Ne dérangez pas la DCRI avec ça, elle est en train de compter le nombre de niqabs en banlieue

Il semblerait qu’une organisation musulmane française enverrait 55 de ses militants en "voyage de solidarité militante" dans les territoires occupés en 1967  – parmi les conditions posées pour participer à ce tourisme militant figure celle d’avoir une formation militaire, et ce afin de protéger la population palestinienne contre d’éventuelles attaques israéliennes. Enfin, organisation française est un abus de langage: cette organisation, initialement créée aux Etats-Unis en 1968 par un imam palestinien, figure sous un autre nom sur la liste étatsunienne des organisations terroristes, et elle est bien sûr interdite en Israël. Le ministère français des affaires étrangères ignore cependant son existence, et la Direction centrale du renseignement intérieur français se refuse à tout commentaire. La presse israëlienne s’est émue de ce voyage, et le Shin Bet souligne que ces organisations extrémistes constituent une menace terroriste. Cependant, contrairement à ce qui fut le cas en juillet dernier lorsque des militants pro-palestiniens tentèrent d’embarquer pour manifester pacifiquement en Israël, ces 55 militants solidaires ne feront pas l’objet d’une décision d’interdiction d’embarquer sur les avions devant les amener en Israël.

ADDENDUM: un lecteur attentif me fait remarquer qu’il s’agit d’une organisation juive fondée par un rabbin américano-israélien et non pas une organisation musulmane fondée par un imam palestinien. Autant pour moi.

Limpieza de sangre hier, préservation de la majorité juive aujourd’hui

Certains étaient en faveur d’un Etat blanc en Afrique du Sud du temps de la splendeur de l’apartheid, la ministre espagnole des affaires étrangères Trinidad Jimenez est en faveur d’un Etat juif en Israël:

Spain’s Foreign Minister Trinidad Jimenez presented a new policy for the Palestinian-Israeli conflict on Saturday, declaring Israel as the homeland of the Jews for the first time and saying that the issue of Palestinian refugees should be solved in such a way that it does not compromise Israel’s current demographic makeup of a Jewish majority. (Haaretz 25/9/2011)

Certains s’en étonnent. Je trouve personnellement que l’Espagne fait preuve là d’une très grande cohérence: n’avait elle pas expulsé musulmans et juifs en 1492 afin de faire de l’Espagne un Royaume chrétien et de ne pas compromettre la composition démographique de celui-ci au nom de la limpieza de sangre? Le soutien à la politique d’apartheid d’Israël envers la population arabe rappelle ainsi un national-catholicisme pas si lointain que ça. Je me demande simplement quels autres objectifs ethniques le gouvernement espagnol estime justifiés dans le cadre de sa politique étrangère voire interne…

Adieu Abraham, notre frère

Serfaty avant sa détention

Le Maroc a perdu coup sur coup deux monuments, l’un dans le domaine littéraire et l’autre dans le domaine politique. Il s’agit bien sûr d’Edmond Amran el Maleh et d’Abraham Serfaty. Si les deux méritent autant d’attention et de commémoration, je compte m’attarder ici sur le cas d’Abraham Serfaty. Ce n’est pas seulementla mort qui les rapproche, mais aussi leur parcours politique – les deux militèrent en effet en même temps au sein du Parti communiste marocain (PCM), et tous deux se sont fait connaître au-delà de nos frontières pour leurs prises de position antisionistes. Serfaty semble d’ailleurs laisser entendre qu’ils se connaissaient à l’époque de la lutte pour l’indépendance – les deux, nationalistes convaincus, étaient fortement déçus par le caractère timoré de la réaction initiale du PCM, qui parlait encore en 1946 d’indépendance dans le cadre de l’Union française – cf. Abraham Serfaty & Mikhaël Elbaz, "L’insoumis: Juifs, Marocains et rebelles", Desclée de Brouwer, Paris, 2001, p. 109 et surtout p. 126:

Serfaty: – (…) En fait, le noyau du Parti était constitué d’enseignants français suivant aveuglément les directives du PCF [Parti communiste français], jusqu’à dénoncer le Manifeste pour l’indépendance. C’est tout dire sur le PC et la question coloniale. Ali Yata met en avant la notion d’indépendance dans le cadre de l’Union française, en 1946.

Elbaz: – L’universalisme primait-il sur le nationalisme?

Serfaty: – Les deux pouvaient se rejoindre.

Elbaz: – Cela était-il pensable dans une société clientèliste, semi-féodale?

Serfaty: – Nous pouvions rêver de cela. Tel fut le cas d’Edmond Amran el Maleh qui vécut des années de clandestinité très éprouvantes, de 1952 jusqu’à l’indépendance. Il risquait, avec d’autres, sa vie. C’est dire que les luttes n’étaient pas contradictoires.

Né à Casablanca en 1926 d’un père marocain émigré au Brésil puis revenu au Maroc en 1922, Abraham Serfaty a eu l’honneur d’être exilé de force tant sous le Protectorat français que sous le régime de Hassan II. Militant communiste dès la fin de la seconde guerre mondiale, il sera illégalement expulsé du Maroc par les autorités françaises en 1952, ne revenant au Maroc qu’en 1956. L’ingénieur qu’il était il aura eu une brillante carrière au sein de l’Office chérifien des phosphates (OCP) puis de l’Ecole Mohammedia des ingénieurs, carrière que seul son militantisme communiste empêchera d’aboutir pleinement – il refusa même l’offre qui lui fut faite par le légendaire patron italien de l’ENI, Enrico Matteï, de venir travailler pour lui.

Longtemps désabusé de la ligne officielle du PCM, qui oscillait – après l’indépendance – entre nationalisme istiqlalien (1) et aveuglement pro-soviétique, Serfaty le quitta finalement (il était devenu entretemps le PLS) en 1970, pour fonder ce qui deviendra la plus connue – à défaut de la plus grande – organisation de l’extrême-gauche marocaine, Ilal amam (En avant). Passé à la clandestinité en 1972 après avoir été brièvement arrêté avec Abdellatif Laabi, il sera finalement arrêté le 10 novembre 1974 et sauvagement torturé (sa garde à vue dura… 14 mois!), puis condamné lors d’un inique et célèbre procès politique à Casablanca en 1977 à la réclusion criminelle à perpétuité pour atteinte à la sécurité de l’Etat. Sa soeur, Evelyne, mourra des suites des tortures infligées par la police marocaine sans avoir jamais trahi la cachette de son frère alors en clandestinité, tandis que son fils Maurice – qui était l’ami de Malika Oufkir (fille du général) ainsi que d’Ouzzin Aherdane, fils de Mahjoubi Aherdane –  sera également arrêté et torturé.

Une des répliques les plus absurdes des années de plomb marocaines il y aura droit de la bouche du juge d’instruction devant lequel il fut convoqué après des mois de détention clandestine et de torture quotidienne. Face à un Serfaty portant les stigmates physiques de la torture, le juge lui déclara "vous avez de la chance que nous soyions en démocratie" (2). Inutile de s’attarder sur ces propos, l’Instance équité et réconciliation étant passée par là.

En 1990/91, en conséquence du véritable séisme politico-diplomatique que fut la publication en France de "Notre ami le Roi" de Gilles Perrault (il n’aurait cependant pu être écrit sans les informations transmises notamment par Christine Daure-Serfaty, Perrault ayant principalement prêté sa notoriété à une entreprise militante), Tazmamart fut fermé et ses 28 survivants libérés, la majeure partie des prisonniers politiques libérés et parmi ceux-ci Abraham Serfaty, cependant immédiatement expulsé du Maroc – en 1991 -au prétexte farfelu de sa nationalité prétendument brésilienne (3)…

Serfaty en 1991, à sa sortie de prison

Petite parenthèse juridique:  il est un adage du droit marocain selon lequel la nationalité marocaine ne se perd ni ne s’acquiert. C’est faux depuis le Code de la nationalité de 1958, qui reconnaît à la fois la naturalisation et la déchéance de la nationalité marocaine. Le droit de la nationalité marocaine antérieure à cette loi best assez clair pour ce qui est de la perte de la nationalité:

"Le droit marocain a-t-il prévu ces cas de perte de la nationalité? Aucunement. Nous savons par ailleurs que la nationalité marocaine est dominée par le principe de l’allégeance perpétuelle (…). Or, l’allégeance perpétuelle exige qu’un individu conserve, sa vie durant, sa nationalité d’origine, quelle que soit la nature des événements qui influent sur le cours de son existence, quelle que soit l’aptitude de cet individu à revendiquer le bénéfice d’une naturalisation étrangère. On peut donc immédiatement poser en principe que la nationalité marocaine est indélébile et que, lorsqu’elle s’est annexé un individu, elle ne perd jamais ses droits. (…) La jurisprudence des tribunaux du Maroc, qui est déjà très riche de décisions en la matière, semble fixée dans le sens de la stricte application du principe de l’allégeance perpétuelle (…)" (Germain Chauvel, "Les notions d’Etat et de nationalité au Maroc", Librairie Farairre, Casablanca, 1937, pp. 174-175, 181)

De fait, le Sultan avait la possibilité d’accorder à titre individuel la faculté de renoncer à la nationalité marocaine – ces décisions, rares avant le Protectorat, furent systématiquement refusées sous le Protectorat. Le père d’Abraham Serfaty, né au Maroc, choisit, comme de nombreux juifs marocains du début du XXe, d’émigrer au Brésil avant de retourner au Maroc. Pour qu’il ne soit pas Marocain, il aurait fallu – alors même que le Code de la nationalité n’existait pas – qu’il soit autorisé à perdre la nationalité marocaine par le Sultan, c’est-à-dire par dahir. Cela ne fut pas le cas. Abraham Serfaty est donc né au Maroc d’un père marocain, et rien n’autorisait les autorités à ne pas le considérer comme marocain. Pour son inextinguible honte, la Cour suprême marocaine, ou prétendue telle, a  avalisé en 1998 ce déni de justice indigne d’un mauvais étudiant en première année de droit.

Serfaty de retour d'exil, à l'aéroport de Salé, le 30 septembre 1999

Il fallut attendre deux mois après la mort de Hassan II pour qu’Abraham Serfaty puisse retrouver sa patrie, le Maroc, le 30 septembre 1999. Dans ce premier geste symbolique de rupture avec son père, Mohammed VI allait réserver un acceuil officiel à Serfaty à l’aéroport de Salé, où il fut accueilli par Fouad Ali el Himma et Rochdi Chraïbi. Le Roi allait ensuite le nommer, en septembre 2000, conseiller auprès de l’Office National de Recherches et d’Exploitations Pétrolières (ONAREP) – Serfaty s’illustra par une clairvoyance remarquable face au "hype" entourant les éventuelles découvertes  réserves d’hydrocarbures au Maroc, et notamment le gisement – qui s’est avéré imaginaire – de Talsint.

Qu’a représenté Abraham Serfaty pour le Maroc? Il est difficile de porter un jugement sur le plan politique, d’autant qu’Abraham Serfaty n’a jamais exercé de pouvoir politique – et pour cause, puisque ce n’est qu’à son retour d’exil, en 1999, à l’âge de 73 ans, qu’il était en mesure de militer librement au sein d’un parti politique reconnu défendant ses idées – en l’occurence, Annahj addimoqrati, successeur d’Ilal amam.

C’est à travers l’idéal de justice sociale et de libération nationale face au colonialisme, à l’impérialisme et au sionisme qu’Abraham Serfaty est venu au communisme dès son adolescence, en février 1944. Il se réclama du marxisme-léninisme jusqu’à son exil parisien de 1991-99, qui le convertit à un socialisme libertaire. Ceci signifie que durant sa période de militantisme au Maroc, que ce fut en liberté, en clandestinité ou emprisonné, Serfaty prôna des solutions institutionnelles et économiques marxistes-léninistes aux problèmes marocains, "solutions" qui n’eurent pas que des effets heureux dans les pays qui eurent la faiblesse de les appliquer effectivement. Ce n’est donc pas forcément pour les mesures concrètes qu’ils se proposaient de prendre, lui et les milliers de militants progressistes à ses côtés, qu’on a admiré et respecté Serfaty – et ce constat est également valable pour Mehdi Ben Barka par ailleurs.

Sur plan organisationnel, Ilal amam ne fut jamais en mesure d’atteindre la phase révolutionnaire. L’organisation et ses cadres fut quasi entièrement démantelée par l’Etat, sans compter ceux morts sous la torture ou exilés. Sa meilleure implantation, Ilal amam ne fut en mesure de l’atteindre que parmi les lycéens et les étudiants. Son écho dans les classes populaires fut marginal (faute notamment de réel relais syndical), son assise rurale nulle. Cette carence n’était sans doute pas le seul fait de la répression féroce – voire  barbare – du pouvoir. Les très nombreux emprisonnés à la maison centrale de Kénitra eurent vite fait de se diviser, l’année 1979, soit à peine deux ans après le procès de Casablanca de 1977, étant particulièrement éprouvante – "l’année la plus dure de ma vie" selon Serfaty lui-même (Serfaty & Elbaz, op. cit, p. 179) ou, comme le rapporte un ancien d’Ilal amam, Mustapha Kharmoudi:

Abraham restait pour nous une boussole, un phare. Il en sera autrement dès lors que nous nous retrouverons sans lui, sans ses conseils et sans sa clairvoyance : à peine tombait-il aux mains de ses tortionnaires que déjà nous ne savions plus que faire. Je me souviens : on aurait dit que nos divisions couvaient depuis fort longtemps. Un ancien camarade, décédé en Hollande depuis fort longtemps, me disait que la siba travaillait encore notre inconscient… Et ce n’était pas que pour en rire…

Son retour d’exil allait sceller la séparation – à l’amiable – avec ses anciens camarades, regroupés dans Annahj addimoqrati:

Lors de la cérémonie d’accueil qui lui a été organisé au complexe culturel du Maârif, le 9 octobre 1999, la question aurait pris une nouvelle tournure. Ce jour-là, M. Serfaty avait déclaré qu’il voulait prendre part à l’édification de l’État de droit et qu’il salue les efforts déployés par les formations politiques de la Koutla Il a mis un terme, pour ainsi dire, à une éventuelle prise de responsabilité au sein du nouveau parti.La suite des événements peut bien amener des surprises, mais cela n’est pas le propos ici. Ce qui est par contre sûr c’est que des divergences existent entre Serfaty et ses compagnons de route. Ces derniers n’auraient pas apprécié l’attitude de leur camarade et ses déclarations parfois hors toute coordination. (Maroc Hebdo, 1999)

“Le jour de son retour d’exil, le 30 septembre 1999, nous sommes allés nombreux l’accueillir à l’aéroport de Rabat-Salé. Il y avait notamment tous les membres du comité qui avait milité au Maroc pour que l’Etat mette fin à son bannissement. Ne le voyant pas sortir de l’aéroport, je me suis introduit dans les lieux pour arriver jusqu’à la voiture officielle où il était installé avec sa femme Christine. Je lui ai demandé de rejoindre le comité d’accueil des militants. Il m’a regardé gêné. J’ai alors compris qu’il avait subi des pressions pour ne pas nous suivre. J’ai protesté auprès de Hassan Aourid, porte-parole du Palais à l’époque, insistant sur le fait que c’était nous qui avions bataillé pour le retour de Serfaty, et non pas les officiels présents. Par la suite, nous avons rejoint Abraham à l’hôtel Hilton où on l’avait logé. Toute la nomenklatura politique, du Makhzen aux forces de gauche, faisait la queue pour le rencontrer dans sa chambre d’hôtel. Comme beaucoup de militants voulaient le voir, Abraham Serfaty est finalement descendu dans le hall de l’hôtel où l’attendaient 300 à 400 personnes. Il a pris la parole, évoquant Mohammed VI et la nouvelle ère qui s’ouvrait, selon lui. Il nous a affirmé croire que la monarchie et les forces du progrès pouvaient collaborer pour bâtir une démocratie au Maroc. Il avait une analyse trop optimiste du nouveau règne, comptant beaucoup sur Mohammed VI. Il rêvait un peu à une expérience similaire à celle du roi Juan Carlos dans l’Espagne de l’après-Franco. Beaucoup de gens, dont moi-même, sont restés interloqués devant ce discours. Je lisais même une sorte de désespoir sur certains visages. Je me rappelle notamment la mine de Abdelaziz Menebhi, ancien président de l’UNEM. A l’écoute des propos d’Abraham Serfaty, il s’est écrié : “Allah iâaouna ou iâaounek”, avant de quitter les lieux. Une fois les propos d’Abraham achevés, je me suis levé et j’ai pris la parole pour lui rendre hommage. C’était un discours totalement improvisé où j’ai insisté sur le nationaliste qui militait pour l’indépendance au sein du Parti communiste marocain, le haut cadre à l’OCP qui a sacrifié sa carrière pour se solidariser avec les mineurs de Khourbiga. J’ai évoqué aussi le militant qui a été l’un des organisateurs du mouvement révolutionnaire marocain, et n’a jamais parlé sous la torture. Je pense avoir traduit le sentiment général de l’assistance, prise entre la joie et la déception. Abraham Serfaty n’a rien dit, mais il avait compris le message. Le jour de son retour d’exil a vraiment marqué une rupture entre les militants de l’extrême gauche et lui”. Abdelhamid Amine, ancien d’Ila Al Amam, codétenu d’Abraham Serfaty (septembre 79-Août 1984), dans Tel Quel (2008).

