’est son droit. Mais, il doit admettre, qu’il est une fois encore très minoritaire en niant Israël au lieu de refuser simplement la politique d’Israël.
Tous les Juifs du Maroc, à quelques très rares exceptions, ont été impliqués dans la vie de la communauté juive du Maroc. Ils se souviennent de la campagne menée vers les années 1973-1974, par Abraham Serfaty contre les dirigeants communautaires, contre les Juifs marocains tous assimilés au monde des affaires, contre certaines familles juives y compris celle de Rothschild! Il faut pour cela relire la série d’articles de Victor Malka publiée à l’époque dans la revue mensuelle, l’Arche, pour constater à quel point Serfaty croyait devoir rejeter sa communauté juive parce qu’il était en faveur des Palestiniens et contre Israël. Comme il croyait devoir être contre la cause nationale du Sahara parce qu’il était maoïste et pour une démocratie populaire même si elle était théorique en Algérie ou à Tindouf.

On doute qu’Assaraf ait été en mesure de déterminer si la position antisioniste de Serfaty – qu’il caricature, car Serfaty s’était rallié à la solution, aujourd’hui chimérique, d’un Etat palestinien sur les territoires occupés en 1967 – était si minoritaire que ça au Maroc. On notera qu’Assaraf semble particulièrement fâché avec les faits, puisque l’Arche, mensuel communautaire, avait à ma connaissance cessé de paraître en 1964, et que Victor Malka, journaliste depuis exilé de son plein gré en France, avait quitté le Maroc a la même période. Surtout, il répète le mensonge absolu et infâmant d’un Serfaty rejetant sa communauté, ce qui n’a jamais été le cas, l’inverse étant probablement plus proche de la vérité, du moins si par communauté on entend leadership communautaire.

Dans son ouvrage partial, "Une certaine histoire des Juifs du Maroc" (2005), et dont au peut craindre de l’exactitude factuelle au vu de la pléiade d’erreurs relevées dans sa lettre ouverte à Serfaty de 1999, Assaraf se fait le porte-parole de la communauté juive marocaine, affirmant au sujet de la Marche verte que "la communauté juive (…) était loin de reconnaître comme l’un des siens – et celui-ci lui rendait la pareille – l’encombrant militant d’extrême-gauche Abraham Serfaty" (Robert Assaraf, "Une certaine histoire des Juifs du Maroc", Jean-Claude Gawsewitch Editeur, Paris, 2005, p. 749) – affirmation fausse voire injurieuse du moins dans sa partie relative à l’identification totale d’Abraham Serfaty à la communauté juive marocaine, qu’il n’a jamais reniée. Assaraf poursuit en regrettant qu’Ilal amam ait été dirigé par un juif (p. 747).

Assaraf réserve là aussi sa hargne à l’antisionisme de Serfaty, qu’il estime insupportable, s’attardant sur l’appel public fait par quelques juifs antisionistes au lendemain de la guerre des six jours en juin 1967. En guise de protestation contre l’agression israëlienne, l’UMT, principal syndicat à l’époque, appela au boycott des intérêts économiques  "sionistes" au Maroc, allusion en fait aux opérateurs économiques juifs marocains. Des appels à limoger des fonctionnaires "sionistes" reprenaient en fait les fonctionnaires marocains de confession juive. Serfaty a condamné cette campagne comme étant du racisme (cf. Serfaty & Elbaz, op. cit., p. 205). A l’époque, avec d’autres militants progressistes juifs, il avait néanmoins tenu à marquer une distance entre judaïsme (au sens identitaire) et sionisme, et avait appelé la communauté juive marocaine à en faire de même:

L’agression d’Israël contre les Etats arabes, sa politique expansionniste, l’occupation et l’annexion de nouveaux territoires (…) soulèvent la colère légitime des masses populaires. Le sionisme est la négation des idéaux qui ont, depuis des siècles durant, fait de la question juive une partie de la cause de la démocratie et de l’anti-racisme.

Nous estimons de notre devoir de rappeler ces principes parce que nous restons persuadés qu’en cette heure cruciale où le Maroc a besoin de tous ses fils, le devoir de tout Marocain juif éclairé est de se solidariser par tous les moyens avec son peuple, de combattre l’idéologie et la politique sionistes au sein de la minorité juive, afin d’y promouvoir une conscience nationale et entière. C’est la voix de la raison et de la sagesse, celle de l’honnêteté et de la loyauté. C’est la seule voie qui permettra à notre communauté de s’épanouir au sein de sa propre nation. (Assaraf, op. cit., p. 737)

On mesure ici la gravité du manquement idéologique reproché à Serfaty par Assaraf…

Des sites sionistes ont jugé bon de cracher sur le cadavre encore chaud d’Abraham Serfaty, à l’instar de JSS News:

Triste personnage Abraham Serfaty, Juif marocain renégat, qui renie son Histoire, les siens et sa patrie Israël.

Qu’il meurt dans l’oubli !

On mesure donc l’ironie qu’il y a à voir Serge Berdugo, ancien ministre du tourisme et secrétaire général de la Conseil des communautés israëlites du Maroc, et André Azoulay, conseiller du Roi,  assister à ses obsèques, eux auxquels on ne peut reprocher d’avoir fait du zèle en matière de militantisme, que ce soit au Maroc ou en Palestine…

L’ironie est encore appuyée, dans un autre registre, non seulement par la présence d’un conseiller du Roi (qui est conseiller du Roi depuis… 1991, l’année de l’expulsion de Serfaty), mais par celle de deux ministres du gouvernement, Amina Benkhadra et Mohammed Lyazghi (USFP), et les propos élégiaques du ministre de la communication et porte-parole du gouvernement Khalid Naciri:

Le ministre de la Communication Khalid Naciri, qui avait milité avec Abraham Serfaty au sein du Parti communiste marocain, a lui aussi rendu hommage à un militant «de la première heure qui s’est battu d’abord pour l’indépendance de son pays». «Progressiste convaincu, a ajouté le ministre,Abraham Serfaty a pu diverger avec ses camarades de combat mais, personnage honnête, il a pu porter un regard positif sur le nouveau Maroc qui se construit».  (Libération.fr, 2010)

Même Le Matin du Sahara s’est fendu d’une mention neutre des obsèques de Serfaty, mais Moulay Ahmed Alaoui avait, avec Fouad Ali el Himma, Rochdi Chraïbi, Mohamed M’jid et quelques autres dignitaires, accueilli Serfaty au pied de l’avion le ramenant chez lui le 30 septembre 1999…

Le makhzen a pu briser le corps d’Abraham Serfaty, l’enfermer puis l’exiler, mais il n’a pas eu raison de sa conscience et de sa volonté. Cet exemple vivra dans les consciences des Marocain-e-s tant qu’ils seront attachés à la liberté et à la révolte contre la tyrannie et la misère.

