Je suis de retour des territoires occupés

Ca m’a pris comme ça, je me suis dit que je devais absolument aller dans les territoires occupés, bravant tous les dangers dont celui me rendre complice, par ma présence, de l’occupation et de la colonisation. Je me suis donc rendu à Sebta et à Gibraltar – je n’ai pu me rendre à Mlilya cependant. La comparaison superficielle entre les deux colonies – jusqu’à sa récente réforme constitutionnelle de 2006 Gibraltar s’appelait encore officiellement ainsi, mais les présides espagnols ne se sont jamais qualifiés ainsi – est intéressante – pour une étude approfondie en français du statut des présides espagnols occupés, voir bien évidemment le livre d’Yves Zurlo.

Quelques remarques donc:

1- La diversité ethnique était plus apparente à Gibraltar (asiatiques, Marocains, Espagnols, Anglais, juifs orthodoxes), qui semble être génuinement « métisse« .

A Sebta, en dehors des groupes majoritaires « chrétien » et « musulman » à Sebta (ce sont les termes officiels espagnols), je n’ai vu qu’une poignée de noirs, d’asiatiques (le personnel d’un restaurant chinois) ainsi que deux joailliers juifs (Edery et Chocron, noms marocains par ailleurs). Gibraltar semblait beaucoup plus bigarrée, avec des Anglais, des Espagnols, des indo-pakistanais, des Marocains en tenue traditionnelle, des juifs orthodoxes en kippa et des hordes de touristes danois, norvégiens, bulgares et britanniques.

J’ai cependant rencontré deux vendeuses « mixtes » – moitié espagnoles, moitié marocaines – à Sebta mais globalement la mixité semblait moins apparente: les Espagnols et les « musulmans » (tel est le terme désignant la minorité marocaine de Sebta) sont également présents dans les rues, mais peu de groupes mixtes – ils étaient si peu fréquents qui j’y ai prêté attention lorsqu’ils se présentaient. Même les cafés semblaient assez monolithiques, sauf exception. La convivencia affichée à Sebta n’est pas fausse – en deux jours passés là-bas, je n’ai pas décelé de climat semblable à celui de Hébron ou de Shankill Road – mais assez relative. Autre détail: le numéro de jeudi du quotidien sebti El Pueblo de Ceuta (aucune signature à consonance arabe) – une quarantaine de pages – ne contenait que deux articles sur des personnes musulmanes – un sur le procès relatif au meurtre d’un Munir Mohamed, et un autre aussi sur un thème policier – alors que Ceuta compte 30.000 musulmans sur 76.000 habitants (1).

2- A Gibraltar, monolingue officiellement, le commerce est le plus souvent bilingue – je me faisais aborder en espagnol, et nombreux étaient les Gibraltariens à parler anglais avec un accent espagnol. Les enseignes étaient souvent bilingues. A Sebta, tout aussi monolingue officiellement, les commercants arabes étaient bilingues, voire trilingues (espagnol/arabe/français), les commercants espagnols monolingues – sauf un vendeur dans une joaillerie qui parlait français. Très rares étaient les enseignes bilingues espagnol/arabe – en général, des commerces tenus par des musulmans.

3- La frontière entre Sebta et Mlilya d’une part et le reste du Maroc d’autre part est connue comme étant celle au monde où l’inégalité de revenus d’un côté et de l’autre de la frontière est la plus élevée au monde, avec la frontière Mexique-Etats Unis et Cisjordanie/Gaza et Israël. Cela se voit: le passage frontière est rempli de Marocains pauvres, encombrés de sacs d’emplettes destinés à être revendus du côté marocain. A vue de nez, les voitures immatriculées à Sebta circulant du côté marocain de la frontière sont conduites par des sebtis musulmans.

Par contre, la frontière entre Gibraltar et l’Espagne est beaucoup moins contrastée: les niveaux de vie sont à peu près équivalents et le passage de la frontière n’est qu’une simple formalité de part et d’autre, alors qu’à Sebta, la douane espagnole est intransigeante à l’entrée et la douane marocaine aussi tatillonne que brouillonne à la sortie. Peu d’Espagnols tentent de passer clandestinement à Gibraltar, alors qu’à Sebta…

 4- Les deux enclaves occupées suite à une longue histoire de conquêtes et reconquêtes en portent les stigmates, par la forte présence militaire espagnole à Sebta et britannique à Gibraltar. Le vendredi à Sebta, les rues piétonnes étaient pleines de militaires espagnols en permission, dont un tout fier de promener un clairon. A Gibraltar, les installations du Ministry of Defense sont omniprésentes, de même que les véhicules militaires.