Contrairement aux propos de circonstance, notamment à l’étranger (voir par exemple le blog du Monde Diplomatique, ou El Pais, qui l’a qualifié dans sa nécrologie de "defensor a ultranza de la autodeterminación del pueblo saharaui", ou encore le quotidien communiste français L’Humanité), peignant Serfaty sous les traits de l’opposant immuable au trône alaouite et du partisan de toujours au séparatisme sahraoui, la réalité est plus nuancée.

Certes,  en 2004 il écrivait encore, dans une réplique cinglante à son sinistre tortionnaire Driss Basri, alors en disgrâce auprès de Mohammed VI,  "il serait trop long de faire le bilan des exactions d’Hassan II contre les peuples marocain, sahraoui et algérien", "il est vrai qu’Hassan II avait une haine particulière contre les Rifains", "Hassan II a été l’allié sûr des forces les plus rétrogrades du capitalisme français et européen", "on ne peut pas oublier que les années du règne d’Hassan II furent jalonnées de massacres" et encore "il serait trop long de parler ici des exactions d’Hassan, prince héritier". Cependant, déjà en 1998, soit du vivant de Hassan II et avant son retour au Maroc, il évoquait la "vision politique et généreuse" de Hassan II sur le problème du Sahara. Plus récemment, dans un entretien accordé en 2009 à Reda Benjelloun sur 2M, il tenait des propos que ne renieraient pas l’USFP, affirmant que la révision constitutionnelle n’était pas une priorité, que le Maroc était impregné de religion et que la laïcité n’était pas d’actualité, et notant les progrès enregistrés dans les premières années du règne de Mohammed VI – son épouse et surtout sa compagnonne de lutte depuis quatre décennies, Christine Daure-Serfaty, partageait, en 2008 (!) le même optimisme: "Un vent de liberté souffle au Maroc". A sa mort, Amina Bouayach, présidente de l’OMDH et réputée proche de l’USFP, a ainsi pu justifier son admiration d’Abraham Serfaty par les propos positifs tenus par lui sur l’évolution récente du Maroc:  "J’ai perdu un ami et quelqu’un qui avait le courage de dire ses idées par rapport au changement de la politique et des institutions"…

Dans ce même ordre d’idées, ce qui a fait sa célébrité à l’étranger, dans les milieux communistes et d’extrême-gauche ainsi que ceux acquis à la cause séparatiste sahraouie, ce sont ses propos tenus lors de son procès en 1977, propos qu’il a souvent qualifié d’honneur de sa vie:

"Vive la république sahraouie, vive la république marocaine, vive l’union des deux peuples sahraoui et marocain, vive la révolution marocaine, vive la révolution arabe" (Serfaty & Elbaz, op. cit., p. 159).

Il est paradoxal que l’image de Serfaty comme partisan du séparatisme sahraoui soit demeuré si vivace aujourd’hui, alors qu’elle cadre mal avec ses propos tenus depuis l’exil, où il a peu ou prou affirmé l’option de la confédération puis explicitement défendu le principe de l’autonomie proposé par l’Etat marocain aux séparatistes.

Cette prise de position d’Abraham Serfaty, plus émotionnelle que politique, allait causer ou du moins aggraver les tiraillements internes au mouvement marxiste-léniniste marocain, dont faisaient également partie le Mouvement du 23 mars (dont une partie fonda ensuite l’OADP) et Linakhdoum ach-chaab (maoïste). L’ancien détenu et militant d’Ilal amam Abdelaziz Tribak, dans un livre – "Ilal amam, autopsie d’un cadavre", Saad Warzazi Editions, Tanger, 2010 – qui fait figure de réquisitoire, est d’une violence extrême – j’ai même dû couper un passage malséant vu les circonstances – contre Serfaty sur ce point:

L’évocation de la question du Sahara avait enveloppé l’ambiance de lourds nuages (…). C’est le moment que choisit Serfaty pour accomplir "l’honneur de sa vie". Le Camarade Suprême fixait comme date limite au régime de Hassan II l’année 1979. (…) "Vive la RASD, vive le peuple sahraoui!" s’est-il écrié lors de son passage à la barre, en plus dans un arabe qu’il n’avait jamais maîtrisé auparavant. Cette position n’était ni celle de l’ensemble des autres détenus de Ilal amam, notamment ceux de Aïn Borja, ni celle des membres du 23 mars jugés avec nous, ni celle des camarades en France (ceux-là connaissaient la réalité du Polisario pour avoir été au congrès de Bir Lahlou!). (…)

Cette position lancée sous forme de slogans creux, dans les conditions politiques du moment, signifiait-il l’anéantissement du groupe. Serfaty avait-il le droit de le faire contre la volonté des autres camarades, quitte à entraîner les autres dans sa chute? (…) Nous n’avions pas signé pour une organisation kamikaze, mais pour une alternative censée travailler sur le long terme au sein des masses populaires. Or le camarade dirigeant s’était livré à un véritable hara-kiri, totalement injustifié d’après les données mêmes de cette année 1977. Ilal amam n’avait aucune alliance politique avec le Polisario (…). Et puis, ne valait-il pas mieux épargner le maximum de camarades lors de ce procès, pour leur donner l’occasion de continuer leur lutte dehors? (…) (Tribak, op. cit., pp. 220-221)

Du point de vue politique, les propos de Serfaty, en dépit du grand courage personnel qu’il eût à les tenir, n’eurent aucun effet sur le plan interne, aucune organisation politique ou syndical d’importance n’ayant embrayé, pendant qu’Ilal amam allait se déchirer, sur ce sujet et sur d’autres. Reprise par Annahj addimoqrati mais de manière plus radicale, sans mention de confédération ou d’autonomie, cette position n’a pu servir, à la marge, que de baume au coeur des séparatistes du Polisario et de leurs donneurs d’ordre algériens, lesquels ont exagéré – c’est de bonne guerre – un dérisoire signe de division au sein de la classe politique marocaine. Sans compter que l’évolution de Serfaty après son exil, et surtout au-delà, est allée vers une position finalement proche de celle de l’Etat marocain, fondée sur une large autonomie du Sahara marocain:

· Que pensez-vous des manuvres du Front Polisario qui tente de saboter le référendum maintenant qu’il a toutes les chances de clore le dossier de nos Provinces du Sud en faveur du Maroc?
– L’analyse des Accords de Houston, telle qu’elle a été menée au Maroc sous l’impulsion de Driss Basri, n’a pas saisi le désastre pour notre pays auquel conduit la politique étroite et manipulatrice qui sous-tend cette analyse, à l’opposé de la vision politique et généreuse qu’avait exprimée SM le Roi dès les années 80 en déclarant: "Qu’on me laisse le timbre et le drapeau, et tout le reste est négociable".

· Quel sens précis donnez-vous à la déclaration de Sa Majesté sur le timbre et le drapeau sur laquelle vous fondez votre raisonnement?
– SM le Roi avait laissé cette déclaration ouverte dans toutes ses potentialités, et le moment décisif actuel montre qu’il avait eu raison. Cela dit, sur la base des éléments que j’ai résumés dans ma réponse, éléments fondés sur une analyse précise des Accords de Houston, et aussi de la situation internationale dans ses incidences avec le Maghreb, je précise que, pour éviter la catastrophe où le Maroc perdrait tout et entrerait dans une période d’instabilité aux conséquences imprévisibles, il nous faut préparer une solution "ni vainqueur, ni vaincu" dont la limite maximale pourrait être une Confédération, et la limite minimale pourrait être l’offre faite au Polisario par le Prince Héritier Sidi Mohammed au nom de son Père, début septembre 1996, offre s’inscrivant dans le cadre du projet de Constitution soumis ce même mois à référendum, la négociation appuyée par l’Union européenne permettant de fixer une telle solution dans le cadre de ces limites. Les bouleversements de la scène internationale et la volonté des États-Unis à régenter le monde font que seule une solution "ni vainqueur, ni vaincu" dans l’esprit de la déclaration de SM le Roi, solution qui pourrait être appuyée par l’Union européenne, permettrait à notre pays d’éviter ce désastre.

· Un référendum, par définition, exclut une issue formulée sur l’axiome "ni vainqueur ni vaincu". N’est-ce pas là pour vous une manière d’éluder la question de la marocanité du Sahara?
– Les canaux de la diplomatie peuvent résoudre la difficulté effective que vous signalez. J’ajoute qu’il ne s’agit pas pour moi d’éluder quelque question que ce soit sur le Sahara. Je n’ai jamais tout au long de ma vie éludé aucune question. Mais je tiens compte des fautes commises, notamment en 1958, qui ne permettent pas de résoudre la question par une intégration pure et simple. Je suis convaincu que SM le Roi avait tenu compte de cette difficulté lorsqu’il avait fait cette déclaration. Je pense que les forces politiques nationales, dont les dirigeants ont vécu cette période, sauront se rallier à cette voie de sagesse devenue indispensable aujourd’hui. Car cette voie est la seule qui pourra convaincre l’électorat sahraoui, dûment identifié par les commissions ad hoc sur la base des Accords de Houston, de demeurer librement dans la mouvance marocaine ; par là même, cet électorat pourra échapper au danger d’hégémonie des pétroliers américains sur la région. (Maroc Hebdo, 1998)

Quelle est votre position, aujourd’hui, sur le Sahara ?

Le principe de l’union du Maroc et du Sahara reste valable ! Je suis pour ce qu’on appelle la troisième voie.

En d’autres termes : je ne suis ni pour une simple annexion, ni pour une véritable indépendance. Ma position participe de la même optique que celle défendue actuellement par les autorités marocaines: une autonomie effective aux Sahara sous souveraineté du Maroc. Les partis politiques qui parlent de provinces du Sud font de la surenchère un peu bête. Ils feraient mieux de se rallier à la troisième voie et de concentrer leur énergie en se battant pour l’autonomie du Sahara. (Aujourd’hui le Maroc, 2004)

MHI: Dans ce climat d’ouverture, comment voyez-vous l’acharnement des médias marocains contre Ali Lmrabet après sa visite aux camps de Tindouf?
– Abraham Serfaty : Je ne suis pas partisan de tout ce que fait Ali Lmrabet, un journaliste un peu aventureux, mais je pense que nous avons encore au Maroc à faire un pas en avant sur la question du Sahara, car on voit toujours ce que j’appelle le chauvinisme. Le Sahara doit être accordé au royaume du Maroc et pas au Maroc proprement dit, c’est à dire avec un statut spécial comme le stipule l’ONU.
MHI: Avez vous changé votre position, quelque peu sécessioniste, sur le sort du Sahara marocain pour pouvoir rentrer au Maroc?
– Abraham Serfaty : Mon retour au Maroc s’est fait sans condition et j’ai les documents qui le prouvent. D’autre part, j’avais dit le jour de mon jugement en 1977: “Vive la république sahraouie, vive la république marocaine et vive l’union du Maroc et du Sahara!” Les termes républiques sont un peu trop avancés pour l’époque. En revanche, j’avais dit “vive l’union du Maroc et du Sahara” et c’est encore mon point de vue. L’association entre le Sahara occidental et le Maroc sous l’égide du roi Mohammed VI, mais pas du parlement marocain, est une solution nécessaire du conflit du Sahara.
MHI: Accepteriez-vous de visiter les camps de Tindouf ?
– Abraham Serfaty : Les manquements à l’unité du Maroc remontent à 1956 quand le Maroc a failli à son devoir d’aider l’armée de libération marocaine et sahraouie afin de lutter ensemble pour l’indépendance. Donc il y a eu une faute de la part de ceux qui prétendent aujourd’hui être plus marocains que nécesaire. Le Polisario, qui était au début un mouvement de libération, s’est de plus en plus mis sous la coupe de l’Algérie. Donc, je ne suis pas partisan d’aller aujourd’hui dans les camps de Tindouf. (Maroc Hebdo, 2005)

Signe des temps: l’agence de presse des séparatistes du Polisario – Sahara Press Service – n’a pas, jusqu’à aujourd’hui lundi 22 novembre, trouvé le temps de signaler la disparition d’Abraham Serfaty…

L’analyse politique de la situation marocaine faite par Serfaty a donc évolué, principalement parce que cette situation est elle même devenue radicalement différente de celle des années 70, où le régime fut miraculeusement sauvé en 1971/72 et où la situation internationale (conflit armé au Sahara marocain et guerre froide entre Etats-Unis et Union soviétique) pouvait faire espérer que la situation interne ne soit pas figée, y compris sur le plan institutionnel. L’échec de la pitoyable tentative de lutte armée – option jamais sérieusement mise en oeuvre par Ilal amam – en 1973, puis de la grève générale en juin 1981, alliés au ralliement de l’USFP et du PPS puis du mouvement du 23 mars (OADP) au parlementarisme, tout cela rendait chimérique l’option révolutionnaire – du moins celle à inspiration socialiste, puisque l’islamisme radical a repris le flambeau de lutte armée (avec le même constat d’échec, d’ailleurs partagé par les séparatistes sahraouis ainsi que tous ceux qui ont, depuis l’indépendance, pris les armes contre le pouvoir…).

Abraham Serfaty de retour dans son pays

Difficile de tenir rancune à Abraham Serfaty de son revirement (ou inflexion, selon l’appréciation qu’on en fait): plus que la plupart de ses compagnons d’infortune, il a souffert dans sa chair de la répression barbare du régime makhzénien. Sa soeur Evelyne est morte sous la torture; son fils Maurice a été arrêté et torturé; sa mère est morte alors qu’il était emprisonné (il ne fut pas autorisé à assister aux obsèques); le colosse qu’il était fut réduit à passer les deux dernières décennies de sa vie en chaise roulante. Et c’est en chaise roulante et âgé de 73 ans qu’il retrouva la liberté dans son patrie, soucieux qu’il était, comme le rapporte Mustapha Kharmoudi, de rentrer mourir au pays:

Ce jour-là, un journaliste lui avait demandé son vœu le plus cher. Je m’attendais à ce qu’il réponde quelque chose comme la fin de la tyrannie au Maroc, ou la venue d’un Etat palestinien, enfin quelque chose de ce genre. Je me souviens de sa réplique acerbe : « je veux retourner mourir dans mon pays ». A vrai dire, j’en étais choqué, même si j’étais en exil moi-même, en situation de le comprendre…

Il n’a jamais versé dans l’opportunisme politique voire dans le reniement, contrairement à certains de ses anciens compagnons de lutte. On peut ne pas partager son appréciation trop optimiste de la situation au Maroc depuis 1999 – c’est certainement mon cas – et reconnaître qu’il ne s’est jamais départi de sa dignité, appelant notamment à la démission du premier ministre USFP Abderrahim Youssoufi, qu’il estimait, lors des premiers procès contre Le Journal en 2000. Les quelques avantages qui lui ont été concédés par l’Etat marocain en 1999 (logement provisoire) et 2000 (poste de conseiller à l’ONAREP) n’avaient rien d’extravagant par rapport aux souffrances physiques et morales vécues par lui.