Lectures complémentaires:

- Abraham Serfaty, "Le judaïsme marocain et le sionisme", Souffles, 1969;

- "Abraham Serfaty: rétrospective de combat", d’Ahmed Amri;

- "Hommage à Abraham Serfaty: adieu, mon camarade",par Mustapha Kharmoudi, ancien compagnon de lutte de Serfaty;

- "Hommage à Edmond Amran el Maleh et Abraham Serfaty, honneur du judaïsme marocain", par le journaliste progressiste libanais René Naba;

- "Mort d’Abraham Serfaty, opposant historique de Hassan II", de Pierre Haski de Rue89, qui couvra la répression politique au Maroc lors de ses débuts à Libération;

- "Abraham Serfaty, le Mandela marocain" d’Ali Amar, article publié sur le site de Marianne, et dont j’ose espérer qu’Ali Amar n’a pas choisi le titre – à la différence de Serfaty, Mandela a remporté son combat politique en renversant pacifiquement le régime de l’apartheid et en dirigeant son pays après avoir été triomphalement élu lors d’élections libres;

- "Serfaty est mort, ne le tuons pas une seconde fois!", un post du blog de son ancien compagnon de lutte et codétenu Abdelaziz Mouride, lucide sur la récupération éhontée de Serfaty par le pouvoir;

- "Chronique des années de plomb au Maroc, troisième partie: Abraham Serfaty", entretien audio réalisé par Mohamed Lotfi;

- "Serfaty: On ne se réconcilie pas avec son tortionnaire", entretien accordé à Aujourd’hui le Maroc (2004);

- "Obsèques, hier, du militant Abraham Serfaty à Casablanca: les combats d’un siècle marocain", article de Narjiss Rerhaye dans Libération du 20 novembre 2010;

- un clip de France 24 (en arabe) sur les obsèques d’Abraham Serfaty;

- "L’avantage comparatif du Maroc, expliqué par Abraham Serfaty", post du blog Misères francophones;

- "Hommage du Conseil d’administration du MRAP en sa réunion du samedi 20 novembre 2010 à la mémoire d’Abraham SERFATY", communiqué officiel du MRAP;

- "Je me souviens…", de Bernard Langlois, rédacteur en chef de Politis, qui introduisit clandestinement une caméra dans la cellule de Serfaty à la maison centrale de Kénitra, permettant à ce dernier de filmer les conditions de sa détention;

- "Abraham Serfaty, communist, anti-Zionist, democracy activist, Moroccan Jew, dies aged 84", sur le blog anti-sioniste Jews sans Frontières;

- "Disparition d’Abraham Serfaty, un ami du droit et de la Palestine", Association de solidarité France Palestine;

- "Abraham Serfaty, l’homme inlassablement juste, nous a quittés", Al Oufok;

(1) Il est intéressant de voir comment le PCM et ses successeurs, le PLS et le PPS, ont semblé compenser le pêché initial du PCM – qui fut créé par des communistes français, qui s’appelait Parti communiste du Maroc jusqu’en 1946 et qui avait une position louvoyante par rapport à l’indépendance – par un surcroît de nationalisme, dont le manque apparent lui fut longtemps reproché non pas par le makhzen mais par le reste du Mouvement national marocain. Le pêché initial était aggravé par l’origine ethnique hétérodoxe du leadership – le premier secrétaire général du PCM ût le juif tunisien Léon Sultan, auquel succéda, en 1944, Ali Yata qui, s’il était musulman, était aussi d’origine algérienne, alors que bon nombre de militants, du moins jusqu’en 1946, étaient français. Il est piquant de constater que les deux adversaires politiques que furent Ali Yata et Abraham Serfaty furent tous deux expulsés du Maroc sous le Protectorat ainsi qu’après l’indépendance – pour Ali Yata, son statut juridique fut réglé en 1960…

(2) Je me rappelle cette citation de mémoire, mais elle provient de "Notre ami le Roi" de Gilles Perrault, que je n’ai malheureusement pas sous la main. Si quelqu’un a la citation et les références exactes, j’en serais reconnaissant!

(3) Le mérite de la libéralisation du régime ne revient pas exclusivement à "Notre ami le Roi", même s’il en fut l’élément déclencheur. Outre la lutte continue des militants marocains, les soucis de santé du Roi Hassan II (laissant voir une succession proche), la volonté de raffermir le trône et surtout la chute du Mur de Berlin et donc la fin des dividendes de la guerre froide pour le fidèle vassal des puissances occidentales qu’est le Maroc.

(4) On peut espérer que la thèse de Kenza Sefrioui – "La revue Souffles (1966-1973) – espoirs de révolution culturelle au Maroc" – trouvera une maison d’édition, de préférence au Maroc.

(5) On comprendra la vigueur des reproches faits par Assaraf à Serfaty en lisant cet auto-descriptif de Radio Shalom:

Radio Shalom, par la diversité de ses émissions, a pour vocation de favoriser la connaissance et la transmission du patrimoine historique, culturel et cultuel du peuple juif et d’Israël.

(6) Sur le régime des capitulations, voir André de laubadère, "Le statut international du Maroc depuis 1955", Annuaire français de droit international, 1956, pp. 142-144.

"Un peuple n’a qu’un ennemi dangereux, c’est son gouvernement"

Ceci est le premier billet d’une série sur la torture au Maroc.

Comme toute maxime, celle-ci (elle est de Saint-Just) est excessive si on l’entend de manière générale et absolue, mais dans le cas présent elle révèle ce truisme que détenteur du monopole de la violence légitime, l’Etat peut être tenté ou amené à en abuser – c’est le cas en démocratie et c’est le cas dans des régimes qui n’en sont pas, comme le Maroc par exemple. Et pour excessive qu’elle puisse paraître, elle ne représente que la réalité de ce qu’a vécu Fodail Aberkane.

On a donc appris la semaine dernière la mort en détention du slaoui Fodail Aberkane, âgé de 37 ans. Selon les informations communiquées à Libération par son frère, Mustapha, Fodail aurait été arrêté le 11 septembre à Salé pour possession de stupéfiants pour consommation personnelle. Détenu par la police, il fut présenté au procureur du Roi qui décida, le 13 septembre, de le remettre en liberté. Revenu au commissariat pour récupérer ses effets personnels, dont un téléphone portable et une mobylette, il se vit opposer un refus au motif qu’il ne disposait pas d’une assurance en règle pour sa mobylette. Revenu le 15 septembre avec un certificat d’assurance en règle, il se vit opposer un refus dilatoire par la police. Excédé, il insulta le policier, ce qui amena son arrestation et un passage à tabac en règle en plein couloir du commissariat, sous les yeux de son frère qui était venu l’accompagner dans ses démarches. Détenu dans les locaux de police, son état de santé empira très rapidement, et il fût transpiré à la prison Zaki le 17 septembre au soir avant d’être transféré vers l’hôpital Ibn Sina de Rabat après à peine six heures – il est mort le 18 septembre avant d’avoir d’atteindre l’hôpital.

Ses funérailles, qui ont eu lieu le 21 septembre, ont été suivies par des centaines d’amis et de voisins. L’AMDH, l’OMDH et – une fois n’est pas coutume – l’USFP (par le biais de son quotidien francophone et sa Jeunesse ittihadia) ont manifesté leur indignation – on peut supposer que l’absence de caractère politique dans cette affaire de brutalité policière a permis à ce parti gouvernemental de se rappeler des souvenirs lointains de sa dénonciation sans faiblesse de l’appareil policier du makhzen.

La torture est structurellement présente dans le quotidien policier et judiciaire marocain, et ce depuis l’indépendance. Si la période allant de 1956 jusqu’au début des années 90 a été marquée par des violations massives des droits de l’homme, de la répression sauvage de la révolte du Rif de 1958 ou des émeutes de 1965, 1981, 1984 et 1990 à Tazmamart et aux disparitions forcées, la niveau de la répression a baissé depuis la libéralisation initiée en 1991/94, avec la fermeture de Tazmamart et la libération des survivants, la libération de la majorité des prisonniers politiques et le retour de la majorité des exilés. Depuis la fin des années de plomb (1), l’intensité de la répression a baissé en termes quantitatifs et sans doute aussi qualitatifs – on est passé de crimes contre l’humanité (Tazmamart Kelaat M’Gouna, Agdz) et des meurtres et disparitions forcées à la routine de la torture, des brutalités policières, des arrestations et détentions illégales, débouchant sur des procès inéquitables et des condamnations arbitraires.