5- Les Marocains en visite à Sebta sont de deux catégories: si les supermarchés sont pris d’assaut par les contrebandiers besogneux transportant sacs en plastique et ballots sur la tête, les boutiques de la rue piétonne du centre-ville sont eux pris d’assaut par les visiteurs marocains classe moyenne et classe supérieure. La boutique Zara était dévalisée par des client-e-s marocain-e-s et je tiens du vendeur francophone d’un joaillier (si je révélais l’objet de mon passage chez ce joaillier, je déclencherais les sarcasmes de certain bloggeur paupérisé, je tiendrais donc un silence pudique là-dessus) que 90% de sa clientèle était marocaine – la bourgeoisie marocaine (look who’s talking…) contribue grandement au bien-être visible des commerces sebtis.

6- La plaza de la Constitucion à Sebta est intéressante – deux statues y figurent, toutes deux récentes (2003-2004). L’une figure une mère et sa fille, en face d’une plaque haute de deux mètres reprenant au verso l’article 14 de la Constitution espagnole de 1978 interdisant toute discrimination, et au recto l’article 2 de la même constitution relative à l’indissoluble unité de la nation espagnole. Les deux principaux thèmes politico-constitutionnels de Sebta (et de Mlilya) sont ainsi affichés de façon très – trop – apparente – la ville, qui est une cité autonome en droit constitutionnel espagnol, affirme un peu trop haut son caractère espagnol et son attachement à la non-discrimination pour que cela ne cache pas justement d’évidents questionnements.

A une dizaine de mètres de là, une autre statue, qui représente un philosophe juif du XIIIe siècle, Youssef Ibn Aknin – façon de marquer la convivencia, et de mettre en évidence la petite communauté juive de Sebta. Encore un hommage récent, qui s’inscrit fort bien dans l’idéologie officielle récente de Sebta l’espagnole. Je n’ai cependant pas cherché la statue de Franco.

Cette même manie des statues idéologiquement significatives a cours à Gibraltar, ou j’ai repéré plusieurs statues récentes – 2004, soit le tricentenaire de l’occupation britannique de Gibraltar – d’amiraux britanniques, dont Nelson, histoire bien évidemment de souligner le caractère britannique de la ville.

7- J’ai trouvé le centre de Sebta extrémement bien tenu, mieux que bien des capitales européennes – même si les bâtiments décrépits de l’entrée de Sebta ne m’ont pas échappé. Me rendant à Gibraltar, je suis passé par Algeciras et quelques bourgades andalouses – immeubles décrépits, bétonnage forcéné et hideux du littoral, taudis au centre ville, zones industrielles enfumées, et même quelques bidonvilles dans une vallée – et ces villes étaient beaucoup plus décrépites que Sebta l’africaine. Racontant cette impression à l’amie de ma femme qui nous accompagnait, elle me dit fort à propos que Algeciras aurait mieux sa place en tant qu’enclave espagnole au Maroc, vu l’urbanisme laid et anarchique qui la relie avec tant de villes marocaines « modernes« .

Voilà pour les impressions de Tintin à Sebta & Gibraltar…

PS: J’ai acheté un billet pour le cable qui mène au sommet du Rocher de Gibraltar, pour me souvenir au moment de mettre le pied dans la cabine que j’avais le vertige. J’ai gardé les yeux pointés sur la pointe de mes chaussures durant tout le trajet aller, alors que la cabine était suspendue à quelques centaines de mètres du sol. Une fois débarqué au sommet, je m’efforcais de me tenir éloigné des bords, et abandonnai au bout de dix minutes la visite afin de prendre le premier cable retour, ayant la chance d’avoir une place assise qui me permettait d’éviter le panorama vertigineux. Moi qui ai le vertige dès le deuxième étage…

(1) Pour comparaison, à Mlilya, 34.000 des 72.000 habitants sont musulmans.