Si son parcours politique est légitimement ce qui domine dans sa biographie, il serait criminel de passer sous silence son rôle au sein de cette admirable épopée intellectuelle collective que fût la revue Souffles (4), dont il fût un des animateurs aux côtés d’Abdellatif Laabi, également camarade d’Ilal amam. Lire la liste des contributeurs à cette revue c’est passer en revue le gotha de la vie culturelle et intellectuelle marocaine de ces dernières décennies – seuls – si j’ose dire – Abdallah Laroui, Fatima Mernissi et Paul Pascon manquent au palmarès. Par la forme, et par le contenu, Souffles n’a jamais été dépassé depuis. C’est là que Serfaty développa sa réflexion sur les questions identitaires, qui allaient jalonner son parcours à Ilal amam ainsi que ses écrits de prison, principalement sur la Palestine mais aussi sur le Maroc, où il reconnut les sentiments identitaires sahraouis, berbères et juifs, dans une démarche originale dans le contexte marocain de l’époque – elle conserve une certaine originalité toujours aujourd’hui.

Serfaty aura du reste toujours reconnu avoir fait partie d’une élite privilégiée, tout en la combattant et en renoncant aux avantages du renoncement et de la comprommission:

Serfaty (…) ajoutera plus tard (…) une autocritique dont l’honnêteté l’honore: "A Rabat, nous avions fait partie de ce que l’on appelerait l’élite qui, dans son assise culturelle et idéologique, reposait sur une prolongation artificielle d’un mythe, celui de la construction du Maroc indépendant. Ce mythe maintenait l’unité hétérogène et superficielle d’un monde aisé où loups sanguinaires, prédateurs sans scrupules et hommes d’affaires cyniques côtoyaient des technocrates civils et militaires qui vivaient dans une schizophrénie dorée le déchirement entre leur idéal national et professionnel et la décomposition morale toujours plus affirmée des classes dominantes, tandis que leurs épouses, idéalistes ou blasées, prenaient leur parti de cette décomposition. Ce fut cette unité qui allait éclater lors des tentatives de coup d’Etat de 1971 et 1972. Pour la connaître de l’intérieur, nous sentions tous, mes camarades et moi, qu’elle ne pourrait tenir. D’où sans doute le sentiment confus que ce pouvoir était fragile, ce qui nous entraîna à quelque peu idéaliser la tâche révolutionnaire". En effet, au sein d’une classe dirigeante issue de la lutte pour l’indépendance, le meilleur et le pire coexistent en se mélengeant. (…) Cette cohésion nationaliste, vécue quotidiennement sur un mode paradoxalement très francophile, explique aussi le naturel avec lequel, par exemple, Maurice Serfaty et Malika Oufkir se fréquentent.  Le fils unique de l’opposant marxiste et la fille aînée du ministre de l’intérieur, élevée au Palais, sont du même monde. C’est ce monde qui éclate comme une bulle de savon à l’été 1971. (Stephen Smith, "Oufkir, un destin marocain", Calmann-Lévy, Paris, 1999, pp. 278-279)

Sa proximité avec les Marocains d’origines diverses ne se démentira pas – les scènes de ses obsèques le montrent, mêlant conseiller du Roi ou ministres et anciens militants d’apparence modeste. L’ingénieur juif casablancais francophone, symbole de résistance, sera perçu comme tel même par ceux peu au fait des méandres du mouvement marxiste-léniniste marocain:

Ce soir-là, la maison est envahie. Debout, assis, une vingtaine d’hommes et quelques femmes mangent Serfaty des yeux. L’un d’entre eux l’a côtoyé en prison ; pour les autres, c’est un inconnu célèbre, un symbole qu’ils viennent fêter et honorer. Ils représentent tout ce que Mohammedia, la ville la plus proche, compte comme syndicats, partis de gauche, associations progressistes, ouvres sociales, etc. Il y a même une petite fille, cartable sur le dos, qui a accompagné papa et se présente, rougissante. " Je m’appelle Nidal. " Ce qui signifie " Lutte " et met Christine et Abraham en joie. "Camarade Serfaty, au nom de Dieu, nous vous souhaitons la bienvenue", s’enflamme le porte-parole de cette délégation plurielle, encombré d’un énorme bouquet de fleurs. Un militant me confie que "quelles que soient les divergences que nous pouvons avoir avec lui, c’est un honneur pour Mohammedia d’accueillir ce grand résistant". Ils repartent assez vite, ne veulent pas déranger, l’un d’entre eux glisse quand même à Serfaty que " demain, une manifestation est prévue en ville contre les abus patronaux ". D’ailleurs, actuellement, une banderole barre l’entrée d’un des plus grands hôtels de Mohammedia. Il y est écrit, en arabe et en français : " Le personnel de l’hôtel Miramar réclame son droit légitime : 18 mois de salaire. " (…) Des anonymes aussi veulent l’aider : le petit artisan venu installer l’antenne parabolique a décidé que " pour Serfaty " ce serait absolument gratuit. (L’Humanité, 1999)

Un camarade de Serfaty embrasse son cercueil

Plus étonnant, le témoignage de Mustapha Kharmoudi, rappelant l’accueil fait à Serfaty, alors en exil, par des travailleurs marocains en France:

Par la suite, Serfaty était venu à notre rencontre dans notre belle Franche-Comté, plus exactement au pays de Peugeot. Le samedi matin, nous l’avions habillé chaudement car c’était l’hiver, et nous l’avions entraîné dans un marché arabe. Alertés par les médias locaux (avec à leur tête une radio arabe), beaucoup de Marocains se pressaient de le saluer, même la peur au ventre. Certains lui baisant parfois la main ou l’épaule. Abraham avait tout le temps les larmes aux yeux. Plus tard, je l’avais moqué : quoi, un marxiste handicapé et juif tolérant le baisemain ? Je me souviens qu’il en avait ri, d’un rire presque enfantin.

Ce qui reste d’Abraham Serfaty, et qui survivra probablement aux péripéties et rebondissements politiques de l’histoire politique marocaine de ces dernières trois ou quatre décennies, c’est le symbole. Le symbole du refus de la dictature makhzénienne, du refus de l’exploitation économique, sociale et culturelle des Marocains, du refus du chauvinisme, du colonialisme, du post-colonialisme et du sionisme, le refus de l’humiliation, de la résignation et de la faiblesse.

Ce refus est inscrit dans le parcours personnel d’Abraham Serfaty, qui est fondamentalement un homme contre:  petit-bourgeois casablancais sous le Protectorat, il rejoint le parti communiste; juif, il devient anti-sioniste; francophone, il devient résistant nationaliste contre le colonialisme français; haut fonctionnaire, il rejoint l’opposition radicale au makhzen; Marocain viscéralement attaché à son pays, il s’oppose publiquement, et à quel prix, à l’union nationale largement réalisée sur la question du Sahara;  non-berbère, il sera un des premiers hommes politiques à reconnaître les revendications identitaires berbères; non-musulman, il dialogue en détention avec les islamistes radicaux de la Chabiba islamiya. Allant contre son intérêt personnel, ou celui de sa famille, de son groupe social, voire ethnique, il a agi en conscience, en individu libre, courageux et altruiste.  C’est le symbole du refus de la tyrannie, de l’oppression, de l’occupation et de la misère qui restera dans la conscience collective du Maroc, bien plus que les objectifs spécifiques qu’il se proposait d’atteindre.

Interrogé, un jour, par un journaliste, sur cette détermination à poursuivre son combat et sur sa fidélité à l’idéal communiste malgré l’écroulement des pays de l’Est, Abraham Serfaty, répondit " celui qui vit, c’est celui qui lutte ". (L’Humanité, 1991)

Ou comme l’exprimait un citoyen anonyme, non-militant, venu assiter au meeting saluant le retour au pays de Serfaty en 1999:

Mais il n’y a pas que des militants, aussi divers soient-ils, dans cette salle. Un homme, trente ans peut-être, me confie : " J’ai appris la tenue de ce meeting par la presse. Je ne suis membre d’aucun parti, d’aucune association. Simplement amoureux de la liberté, venu rendre hommage à un homme d’exception qui nous a montré le chemin de la résistance. " (L’Humanité, 1999)

Une mention spéciale est nécessaire ici pour la Palestine. Abraham Serfaty était un militant anti-impérialiste convaincu, combattant les différentes formes d’impérialisme: nazisme, colonialisme, néo-colonialisme et sionisme.

Des proches de Serfaty portant son cercueil, sur lequel figurent le drapeau marocain et un keffieh palestinien

Sa position sur le sionisme était catégorique:

“ Le sionisme est avant tout une idéologie raciste. Elle est l’envers juif de l’hitlérisme.”

Il concluait son important essai "Le judaïsme marocain et le sionisme" (publié dans Souffles en 1969) ainsi:

Dans la lutte du peuple palestinien pour une Palestine laïque, unifiée et démocratique se dresse, entre autres, la figure du Palestinien William Nassar, commandant du secteur de Jérusalem de Al-Assifah, torturé par les sionistes, de père chrétien, de mère juive.

Sa réflexion sur le sionisme, le judaïsme marocain et la Palestine ne l’avait pas abandonné en prison, où il écrivit "Ecrits de prison sur la Palestine". Dans les faits, il s’était progressivement rallié à ce qui est devenu l’option majoritaire du mouvement national palestinien, à savoir la coexistence d’un Etat palestinien et d’un Etat palestinien.

Un drapeau palestinien déployé devant la tombe d'Abraham Serfaty

Son judaïsme lui était souvent jeté à la figure, tant par le régime que par des "camarades" – et Abraham Serfaty relevait le gant, ne reniant rien de sa judéité, y compris sur le plan religieux. Ainsi, à la mort de sa mère, alors qu’il était en détention à la maison centrale de Kénitra, certains codétenus s’irritèrent de la prière du mort, Kadoch, tenue le trentième jour de deuil, et "la majorité ne toléra point cette cérémonie" (Serfaty & Elbaz, op. cit., p. 182). Du côté du pouvoir, le dignitaire sahraoui Khalli Henna Ould Rachid, qui fut ministre à la fin des années 80, avait cru bon traiter Serfaty de sioniste à la Chambre des représentants en mai 1989, accusant l’USFP de connivence avec ce sioniste notoire… Le résultat en fut saisissant: lors d’une manifestation pro-palestinienne à Rabat le 5 juin commémorant le déclenchement de la guerre des six jours, la foule scanda "Khalli Henna sioniste, Serfaty palestinien" (cf. Serfaty & Elbaz, op. cit., pp. 183-84).

De même après les attentats du 16 mai 2003:

« Après les attentats du 16 mai, j’ai fait le choix de défiler avec la communauté juive. Les juifs originaires des pays arabes devraient comprendre que leur intérêt stratégique est de s’allier avec les Palestiniens contre les racistes venus des noyaux fondateurs du sionisme européen. Il faut saper les fondements mêmes du sionisme. Comme André Azoulay, je suis marocain et juif, sans vouloir gommer la religiosité inhérente au monde méditerranéen. C’est peut-être de cela que je traiterais, s’il m’arrivait d’écrire. Je réfléchis à ce que pourrait redevenir le judaïsme quand le sionisme sera dépassé ! Pour le reste, je n’ai pas de comptes à régler. » (Jeune Afrique, 2004)

En pointe dans son anti-sionisme, option certes majoritaire au Maroc (à défaut de l’être dans les couloirs du pouvoir), Serfaty fut en butte au rejet de la part du leadership communautaire juif – les fameux juifs de Cour (auxquels l’historien marocain Michel Abitbol a consacré un ouvrage fort intéressant, "Tujjar al-Sultan – Les commerçants du Roi").

Parmi ceux-ci, il faut réserver une place spéciale à Robert Assaraf, ancien fonctionnaire puis cadre de l’ONA avant de quitter le Maroc pour la France, où il a fondé une radio communautaire juive, Radio Shalom (5), et été l’actionnaire principal de l’hebdomadaire Marianne. Sioniste convaincu et ayant quitté le Maroc pour affaires et non pas sur décision arbitraire, Robert Assaraf a longtemps poursuivi Abraham Serfaty de sa vindicte, mesquine et respirant l’ignorance.

Dès le retour d’exil de Serfaty en 1999, Assaraf a ainsi commis une lettre ouverte, publiée par Maroc Hebdo sous le titre "Baroukh haba, mais…", où l’ignorance se le disputait à la hargne, mais dont certains passages relèvent de la comédie burlesque plutôt que de la discussion politique:

"Après avoir participé aux premiers efforts de construction du Maroc indépendant et au développement des phosphates, puis de l’enseignement technique supérieur, il s’est retrouvé à la tête d’un parti d’extrême gauche, non pas marxiste-léniniste mais réellement maoïste: Ilal Imam; car il n’était plus d’accord avec la grande majorité des communistes marocains favorables au retour du Sahara au Maroc"

Faux. Ilal amam n’était pas maoïste – Assaraf doit confondre avec Linakhdoum ach-chaab, qui l’était. Assaraf fait au passage une opposition, qui n’a pas lieu d’être, entre maoïste et marxiste-léniniste. Enfin et surtout, Serfaty créa avec plusieurs camarades du PCM/PLS (aujourd’hui PPS) Ilal amam en 1970, soit 5 années avant la Marche verte, et alors que la revendication du Sahara marocain par le makhzen était cantonnée aux chancelleries diplomatiques et n’avait rien du débat public des années 1975 et suivantes.

"En compagnie de sept autres intellectuels marocains, il lance après la Marche Verte de Novembre 1975 un mouvement révolutionnaire maoïste appelant à la "République démocratique et populaire du Maroc" (certains tracts dit- on, précisaient: "Président Abraham Serfaty"). Parmi ses compagnons de la révolution populaire, on retrouve le fils d’Ahmed Balafrej, ancien chef de l’Istiqlal et ancien Président du Conseil (1958), ainsi qu’un autre "juif-arabe" portant le nom de famille prédestiné de Sion."

La Marche verte de 1975 n’avait pas rendu Serfaty maoïste, et l’histoire ne garde pas de trace du "mouvement révolutionnaire maoïste" évoqué par Assaraf. Quant aux années 1975/76, elles furent des années de torture en garde à vue (qui dura 14 mois pour Serfaty) à Derb Moulay Chérif et en détention provisoire, dans des conditions qu’on imagine peu propices au lancement de mouvement révolutionnaire, fut-il maoïste. Anis Balafrej militait lui à Linakhdoum ach-chaab, organisation réellement maoïste. Je ne suis pas sûr qu’il y aut eu une grande coordination entre Ilal amam et Linakhdoum ach-chaab à l’époque. Quant aux tracts dont Assaraf n’affirme pas avoir vu la trace, on peut sans doute en douter, surtout si la paternité en revenait au "mouvement révolutionnaire maoïste". Quant au "juif-arabe" (le terme fait presque figure d’insulte dans la bouche d’Assaraf) Sion, il s’agit sans doute du militant d’Ilal amam Sion Assidon, dont Sion est le prénom et non pas le nom de famille et qui est lui aussi antisioniste, le pauvre…

Continuons:

Tout le groupe est arrêté en 1977, dans un village du sud du Maroc, avec des documents compromettants et des armes légères. Ils sont tous condamnés après un procès public, assistés de leurs avocats, à une peine d’emprisonnement à perpétuité: pour atteinte à la Sécurité de l’État, mais, aussi pour leur soutien déclaré au Polisario et à une "République provisoire démocratique et populaire Sahraoui". Malgré la guerre entre le Polisario et les Forces Armées Royales, le marxisme-léniniste, "démocratique et populaire", était pour eux primordial et essentiel
C’est cette dernière position permanente que Hassan II ­comme toute l’opinion publique et politique marocaine- a condamné sans appel. Il n’en demeure pas moins que Hassan II acceptera de mettre les huit compagnons du Groupe Serfaty, au bout de quelques années, en surveillance allégée, d’où ils essaieront de s’évader.