Le passage d’une répression de haute intensité à une répression de basse intensité a des causes bien connues:

  • les années de plomb, oeuvre principalement d’Oufkir et Dlimi, alliées à l’ingéniérie politique de Driss Basri, ont partiellement atteint leur objectif: affaiblir substantiellement le mouvement national – en l’absence d’opposition réellement dangereuse pour le régime, les coûts politiques et diplomatiques de la répression pure et dure dépassent largement les avantages politiques;
  • on peut tourner les choses comme on le veut, mais ce sont principalement les circonstances externes qui ont contraint le pouvoir marocain à se libéraliser – la fin de la guerre froide a rendu le poids stratégique du Maroc (et pas seulement de lui) moins important, et le soutien de ses alliés et bailleurs de fonds étrangers moins certain – ce n’est pas une coïncidence que la cessez-le-feu au Sahara date de 1991, année qui marqua la libération d’Abraham Serfaty et de la famille Oufkir et la fermeture du bagne infernal de Tazmamart, sans compter celle de ceux de Kalaat M’Gouna; dans ce contexte, impossible de minimiser le rôle déterminant de "Notre ami le Roi" de Gilles Perrault et Christine Daure-Serfaty, qui aboutit à l’annulation de l’année du Maroc en France en 1990 et fit prendre conscience au régime du coût diplomatique et médiatique intolérable des méthodes des années de plomb;
  • bien évidemment, les considérations de politique intérieure  ont aussi joué un rôle: la longue maladie de Hassan II et le souci de la succession l’ont incité à renouer les liens avec l’USFP, distendus depuis l’opposition de cette dernière au référendum au Sahara ainsi que la grève générale déclenchée par la CDT en 1981; pour ce faire, l’alternance s’imposa et avec elle quelques gestes symboliques qui, au fond, n’affectaient en rien l’équilibre des pouvoirs dans le système institutionnel marocain – finalement, nul besoin de Tazmamart ou de déchéance de nationalité (Serfaty) pour que le Palais impose ses vues.

Aujourd’hui donc, la torture et les brutalités policières sont la principale manifestation de l’arbitraire makhzénien. Comme les autres manifestations de l’arbitraire, leur fréquence et probabilité varie selon les caractéristiques personnelles des détenus et autres personnes entre les mains des services policiers et sécuritaires: si par exemple les responsables politiques impliqués dans l’abracadabrantesque affaire Belliraj n’ont pas subi de violences, tel ne fût pas le cas d’Abdelkader Belliraj, belgo-marocain d’origine modeste et connu des services de police belges, qui a de manière plausible affirmé avoir été torturé par la police marocaine. Les suspects impliqués dans des affaires de terrorisme sont violentés de manière routinière, de même que ceux impliqués, des rangs de l’extrême-gauche, des séparatistes ou des islamistes, dans des affaires à caractère politique. Dans les affaires de droit commun, là aussi, un dealer de shit de Diour Jamaa risque plus d’être invité à s’asseoir sur une bouteille lors de sa garde à vue qu’un délinquant en col blanc de Hay Riad.

Quelle est l’étendue du problème? On peut mesurer l’affaiblissement relatif de la répression au fait qu’un On peut se reporter aux rapports des principales ONG et des organes onusiens. Tout d’abord, quelques cas individuels:

- Younes Zarli, soupçonné par les autorités de participation à des activité terroristes, a disparu le 11 avril 2010 à Casablanca après avoir été arrêté par un agent de la DST à , faisant craindre à Amnesty sa probable torture – craintes confirmées par l’avocat de Zarli, qui déféré devant un juge le 6 mai, soit trois semaines après son enlèvement durant lesquelles il affirme avoir été torturé; Saïd Ezziouani fût lui enlevé à Casablanca le 12 avril et déféré devant le même tribunal le 6 mai, dans le cadre de la même affaire terroriste;

- Zahra Boudkour, militante d’Annahj addimoqrati et dix autres militants étudiants à Marrakech, ont été torturés ou soumis à des traitements inhumains et dégradants pendant trois jours après leur arrestation le 15 mai 2008, sans qu’aucune enquête judiciaire ne soit ordonnée sur la torture dont ils se sont plaints auprès du procureur du Roi;

- Yahya Mohamed El Hafed, militant séparatiste convaincu, arrêté dans sa boutique à Tan-Tan le 29 février 2008, et qui affirme avoir été torturé à la fois lors de sa garde à vue que lors de sa détention provisoire, et qui été poursuivi et condamné sur la base des "aveux" ainsi extorqués;

- Rachid Chrii, militant AMDH à Safi, fût violéinvité à s’asseoir sur une bouteille et torturé par des policiers de cette ville en avril 2003 après avoir dénoncé le tabassage en pleine rue d’un homme en état d’arrestation- il fût condamné en mai 2003 à 18 mois de prison pour outrage à fonctionnaire public avant d’être grâcié par le Roi et de rejoindre… le PAM en 2008!

Bien évidemment, c’est dans la répression du terrorisme islamiste et de personnes soupçonnées – à tort ou à raison – d’y appartenir, que les autorités donnent la mesure de leurs talents:

TORTURE ET AUTRES MAUVAIS TRAITEMENTS

La longue période que passent les détenus coupés du monde extérieur les expose au risque d’être torturés ou soumis à d’autres formes de mauvais traitements. Amnesty International continue de recevoir des informations inquiétantes selon lesquelles des agents des forces de sécurité marocaines infligeraient des actes de torture et d’autres mauvais traitements à des personnes soupçonnées d’activités liées au terrorisme dans un centre de détention non reconnu, probablement celui de Témara, qui est situé dans une zone boisée à une quinzaine de kilomètres de Rabat. Parmi les méthodes de torture les plus fréquemment signalées figurent les coups, la suspension dans des postures contorsionnées et les menaces de viol ou d’autres violences sexuelles à l’encontre de parentes du détenu. Les autres actes de torture commis comprennent le viol par l’introduction d’objets dans l’anus, la privation de sommeil, les brûlures de cigarette et l’application d’électrodes sous tension sur le corps. L’objectif de ces sévices semble être d’obtenir des informations sur des réseaux terroristes, notamment ceux qui cherchent à recruter des Marocains pour rejoindre des groupes armés en Irak ou en Afghanistan, ou bien d’extorquer des « aveux ». D’après les données dont dispose Amnesty International, la plupart des suspects sont contraints à signer des procès-verbaux après avoir été transférés de la détention par les forces de sécurité à celle aux mains de la police judiciaire, lors de laquelle ils sont menacés d’être renvoyés au centre de Témara s’ils n’obtempèrent pas. Généralement, on ne leur permet pas de lire les déclarations qu’ils signent.