26 Réponses

  1. Comme si on y était. 7assane Jidane.

  2. @ Ibn Kafka

    Bien vu..bien observé….Mais je vois que n’as pas mis les pieds dans les quartiers réservés à los « moros »!

    Manque de temps ou d’envie?

    PS : J’ai passé 7 ans dans une des ville- frontière avec les présides Je n’ai jamais mis les pieds dans une bijouterie.

  3. 7didane: gracias…

    hmida: manque de temps – et puis j’étais en famille… Bijouterie? Eh oui, je suis un islamo-gauchiste bling-bling…

  4. @ ibn kafka

    « Eh oui,je suis un islamo-gauchiste bling-bling » C est toi qui l’avoues…mais je m’en doutais…Nul n’est parfait !

  5. Ibn Kafka, pas sympa de nous faire la joute des Territoires occupés. Je t’imaginais déjà caméra sur l’épaule et casque sur la tête :-),

  6. Tu es parti chez Fred, Van Cleef ou bien un vendeur de diamants ? 🙂

    Ayoub

  7. La phrase de la semaine « Eh oui, je suis un islamo-gauchiste bling-bling… » MDR !!

    Chapeau bien bas !

  8. A quand un bivouac à Tindouf?

  9. Bravo pour cet excellent travail d’investigation qui nous révèle une approche instructive sur des réalités jusqu’au là méconnues, la comparaison de la situation des villes marocaines occupées avec celle de Gibraltar peut nous laisser dubitatifs sur l’échéance proche ou lointaines de récupération des deux villes Marocaines.
    rendez-vous sur mon site pour contribution opportune.

  10. Salut ibn kafka, t’as enfin dévoilé ton côté « jet set » c’est un acte de bravoure surtout pour un islamo-gauchiste.

    pour mlilya j’y suis déjà allé, et ce n’est pas très loin de Sebta, sauf que le centre ville est beaucoup mieux entretenu, mais plein de gens bizzare qui répetent « cambio señor, cambio ».

  11. Brilliant! Clap, clap.

  12. En lisant le titre de ce billet, j’ai cru qu’Ibn Kafka a effectué un voyage en Palestine, à Ramallah ou à Jérusalem.
    Mais non, il a été à Ceuta et Gibraltar, selon Ibn Kfaka ce sont deux villes colonisées, chose qui me choque pas vue les idées anti-colonialiste du juriste.

    La description de l’état des « musulmans » de Ceuta me semble assez juste, une chose que j’ai vu d’ailleurs pas mes propres yeux, donc je peux rien dire sur ce point.

    Sinon, le mot « colonisé » me semble un peu trop et « occupé » est très déplacé (bezzaf). Je note que tu as évoqué la « longue histoire de conquêtes et reconquêtes » mais sans la développer chose qui ne donne un non sens à ces mots.
    Personnellement, je ne suis pas un nationaliste même si je pense que Ceuta et Millia devenaient être marocaines depuis longtemps, très longtemps ou au moins être négocier en 1955.

    ps. Si on pousse la logique de colonisation, on dira quoi de la présence musulmane dans la péninsule ibérique? et nos revendication iront jusqu’au où?

  13. En terme de reconnaissance, l’habitant de Sebta (Sebti, Sebtaoui … ? bref!) n’est pas des plus reconnu par l’Espagne, sa mater dolorosa.
    Il demeure le parent pauvre de la « métropole », un peu l’enfant illégitime auquel on continue de pourvoir aux besoins, mais que l’on ne met jamais vraiment en avant (sauf bien sûr en cas de visite éclair de Juan Carlos himself, en Novembre dernier, pour quelque sombre intention de brouille diplomatique avec Rabat).

    Pour ce qui est de : « La frontière entre Sebta et Mlilya d’une part et le reste du Maroc d’autre part est connue comme étant celle au monde où l’inégalité de revenus d’un côté et de l’autre de la frontière est la plus élevée au monde », je partage une partie de ton raisonnement.
    Celle qui met en avant l’inégalité entre le Nord du Maroc (région marocaine, pauvre s’il en est) et Sebta. Le reste du Maroc, mon Maroc quotidien se résumant malheureusement (heureusement?) à Casa, je suis loin de penser que notre mégalopole est à rougir en quoique ce soit face à ce villagillon de banlieue de moins de 100.000 habitants (je surjoue l’urbanité offusquée). Ca n’a jamais été à Sebta que j’ai fait mes achats du siècle. A mes yeux, c’est une ville de passage, aux habitants d’un mood bcp trop inégal pour pouvoir prétendre être de bons commerçants,
    éventuellement un dépaysement d’une journée max au cours de vacances « nordistes », et bien sûr un enjeu stratégique territorial pour le Maroc.
    Rien de plus.
    Je me sens hors-sujet, mais comme disait le petit Coubertin, l’essentiel c’est de participer 🙂