C’est là une révélation révolutionnaire: le reste du monde, à commencer par Serfaty, est persuadé qu’il a été arrêté le 10 novembre 1974, et certainement pas au sud du Maroc. Or non, nous révèle Sherlock Assaraf: c’était en 1977. De plus, alors que personne même dans la presse makhzénienne la plus vendue n’a jamais prétendu que Serfaty ait jamais été en possession d’armes, Assaraf nous apprend qu’il possédait des armes légères. En outre, alors que c’est l’accusation d’atteinte à la sécurité intérieure de l’Etat qui valut à Serfaty sa condamnation à perpétuité, Assaraf affirme que c’est le soutien au Polisario, plutôt constitutive d’atteinte à la sécurité extérieure de l’Etat, qui lui aurait valu sa condamnation. Enfin, on apprend que la maison centrale de Kénitra constitue un lieu de "surveillance allégée", et on apprend que Serfaty aurait tenté de s’évader autrement que par la pensée.

Abraham Serfaty, toujours animé ou bloqué par la femme qu’il a connue en détention, Christine Daure, refusera de signer une lettre de grâce et encore moins revenir sur son soutien au Polisario et sur sa conviction républicaine. C’est là la rancoeur de Hassan II à son égard. C’est là que se trouve le "coin de jardin" de Hassan II qui ne peut comprendre la position anti-nationale d’un militant de l’indépendance et d’un juif marocain, même s’il se dit juif-arabe, alors que les Juifs, au Maroc, ne peuvent être que berbères, castillans ou sahraouis pour un grand nombre.

Maintenant, c’est au tour de "cherchez la femme". Et par coin de jardin Assaraf fait allusion au fameux "jardin secret" évoqué par Hassan II pour désigner Tazmamart et le sort de la famille Oufkir. Enfin, de l’ethnologie de bazar, refusant à Serfaty ou tout autre juif marocain le droit de s’identifier comme juif arabe…

Puis Assaraf se fait exégète du droit de la nationalité:

Hassan II acceptera cependant, en 1991, de laisser partir Abraham Serfaty du Maroc. Le ministère de l’Intérieur, aidé par une personnalité de la communauté juive, a découvert que sa famille bénéficiait de la double nationalité marocaine et brésilienne. En fait, la famille d’Abraham Serfaty, était brésilienne par un parent ayant émigré au Brésil à la fin du 19ème siècle comme des centaines de Juifs du Maroc depuis Safi jusqu’à Tétouan en passant par Rabat et Fès. À leur retour au Maroc, certains de ces émigrés réclamaient, régulièrement, d’abord la "protection du Brésil" ensuite la nationalité brésilienne à partir du Protectorat en 1912.

(…) Cette nationalité, concernant Abraham Serfaty, n’est pas une invention de Hassan II ni de Driss Basri, mais une interprétation de la loi sur la nationalité marocaine, qui va permettre, dans ce cas exceptionnel, de régler un problème de Droit de l’Homme concernant un prisonnier politique- voire militaire, dans l’optique de Hassan II- devenu pesant.

On aimerait bien connaître le nom de la "personnalité de la communauté juive" ayant soufflé à Driss Basri qu’un parent d’Abraham avait la double nationalité marocaine et brésilienne – Robert Assaraf, Serge Berdugo ou André Azoulay (les deux derniers ayant assité aux obsèques d’Abraham)? On aimerait aussi savoir si Assaraf est en mesure de produire un seul exemple de jurisprudence – abondante sous le Protectorat – relative à la possibilité de perdre la nationalité marocaine dans ce cas de figure, cette nationalité étant alors liée directement à l’allégeance personnelle et perpétuelle au Sultan. On rappelera à Assaraf que les capitulations bénéficiant aux étrangers (6) prirent fin en 1956, soit 35 ans avant l’expulsion de Serfaty. Enfin, on notera qu’Assaraf fait de Serfaty un "prisonnier militaire", ce que même Driss Basri n’avait jamais osé avancer.

Serge Berdugo dialoguant avec André Azoulay devant le cercueil d'Abraham Serfaty

Mais le summum du pêché politique commis par Serfaty est son antisionisme:

L’autre vérité concerne un Juif, dit arabe. Pourquoi arabe et non sahraoui? Pourquoi pas berbère ou andalous? Ou simplement fassi? Abraham Serfaty souhaitait faire un procès en diffamation à un journal qui l’a qualifié de "sioniste"? C’est son droit. Mais, il doit admettre, qu’il est une fois encore très minoritaire en niant Israël au lieu de refuser simplement la politique d’Israël.
Tous les Juifs du Maroc, à quelques très rares exceptions, ont été impliqués dans la vie de la communauté juive du Maroc. Ils se souviennent de la campagne menée vers les années 1973-1974, par Abraham Serfaty contre les dirigeants communautaires, contre les Juifs marocains tous assimilés au monde des affaires, contre certaines familles juives y compris celle de Rothschild! Il faut pour cela relire la série d’articles de Victor Malka publiée à l’époque dans la revue mensuelle, l’Arche, pour constater à quel point Serfaty croyait devoir rejeter sa communauté juive parce qu’il était en faveur des Palestiniens et contre Israël. Comme il croyait devoir être contre la cause nationale du Sahara parce qu’il était maoïste et pour une démocratie populaire même si elle était théorique en Algérie ou à Tindouf.

On doute qu’Assaraf ait été en mesure de déterminer si la position antisioniste de Serfaty – qu’il caricature, car Serfaty s’était rallié à la solution, aujourd’hui chimérique, d’un Etat palestinien sur les territoires occupés en 1967 – était si minoritaire que ça au Maroc. On notera qu’Assaraf semble particulièrement fâché avec les faits, puisque l’Arche, mensuel communautaire, avait à ma connaissance cessé de paraître en 1964, et que Victor Malka, journaliste depuis exilé de son plein gré en France, avait quitté le Maroc a la même période. Surtout, il répète le mensonge absolu et infâmant d’un Serfaty rejetant sa communauté, ce qui n’a jamais été le cas, l’inverse étant probablement plus proche de la vérité, du moins si par communauté on entend leadership communautaire.

Dans son ouvrage partial, "Une certaine histoire des Juifs du Maroc" (2005), et dont au peut craindre de l’exactitude factuelle au vu de la pléiade d’erreurs relevées dans sa lettre ouverte à Serfaty de 1999, Assaraf se fait le porte-parole de la communauté juive marocaine, affirmant au sujet de la Marche verte que "la communauté juive (…) était loin de reconnaître comme l’un des siens – et celui-ci lui rendait la pareille – l’encombrant militant d’extrême-gauche Abraham Serfaty" (Robert Assaraf, "Une certaine histoire des Juifs du Maroc", Jean-Claude Gawsewitch Editeur, Paris, 2005, p. 749) – affirmation fausse voire injurieuse du moins dans sa partie relative à l’identification totale d’Abraham Serfaty à la communauté juive marocaine, qu’il n’a jamais reniée. Assaraf poursuit en regrettant qu’Ilal amam ait été dirigé par un juif (p. 747).

Assaraf réserve là aussi sa hargne à l’antisionisme de Serfaty, qu’il estime insupportable, s’attardant sur l’appel public fait par quelques juifs antisionistes au lendemain de la guerre des six jours en juin 1967. En guise de protestation contre l’agression israëlienne, l’UMT, principal syndicat à l’époque, appela au boycott des intérêts économiques  "sionistes" au Maroc, allusion en fait aux opérateurs économiques juifs marocains. Des appels à limoger des fonctionnaires "sionistes" reprenaient en fait les fonctionnaires marocains de confession juive. Serfaty a condamné cette campagne comme étant du racisme (cf. Serfaty & Elbaz, op. cit., p. 205). A l’époque, avec d’autres militants progressistes juifs, il avait néanmoins tenu à marquer une distance entre judaïsme (au sens identitaire) et sionisme, et avait appelé la communauté juive marocaine à en faire de même:

L’agression d’Israël contre les Etats arabes, sa politique expansionniste, l’occupation et l’annexion de nouveaux territoires (…) soulèvent la colère légitime des masses populaires. Le sionisme est la négation des idéaux qui ont, depuis des siècles durant, fait de la question juive une partie de la cause de la démocratie et de l’anti-racisme.

Nous estimons de notre devoir de rappeler ces principes parce que nous restons persuadés qu’en cette heure cruciale où le Maroc a besoin de tous ses fils, le devoir de tout Marocain juif éclairé est de se solidariser par tous les moyens avec son peuple, de combattre l’idéologie et la politique sionistes au sein de la minorité juive, afin d’y promouvoir une conscience nationale et entière. C’est la voix de la raison et de la sagesse, celle de l’honnêteté et de la loyauté. C’est la seule voie qui permettra à notre communauté de s’épanouir au sein de sa propre nation. (Assaraf, op. cit., p. 737)

On mesure ici la gravité du manquement idéologique reproché à Serfaty par Assaraf…

Des sites sionistes ont jugé bon de cracher sur le cadavre encore chaud d’Abraham Serfaty, à l’instar de JSS News:

Triste personnage Abraham Serfaty, Juif marocain renégat, qui renie son Histoire, les siens et sa patrie Israël.

Qu’il meurt dans l’oubli !

On mesure donc l’ironie qu’il y a à voir Serge Berdugo, ancien ministre du tourisme et secrétaire général de la Conseil des communautés israëlites du Maroc, et André Azoulay, conseiller du Roi,  assister à ses obsèques, eux auxquels on ne peut reprocher d’avoir fait du zèle en matière de militantisme, que ce soit au Maroc ou en Palestine…

L’ironie est encore appuyée, dans un autre registre, non seulement par la présence d’un conseiller du Roi (qui est conseiller du Roi depuis… 1991, l’année de l’expulsion de Serfaty), mais par celle de deux ministres du gouvernement, Amina Benkhadra et Mohammed Lyazghi (USFP), et les propos élégiaques du ministre de la communication et porte-parole du gouvernement Khalid Naciri:

Le ministre de la Communication Khalid Naciri, qui avait milité avec Abraham Serfaty au sein du Parti communiste marocain, a lui aussi rendu hommage à un militant «de la première heure qui s’est battu d’abord pour l’indépendance de son pays». «Progressiste convaincu, a ajouté le ministre,Abraham Serfaty a pu diverger avec ses camarades de combat mais, personnage honnête, il a pu porter un regard positif sur le nouveau Maroc qui se construit».  (Libération.fr, 2010)

Même Le Matin du Sahara s’est fendu d’une mention neutre des obsèques de Serfaty, mais Moulay Ahmed Alaoui avait, avec Fouad Ali el Himma, Rochdi Chraïbi, Mohamed M’jid et quelques autres dignitaires, accueilli Serfaty au pied de l’avion le ramenant chez lui le 30 septembre 1999…

Le makhzen a pu briser le corps d’Abraham Serfaty, l’enfermer puis l’exiler, mais il n’a pas eu raison de sa conscience et de sa volonté. Cet exemple vivra dans les consciences des Marocain-e-s tant qu’ils seront attachés à la liberté et à la révolte contre la tyrannie et la misère.

Lectures complémentaires:

- Abraham Serfaty, "Le judaïsme marocain et le sionisme", Souffles, 1969;

- "Abraham Serfaty: rétrospective de combat", d’Ahmed Amri;

- "Hommage à Abraham Serfaty: adieu, mon camarade",par Mustapha Kharmoudi, ancien compagnon de lutte de Serfaty;

- "Hommage à Edmond Amran el Maleh et Abraham Serfaty, honneur du judaïsme marocain", par le journaliste progressiste libanais René Naba;

- "Mort d’Abraham Serfaty, opposant historique de Hassan II", de Pierre Haski de Rue89, qui couvra la répression politique au Maroc lors de ses débuts à Libération;

- "Abraham Serfaty, le Mandela marocain" d’Ali Amar, article publié sur le site de Marianne, et dont j’ose espérer qu’Ali Amar n’a pas choisi le titre – à la différence de Serfaty, Mandela a remporté son combat politique en renversant pacifiquement le régime de l’apartheid et en dirigeant son pays après avoir été triomphalement élu lors d’élections libres;

- "Serfaty est mort, ne le tuons pas une seconde fois!", un post du blog de son ancien compagnon de lutte et codétenu Abdelaziz Mouride, lucide sur la récupération éhontée de Serfaty par le pouvoir;

- "Chronique des années de plomb au Maroc, troisième partie: Abraham Serfaty", entretien audio réalisé par Mohamed Lotfi;

- "Serfaty: On ne se réconcilie pas avec son tortionnaire", entretien accordé à Aujourd’hui le Maroc (2004);

- "Obsèques, hier, du militant Abraham Serfaty à Casablanca: les combats d’un siècle marocain", article de Narjiss Rerhaye dans Libération du 20 novembre 2010;

- un clip de France 24 (en arabe) sur les obsèques d’Abraham Serfaty;

- "L’avantage comparatif du Maroc, expliqué par Abraham Serfaty", post du blog Misères francophones;

- "Hommage du Conseil d’administration du MRAP en sa réunion du samedi 20 novembre 2010 à la mémoire d’Abraham SERFATY", communiqué officiel du MRAP;

- "Je me souviens…", de Bernard Langlois, rédacteur en chef de Politis, qui introduisit clandestinement une caméra dans la cellule de Serfaty à la maison centrale de Kénitra, permettant à ce dernier de filmer les conditions de sa détention;

- "Abraham Serfaty, communist, anti-Zionist, democracy activist, Moroccan Jew, dies aged 84", sur le blog anti-sioniste Jews sans Frontières;

- "Disparition d’Abraham Serfaty, un ami du droit et de la Palestine", Association de solidarité France Palestine;

- "Abraham Serfaty, l’homme inlassablement juste, nous a quittés", Al Oufok;

(1) Il est intéressant de voir comment le PCM et ses successeurs, le PLS et le PPS, ont semblé compenser le pêché initial du PCM – qui fut créé par des communistes français, qui s’appelait Parti communiste du Maroc jusqu’en 1946 et qui avait une position louvoyante par rapport à l’indépendance – par un surcroît de nationalisme, dont le manque apparent lui fut longtemps reproché non pas par le makhzen mais par le reste du Mouvement national marocain. Le pêché initial était aggravé par l’origine ethnique hétérodoxe du leadership – le premier secrétaire général du PCM ût le juif tunisien Léon Sultan, auquel succéda, en 1944, Ali Yata qui, s’il était musulman, était aussi d’origine algérienne, alors que bon nombre de militants, du moins jusqu’en 1946, étaient français. Il est piquant de constater que les deux adversaires politiques que furent Ali Yata et Abraham Serfaty furent tous deux expulsés du Maroc sous le Protectorat ainsi qu’après l’indépendance – pour Ali Yata, son statut juridique fut réglé en 1960…

(2) Je me rappelle cette citation de mémoire, mais elle provient de "Notre ami le Roi" de Gilles Perrault, que je n’ai malheureusement pas sous la main. Si quelqu’un a la citation et les références exactes, j’en serais reconnaissant!

(3) Le mérite de la libéralisation du régime ne revient pas exclusivement à "Notre ami le Roi", même s’il en fut l’élément déclencheur. Outre la lutte continue des militants marocains, les soucis de santé du Roi Hassan II (laissant voir une succession proche), la volonté de raffermir le trône et surtout la chute du Mur de Berlin et donc la fin des dividendes de la guerre froide pour le fidèle vassal des puissances occidentales qu’est le Maroc.

(4) On peut espérer que la thèse de Kenza Sefrioui – "La revue Souffles (1966-1973) – espoirs de révolution culturelle au Maroc" – trouvera une maison d’édition, de préférence au Maroc.

(5) On comprendra la vigueur des reproches faits par Assaraf à Serfaty en lisant cet auto-descriptif de Radio Shalom:

Radio Shalom, par la diversité de ses émissions, a pour vocation de favoriser la connaissance et la transmission du patrimoine historique, culturel et cultuel du peuple juif et d’Israël.

(6) Sur le régime des capitulations, voir André de laubadère, "Le statut international du Maroc depuis 1955", Annuaire français de droit international, 1956, pp. 142-144.

A la demande d’un homme d’affaires israëlien résidant à Essaouira, la justice marocaine sommée d’assimiler l’antisionisme à l’antisémitisme

L’absurde a un royaume, et c’est le Maroc. Dans sa lutte acharnée contre l’AMDH – voir ici pour les chapitres précédents – le makhzen est prêt à faire feu de tout bois. Les faits exacts sont difficiles à déterminer précisément, mais voici ce que j’ai pu recueillir.