Un détenu de la prison de Salé, Youssef al Tabai, a été arrêté le 28 mars 2010 dans une rue de Casablanca par quatre hommes en civil qui n’auraient pas présenté de mandat d’arrêt. Selon les informations obtenues par Amnesty International, on l’a forcé à monter dans un véhicule et on lui a bandé les yeux. Les interrogatoires ont commencé dès son arrivée dans un centre de détention non reconnu, qui semble être celui de Témara. Des agents des forces de sécurité l’auraient arrosé avec de l’eau glacée avant d’allumer la climatisation, frappé avec des fils électriques et privé de nourriture, de sommeil et de prière pendant 48 heures. Il a été remis à la police judiciaire à Casablanca le 26 avril avec une trentaine d’autres personnes. Le jour-même, l’agence de presse officielle du Maroc, Maghreb Arabe Presse (MAP), a annoncé le démantèlement d’un réseau terroriste et l’arrestation de 24 personnes soupçonnées d’activités liées au terrorisme. Amnesty International croit savoir que Youssef al Tabai a passé 11 jours supplémentaires en détention aux mains de la police judiciaire et qu’il a alors signé un procès-verbal sous la menace d’être renvoyé au centre de Témara s’il refusait. L’enquête le concernant est en cours, mais il est accusé d’« appartenance à une association de malfaiteurs » dont le but était de porter atteinte à la sécurité nationale et d’abriter des personnes recherchées par les autorités. Il semblerait que d’autres personnes mises en cause dans cette affaire aient également été torturées ou soumises à d’autres mauvais traitements pendant leur détention au secret dans un lieu inconnu.

Mohamed Gatit aurait lui aussi été torturé dans le centre de détention de Témara, où il est resté environ 18 jours en novembre 2009. Il aurait été livré à des membres des forces de sécurité marocaines par leurs homologues algériens début novembre. D’après les informations recueillies par Amnesty International, une fois arrivé au centre de détention, il a été immédiatement conduit dans une salle d’interrogatoire et frappé sur tout le corps, principalement à coups de poing et de pied, alors qu’il était menotté et avait les yeux bandés. Il aurait perdu connaissance et saigné du nez à cause de ces coups. On pense que cet homme, qui reconnaît avoir participé à des combats armés en Irak, a été interrogé au sujet d’autres Marocains présents en Irak. Il aurait été arrêté en Algérie en mars 2009, incarcéré dans un centre de détention non reconnu qui était probablement celui de Ben Aknoun, à Alger, pendant environ huit mois sans inculpation ni procès, et soumis à la torture ou à d’autres mauvais traitements par des agents des forces de sécurité algériennes.

Bien que la torture soit érigée en infraction dans la législation marocaine, les allégations de torture font rarement l’objet d’une enquête. À la connaissance d’Amnesty International, aucun fonctionnaire de la DST n’a jamais été poursuivi pour torture ou autres mauvais traitements envers des détenus. Dans le quatrième rapport périodique présenté au Comité contre la torture en avril 2009, les autorités marocaines ont indiqué que des poursuites judiciaires avaient été engagées contre 13 fonctionnaires soupçonnés d’avoir soumis des détenus à des actes de torture ou d’autres mauvais traitements en 2007 et 2008. Cependant, le rapport ne précise pas leurs fonctions, ni si ces poursuites ont abouti à des condamnations. ("Au Maroc, les personnes soupçonnées d’activités liées au terrorisme continuent d’être victimes d’atteintes aux droits humains", 2010)

Au lendemain du 16 mai 2003, deux personnes soupçonnées de participation à ces attentats terroristes – Abdelhak Bentasser alias Moul sebbat et Mohamed Bounnit – ont trouvé la mort alors qu’elles étaient en détention;

Depuis le 16 mai 2003, des interpellations massives – comprises entre 2000 et 5000- ont eu lieu dans des conditions mal définies. La délégation de la FIDH a eu connaissance de la pratique de mauvais traitements et tortures (coups, électricité, sévices sexuels) au cours de la phase de l’enquête de police et ce, d’une manière courante, en particulier dans les locaux de la DST à Temara où transitent la plupart des islamistes interpellés.

Deux personnes, Abdelhak Bentasser de Fès et Mohamed Bounnit de Taroudant, ont par ailleurs trouvé la mort de manière suspecte après leur interpellation. Malgré les enquêtes et autopsies officiellement effectuées, de multiples contradictions subsistantes démontrent que les circonstances exactes de ces deux décès restent à élucider. A cet égard, la FIDH déplore que l’impunité paraisse demeurer la règle lorsque se produisent des exactions et bavures policières. (rapport de l’Organisation mondiale contre la torture (OMCT), l’Observatoire marocain des prisons, Association Bayti, Association démocratique des femmes du Maroc (ADFM), "LA VIOLENCE ETATIQUE AU MAROC", 2003)

Parmi les cas de torture récents, le plus emblématique concerne sans doute celui des septs militants d’Al adl wal ihsan de Fès, arrêtés le 28 juin et qui affirment avoir été torturés pendant trois jours par la police:

Mohamed Sleimani, Abdalla Balla, Bouali Mnaouar, Hicham el Hawari, Izaddine Sleimani, Hicham Sabbah et Tarek Mahla sont actuellement détenus à la prison d’Ain el Qadous, à Fès. Tous membres d’Al Adl wal Ihsan (Justice et bienfaisance), un groupe islamiste autorisé par la loi, ils sont accusés d’avoir enlevé et torturé un ancien membre de cette organisation. Ils ont été déférés le 1er juillet devant un juge d’instruction pour « appartenance à une association non autorisée », « formation d’association de malfaiteurs », « enlèvement et détention d’une personne » et « torture ».

Ces sept hommes ont été arrêtés le 28 juin à Fès par la Brigade nationale de la police judiciaire (BNPJ). Ils ont été conduits au centre de détention de la BNPJ à Casablanca et placés dans des cellules séparées pendant 72 heures. Durant cette période, ils affirment avoir été laissés nus, menottés et les yeux bandés, sans nourriture et avec très peu d’eau.Tous disent avoir été torturés, et notamment – pour au moins cinq d’entre eux – violés à l’aide de stylos et d’autres objets introduits de force dans leur anus. Selon leurs dires, ils ont été contraints à signer des déclarations qu’on ne leur a pas laissé lire, sous la menace d’être jetés par une fenêtre s’ils refusaient. Leurs proches ont pu leur rendre visite, pour la première fois depuis leur arrestation, le 5 juillet et ont alors remarqué qu’ils présentaient des traces de torture et d’autres mauvais traitements.

Ils ont indiqué que les détenus éprouvaient des difficultés à voir et à entendre et qu’ils avaient des ecchymoses et d’autres marques visibles vraisemblablement causées par la torture. Ceux qui auraient été violés saignaient des suites de ces sévices. Les sept hommes n’ont été examinés par un médecin que le 12 juillet et aucun soin ne leur a, semble-t-il, été prodigué pour leurs blessures. Cet examen médical, dont les résultats n’ont pas encore été divulgués par les autorités marocaines, avait été ordonné par le juge enquêtant sur leur cas après qu’ils se furent plaints lors de leur comparution devant lui le 1er juillet d’avoir été torturés. Par ailleurs, Mohamed Sleimani est atteint d’une grave affection cardiaque et Abdalla Balla souffre de diabète. Ils ont tous deux besoin d’un traitement médicamenteux quotidien et d’un suivi médical. Ils ne bénéficient ni de l’un ni de l’autre en détention. (Amnesty International, "SEPT DÉTENUS DISENT AVOIR ÉTÉ TORTURÉS AU MAROC")

Le talent de la DST et la police marocaine ont traversé les frontières, jusqu’à atteindre l’autre côté de l’Atlantique: un des éléments fondamentaux de la "guerre contre la terreur" – menée par le gouvernement des Etats-Unis sous la présidence Bush puis celle de brack Obama – a été (c’est un des rares éléments auquel Obama semble avoir renoncé) la politique de transferts illégaux de suspects de terrorisme, arrêtés par les Etats-Unis ou leurs alliés, et remis illégalement, en dehors de toute procédure d’extradition, et remis à des pays, tels le Maroc, le Pakistan, la Jordanie, l’Egypte et la Syrie, pratiquant systématiquement et impunément la torture.