  14. Cette histoire de territoires occupés dure depuis 14(17) si ma mémoire est bonne.
    La question est si un jour réferendum il y a, que chosiraient les marocains vivant là bas!

    By the way, merci pour le récit, je n’ai jamais mis les pieds à Sebta bien que je suis arrivée au poste frontalier du temps où je vivais à Tanger.
    En tout cas, ce que tu racontes sur les espagnols confirment ce que j’avais vu en traversant l’Espagne continentale parlant.

    Sinon, à Ssi Ibn Kafka je ne savais pas que tu vivais si dangeureusement ! 😉 :)))) Ca nous fait un point en commun, j’ai le vertige aussi :)))

  15. Une Marocaine, « Cette histoire de territoires occupés dure depuis 14(17) si ma mémoire est bonne. » Tu as quel âge au juste ? 😉

    Ibn Kafka, tu n’as pas distribué clandestinement des tracts anti-colonisation à Sebta ?

  16. @ Ibn Kafka

    Tu es digne de ton illustre ancêtre c’est à dire Tarik Ibn Ziad !
    A quand une visite à l’ilôt LEILA ?

  17. Bravo pour cet excellent travail d’investigation qui nous révèle une approche instructive sur des réalités jusqu’au là méconnues, la comparaison de la situation des villes marocaines occupées avec celle de Gibraltar peut nous laisser dubitatifs sur l’échéance proche ou lointaines de récupération des deux villes Marocaines.

  18. hmida: « nul n’est pas parfait » – quoi, serais-tu devenu républicain?

    ayoub: non, chez Chocron, j’y ai vu des Mont Blanc, une marque de stylos, je ne sais pas si tu la connais…

    Aïcha Q: si tu dresses la tente!

    jeL: take a chill pill!

    une marocaine: s’il y avait un référendum à Sebta et Mliliya, pas sûr effectivement que les musulmans de ces enclaves votent pour le retour au Maroc, il suffit de comparer les niveaux de vie et de libertés publiques de part et d’autre de la frontière pour s’en convaincre.

    Pour le vertige, je ne te conseille vraiment pas le cable jusqu’au Rock, j’ai failli m’évanouir…

  19. MG: investigation, ce mot est de trop…

    el jebli: Mlilya, mieux entretenue que Sebta? Ce doit être joli alors, car Sebta était d’une étonnante propreté, du moins dans le centre-ville.

    lixy: merci!

    couscous poulette: l’info selon laquelle la frontière entre les présides occupés et le Maroc est celle aux inégalités de revenus la plus élevée dans le monde, je la tiens d’une étude universitaire dont j’ai perdu la référence – je tâcherai de la retrouver.

    Naïm: Eh non, mon castillan ne le permettait pas…

    alibaba: je vais demander à Reda Taoujni de l’Association Sahara marocain s’il pourra m’organiser ça…

  20. Chiche!

  21. pfffffffff! quelle réponse!!
    tu me déçois!!

  22. […] et principalement connu pour son engagement louable pour la fin de la souveraineté espagnole sur les présides occupés de Sebta et Mlilya. Lui-même issu d’un couple mixte (sa mère est hollandaise) et marié à […]

  23. […] – “Je suis de retour des territoires occupés“ – “Le chercheur Yves Zurlo sur la récente crise des présides occupés de Sebta et […]

  24. […] étatsunien. Je demande pardon à Sa Majesté Mohammed VI, que Dieu le préserve. Je demande pardon au gouvernement espagnol et aux présides espagnols de Sebta et Mlilya. Je demande pardon à Alain Finkielkraut. Je demande pardon à Thomas Friedman. Je demande pardon […]

  25. je de mande un visa touriste

  26. Oui La diversité ethnique était plus à l’espagnol (les musulmans surtout les marocaines juifs orthodoxes….)

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