Cela étonnera peut-être le Marocain moyen, mais il y a à Essaouira un citoyen israëlien, Noam Nir Bojou, qui y a des affaires, dont un restaurant. La militante de l’AMDH, membre de son bureau central, Samira Kinani (elle a un blog), avait publié une photo reproduisant un diplôme affiché dans ce restaurant représentant un drapeau israëlien entrelacé avec un drapeau marocain.

Une manifestation de l’AMDH (section locale d’Essaouira) a apparemment eu lieu devant ce restaurant, la vingtaine de manifestants scandant des slogans en faveur de la Palestine pendant moins d’une minute (voir la vidéo filmée par Noam Nir et postée sur le site israëlien Arutz Sheva), dans une scène qui clace le sang – enfin, pas vraiment. Aucun slogan ne vise les juifs en tant que tels. Dans une manifestation précédente datant du 29 mars 2010 (journée de la terre en Palestine), qu’il relate sur son blog (en hébreu, merci Google Translation), il semble avoir été déçu que les manifestants ne demandent pas la libération de Gilad Shavit et qu’ils déclarent leur opposition au sionisme et à la normalisation entre le Maroc et Israël…

Sa déception a été si forte qu’il a adressé un courrier à l’AMDH à ce sujet:

Entre l’AMDH et Noam Nir, il n’y a pas que cette plainte pour antisémitisme, déposée contre les membres de cette association. Au lendemain de la célébration de la Journée de la terre du 29 mars dernier, Noam Nir avait adressé une lettre au bureau central de l’AMDH dénonçant les slogans scandés. L’AMDH avait jugé bon de ne pas lui répondre. (Le Soir)

Bon, maintenant, vous savez, si vous recevez un courrier de Noam Nir, mieux vaut y répondre sauf à repondre de votre antisémitisme devant les tribunaux…

Noam Nir l’a également signalé par un tweet, apparemment outré de ce que des Marocains protestent contre le sionisme:

#1 infront of one of my businesses, the local branch of the Moroccan Association of Human Rights protests against ZIONISM…4:27 AM Jul 27th via web

Photo de Noam Nir publiée sur Facebook

Noam Nir, qui se présente sur son blog également comme correspondant free-lance du quotidien israëlien Maariv (drôle d’occupation annexe pour un restaurateur et propriétaire d’une agence de voyage, soit dit en passant), a ensuite transmis une vidéo tournée lors de cette manifestation à un site d’informations israëlien, Arutz Sheva, présentant cette manifestation comme étant "anti-sémite": "Anti-Semitic Protests in Morocco a Warning Sign".

Noam Nir, an Israeli businessman who lives and owns a property in Morocco, was shocked when he found out that the building he owns in the city of Mogador became the focus of an anti-Semitic demonstration. Speaking to Arutz Sheva, Nir expressed a serious concern that such demonstrations, that were not commonplace in Morocco until recently and have suddenly begun to appear on its streets, would lead to imminent harm and endanger the lives of the Jewish community in Morocco.

Nir also described another demonstration which occurred around the eve of Pesach in Morocco to which he was a personal witness. During the demonstration, which was aimed specifically the Moroccan King’s Jewish advisor (who is described by the locals as Zionist despite his pro-Arab positions), the protestors yelled anti-Israel and anti-US slurs, such as calling Israeli Prime Minister Binyamin Netanyahu and US President Barack Obama murderers.

(…) He noted that so far anti-Semitism in Morocco has been well-hidden, mostly because there is a strong police presence in the country. However, he added that the recent demonstrations, both the one that was held against the King’s advisor and the one near the building which he owns, went unanswered on the part of local police. Nir expressed his belief that the lack of police intervention is evidence that there has been a deterioration in relations between the country’s Muslim and Jewish populations.

Nir explained that anti-Semitism in Morocco is deeply rooted in history and continues to the present day. He identified Islam and the process of Arabization in Morocco as two factors which contribute heavily to acts of anti-Semitism in the country.

Noam Nir a un CV intéressant. Il est né à Tel Aviv, dans les territoires occupés en 1948. Ses parents sont natifs d’Essaouira, ce qui fait donc de Noam Nir un ressortissant marocain en vertu de l’article 6 du Code de la nationalité ("Est Marocain, l’enfant né d’un père marocain ou d’une mère marocaine"). Il ne s’est présenté qu’une seule fois comme Marocain dans les articles et sur les sites que j’ai pu consulter sur son compte, mais son identité Israëlienne est clairement prédominante, tant dans ses propos que dans ceux de ses interviewers – je le considérerai donc comme tel. Selon le Jerusalem Post, il a également une agence de voyage travaillant avec des sociétés israëliennes et serait représentant de la World Federation of Moroccan Jewry. Il serait par ailleurs, mais j’en doute fortement, membre du Conseil régional du tourisme dont dépend Essaouira (j’imagine qu’il s’agit du CRT de Marrakech, mais je n’ai pas trouvé de liste des membres de ce CRT). Il a un compte sur twitter et un blog (en hébreu), sur lequel il affiche un message en faveur d’un groupe, "Facts Answers Questions&Truth (FAQT)" qu’il a apparemment lui-même créé. Voici ce message:

Facts Answers Questions & Truth

Introduction:

Today Israel faces a new global threat, one that is fought in the media and in the court of public opinion. Addressing this threat requires well informed and articulate activists empowered to stand up for Israel.
FAQT founded in response to the public’s need and desire for mainstream information about the Arab-Israeli conflict with offices, and chapters across the globe.

FAQT is an on-line group, an apolitical, non-aligned, non-profit organization. FAQT operates on-line activists internationally. FAQT offers website resources and creates materials about Israel that will distributed globally.

Mission Statement:

The Facts Answers Questions&Truth is an independent, nonpartisan on-line group dedicated to being a resource for its members, journalists, educators and students, civic and religious leaders, and other interested citizens in order to help them better understand the world and the foreign policy choices facing Israel.

Founded on June 2010, the group takes no positions on matters of policy. The FAQT group carries out its mission by:
o Maintaining a diverse membership, including special programs to promote interest and develop expertise in the next generation of international community
o Convening on-line meetings at its website at http://www.XXX.XXX discuss and debate major issues regarding the group’s cause
o Supporting a Studies enabling FAQT group’s members to produce and re-produce articles, reports, and books and hold roundtables that analyze foreign policy issues and make concrete policy recommendations;
o Collaborating with Independent Task Forces that produce reports with both findings and policy prescriptions on the most important foreign policy topics; and
Providing up-to-date information and analysis about events and Israeli foreign policy on its website (under construction)

Leadership and Staff

The group’s staff includes the executive leadership*, FAQT fellows, and activists.

* Leadership includes various high profile experts (The group’s official roster of members listed will be publish soon)

WE NEED YOU!!!‎
Why waiting? Join today

http://www.facebook.com/topic.php?topic=14524&uid=28798913141 (Blog de Noam Nir)

La page Facebook de Noam Nir indique (mais il fait régulièrement le ménage, donc les liens ne sont peut-être plus en état de marche) que son intérêt pour la défense de l’Etat d’Israël n’est pas passager. On peut ainsi lire ceci dans la rubrique "Causes" de sa page Facebook:

Noam Nir’s Causes Profile

StevenJanice thanked Noam.
Thank you Noam for your support to Call Facebook to delete all Hate groups against Israel! We have to take our stand!
Genesis 12:1-3 says: "I Will Bless them who bless you and Curse them who curse you and all the families of the world will be blessed through you!"
Cause: Call Facebook to delete all Hate groups against Israel

Une autre de ses causes affichées sur Facebook est MEMRI, le fameux observatoire des médias arabes et iraniens fondé par un ancien du Mossad, Yigal Carmon, et une néo-conne israëlo-étatsunienne, Meyrav Wurmser (voir aussi l’article de Brian Whitaker du Guardian). Encore une autre cause concerne le duo de caricaturistes néo-cons étatsuniens Cox et Forkum, qui prônent le changement de régime en Iran et une défense résolue d’Israël.

Il laisse des messages sur d’autres pages Facebook appelant à rejoindre le groupe pour la défense d’Israël qu’il a créé:

Noam Nir vous aime et défendre les droits d’Israël? FAQT a besoin de vous tous … s’il vous plaît joindre à nous à:http://www.facebook.com/group.php?gid=127808690574159&ref=ts

7 juillet, à 21:34 · Signaler

Avatar de Noam Nir sur Facebook

On voit donc que l’activisme de cet homme d’affaires israëlien d’origine marocaine installé au Maroc n’a rien de subtil ou de flou: il souhaite défendre la cause d’Israël et lutter fermement contre les critiques tant de cet Etat que de son idéologie officielle, le sionisme – cet engagement va jusqu’à agir pour interdire la parole aux critiques d’Israël, du moins sur Facebook (et peut-être ailleurs, si Noam Nir en avait la possibilité). On pourrait donc, sans craindre une plainte en diffamation, qualifier Noam Nir de sioniste.

Plusieurs articles de médias israéliens le citent, lors d’articles sur le judaïsme marocain ou sur le passé juif d’Essaouira. Ses propos varient assez fortement, comme vous allez le constater. Voici par exemple ce qu’il a déclaré en 2009 au sujet d’un festival de musique judéo-andalouse à Essaouira:

In the audience was Noam Nir Boujo, owner of a restaurant in Essaouira. While the number of original Jews living in the city could be counted on one hand, he said, thousands of Moroccan Jews visit every year. "Culture and especially the music festivals have replaced the import-export of former times." (AFP)

Dans un autre article ("The Last Jews of Essaouira"), publié dans le très likudnik Jerusalem Post, il a longuement été interviewé:

THERE IS only one native Israeli living full-time in Essaouira. Noam Nir-Boujo has done well for the past nine years serving lunches and dinners at his restaurant, the Riad al Baraka, outside the casbah on the pedestrian Rue Med Al Qorry. The long, narrow, hectic commercial street leads to the most authentic luxury hotel in town, L’Heure Bleue, before ending at the Bab Marrakech gate of the original walled town. Filled with local schoolkids and shoppers, resident foreigners, tourists and all kinds of characters, the street is lined with shops and tiny leather and metal workshops. The Riad al Baraka occupies a lovely building and garden courtyard. Totally hidden from the busy street behind a large wooden door, it was a private Jewish girls’ school until the 1940s. Nir-Boujo was born in Tel Aviv. His father and grandfather were born in Essaouira. His up-front talking to people and sometimes making strong statements about tourism and coexistence in Essaouira, and simply having a big picture of the world, make him a stand-alone type of guy in this town. In fact, he is a new kind of bridge, definitely a Westerner, but a "Souiri" by origin who speaks fluent Maghrebi Arabic. "People make money here," Nir-Boujo says, "but they remain suspicious about outsiders. Everyone here knows I’m Jewish, but only some know I’m Israeli. There is ignorance, but never trouble." He notes that almost all women wear hijabs in public but says this is due more to conservative social codes than religious pressure. Several thousand Westerners have bought homes and businesses in Essaouira over the past two decades. Nir-Boujo says that today the expat community includes perhaps 60 to 80 Jews from France, Britain and Canada. Few foreigners live here full time. Modern Essaouira has been mostly off the map, although in the late ’60s and early ’70s, it was a stop on the international hippy circuit. Jimi Hendrix hung out here, and had a house in a nearby village. Israel has been a part of the attempt to commercialize. There is an ongoing attempt to link French-speaking Jews back to their countries of origin in North Africa. In some cases, it has been successful, as French and Canadian Sephardim, and in some cases Israelis, have bought homes there. "Remember, a Parisian or a Tel Avivian of Moroccan-born parents never loses his Moroccan nationality," Nir-Boujo notes with a wry smile. "But think about it, where in the Arab world would Jews from any country buy a home and feel fully safe? Perhaps in Tunisia, but nowhere else."

THE RIAD al Baraka is full of soft colors, ochre and blues and greens under soft lighting, with round corners and doorways, all surrounding a garden. Nir-Boujo’s food is a modern take on classics. The couscous, for example, is compact and orderly, and packed with fresh flavor. The chicken and lamb are soft. Jewish-Arab-Andalusian music wafts in over courtyard speakers. The restaurateur has a photo of the young Moroccan king, Mohamed VI, above the reception desk. He is proud to be an Israeli with origins in Souira, and is happy living here. He speaks Hebrew, Maghrebi-Arabic, English and French, in that order. "It is clear that Morocco is the most Jewish-friendly country in the entire Arab world, but the ignorance is still here," he says. "Remember, the parents of young adults here lived and worked side by side with Moroccan Jews, and almost all will tell you they would love to see the Jews return. But the young people know nothing about Jews. They know only the clichés they see on Arab cable television, mostly nasty Israeli soldiers hitting Palestinians. They’ve also heard that Jews are all rich." (…)

"Essaouira is a small town with a fabulous heritage in a developing country," says Nir-Boujo. "There is work to be done here, and I know that certain people in Rabat and Casablanca know that." He won’t say more. It is not his role to do that, and he knows it. His role is the Essaouira representative of the World Federation of Moroccan Jewry, and he also sits on a local tourism board. He was just back from a three-day hiloula, the annual traditional Jewish religious pilgrimages held at different times all over Morocco and Tunisia. This year there was one in Safi, an hour or so up the coast, a center of ceramic arts. He says that three Jewish families still live there, but the 300 participants were mostly elderly men from France, Canada and Israel. "It was fascinating and moving," he says. Nir-Boujo knows little about traditional Sephardi religious practices. He noted that the ouli of Safi, the king’s official representative, has said that there is an unbreakable connection between Morocco and Jews. "His hospitality was wonderful," he says. The hiloula was the subject of reports on Moroccan national television in both French and Arabic, presented as a piece of the country’s religious and cultural heritage. "That is a very positive statement about Jews here," he adds. (…)

A trying moment came in December, during the incursion into Gaza. Nir-Boujo was a bit nervous, though not for any particular reason, and had gone to see local police officials. A local demonstration one day in support of Gazans had attracted about 500 people, and had remained quiet and peaceful. The police, who know exactly who Nir-Boujo is and where he comes from, and appreciate his activity with local tourism officials, told him, "Keep your eyes open, but you have nothing to fear. We’re watching out for you." Local police officials told him that there was no radical Islamic activity in town. "If any Arab foreigners come looking for trouble, Algerians for example, we know about it," they said. "Nobody has come." (…)

Nir-Boujo has formed a travel company. One of his first clients is a big Israeli travel firm. "I want to mix business with social," he says, "so 2.5 percent of profits will go to Jewish restoration projects in Morocco, and 2.5% will go to not-for-profit education projects throughout the country. "This is my personal mission here. In Israel and Western countries, this business-social mix happens regularly, but here it does not. It comes from the tzedaka tradition and the chora for Muslims, but perhaps needs some encouraging here." He will be going to Casablanca to talk to Jewish businessmen there about doing the same mix, but would like to work with Moroccan Muslim businesspeople as well. IS IT strange that no other Israelis have followed Nir-Boujo to live in Essaouira? "No, I’m not a typical Israeli, I am Moroccan," he says. "The mix of the heartfelt and the official identity is tough to describe. I would say I am still Israeli, but I am also a Moroccan patriot. It would take a strange person to move here full-time."

En juin 2009, dans les colonnes du Jerusalem Post, il dépeignait donc le Maroc comme un pays exemplaire en termes de relations judéo-arabes. En juillet 2010, il se demande que fait la police marocaine à rester à regarder placidement ces odieux manifestants dont l’antisémitisme constitue principalement à traiter Obama et Netanyahu d’assassins (factuellement, c’est loin d’être faux) et à condamner le sionisme. Il déclare au site Arutz Sheva que "anti-Semitism in Morocco is deeply rooted in history and continues to the present day. He identified Islam and the process of Arabization in Morocco as two factors which contribute heavily to acts of anti-Semitism in the country".  Si Noam Nir est en plein combat idéologique, où il n’hésite pas à recourir aux arguments essentialistes qu’il reproche à ses adversaires, je suis assez surpris par l’absence de pièce à conviction plus convaincante: aucune insulte religieuse ou raciale n’a pu être relevée lors de ces deux manifestations – on aurait pu être sûr qu’il en aurait fait état dans ce cas.