Le cas le plus emblématique de cette politique, parmi les plus connus, est celui de l’Ethiopien Binyam Mohamed, probablement la victime la plus connue de la torture et de la détention illégale sous la "guerre contre la terreur". Arrêté à l’aéroport de Karachi le 10 avril 2002, il fût détenu en Afghanistan, au Maroc et encore en Afghanistan (à Bagram), avant d’être envoyé à Guantanamo le 19 septembre 2004. Il en fût libéré le 23 février 2009 et retourna au Royaume-Uni où il avait résidé avait son arrestation et sa détention illégale.

Inutile sans doute que Yassir Znagui le contacte pour demander sa participation à une campagne de promotion de la destination Maroc: son séjour en Maroc, du 22 juillet 2002 au 21 janvier 2004 (voir sur le site de l’ACLU pour le détail des vols) lui a sans doute laissé un souvenir impérissable, mais pour les bonnes raisons.

Early on the morning of July 22, 2002, a Gulfstream V aircraft, then registered with the FAA as N379P, flew Mohamed to Rabat, Morocco where he was interrogated and tortured for 18 months. In Morocco his interrogators routinely beat him, sometimes to the point of losing consciousness, and he suffered multiple broken bones. During one incident, Mohamed was cut 20 to 30 times on his genitals. On another occasion, a hot stinging liquid was poured into open wounds on his penis as he was being cut. He was frequently threatened with rape, electrocution and death. He was forced to listen to loud music day and night, placed in a room with open sewage for a month at a time and drugged repeatedly.

Under this torture, Mohamed was interrogated about Al Qaeda and suspected Al Qaeda members. He was told that the U.S. wanted him to testify against individuals then in U.S. custody, including Jose Padilla, Khalid Sheik Mohamed, Abu Zubaydah and Ibn Shiekh Al Libi. Mohamed was told to repeat what he was told: that he was a top Al Qaeda official; that he had met with Osama Bin Laden and 25 other Al Qaeda leaders on multiple occasions; and that he had told Bin Laden about places that should be attacked.

On January 21, 2004, approximately 18 months after he was unlawfully rendered to Morocco, Mohamed was again handcuffed, blindfolded, placed in a van and driven to an airfield. He was stripped, photographed extensively and told the photos were "to show Washington" that his wounds were healing. (ACLU)

Pour les non-anglophones, mentionnons simplement que Binyam Mohamed aurait été tailladé sur les organes génitaux, drogué et battu jusqu’à l’évanouissement.

L’extraordinaire rapport du parlementaire suisse de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe (rien à voir avec l’Union européenne, inutile – je l’espère – de le préciser) mentionne les propos de Binyam Mohamed sur la torture subie au Maroc:

205. Binyam a relaté à son avocat plusieurs phases dans les sévices subis au Maroc : un  « adoucissement » initial a fait place à un  cycle de tortures de routine, puis à des violences  sévères, consistant en des supplices mentaux et des blessures physiques. Au cours des premières semaines de sa détention, il a été suspendu de manière répétée aux murs et aux plafonds, enchaîné et battu violemment : Ils entraient dans la pièce et me menottaient les mains derrière le dos. Arrivaient ensuite trois hommes portant des masques de ski noirs, qui laissaient seulement entrevoir leurs yeux… Deux d’entre eux tenaient mes épaules et le troisième me donnait des coups de poing dans le ventre. Le premier coup… a tout retourné à l’intérieur. J’avais envie de vomir. Je voulais rester debout, mais j’avais tellement mal que je tombais à genoux. Ils me relevaient et me frappaient à nouveau. Ils me rouaient de coups de pieds dans les cuisses quand je me levais. Ils m’ont passé à tabac cette nuit-là… Je me suis effondré, et ils sont partis. Je suis resté sur le sol un long moment avant de perdre connaissance. Je ne sentais plus mes jambes. Je ne pouvais plus bouger. Je me vomissais et m’urinais dessus.

206. Le paroxysme de la torture consistait à mettre Binyam nu et à utiliser un scalpel de médecin pour faire des incisions sur son torse et sur d’autres parties de son corps : L’un d’eux a pris mon pénis dans sa main et a commencé à faire une entaille. Ils sont restés une minute à observer ma réaction. J’étais à l’agonie, je pleurais, je tentais désespérément de me retenir, mais j’hurlais malgré tout. Ils ont dû le faire vingt ou trente fois, en peut-être deux heures. Il y avait du sang partout. Ils ont tailladé mes parties intimes. L’un d’eux a dit qu’il vaudrait mieux carrément tout couper, puisque de toute façon, je n’engendrerai que des terroristes.

207. Finalement, Binyam a commencé à coopérer pendant les séances d’interrogatoires, afin d’éviter les tortures : Ils ont dit que si je donnais leur version des faits, je serais juste appelé au tribunal comme témoin et que toutes ces tortures cesseraient. Je n’en pouvais plus… J’ai fini par répéter ce qu’ils me lisaient à voix haute. Ils m’ont dit de dire que j’avais vu Ben Laden cinq ou six fois, ce qui est bien évidemment faux. Ils ont continué avec deux ou trois interrogatoires par mois. Il ne s’agissait pas vraiment d’interrogatoires, mais plutôt d’entraînements, en vue de me préparer à ce que je devrais dire.

208. Binyam déclare avoir fait l’objet d’une seconde restitution lors de la nuit du 21 au 22 janvier 2004. Après qu’on lui ait mis des menottes, bandé les yeux et transporté environ une demi-heure dans un van, il a été débarqué dans ce qui lui semble être un aéroport. Une fois de plus, la description de Binyam correspond à la méthodologie employée pour la restitution, décrite plus haut dans ce rapport : Ils ne m’ont pas parlé. Ils ont lacéré mes vêtements. Il y avait une femme blanche avec des lunettes – elle a pris les photos. L’un d’eux tenait mon pénis tandis qu’elle prenait des photos numériques. Elle a eu le souffle coupé en voyant mes blessures. Elle a dit : « Oh, mon Dieu ! Regardez ça ». (Projet de rapport AS/Jur (2006) 16 Partie II du 07 juin 2006, Allégations de détentions secrètes et de transferts illégaux de détenus concernant des États membres du Conseil de l’Europe)

Inutile de dire que la pratique de la torture et l’assurance de l’impunité ont été des motifs déterminants du choix du Maroc et des autres pays concernés, comme l’a confirmé le rapport

74. Mr Vincent Cannistraro, former head of counter-espionage in the CIA is reported to have said that a Guantánamo detainee suspected of belonging to Al-Qaeda and who was refusing to co-operate provided better information after being "rendered" to Egypt: "They promptly tore his fingernails out and he started to tell things"19. Mr Cannistraro also reportedly said that Egyptian prisons were full of men without finger and toenails. "It’s crude, but highly effective, although we could never condone it publicly. The Egyptians and Jordanians are not that squeamish"20. Lastly, he also said that only someone "deaf, dumb and blind" could believe that the Syrians did not used torture, despite their claims to the contrary. (Rapport de Dick Marty soumis au Comité des affaires juridiques et des droits de l’homme du Conseil de l’Europe le 22 janvier 2006)

La pratique de la torture au Maroc est donc structurelle, et elle est même instrumentalisée afin de se rapporcher d’alliés étrangers, comme les Etats-Unis, on l’a vu. Les déclarations et appréciations générales sur la torture au Maroc, émanant d’ONG ou instances onusiennes, en témoignent:

Amnesty International:
Amnesty International est préoccupée par l’augmentation considérable du nombre de cas signalés d’actes de torture ou de mauvais traitements dans le cadre des mesures de «lutte contre le terrorisme» appliquées au Maroc-Sahara occidental depuis 2002. Parmi les centaines d’islamistes ou d’islamistes présumés arrêtés et placés en détention parce qu’ils étaient soupçonnés d’appartenir à des «bandes organisées de criminels» ou de participer à la planification ou à l’exécution d’actions violentes, un grand nombre auraient été soumis à des tortures ou à d’autres formes de mauvais traitements. Beaucoup ont été condamnés à de longues peines d’emprisonnement et plus d’une dizaine à la peine capitale, sur la base de déclarations qui auraient été obtenues par la torture ou par des mauvais traitements. La torture ou les mauvais traitements auraient en général été pratiqués dans les locaux de détention des forces de sécurité, en particulier de la Direction de la surveillance du territoire (DST) et de la police, pour obtenir des aveux ou des renseignements, ou pour contraindre le détenu à signer de son nom ou du pouce des déclarations dont il rejetait, réfutait ou ignorait la teneur. Le nombre de cas signalés de torture ou de mauvais traitements sur la personne d’islamistes présumés faisant l’objet d’interrogatoires a diminué depuis 2005, mais Amnesty International reste préoccupée par l’impunité dont continuent de bénéficier les auteurs de ces violations. (Cité dans le résumé des rapports des ONG par le lors de l’examen périodique universel du Maroc devant le Comité des droits de l’homme en 2008)

Encore Amnesty:

Amnesty International reconnaît recevoir moins d’informations faisant état de graves violations, notamment d’actes de torture ou d’autres formes de mauvais traitements ainsi que de détentions secrètes et non reconnues ayant eu lieu dans le cadre de la « guerre contre le terrorisme », depuis le pic observé après les attentats à l’explosif perpétrés à Casablanca en 2003. Cependant l’organisation demeure préoccupée par l’impunité quasi totale dont bénéficient les membres des forces de sécurité accusés d’avoir commis de graves atteintes aux droits humains.

D’après les informations recueillies, la torture et les autres mauvais traitements infligés dans le cadre de la « guerre contre le terrorisme » ont généralement lieu aux mains des forces de sécurité, en particulier de la Direction de la surveillance du territoire (DST) et de la police. Le centre de détention de Témara, géré par la DST, est l’un des principaux lieux où des actes de torture sont signalés. Des dizaines de personnes y ont été maintenues en détention secrète et non reconnue dans le cadre de la lutte contre le terrorisme, en violation de la législation marocaine, du

Des promesses non tenues. L’Instance équité et réconciliation et le suivi de ses travaux MDE 29/001/2010 Amnesty International 16 droit international relatif aux droits humains et des normes internationales en la matière. Les agents de la DST, n’étant pas considérés comme des membres de la police judiciaire, ne sont pas autorisés à arrêter des suspects ni à les détenir ou les interroger.

À la connaissance d’Amnesty International, dans la majorité des cas où une plainte a été déposée au sujet d’actes de torture ou d’autres formes de mauvais traitements, l’enquête n’a pas été ouverte, a été close sans qu’une réelle investigation ait été menée ou n’a pas donné lieu à des poursuites contre les auteurs présumés de ces sévices. Un certain nombre de détenus affirment qu’ils n’ont pas pu bénéficier d’examens médicaux pour corroborer leur plainte et demander réparation. Ainsi, plusieurs centaines de militants islamistes condamnés à la suite des attentats commis à Casablanca en 2003 continuent de réclamer leur libération ou un réexamen de leur procès. Beaucoup se sont plaints d’avoir été contraints de faire des « aveux » sous la torture, mais leurs allégations n’ont fait l’objet d’aucune enquête. En signe de protestation, des centaines d’entre eux ont lancé des grèves de la faim tout au long de l’année 2009 dans diverses prisons du Maroc afin d’attirer l’attention sur leur sort.

Amnesty International est préoccupée par les informations indiquant que nombre des personnes arrêtées en février 2008, en lien avec le réseau terroriste présumé dirigé par le ressortissant belgo-marocain Abdelkader Belliraj ont été détenues au secret et soumises à des actes de torture et d’autres formes de mauvais traitements. Selon certaines sources, plusieurs de ces détenus ont été arrêtés par des fonctionnaires de la DST et incarcérés dans le centre de détention de Témara. Par ailleurs, Amnesty International a appris qu’un certain nombre de personnes soupçonnées d’activités liées au terrorisme avaient été arrêtées par la DST en septembre et novembre 2009 et détenues au secret à Témara. Dans au moins cinq cas, leur famille n’a pas été informée de leur arrestation et de leur lieu de détention.

Enfin, Ahmed Mahmoud Haddi, un militant politique sahraoui accusé d’activités criminelles, aurait également été détenu et torturé à Témara, sans avoir aucun contact avec le monde extérieur, entre le 28 octobre et le 15 novembre 2009. Amnesty International, qui ces dernières années avait constaté une baisse du nombre des violations commises dans le cadre de la lutte contre le terrorisme, estime que ces allégations représentent une régression particulièrement inquiétante. Elle exhorte les autorités marocaines à veiller à ce que les agents de la DST respectent la loi et cessent de procéder à des arrestations et de détenir des personnes au centre de Témara ou ailleurs, ainsi qu’à mener des enquêtes sur toutes les allégations de torture et d’autres formes de mauvais traitements.

La persistance des atteintes aux droits humains dans un climat d’impunité quasi totale pour les violations commises par le passé et actuellement, met en doute l’engagement pris par les autorités marocaines en faveur des droits fondamentaux; elle risque de réduire à néant toutes les avancées réalisées par la création, les travaux et les recommandations de l’IER et accroît le besoin urgent de mettre en oeuvre sans délai ces recommandations. ("DES PROMESSES NON TENUES: L’INSTANCE ÉQUITÉ ET RÉCONCILIATION ET LE SUIVI DE SES TRAVAUX", 2009)

Human Rights Watch, dans son rapport de 2004 sur les rafles postérieures aux attentats de Casablanca du 16 mai 2003:

Moroccan human rights activists, lawyers representing detainees, family members of detainees, and several journalists all told Human Rights Watch of detainees whom they said had been tortured in police custody following the May 16 bombings. Local and international human rights organizations have also raised these concerns.

Human Rights Watch did not have direct access to prisoners currently in prison. Their allegations were conveyed to us by their lawyers and family members who visited them after their transfer to pre-trial detention. In November 2003, the U.N. Committee against Torture expressed its concern regarding “the increase, according to some information, in the number of arrests for political reasons…., the increase in the number of detainees and prisoners in general, including political prisoners, and the increase in the number of allegations of torture and cruel, inhuman or degrading treatment or punishment, allegations implicating the National Surveillance Directorate (DST).”

Moroccan authorities must address these allegations of torture in accordance with the country’s commitments under international human rights law, particularly under the Convention against Torture.