Voilà donc que ce militant sioniste, à qui on doit reconnaître le courage de s’afficher à visage découvert, porte plainte au pénal contre trois membres de l’AMDH – Samira Kinani du bureau national, Fouad Jarid de la commission administrative et du bureau de la section locale, et enfin Houssin Boubkir, membre de la section locale d’Essaouira – accusés… d’antisémitisme! Le sionisme serait donc une sacralité de plus à respecter au Maroc…

On ne dispose pas de détails sur la base légale spécifique de cette poursuite pénale, car, comme le souligne le député PJD et avocat Mustapha Ramid, «il n’y a aucun texte légal consacré à l’antisémitisme».

Si c’est vrai au sens strict, c’est tout simplement parce que le législateur ne distingue pas entre les formes de racisme. Le Code pénal et le Code de la presse et de l’édition contiennent tous deux des dispositions en matière de racisme. Commençons par le Code pénal:

Article 431 – 1 :

Constitue une discrimination toute distinction opérée entre les personnes physiques à raison de l’origine nationale ou sociale, de la couleur, du sexe, de la situation de famille, de l’état de santé, du handicap, de l’opinion politique, de l’appartenance syndicale, de l’appartenance ou de la non appartenance, vraie ou supposée, à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée.

Constitue également une discrimination toute distinction opérée entre les personnes morales à raison de l’origine, du sexe, de la situation de famille, de l’état de santé, du handicap, des opinions politiques, des activités syndicales, de l’appartenance ou de la non-appartenance, vraie ou supposée, à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée des membres ou de certains membres de ces personnes morales.

Article 431 – 2 :

La discrimination définie à l’article 431-1 ci-dessus est punie de l’emprisonnement d’un mois à deux ans et d’une amende de mille deux cent à cinquante mille dirhams, lorsqu’elle consiste :
– à refuser la fourniture d’un bien ou d’un service ;
– à entraver l’exercice normal d’une activité économique quelconque ;
– à refuser d’embaucher, à sanctionner ou à licencier une personne ;
– à subordonner la fourniture d’un bien ou d’un service ou l’offre d’un emploi à une condition fondée
sur l’un des éléments visés à l’article 431-1.

Difficile de considérer que la courte manifestation de l’AMDH filmée par Nir puisse raisonnablement être considérée comme une discrimination consistant "à entraver l’exercice normal d’un activité économique quelconque". Un restaurateur ayant pignon sur rue en plein centre-ville ne peut décemment estimer que les manifestations publiques susceptibles d’avoir lieu de manière momentanée – une minute dans ce cas-ci – entravent son commerce – cela pourrait être considéré comme les aléas normaux auquel est confronté tout opérateur économique.

On notera cependant de manière inquiétante que l’article 431-1 vise également "l’opinion politique", ce qui, couplé à l’article 431-2, pourrait toucher les actions de boycott, y compris de celles visant Israël. Ceci se heurterait avec la liberté d’expression, lié à la liberté du commerce, deux droits qui incluent celui de ne pas acheter des biens ou services pour des raisons politiques – on se demande le sort que réserveraient les articles 431-1 et 431-2 du Codé pénal à Rosa Parks

Voyons voir du côté du Code de la presse et de l’édition. Son article 39 bis dispose ce qui suit:

ARTICLE 39 bis :
Quiconque aura , par l’un des moyens énoncés à l’article 38, incité à la discrimination raciale, à la haine ou à la violence contre une ou plusieurs personnes en raison de leur race, leur origine, leur couleur ou leur appartenance ethnique ou religieuse, ou soutenu les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité sera puni d’un emprisonnement d’un mois à un an et d’une amende de 3.000 à 30 000 dirhams ou de l’une de ces deux peines seulement.

L’article 38 auquel l’article 39 bis se réfère contient ceci:

ARTICLE 38 :
Sont punis comme complices d’une action qualifiée crime ou délit ceux qui, soit par discours, cris ou menaces proférés dans les lieux ou réunions publics, soit par des écrits, des imprimés vendus, distribués, mis en vente ou exposés dans les lieux ou réunions publics, soit par des placards ou affiches exposés aux regards du public, soit par les différents moyens d’information audiovisuelle et électronique, auront directement provoqué le ou les auteurs à commettre ladite action si la provocation a été suivie d’effet.

Cette disposition sera également applicable lorsque la provocation n’aura été suivie que d’une tentative de crime.

Cette disposition, bien que figurant dans le Code de la presse et de l’édition, peut donc être invoquée à l’encontre de quiconque par discours, cris et menaces proférés dans des lieux ou réunions publics, incite à la discrimination, à la haine ou à la violence à l’encontre d’une personne en raison de son origine ou de son appartenance religieuse ou ethnique. Le problème c’est qu’aucune des paroles audibles sur le film vidéo de Noam Nir ne contient de telles paroles. Au demeurant, dans l’article d’Arutz Sheva reprenant le film et ses propos, les seuls propos concrets reprochés à la section locale d’Essaouira de l’AMDH sont ceux qualifiant Obama et Netanyahu d’assassins. A la rigueur, de tels propos pourraient tomber sous le coup de l’article 52 du Code de la presse et de l’édition:

ARTICLE 52 :

L’offense commise publiquement envers la personne des chefs d’Etat et leur dignité, les chefs de gouvernement, les ministres des affaires étrangères des pays étrangers sera punie d’un emprisonnement d’un mois à un an et d’une amende de 10.000 à 100.000 dirhams ou de l’une de ces deux peines seulement.

Obama étant chef d’Etat et Netanyahu chef de gouvernement, cette disposition pourrait être invocable – sauf que selon l’article 71 alinéa 6°) du Code de la presse, "dans le cas d’offense ou d’outrage prévu par les articles 52 et 53 du présent Dahir, la poursuite aura lieu soit à la requête de l’offensé ou de l’outragé, soit d’office sur sa demande adressée au Premier ministre ou au ministre des affaires étrangères". Il faudrait donc, pour que les manifestants de l’AMDH soient poursuivis pour offense à chef d’Etat ou de gouvernement étranger, qu’Obama et Netanyahu adressent une demande en ce sens à la primature ou au MAEC. On peut présumer que cela n’a pas été le cas. ceci étant, le délai de prescription de 6 mois pour les actions publiques visant à réprimer les infractions au Code de la presse (article 78) n’est pas encore écoulé.

Mais ce n’est bien sûr pas cette disposition qui est invoquée par le militant sioniste israëlien Noam Nir. A ce stade, aucune information n’a filtré sur la base légale exacte pour l’inculpation des trois militants de l’AMDH – Samira Kinani m’a confirmé ne pas connaître la base légale exacte sur laquelle elle est poursuivie. L’objectif politique, lui est clair. Du point de vue de Noam Nir, faire ce qui a été fait à des degrés divers en Europe, à savoir criminaliser ou délégitimer l’antisionisme – on se rappelle qu’en France, un rapport commandé par Dominique de Villepin au sinistre histrion et ambassadeur Jean-Christophe Rufin avait proposé de criminaliser l’antisionisme – fort critiqué, ce rapport avait été enterré en douce, même si certains militants sionistes tentent d’oeuvrer pour la criminalisation de cette opinion politique qu’est l’antisionisme. Son raisonnement est très clair là-dessus:

Nir explained that the “common man” as he put it in Morocco does not distinguish between Judaism and Zionism, and as such equates criticism of Zionism with an attack on Judaism. This, according to Nir, "puts the Jewish community in danger." (Arutz Sheva)

Puisque le Zakaria Boualem moyen confond judaïsme et sionisme (ce que semble également faire Noam Nir, en faisant l’équivalence parfaite entre antisémitisme et antisionisme), toute critique du sionisme revient à une critique du judaïsme, laquelle serait par essence antisémite. Raisonnement lumineux qui aboutit à taire toute critique du sionisme.

Mais il faut également se pencher sur l’objectif politique du point de vue du makhzen. En effet, voilà un ressortissant israëlien, affichant ouvertement son militantisme pro-israëlien, qui porte plainte pour antisémitisme contre une association honnie par le makhzen, l’AMDH. Il n’invoque aucune insulte antisémite mais estime que l’antisionisme équivaut à de l’antisémitisme, auquel cas 99% des Marocains seraient passibles de poursuites pénales. Et que se passe-til? En moins de dix jours, deux des trois personnes contre qui il a déposé plainte sont entendues par la police judiciaire d’Essaouira, agissant sur instruction du procureur du Roi. Chaque Marocain sait que la première question que pose la police lorsque quelqu’un a la folle idée d’aller dénoncer une infraction chez elle est "y a-t-il eu du sang coulé?". Et là, pour un délit d’opinion ne touchant ni au Roi, ni au Sahara, on a droit à une convocation à la police judiciaire dans les dix jours…

Il faut reconnaître que Noam Nir a de bonnes fréquentations: entre le wali de la région ("He noted that the ouli (sic!) of Safi, the king’s official representative, has said that there is an unbreakable connection between Morocco and Jews. "His hospitality was wonderful," he says." Jerusalem Post) et les policiers de quartier ("Nir-Boujo was a bit nervous, though not for any particular reason, and had gone to see local police officials (…). The police, who know exactly who Nir-Boujo is and where he comes from, and appreciate his activity with local tourism officials, told him, "Keep your eyes open, but you have nothing to fear. We’re watching out for you."" Jerusalem Post), il est bien reçu, ce qui n’est pas donné au premier restaurateur venu, même étranger.

Ces deux personnes sont interrogées sur leur vision du conflit israëlo-palestinien, ce qui dépasse le cadre des poursuites: qu’ils aient fait des déclarations antisémites, et ils devraient alors être interrogés sur celles-ci – mais en tout état de cause, sauf si le délit d’opinion existe en droit marocain, leur vision du conflit israëlo-palestinien n’est pas réellement pertinente, surtout en l’absence de déclarations antisémites.

L’AMDH est à la une de l’actualité. L’association de défense des droits de l’Homme est accusée, par un certain Noam Nir, d’antisémitisme. Propriétaire d’un restaurant à Essaouira, l’homme a déposé le 27 juillet une plainte contre trois membres de l’AMDH : Houcine Boukbir, Fouad Jarid et Samira Kinani. Le 5 août, la police a interrogé Boukbir pour des écrits sur Facebook. Le lendemain, c’est au tour de Jarid de subir pendant 45 minutes les questions de la police. «Des questions qui ont porté notamment sur ma position concernant le conflit au Moyen-Orient. J’ai répondu que je ne suis pas un antisémite mais plutôt anti-sioniste. Ils m’ont également présenté une vidéo à l’occasion de la Journée de la terre (29 mars en solidarité avec la Palestine) d’un meeting organisé par la section AMDH à Dessaoula, durant lequel j’ai scandé des slogans en faveur du peuple palestinien», déclare Fouad Jarid. «Les policiers m’ont également demandé si j’ai des problèmes personnels avec Noam Nir. Ma réponse a été un «niet» catégorique», a-t-il ajouté. Cette affaire connaîtra-t-elle une suite auprès des tribunaux du royaume ? «C’est fort probable», nous confie Fouad Jarid. (Le Soir)

Pour le makhzen, la tentation est effectivement irrésistible d’infliger à l’AMDH, déjà en butte aux critiques acerbes du pouvoir, la flétrissure infâmante de l’antisémitisme – car cette association est probablement la plus entendue au niveau international (avec l’OMDH). Une condamnation pour antisémitisme serait instrumentalisée de manière éhontée par le makhzen pour décrédibiliser et discréditer l’AMDH auprès des ONG et gouvernements occidentaux, seule audience dont l’avis compte réellement aux yeux des décideurs marocains. Bien évidemment, criminaliser l’antisionisme serait non seulement absurde – il ne l’est pas (encore) en Israël – mais aussi politiquement très mal perçu par l’opinion publique marocaine. Mais la tentation d’endommager gravement la réputation internationale de l’AMDH sera sans doute irrésistible, sans compter les bénéfices à escompter auprès d’Israël et de ses parrains occidentaux, ravis qu’un pays arabe ose faire ce que leur ordre constitutionnel interne leur interdit de faire. Tout comme Fouad Jarid, je crains que les tribunaux marocains exécutent cette basse manoeuvre.

Si les trois militants de l’AMDH sont poursuivis pour antisionisme, c’est le peuple marocain dans son écrasante majorité qui devrait l’être également. Il nous faut tous réagir contre cette manigance indigne.

PS: Un petit oubli de la part de Noam Nir: l’article 39 bis, qui semble être la base légale la plus probable de l’action pénale intentée contre les trois militants de l’AMDH, incrimine également le soutien à des crimes de guerre. Une traduction des différents posts de son blog, en hébreu, permettrait peut-être de mieux cerner sa vision des crimes de guerre commis par Israël en Palestine.

Liens:

- "Suite à l’affaire Noam Nir – AMDH: campagne de solidarité contre le sionisme à Essaouira" (Libération);

- "A l’AMDH nous sommes 12.000 antisionistes et 12000 militants contre l’antisémitisme";

- "Droits de l’Homme: L’AMDH accusée d’antisémitisme";

Israeli slogan chanted outside the Turkish embassy in Tel Aviv: "We came with paint guns and got lynched"

When it comes to arrogance and sheer lunacy, Israeli wingnuts are in a league of their own:

More than a thousand people demonstrated outside of the Turkish Embassy in Tel Aviv on Thursday.

The protesters shouted anti-Turkish slogans in the wake of the hard line that Turkey has taken against Israel’s role in the Monday deaths of nine activists aboard the Gaza aid flotilla.

The protesters also shouted slogans against Turkish Prime Minister Recep Tayyip Erdogan, calling him a "fascist." (Jerusalem Post)

Yes, you read correctly: over one thousand Israelis protested in front of the Turkish embassy in Tel Aviv denouncing "the hard line" taken by the Turkish government on the killing by Israeli soldiers of nine Turkish citizens on board a Turkish ship boarded by the Israeli navy in international waters…

According to Israeli press reports, a Turkish flag was burnt by the protesters – they deny this though. Slogans were however chanted in support of the Israeli marine commando who killed the nine Turkish activists – again, all of this in front of the Turkish embassy:

Some of the protesters were heard shouting that Turkish Prime Minister Recip Tayyip Erdogan is “a terrorist.”

Media outlets reported that the protesters had set fire to a Turkish flag. Participants in the rally denied the reports, and said they had set fire to a red shirt, not a flag. There were also reports of a smoke bomb hurled at the embassy.

Among the protesters were many fans of the Betar Jerusalem soccer team, who bore the team’s flag as well as Israeli flags and banners condemning terrorism and supporting the IDF. “Shayetet 13, we’re with you,” one banner declared in reference to the IDF commando unit that overcame the Gaza-bound ships and redirected them to Ashdod. (Israel National News)

One sign equalled Turkey’s prime minister Recep Tayyep Erdogan wih Hitler, no less:

One demonstrator equals Erdogan with Hitler. Tel Aviv, Turkish embassy, June 3.

I wonder what Elie Wiesel, Claude Lanzmann and the Yad Vashem institute will make out of this – isn’t this as offensive as the insane negationist drivel?

Other slogans seem taken straight out of The Onion – "We came with paint guns and got lynched":

Several protests condemning the violent attacks on Navy commandos by activists on board the Gaza flotilla and expressing support for the Navy were held at Israeli university campuses and highway intersections on Tuesday.

On Monday evening, around 500 protesters waving Israeli flags demonstrated outside of the Turkish embassy in Tel Aviv. Protesters chanted slogans in support of the IDF and held up signs which equated the Turkish government with Hamas.

Passing drivers honked in support as protesters called on Israeli tourists to boycott Turkey. One placard mocked advertisements for package vacations to Turkey and carried the message, "Turkey – all inclusive: Firearms, knives, hate and blood!"

Other signs read, "Free Kurdistan," "Who is responsible for the Armenian genocide," and, "Since when [do] human rights activists carry weapons??"

On Tuesday, around 1,000 students protested at the Ben Gurion University in Beersheva. "We came with paint guns and got lynched," read one sign. Hundreds of students held similar protests at Haifa University and the Hebrew University of Jerusalem. (Jerusalem Post)

Again, let me recap: one thousand Israeli demonstrators protest in front of the Turkish embassy in Israel at the Turkish reaction to Israel’s killing of nine unarmed Turkish citizens on a Turkish ship sailing in international waters – victimhood gone berserk…

Tel Aviv, Turkish embassy, June 3

Tel Aviv, Turkish embassy, June 3

Tel Aviv, Turkish embassy, June 3

Tel Aviv, Turkish embassy, June 3

Tel Aviv, Turkish embassy, June 3

Tel Aviv, Turkish embassy, June 3

Tel Aviv, Turkish embassy, June 3

Tel Aviv, Turkish embassy, June 3

Tel Aviv, Turkish embassy, June 3

Tel Aviv, Turkish embassy, June 3

 

Tel Aviv, Turkish embassy, June 3

Tel Aviv, Turkish embassy, June 3

The sign says "Strong IDF, strong nation". Tel Aviv, Turkish embassy, June 3.

Tel Aviv, Turkish embassy, June 3

Tel Aviv, Turkish embassy, June 3

Tel Aviv, Turkish embassy, June 3

Tel Aviv, Turkish embassy, June 3

 

Tel Aviv, Turkish embassy, June 3

Tel Aviv, Turkish embassy, June 3

Tel Aviv, Turkish embassy, June 3

Tel Aviv, Turkish embassy, June 3

Simon Wiesenthal, une imposture?

Via le blog suédois Motbilder j’ai lu un billet  reprenant les révélations d’un récent ouvrage britannique – "Hunting Evil", traduit en français sous le titre "La traque du mal" – écrit par le journaliste Guy Walters du Daily Telegraph, et qui est consacré à la traque des criminels de guerre nazis après la seconde guerre mondiale. La révélation la plus remarquable de cet ouvrage serait – je ne l’ai pas lu – le caractère mythomane de Simon Wiesenthal, le plus célèbre chasseur de nazis, fondateur du Simon Wiesenthal Center qui est passé de la traque des anciens criminels de guerre nazis à l’apologie d’Israël. Les sites antisémites et révisionnistes – attention si vous cherchez des liens vers ce livre: 80/90% mènent vers ce type de sites – s’en étaient faits l’écho auparavant, mais là c’est le fait d’un journaliste britannique qui n’est pas soupçonnable de complaisances coupables.

Guy Walters est très sévère:

In June 2009, British author Guy Walters published a book entitled Hunting Evil in which he characterised Wiesenthal as "a liar — and a bad one at that". "He would concoct outrageous stories about his war years and make false claims about his academic careers." Walters found that there were "so many inconsistencies between his three main memoirs and between those memoirs and contemporaneous documents it is impossible to establish a reliable narrative from them. Wiesenthal’s scant regard for truth makes it possible to doubt everything he ever wrote or said." (Al Ahram Weekly)

Why so down on Simon Weisenthal?

Because he’s a liar. He’s just not this secular saint that everyone says he is. His memoirs all contradict each other and are at odds with the rest of the evidence. The Weisenthal Centre claims 1100 Nazi scalps, but the true figure is about 10. The Centre bought his name in the 1970s and is basically an Israeli brand builder fighting anti-Semitism. (Fivebooks.com)

Quelques exemples de ces mensonges:

  • Simon Wiesenthal aurait menti sur son rôle dans la traque couronnée de succès d’Adolf Eichmann: "The capture of Adolf Eichmann by Mossad agents in 1960 in Argentina is particularly well reconstructed in fine and page-turning detail, revealing that rather than being Wiesenthal’s greatest triumph, as he claimed, his very limited contribution was more of a hindrance than a help" (The Daily Telegraph);
  • Un détail mensonger: si dans la première de ses trois autobiographies il affirme avoir remis le dossier original qu’il détenait sur Eichmann à Yad Vashem, dans les deux suivantes il affirmait l’avoir conservé, selon Guy Walters (BBC);
  • Il aurait également menti sur ses diplômes universitaires – il n’en aurait pas: "Although most biographies — including that on the Simon Wiesenthal Center’s website — say he graduated, he did not complete his degree. Some biographies say he gained a diploma as an architectural engineer at Lvov polytechnic in Poland, but the Lvov state archives have no record of his having studied there and his name is absent from Poland’s pre-war catalogue of architects and builders. He claimed fraudulently throughout his life that he did have a diploma; his letterheads proudly display it." (The Times);
  • Il aurait menti sur le nombre de criminels de guerre nazis qu’il aurait aidé à capturer, nombre plus proche de dix que des mille qu’il aimait citer (The Daily Telegraph);
  • Selon les versions, un certain Adolf Kohlrautz, civil allemand qui l’aurait sauvé, est mort en 1944 ou en 1945, ou l’aurait ou ne l’auait pas sauvé: "According to Wiesenthal, Kohlrautz was killed in the battle for Berlin in April 1945. He also told a biographer, however, that Kohlrautz was killed on the Russian front in 1944. And in an affidavit made in August 1954 about his wartime persecutions, he neglects to include the story at all. In both this document and in his testimony to the Americans in May 1945, he mentions Kohlrautz without saying the German saved his life." (The Times);
  • Ses activités entre octobre 1943 et la mi-1944 sont perdues dans le brouillard de ses versions successives: "From this point in Wiesenthal’s war it is impossible to establish a reliable train of events. With at least four wildly different accounts of his activities between October 1943 and the middle of 1944 — including his alleged role as a partisan officer — serious questions must be raised" (The Times);
  • La façon dont il relate l’amputation d’un orteil en 1944 est invraisemblable: "Yet again, one of Wiesenthal’s “miracles” is open to doubt. First, the story appears in no other memoir or statement. Secondly, if the Red Cross really was inspecting Gross-Rosen that day, then the SS would have temporarily halted any executions. As it was, the Red Cross was not allowed access to concentration camps at that time. Thirdly, the medical consequences seem entirely implausible." (The Times);
  • Son récit sur la libération du camp de Mauthausen où fut emmené est également invraisemblable: un orteil amputé, une jambe gangrénée, vivant avec une ration alimentaire de 200 calories par jour, il affirme cependant avoir eu la force de grimper sur un char étatsunien venu libérer le camp: "Mauthausen was liberated on May 5, 1945. Despite weighing just 100lb, Wiesenthal struggled outside to greet the American tanks. “I don’t know how I managed to get up and walk,” he recalled. If he was able to walk, his severely infected leg must have been cured during the previous three months by either amputation or antibiotics. We know the former did not take place, and the latter was emphatically not a common treatment for ailing Jews in Nazi concentration camps. Once again, it appears as though a miracle had taken place." (The Times);
  • Il prétendait avoir été détenu dans 13 camps différents alors sa présence n’est confirmée que dans 6 camps(The Times);

Par la suite, Simon Wiesenthal en vint à fonder le centre portant son nom – Norman Finkelstein prétend même qu’il obtenait 90.000 $ annuellement en royalties pour laisser le Centre utiliser son nom (1). Ce centre allait fidèlement refléter son engagement politique: alors que lui-même avait activement pris part – pas pour son compte cependant – à l’entreprise d’émigration juive vers la Palestine à compter de 1947, ce centre fût sans dout plus efficace dans la dénonciation des critiques d’Israël tels le chancelier social-démocrate autrichien Bruno Kreisky, juif et ami personnel de Yasser Arafat ainsi que de la cause palestinienne – Kreisky le lui rendit bien en accusant Wiesenthal d’avoir été un informateur de la Gestapo durant la guerre sur la foi de documents polonais et soviétique – accusations qui valurent à Kreisky une condamnation pour diffamation. A ce soutien absolu à Israël s’ajoutait un parti-pris nettement pro-étatsunien: la néo-conne Jeane Kirkpatrick, ambassadeur des Etats-Unis à l’ONU sous Reagan et défenseur farouche du terrorisme d’Etat étatsunien au Nicaragua (2), obtint le prix Humanitarian of the year award, décerné par le Centre Simon Wiesenthal en 1986, en dépit de fortes protestations (3). Sans compter une option politique résolument conservatrice: un autre lauréat du Humanitarian Laureate of the Year Award (2009) est ainsi le magnat de presse australien Rupert Murdoch.

Ces dernières années, le Centre Simon Wiesenthal se consacre principalement au Moyen-Orient, avec principalement la Palestine et l’Iran en ligne de mire – récemment, le Centre a cru bon de condamner l’évêque et prix Nobel de la paix sud-africain Desmond Tutu pour avoir soutenu le bycott commercial et économique d’Israël ou de tancer l’administration Obama pour sa brouille passagère avec Israël- ce qui nous emmène bien loin de Treblinka et Auschwitz. Cette confusion entre la lutte contre le nazisme et l’impunité des anciens criminels de guerre nazis d’une part et la question palestinienne d’autre part n’est pas isolée, puisqu’elle est également le fait de Yad Vashem, "The Holocaust Martyrs’ and Heroes Rememberance Authority" – ici par exemple:

Elements from the far right – xenophobes, neo-Nazis, and Holocaust deniers; elements from the far left – advocates of anti-Americanism, anti-globalization and anti-colonialism; elements from the radical pro-Palestinian camp; and adherents to radical Islam, all share the common bond of Jew hatred.

Le Centre Simon Wiesenthal s’est en plus spectaculairement planté à certaines occasions, y compris s’agissant de sa mission initiale, la traque de criminels de guerre nazis. Le débatteur et politicien suédois Andres Küng avait ainsi relevé en 2000 que sur 12 criminels de guerre nazis qui vivraient en Suède sans être inquiétés, selon le Centre Simon Wiesenthal, huit étaient morts, trois étaient des Baltes s’étant battus avec les Allemands désignés comme criminels de guerre dans des écrits de propagande soviétique des années 80 et un était innocent. Le plantage le plus spectaculaire demeure celui de Frank Walus, Polonais émigré aux Etats-Unis accusé à tort d’avoir collaboré avec la Gestapo dans le meurtre de douzaines de Polonais et de Juifs, avant de voir les poursuites pour crimes de guerre abandonnées par le ministère fédéral de la justice en l’absence de toute preuve concluante.

Tant la tendance à confondre le souvenir du génocide nazi et la défense tous azimuts d’Israël qu’un rapport difficile avec la vérité semblent rapprocher Simon Wiesenthal d’Elie Wiesel, prix Nobel de littérature et rescapé des camps d’extermination nazis (3), également lancé dans la sous-traitance de la politique étrangère israëlienne. Norman Finkelstein avait dénoncé son affairisme et ses parti-pris dans "The Holocaust industry", tandis que pour Wiesenthal il a fallu attendre sa mort. Dans les deux cas, le respect naturellement dû au parcours individuel dramatique des intéressés – tous deux rescapés des camps d’extermination, le sentiment de culpabilité occidental autour du génocide nazi – qui anesthésie l’esprit critique – ainsi que leur poids médiatique, sans compter la crainte des sempiternelles accusations d’antisémitisme lancées contre quiconque se hasarderait à formuler des critiques contre deux symboles de la survie du peuple juif, tout cela a contribué à refroidir les ardeurs critiques.

C’est ainsi que l’ouvrage de Guy Walters, a été accueilli relativement positivement au Royaume-Uni (critiques élogieuses dans The Times et The Daily Telegraph) – et encore, vu le caractère explosif des révélations sur Wiesenthal, je suis étonné de ne pas avoir lu de recensions dans d’autres journaux que ceux où il écrit (Daily Telegraph) ou a écrit (The Times), comme The Guardian, The Independent ou la London Review of Books. Bien évidemment, le Centre Simon Wiesenthal, par le biais de son président, Efraim Zuroff, n’a pas apprécié mais sa critique est étonnamment modérée, en attendant peut-être de lancer l’artillerie lourde à l’occasion de la sortie de l’éditions étatsunienne du livre de Walters:

But Zuroff is scathing of Walters. “There may have been some inconsistencies in what Wiesenthal said but much of what Walters wrote was ridiculous. Certainly what he wrote about me was ridiculous. On top of that it’s a boring book.” (The Jewish Chronicle)

Fait notable, un article de Daniel Finkelstein – ancien collègue de Guy Walters – dans l’organe communautaire juif du Royaume-Uni, The Jewish Chronicle, soutient pleinement Walters:

Walters’s documentary evidence on Wiesenthal’s inconsistencies and lies is impeccable. He shows how the Nazi hunter’s accounts of his wartime experiences are contradictory and implausible. He demonstrates that he had no role, contrary to his own assertion, in the capture of Adolf Eichmann. He pitilessly dissects Wiesenthal’s overblown claims about the numbers he brought to justice, suggesting it was not much more than a handful.

When you read Hunting Evil, you know its author is telling the truth. And, above all — above everything — the truth matters. The truth however painful, the truth however embarrassing, the truth wherever it takes you. Jews can never be hurt by the truth about the Holocaust and must never fear it, never run away from it. (The Jewish Chronicle)

C’est également le cas de Ben Barkow, directeur de The Wiener Library, centre britannique de documentation du génocide nazi:

Ben Barkow, the director of the Wiener Library, the institution that my grandfather established to document the truth, has lent his voice to that of Walters, agreeing that a revaluation of Wiesenthal’s contribution was in order. Barkow argues that a nuanced view is possible. That accepting that Wiesenthal was a showman and a braggart and, yes, even a liar, can live alongside acknowledging the contribution he made. (The Jewish Chronicle)

Il faut néanmoins relever que Walters a du par avance se défendre de tout négationnisme ou antisémitisme:

We are left with the sense that perhaps some who noticed discrepancies in Wiesenthal’s books said nothing because they were afraid of being denounced as anti-Semites. (Mondoweiss)

C’est un peu différent en France: le livre a fait l’objet, pour sa sortie en français, outre une brève dans Le Figaro Magazine, d’un articulet typique du climat de débat concernant tout ce qui touche la communauté juive en France:

Polémique autour d’un chasseur de nazis – Simon Wiesenthal a-t-il menti?

Par Laurent Lemire

Le journaliste britannique Guy Walters s’en prend, dans son dernier ouvrage, à Simon Wiesenthal, l’incontournable traqueur d’anciens nazis. Laurent Lemire a jugé l’exercice périlleux dans un article du « Nouvel Obs ». Guy Walters lui répond.

Wiesenthal pourchassé
Pour traquer le mal, il faut être malin. C’est un peu ce qu’a oublié, ou voulu oublier, le journaliste britannique Guy Walters, qui prend le risque d’installer la confusion. Son enquête historique, précise mais pas nouvelle, s’attache à montrer la façon dont les bourreaux du IIIe Reich ont tenté d’échapper à la justice après la guerre et comment la traque des Eichmann, Mengele, Barbie ou Stangl s’est plus ou moins bien organisée.

Mais surtout, dans cette « Traque du mal » (Flammarion, 25 euros), l’auteur piste Simon Wiesenthal avec une constance qui vire à l’obsession : fausses études, faux diplôme d’architecte, fausse activité dans la Résistance, survie miraculeuse, oublis divers, etc. Tout n’aurait été dans la vie du plus célèbre chasseur de nazis que mensonges, supercherie et spectacle. Wiesenthal ne peut hélas apporter le moindre démenti. Il est mort en 2005.

L. L. (Nouvelobs.com)

Le procès de Wiesenthal

« Wiesenthal était un menteur, et un menteur maladroit. » C’est Guy Walters qui l’écrit. Ce journaliste britannique traque la vérité comme Simon Wiesenthal traquait les nazis. Dans son enquête serrée (1), il suit de près ceux qui ont tenté d’échapper à la justice, les Eichmann, Barbie, Mengele, Stangl ; mais aussi ceux qui les ont poursuivi sans relâche.

Parmi eux, il y a Wiesenthal, l’homme qui clamait avoir fait arrêter plus de mille nazis ? Certes, il y a des trous dans sa vie, des zones grises comme disait Primo Levi, des absences, des enjolivements. Il s’en était plus ou moins expliqué de son vivant. Décédé en 2005, il ne peut répondre à cette attaque qui vire quelquefois à l’obsession.

Bien sûr qu’il y eut des dissensions, des conflits d’intérêt et même des haines farouches parmi les chasseurs de nazis. Il y eut aussi des violences au sein de la Résistance. Si le rôle de l’historien est d’éclairer le passé, il doit aussi éviter toute confusion, tout amalgame, et se rappeler que la Résistance passe par la guerre tout comme la traque du mal passe par le fait d’être malin.

Guy Walters a pris un risque. Il le sait. « Certains trouveront peut-être que j’ai été avec lui d’une sévérité excessive, et que j’ai pris un risque en pouvant donner l’impression de donner du grain à moudre aux néo-nazis, négationnistes, antisémites de tout poil et autres illuminés – individus qui m’inspirent la répulsion que l’on peut imaginer. » Entre le camp des bourreaux et celui des victimes, devenues ou non chasseurs, la différence reste fondamentale.

Laurent LEMIRE (L’agitateur d’idées)

(1) La Traque du mal de Guy Walters, traduit de l’anglais par Christophe Magny et Jean-Pierre Ricard, Flammarion, 510 p., 25 €.

Guy Walters a répliqué, sur son site et sur celui du Nouvel Observateur:

Droit de réponse de Guy Walters :

« Perplexité et colère. Voilà ce que j’ai ressenti en prenant connaissance de l’article publié par « Le Nouvel Observateur », le 25 février 2010, au sujet de mon livre, « La Traque du mal », paru chez Flammarion en janvier.

Je sais bien que les journalistes qui consacrent une courte note à un ouvrage ne le lisent pas forcément de A à Z ; mais, en l’espèce, étant donné la distorsion que Laurent Lemire fait subir à ce que j’ai écrit, je suis bien obligé de penser qu’il ne l’a pas lu du tout, pour des raisons qui m’échappent.

Pour commencer, Laurent Lemire explique que mon livre n’apporte rien de neuf sur le sujet (la traque des nazis après la guerre). De toute évidence, il ne sait pas de quoi il parle. Ma mise en cause de l’existence même de l’organisation Odessa, le fait que les Britanniques ont utilisé un officier des Einsatzgruppe, Friedrich Buchardt, comme agent secret après 1945, l’aide que l’évêque Hudal a apportée à Franz Stangl lorsqu’il s’est réfugié à Rome : sur ces points comme sur de nombreux autres, j’apporte des éléments nouveaux, fondés sur un minutieux travail d’archives. Et je suis prêt à parier, allez, tous mes euros, que Laurent Lemire ignore à peu près tout de la manière dont les Français ont utilisé un officier SS qui s’appelait Károly Ney.

Ce qui semble contrarier au plus haut point Laurent Lemire, ce sont les développements que je consacre, dans ce livre, à Simon Wiesenthal. Une petite mise au point, d’abord. J’ai en horreur les négationnistes, antisémites et néo-nazis de tout poil ; mais le fait que ces gens-là puissent se réjouir de ce que j’ai découvert sur Wiesenthal doit-il pour autant m’empêcher d’en parler ? Selon moi, non : ce qui prime, c’est la recherche historique. Or je mets très volontiers à la disposition de Laurent Lemire l’ensemble des documents que j’ai réunis sur la question. Et c’est très simple : oui, Simon Wiesenthal était un menteur ; non, il n’a pas menti sur tout, comme Laurent Lemire prétend que je l’ai écrit, j’ai même dit formellement le contraire. Mais Wiesenthal n’a pas, comme il le prétend, permis l’arrestation de 1.100 nazis : le chiffre le plus vraisemblable se situe autour de 10. Et pour le reste, j’invite le lecteur à aller voir les choses de plus près dans mon livre, pour se faire sa propre opinion.

Le devoir de l’historien est d’être honnête. La vérité fait mal, parfois, tant pis si elle ne plaît pas à tout le monde. Si les historiens commençaient à s’en préoccuper, ils ne feraient plus de l’histoire, mais de la politique. Est-ce cela que nous voulons ?»

Guy Walters (traduction Hélène Casa) (Nouvelobs.com)

26/02 18:34 Guy Walters
Laurent

I don’t understand your point. Of course the truth is never black and white, but are you really saying that I should not write the truth about Wiesenthal? How does doing so possibly confuse things? The logical extension of your argument is that I should not write such things and therefore keep things the way they are – nice and simple! That is surely nonsense.

Besides, much of what I say did not come out during Wiesenthal’s lifetime, and if it did, it was only published by nasty Holocaust deniers. I think it’s vital that people without an agenda should be able to criticise.

And neither am I claiming any moral equivalence between the Nazis and their victims – all I am saying is that Wiesenthal is just as capable as lying as, say, Eichmann. Ironically, Eichmann’s memoirs are sometimes more truthful than those of Wiesenthal. (Furthermore, I see no reason why Wiesenthal had to lie about himself in order to hunt Nazis.)

These are uncomfortable things to consider, but it doesn’t change the moral positions of the two men. Instead, it gives us a more nuanced view, and if Simon Wiesenthal did ‘smart’ things during the war in order to survive, then that is far more revealing of human nature in wartime than the Hollywood version of Simon Wiesenthal that you would prefer to maintain.

Nobody on their own can present a definitive portrait of another person’s life, but my contribution is simply part of the mix. If you analysed Wiesenthal’s claims as closely as I did, you too would have been shocked. My shock comes through as anger, for which I make no apology.

What I do apologise for is my lack of good French, and I am sorry that my comments here are in English.

Amitiés!

Guy (L’agitateur d’idées)

French reaction to Hunting Evil

Now that La Traque du Mal has been out in France for exactly one month, it’s a good moment to compare the reactions of the French critics to those of the British. While my fellow countrymen, raised on a diet of tabloidal reputation busting, were remarkably relaxed about my pasting of Simon Wiesenthal, the French seem to be more worried about it. A typical observaton is that my attack is “obsessional (Michaël Prazan in Transfuge), which I don’t have an enormous issue with – it is certainly angry, I’ll admit.

However, what I object to are the lazy critics who have either not read my book, or refuse to acknowledge its findings for reasons of their own. The biggest culprit is Laurent Lemire in Le Nouvel Observateur, who claimed that my book had nothing new in it, that it created unnecessary confusion (huh?), and that I wrote that everything Wiesenthal said or did was mendacious. It’s stunning quite how many mistakes one can make in 138 words, but there you go. Thankfully, Le Nouvel Obs has given me space to reply, which you can have a look at here.

 UPDATE: Laurent Lemire has posted further comments on his website. Naturally, I’ve responded! (site de Guy Walters)

On ne peut pas dire que le journaliste du Nouvel Observateur, Laurent Lemire, ait modifié sa position – Walters a eu tort de troubler l’image médiatique de Simon Wiesenthal, et le travail de l’historien est de conforter les certitudes:

Je retourne volontiers à Guy Walters sa perplexité et sa colère. Perplexité sur un ouvrage très documenté certes, qui montre les dissensions, les conflits d’intérêts et même les haines farouches parmi les chasseurs de nazis, mais qui finit par introduire de la confusion ce qui n’est pas le rôle de l’historien, d’autant que Simon Wiesenthal n’est plus là pour répondre. Colère parce que, même pour une note, les journalistes lisent les livres intégralement. Avec le risque d’être déçus.

L.L. (Nouvelobs.com)

On notera ici ce qui est évident depuis quelques années en France (mais aussi ailleurs): il est devenu difficile de parler – du moins dans les médias dominants – de sujets liés à la communauté juive ou à Israël. Je ne parle pas ici du négationnisme, dont la France est la patrie d’origine semble-t-il (Paul Rassinier, Maurice Bardèche, Roger Garaudy et Robert Faurisson sont les parrains de cette sous-culture de l’antisémitisme), mais des critiques non-antisémites. L’appel au boycott d’Israël est criminalisé, et proclamer l’évidence, à savoir que certains intellectuels (Alain Finkielkraut, Bernard-Henri Lévy ou Alexandre Adler) ont un attachement d’origine communautaire à Israël, expose l’impétrant à l’accusation rituelle d’antisémitisme. Plus près de la question qui nous occupe, les ouvrages très critiques de Maurice Rajsfus – qui subit lui-même la persécution antisémite sous Vichy – sur les organes dirigeants de la communauté juive française en 1940-44 sont largement méconnus. Si on rajoute à cela la tradition française de biographies plus littéraires que factuelles, du moins par rapport aux bibliographies à l’anglo-saxonne (Jean Lacouture, un des meilleurs biorgaphes français, dit "Je serais honoré qu’un de mes livres soit taxé de biographie anglo-saxonne"), on comprend que l’accueil fait à l’ouvrage de Walters ne serait pas enthousiaste en France.

La réaction de Laurent Lemire du Nouvel Observateur est caricaturale à cet égard:

  • le livre de Walters installe la confusion;
  • Walters est obsédé par Wiesenthal;
  • Walters attaque Wiesenthal après sa mort;
  • les infos de Walters ne sont pas nouvelles;
  • il prend un risque car il peut apporter l’eau au moulin des négationnistes;

La confusion? Comme le répond Walters – qui au passage est plutôt journaliste que historien, mais à l’anglo-saxonne, pas à la française – si la vérité est nuancée, complexe et paradoxale, et si l’historien ne doit pas introduire la confusion, la conclusion logique est alors que l’historien ne doit pas dire la vérité telle qu’il l’entend. L’obsession? Elle est à la mesure de l’image médiatique de Wiesenthal, synonyme de la traque des nazis pour le grand public. Pouvoir montrer qu’un tel personnage a menti sur de nombreux points de son histoire personnelle est évidemment justifié par l’intérêt public. Après la mort de Wiesenthal? C’est le propre des ouvrages d’histoire que d’apporter un éclairage critique sur des personnes mortes. Pas nouvelles, les infos sur les mensonges de Wiesenthal? Peut-être, mais ces infos étaient alors surtout diffusées dans les milieux antisémites. Un risque? Les négationnistes fonctionnent de manière assez détachée de la réalité historique: ils n’ont pas attendu Walters pour attaquer Wiesenthal ou démontrer que 2 et 2 font 5. Mais on comprend la crainte de Lemire, qui agit ainsi comme les gardiens de jardins publics empêchant les enfants de piétiner les pelouses: toute discussion critique d’éléments centraux du discours de la communauté juive institutionnalisée étant rendue périlleuse par l’usage dui chantage à l’antisémitisme, il s’agit de rappeler à l’ordre les impétrants, surtout dans le cas d’un étranger peu au fait des règles du jeu.

Mais la facade se fissure donc, ici grâce au livre de Walters. C’est ainsi que le journaliste français Luc Rosenzweig – qu’on ne peut taxer d’être fanatiquement hostile à Israël – exprime dans un article sur Causeur.fr son analyse du rôle de Simon Wiesenthal, qu’il a connu et cotoyé en tant que journaliste, d’une manière très directe:

Ce n’est que bien plus tard que j’ai compris que Wiesenthal était une figure bien commode pour les services israéliens, qui effectuaient discrètement les recherches et interventions attribuées au “chasseur de nazis” viennois. Sa notoriété mondiale était également utilisée par les dirigeants de l’Etat juif pour contrecarrer l’action d’un autre juif autrichien célèbre, le chancelier Bruno Kreisky, dont l’antisionisme viscéral était l’une des lignes directrice de sa politique étrangère. Les deux hommes se vouaient mutuellement une haine inextinguible. Il faut espérer que la seule chose qui les réunissait, leur incroyance au ciel ou à l’enfer, leur a épargné une cohabitation post mortem dans l’un ou l’autre de ces lieux. (Causeur.fr)

Quelle conclusion tirer de cette supercherie?

  1. Les victimes – en l’occurence, Simon Wiesenthal en tant que victime de l’antisémitisme nazi – ne sont pas toujours exemplaires. Cela n’enlève rien à leur qualité de victime ou à la réalité de leur persécution.
  2. Un menteur invéteré et manipulateur peut néanmoins faire oeuvre utile, même si l’utilité réelle sera moindre que celle alléguée par l’intéressé: à supposer que Simon Wiesenthal n’ait permis l’arrestation que d’une dizaine de criminels de guerre nazis au lieu du millier allégué par lui, c’est en tout cas un meilleur bilan que celui du gouvernement suédois – zéro criminel de guerre nazi arrêté et condamné.
  3. Un menteur n’est pas un monstre: Simon Wiesenthal fût une victime du génocide nazi, et avait des postions saines à certains égards – "Wiesenthal also drew fire for emphasizing that others besides Jews died in the gas chambers, which brought him into conflict with Elie Wiesel, who took the view that the Holocaust should be seen as an exclusively Jewish event";
  4. Par contre, le mensonge a un coût. Si le talent de Simon Wiesenthal en matière de relations publiques a eu un effet bénéfique sur la volonté politique de pourchasser les criminels de guerre nazis, ses mensonges sont bien évidemment du pain bénit pour les négationnistes – car, selon leur logique perverse, si Wiesenthal a menti sur les conditions de sa libération il peut avoir menti sur l’existence même des camps d’extermination. C’est bien évidemment absurde – peu de crimes de guerre et contre l’humanité sont aussi bien documentés que les crimes nazis – mais on aurait tort de sous-estimer le risque.
  5. On peut se demander si l’instrumentalisation des crimes passés pour justifier des crimes présents n’est pas aussi détestable que le négationnisme. Il est ainsi permis de préférer Maurice Rajsfus ou Marek Edelman à Simon Wiesenthal ou Elie Wiesel.
  6. Les victimes peuvent opprimer à leur tour: le Centre Simon Wiesenthal a ainsi obtenu le feu vert en 2008 de la justice israëlienne pour construire un Musée de la tolérance (!) sur le site d’un cimetière musulman dans la partie de Jérusalem occupée en 1967…

Lectures complémentaires:

- l’indéfatigable bloggeur étatsunien Phil Weiss, a publié sur l’indispensable Mondoweiss un billet de Lawrence Swaim, "Deconstructing Simon Wiesenthal", sans compter deux posts – ici et ici – sur la construction d’un musée du Centre Simon Wiesenthal sur l’emplacement d’un cimetière musulman à Jérusalem-Est, c’est-à-dire dans les territoires occupés en 1967;

- le site Pratique de l’histoire et dévoiements négationnistes est à recommander sur la question négationniste, et notamment en démontant le fonctionnement de la pensée négationniste, par exemple ici, en "démontrant" que le débarquement en Normandie n’a jamais eu lieu (on pourrait ici souligner qu’au niveau de la démarche "intellectuelle", cela rappelle ceux qui prétendent que le 11 septembre n’a jamais eu lieu);

- un extrait du livre de Guy Walters est accessible sur le site de ce dernier;

(1) Voir Norman Finkelstein, "The Holocaust industry: reflections on the exploitation of Jewish suffering", Verso, London, 2003, p. 93. L’honnêteté pousse quand même à préciser que Finkelstein ne semble indiquer aucune source pour cette information. D’un autre côté, Wiesenthal n’a pas intenté d’action en diffamation.

(2) Les Etats-Unis sont l’un des rares pays à avoir été condamné pour activités terroristes par la Cour internationale de justice de La Haye dans l’affaire des Activités militaires et paramilitaires au Nicaragua et contre celui-ci (Nicaragua c. États-Unis d’Amérique).

(3) Voir Norman Finkelstein, "The Holocaust industry: reflections on the exploitation of Jewish suffering", Verso, London, 2003, p. 146.

Quand ce qui n’est pas dit est plus important que ce qui est dit

On n’apprend autant par ce qui n’est pas dit dans cette nécrologie de Haaretz que par ce qui y est dit. Voici ainsi un passage consacré à David Kimche, ancien du Mossad et diplomate, d’origine britannique, qui vient donc de nous priver de sa présence parmi nous:

During the 1950s, Kimche was involved in exposing Avri Elad, an Israeli intelligence officer who betrayed his comrades and enabled the Egyptian security services to arrest a network of local Jewish youths working for Israeli intelligence. Two of them were hanged. Kimche was in Germany in 1957, attempting to recruit a German with a Nazi background in order to send him to Egypt to spy for the Mossad, when he learned of Elad’s relations with the Egyptian military attache in Germany. This discovery led to Elad being investigated. Eventually, he was arrested and sentenced to 10 years in prison.

Vous aurez complété de vous-même: les deux jeunes Egyptiens juifs, Moshe Marzouk et Shmuel Azrar, travaillant pour le Mossad arrêtés et exécutés l’ont été pour avoir posé des bombes dans des lieux publics fréquentés par des Juifs égyptiens, afin de leur faire craindre pour le sécurité et de les faire partir pour Israël. C’est la fameuse affaire Lavon, qui déclencha un scandale politique de tout premier ordre en Israël. Du terrorisme, quoi, mais attention hein: pour la bonne cause.

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