Defense lawyers told Human Rights Watch that because detainees have the right to be examined by a medical expert only when they are first presented before the public prosecutor, the judicial police typically wait for the traces to disappear before presenting detainees to the prosecutor and the investigative judge. ("MOROCCO: Human Rights at a Crossroads", 2004)

Irène Khan, présidente d’Amnesty, a ainsi mentionné la torture et les mauvais traitements en détention comme principal souci d’Amnesty en Maroc, après avoir reconnu des progrès par ailleurs (pas d’accord avec elle sur ce point) lors de sa première visite officielle au Maroc en 2009:

Referring to Amnesty International’s reports of human rights violations in the context of counter-terrorism since 2003 and the climate of impunity, she called for independent investigations into allegations of torture and other ill-treatment, in particular in the case of Binyam Mohamed. He was reported to have been held in secret detention and tortured in Morocco for 18 months prior to being transferred to Guantanamo Bay in September 2004. ("MOROCCO/WESTERN SAHARA: IRENE KHAN ACKNOWLEDGES POSITIVE STEPS AND CALLS FOR MORE PROGRESS")

L’OMDH:

Pratique de la torture. La réforme introduite dans le code pénal par l’incrimination de la torture n’a pas mis fin à la torture dans les lieux de détention préventive ou pendant les interrogatoires de la police judiciaire. L’OMDH a relevé plusieurs cas de torture au cours des deux dernières années, ayant entraîné parfois des décès. Elle enregistre également que certaines poursuites ont abouti à des condamnations des responsables, comme c’est le cas de l’officier de Laayoune, condamné à 10 ans de prison. Mais d’autres instructions ouvertes, suite à sa mission d’enquête, n’ont pas connu de suite tel le cas de Abdelghafour Haddad à Salé, de Zoubairi à Marrakech.

L’OMDH et la FIDH recommandent :

°L’arrêt immédiat des pratiques de torture et de mauvais traitement.

°La conduite d’enquêtes impartiales sans délai sur toutes les allégations de torture, telle que recommandée par le Comité contre la torture en 2003 et le Comité des droits de l’Homme en 2004.

°que le Maroc reconnaisse la compétence du Comité de l’ONU contre la torture pour l’examen de plaintes étatiques et individuelles (articles 21 et 22 de la convention des Nations-Unies contre la torture).

°La ratification du protocole facultatif de la convention des Nations-Unies contre la torture, telle que recommandée par le Comité contre la torture en 2003.

°La levée des réserves sur l’article 20 de ladite convention, telle que recommandée par le Comité contre la torture en 2003 .

°L’instauration d’un mécanisme de contrôle national indépendant des lieux de détention susceptible de mener des inspections inopinées a des lieux de détention et d’ordonner, le cas échéant, une autopsie médicale pour vérifier si des actes de torture ont été pratiqués, tel que recommandé par le Comité des droits de l’Homme en 2004. (OMDH/FIDH, Commentaires émis en 2007 à l’occasion de l’examen périodique universel du Maroc devant le Comité des droits de l’homme en 2008)

On notera au passage, pour tempérer les affirmations de progrès et de bonne foi parfois faites au sujet des autorités marocaines, qu’elles n’ont pas hésité à mentir comme des arracheurs de dents:

Le ministre de la Justice a assuré Amnesty International que des enquêtes avaient été récemment ouvertes sur plusieurs cas de torture présumés qu’elle avait signalés. Il a déclaré que nul n’était détenu illégalement au siège de la Direction de la surveillance du territoire (DST) de Témara, où plusieurs personnes ont affirmé avoir été placées en détention secrète, en 2002 et 2003. Mohamed Bouzoubâa a également fait part aux délégués de l’organisation des dernières initiatives en date prises par le gouvernement pour lutter contre la torture, et en particulier d’un nouveau projet de loi reflétant les normes internationales. (Amnesty International, "Un débat plus ouvert en matière de droits humains", 2005)

Cette déclaration de feu Mohamed Bouzoubâa sur l’absence de détention illégale sur le site de la DST à Témara faisait suite au rapport d’Amnesty International de 2004 sur ce même site de détention illégale et de torture, « Lutte contre le terrorisme et recours à la torture : le cas du centre de détention de Témara »:

Le présent rapport examine en détail les allégations faisant état du recours à la torture et à la détention secrète dans le centre de Témara, qui constituent probablement le cas le plus préoccupant de violations systématiques des droits humains commises dans le cadre des mesures « antiterroristes » prises au Maroc et Sahara occidental. Il se limite à l’une des questions abordées dans les Observations d’Amnesty International au Comité contre la torture qui traitent également d’autres sujets de préoccupation, notamment la Loi n° 03-03 relative à la lutte contre le terrorisme du 28 mai 2003, le recours à la torture et aux mauvais traitements à l’encontre de militants marocains et sahraouis, les cas récents de mort en détention et l’absence d’enquêtes sur les violations graves et systématiques des droits humains perpétrées au cours des décennies précédentes.

Les cas de cinq personnes arrêtées en 2002 et en 2003 et qui auraient été torturées ou maltraitées pendant leur détention dans le centre de Témara sont exposés en annexe 1 à titre d’exemple. Ces cas figuraient dans la communication adressée par Amnesty International le 18 février 2004 aux autorités marocaines, mais celles-ci n’ont fait aucun commentaire à ce propos dans leur réponse en date du 2 avril 2004. L’organisation a effectué des recherches et recueilli des informations détaillées sur une douzaine d’autres cas de personnes arrêtées et placées en détention à Témara en 2002 et 2003, et au sujet desquels des allégations similaires de torture et de mauvais traitements ont été formulées. Elle a appris que plusieurs dizaines d’autres personnes détenues dans ce centre durant la même période avaient été soumises à des traitements similaires.

Le présent rapport répond aux arguments du gouvernement marocain, largement repris par les médias locaux et étrangers, selon lesquels les allégations de torture et de détention secrète dans le cadre des mesures « antiterroristes » sont infondées. L’organisation montre, en particulier, comment une série de violations de la législation marocaine et des normes internationales relatives aux droits humains a permis d’empêcher tout examen approfondi par les autorités judiciaires des agissements des forces de sécurité et toute enquête. Le rapport répond également aux observations formulées par les autorités marocaines dans leur lettre du 2 avril 2004. En conclusion, l’organisation prie les autorités de manifester une détermination égale à celle dont elles ont fait preuve pour régler d’autres problèmes endémiques liés aux droits humains en prenant une série de mesures en vue de lutter contre la torture et les mauvais traitements.

La torture est donc un instrument de pouvoir dont le régime marocain ne tient pas à se passer, mais dont il tient seulement à limiter les effets nocifs sur sa réputation, nationale et internationale. En l’absence de contre-pouvoirs politiques et institutionnels sérieux en interne, ce sont principalement les retombées médiatiques et diplomatiques externes qui pèsent sur les choix sécuritaires du makhzen – on peut estimer sans s’aventurer que c’est à ces considérations que les six dirigeants politiques impliqués – de manière contestable – dans le prétendu réseau Belliraj doivent de ne pas avoir été torturés, contrairement à leurs co-accusés issus de milieux populaires ordinaires. Et d’où sans doute l’indifférence prévisible qui accueillera la mort de Fodail Aberkane, dans les seuls cercles ayant de l’importance pour les décideurs marocains, à savoir les médias et chancelleries étrangères, qui ne s’intéressent au Maroc qu’à travers l’optique orientalisme-islamisme-terrorisme – et dans cette optique, Fodail Aberkane ne remplit pas de fonction utile.

(1) Amnesty International en fait une bonne définition:

LES « ANNÉES DE PLOMB »

Si toute la période comprise entre l’indépendance du Maroc en 1956 et la fin du règne de Hassan II en 1999 a été marquée par la répression des opposants politiques, c’est au cours des « années de plomb », entre les années 60 et le début des années 90, que le nombre de violations des droits humains qui ont eu lieu a été le plus élevé. Le recours systématique à la torture et aux autres formes de mauvais traitements, les disparitions forcées et la détention arbitraire de milliers de personnes ont caractérisé cette sombre époque.

Des centaines de personnes ont disparu entre les mains des services de sécurité marocains entre le milieu des années 60 et le début des années 90, notamment lorsque les autorités marocaines se sentaient menacées par l’opposition à l’intérieur ou à l’extérieur du pays. Parmi les victimes figuraient des personnes favorables à un coup d’État, des militants de partis d’opposition, des syndicalistes et même des agriculteurs qui avaient été à la tête de manifestations. Les Sahraouis, personnes originaires du Sahara occidental, ont été particulièrement touchés. ("ASSEZ DE DEMI-MESURES: FAIRE FACE AUX DISPARITIONS FORCÉES AU MAROC ET AU SAHARA OCCIDENTAL", 2009)

http://fr.alkarama.org/index.php?option=com_content&view=category&id=53&Itemid=100

Le Sahara, ligne rouge en Algérie

Chacun sait que le Sahara et son statut – partie intégrante du Maroc ou une "indépendance" aux couleurs algériennes – est une ligne rouge au Maroc. Ce qui est sans doute moins connu ce que ‘il s’agit aussi d’une ligne rouge en Algérie, où professer un point de vue favorable au Sahara marocain est source de d’ennuis. Dernier exemple en date, Nessma TV, chaîne satellitaire privée arabophone à capitaux tuniso-italiens (et pas n’importe quels capitaux italiens, puisqu’il s’agit de Mediaset, une société du holding Berlusconi). Très regardée en Algérie, sa couverture de l’affaire du Sahara jugée trop favorable au Maroc lui a valu bien des déboires:

Il s’agirait du dossier "Nessma TV", la télévision satellitaire tunisienne à vocation maghrébine dont Mediaset a acquis 25% des parts il y a un peu plus d’un an (25% supplémentaires sont contrôlés par la Quinta Communications de Tarak Ben Ammar, dont Fininvest est l’un des principaux actionnaires).

C’est justement pour promouvoir Nessma TV que Berlusconi s’était rendu en Tunisie au mois d’août dernier. Cette fois-là, c’était pour une visite privée, "informelle", qui s’était conclut dans les studios de la chaîne de télévision avec une interview encore plus "informelle" pendant laquelle il fut clair que c’était l’hommes d’affaires qui parlait, l’entrepreneur et pas le président du Conseil:

"L’Italie augmentera les canaux d’entrées réguliers pour ceux qui recherchent de nouvelles opportunités. Nous leur donnerons la possibilité de travailler, d’avoir une maison. Nous garantirons l’instruction à leurs enfants et nos hôpitaux s’ouvriront à leurs besoins".

Des mots sortis de la bouche d’un homme qui seulement trois mois avant cette déclaration avait vigoureusement protesté contre l’émergence d’une "société multiethnique" en Italie. Mais alors, sur Nessma TV, Berlusconi se trouvait devant un public télévisé potentiel de 80 millions de nord-africains: spectateurs et consommateurs d’abord, bien avant d’être d’éventuels futurs migrants.

Mais ce projet de première télévision privée du monde arabe en partenariat européen ("une télévision libre et indépendante qui apportera bien-être et démocratie") a buté sur l’Algérie. La cause en est le Sahara occidental, territoire revendiqué par le Maroc qui y est aux prises avec le Front Polisario, mouvement de libération populaire soutenu militairement et diplomatiquement par le gouvernement de Bouteflika.

Nessma TV serait favorable au soutien des appétits marocains, et ce serait le motif pour lequel elle ne jouit d’aucun statut juridique ou commercial en Algérie, s’y retrouvant dans une situation paradoxale: être l’une des cinq chaines les plus visionnées du pays sans pouvoir toutefois capitaliser ce succès. Car un siège légal à Alger lui est indispensable pour percevoir les recettes publicitaires.

Son dossier de demande de régularisation de statut a depuis longtemps été déposé sur une table dirigeante algérienne. Bloqué. En tout cas, selon L’Expression, au moins jusqu’à ce Berlusconi ne traverse la méditerranée pour une visite officielle.

Qui sait si… la politique étrangère italienne ne risquerait pas tout à coup de développer un imprévisible et insoupçonnable intérêt pour l’épineuse question saharienne. D’ailleurs, comme le réfère le quotidien algérien, en échange du déblocage de dossier "il faudra bien faire quelque concession"… (Daniele Sensi via Italopolis)

L’article du quotidien algérien L’Expression auquel il est fait allusion citait explicitement la position de Nessma sur l’affaire du Sahar comme cause de ses problèmes avec le gouvernement algérien:

Et l’une des plus importantes est la question du Sahara occidental, traitée par la chaîne de façon favorable à la vision marocaine. Nessma TV présente une carte territoriale du Maroc qui indexe le territoire du Sahara occidental. Même dans l’émission de jeu Qui veut gagner des millions, les questions posées par l’animateur marocain, Rachid El Ouali, aux candidats issus du Maghreb arabe, évoque l’expansion territoriale du Maroc. La question du Sahara occidental est très sensible en Algérie et son mauvais traitement risque d’avoir des conséquences considérables sur les relations entre Alger et les opérateurs privés qui souhaitent investir dans l’audiovisuel algérien.

Plusieurs télévisions ont fait les frais de cette option auparavant. C’est le cas, notamment, d’Al Jazeera qui avait décidé de créer un bureau au Maroc avec un traitement très partial sur le Sahara occidental. Il est clair que l’audiovisuel en Algérie est lié à plusieurs paramètres: la ligne politique, le dossier du Sahara occidental, la France et surtout la gestion de l’actualité politique algérienne. Donner la parole à des opposants ou des ennemis de la cause nationale pourrait fermer éternellement le bureau en Algérie. Le cas de Nessma TV et sa gestion du dossier du Sahara occidental n’est pas unique. Il expose seulement les raisons et les visions d’un pays qui aspire à garder sa vision des choses. (L’Expression)

On apprend donc que le Sahara n’est pas seulement une cause nationale au Maroc mais également en Algérie…

Résultat des courses: Nessma TV vient d’être invitée à quitter le territoire algérien par le gouvernement – cela touchera surtout sa capacité à recueillir des recettes publicitaires d’annonceurs algériens, et bien évidemment les possibilités de tourner des émissions ou des reportages en Algérie.

« Quinze jours pour quitter le territoire algérien. » C’est en ces termes que Azzeddine Mihoubi, secrétaire d’État algérien chargé de la Communication, a mis fin, le 12 mai, aux relations pour le moins houleuses entre Nessma TV et son pays. La chaîne maghrébine s’était attiré plusieurs fois les foudres des Algériens en donnant l’impression de profiter de leur marché sans considération pour les attentes du public. Tout a commencé après « la guerre du Caire », qui a éclaté au lendemain des échauffourées qui ont suivi le match de qualification pour le Mondial sud-africain de football entre les Pharaons et les Fennecs (2-0), le 14 novembre 2009. (Jeune Afrique)

Il n’est pas fait mention ici du dossier du Sahara, dont on ne sait dans quelle mesure il a pesé sur l’issue finale du dossier (ça n’a pas facilité les choses, sans doute…) mais on notera la référence à l’Egypte et aux violences liées aux matches de foot de novembre 2009. Ce n’est pas la première fois ces derniers temps que le pouvoir algérien semble prendre des décisions à l’encontre d’opérateurs économiques étrangers sur des motifs autres que strictement commerciaux – pensons aux déboires de l’égyptien Orascom dans le ciment et la téléphonie mobile ou à ceux de l’émirati Emaar dans la promotion immobilière…

Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.

Rejoignez 108 autres abonnés

%d bloggers like this: