Ahmed Benchemsi et Wafa Sultan, ou le degré zéro de la pensée laïque au Maroc

Vous avez peut-être lu l’éditorial d’Ahmed Benchemsi dans Tel Quel de ce samedi 19 avril. Autour de moi, plusieurs personnes, très loin d’être des membres de la Salafia jihadia ou de Hijra wal takfir, ont réagi avec virulence contre cet éditorial et m’ont demandé de réagir.

Une précision tout d’abord: si beaucoup de gens ont tendance soit à adorer Benchemsi et ses éditoriaux, soit les exécrer, je me place entre les deux. La laïcité bobo « touche pas à ma bière » matinée de Lyautey/Descartes et de Racine/Agdal qu’il incarne m’irrite assez, moi qui pense que le problème politique prioritaire du Maroc est le manque de démocratie et d’Etat de droit et non pas une chimérique laïcité, mais en même temps, il a fait montre d’une indéniable lucidité lorsqu’il a critiqué les dérives du pouvoir, et d’une prise de risques, y compris personnels, qui l’honore. Il y a cependant au moins un éditorial que je ne lui pardonnerai jamais, celui écrit lors du second anniversaire du 16 mai 2003, dans lequel il eût la faiblesse d’écrire, au sujet des rafles, procès iniques et tortures venus en réaction aux attentats, qu’on ne faisait pas d’omelettes sans casser des oeufs, et que ces violations étaient « un mal nécessaire« , empruntant le vocabulaire d’un général Oufkir ou d’un Driss Basri pour l’occasion.

Ce que je pense de Benchemsi, je le pense également de Tel Quel: si certaines couvertures et articles m’énervent (le numéro sur le film Marock il y a deux ans semblait faire de la critique de ce film une quatrième ligne rouge), on trouve quand même régulièrement de très bonnes enquêtes, et des articles pas forcément en harmonie avec la ligne éditoriale normale de cet hebdomadaire – je me rappelle ainsi d’un article sur la discrimination à l’embauche des femmes voilées au Maroc (!) intitulé hijabophobie, d’enquêtes de fond sur l’armée et les services de renseignement, entre autres.

Bref, pour conclure cet exergue, je ne suis pas de ceux qui boycottent Tel Quel, mais je ne tapisse pas non plus les murs de ma chambre avec les éditoriaux d’Ahmed Benchemsi. C’est un publiciste de talent, qui a contribué à faire reculer les « lignes rouges » au Maroc, mais je préfère personnellement Le Journal de Boubker Jamaï et Ali Amar, me sentant beaucoup plus proche de sa ligne politique claire et cohérente, qui n’a que très rarement fait dans la laïcité bobo de Tel Quel.

Tournons-nous maintenant vers l’édito de cette semaine, consacré, on ne sait trop pourquoi, à la psychiatre étatsunienne d’origine syrienne Wafa Sultan, qui s’est fait connaître depuis 2006 pour ses violentes diatribes contre l’islam et les musulmans, notamment sur Al Jazira, et qui a atteint un summum tout récemment lors de la célèbre émission Al Itijah Al Mu’akis de Faysal Qasim, lorsqu’elle s’en est pris avec encore plus de violence que d’habitude à l’islam, aux musulmans, et aux Palestiniens (s’agissant des récents massacres israëliens à Gaza, elle a ainsi dit que les Palestiniens devaient être reconnaissants aux Israëliens de leur avoir accordé le martyre, et s’est obstinément refusée à condamner Israël de manière explicite, disant simplement pouvoir condamner les Palestiniens tout autant que les Israëliens, et faisant du conflit israëlo-palestinien non pas un conflit national mais un conflit religieux, le problème étant en l’occurence l’islam et sa violence intrinséque – je caricature pas, ce furent ses propos) (1).

Benchemsi commence par présenter Wafa Sultan – de manière assez cocasse, il la qualifie d’intellectuelle (2): pourquoi elle et pas Abou Hafs ou Hassan Kettani? – comme un poil à gratter qui « dérange, perturbe, excite toutes les passions et toutes les haines« . Il expose ensuite les fortes pensées de cette intellectuelle de haut vol: l’islam est violent et empêche les musulmans d’utiliser leur raison (« There is no way we can keep the Koran« ), il y a une guerre des civilisations, etc. Son principal reproche contre Wafa Sultan n’est bien évidemment pas sa virulence contre l’islam, mais le fait de prétendre avoir « étudié les exégèses du Coran et les livres de science islamique de A à Z« , ce qui, constate-t-il en faisant un rare usage de bon sens dans cet éditorial, est impossible, étant donné le cumul de tels ouvrages en quatorze siècles d’histoire.

Il constate ensuite que l’islam est divers, et les opinions des musulmans tout aussi diverses:

Aujourd’hui encore, selon qu’on soit sunnite ou chiite, adepte du rite malékite ou hanafite, du salafisme de Mohammed Abdou ou de celui d’Ibn Taïmiya, on aura des visions radicalement différentes, et radicalement opposées, de ce qu’est vraiment l’islam. Les extrémistes me crispent tout autant que les rêveurs qui font le tour des plateaux télé pour expliquer que “l’islam est une religion de paix et d’amour”. L’islam est tout et son contraire, tout dépend des références.

Et c’est là où l’édito de Benchemsi commence à sombrer corps et bien, car après avoir souligné la complexité, le relativisme et les nuances à apporter à la vision monolithique et essentialiste de l’islam (comme de toute autre religion), et souligné – c’était bien le moins – que Wafa Sultan est une extrémiste:

Comme celui de ses adversaires, son discours est virulent et sans nuances. Il n’a en fait qu’un “avantage” : il secoue les intégristes et, pour ainsi dire, leur “explose” à la figure. Ses interventions sur Al Jazeera (Internet en regorge) sont des morceaux d’anthologie. Généralement, dans les débats opposant intégristes et “modérés” (dans l’interview qu’elle nous accorde, Mme Sultan donne d’ailleurs une définition très intéressante à ce concept), les seconds se font systématiquement manger tout crus par les premiers. Parce que les premiers hurlent plus fort, qu’ils menacent comme ils respirent, et qu’ils font facilement peur. Wafa Sultan, elle, ne s’en laisse compter par personne. à l’outrance, elle répond par une outrance équivalente. Du coup elle crée la polémique et dans les esprits de beaucoup, le doute. Or le doute a été le point de départ de Descartes, l’inventeur du rationalisme moderne. Le doute est toujours le point de départ des remises en question. Et l’islam, comme les musulmans, ont désespérément besoin d’une remise en question.

Résumons: Wafa Sultan est une extrémiste tout aussi virulente que les islamistes radicaux, voire plus encore qu’eux dans les débats télévisés, ceci crée la polémique, puis le doute, point de départ de Descartes, et l’islam et les musulmans en ont besoin, et ont donc besoin de la violence et de la virulence de Wafa Sultan.

Je ne sais pas vraiment par où commencer: on pourrait dire plutôt que la pensée de l’intellectuelle dont Benchemsi estime que les musulmans ont désespérement besoin est une pensée essentialiste (l’islam a une essence absolue, éternelle et immuable, qui s’attache aux musulmans), raciste (même dans les extraits tronqués de MEMRI, on l’entend répéter que les musulmans sont des créatures primitives incapabales de raison) et manichéenne (elle a évoqué dans un entretien les Etats-Unis comme le paradis et le Moyen-Orient comme l’enfer, mais plus sérieusement, oppose une vision exclusivement négative de l’islam à une vision exclusivement positive de l’histoire et des sociétés occidentales). Le doute et Descartes en paraissent bien loin. Et on pourrait retourner l’argument, car on peut supposer que le doute – « point de départ du rationalisme moderne » – n’est pas seulement intellectuellement bénéfique aux musulmans (le terme semble pris dans une acceptation religieuse) mais également aux tenants d’autres idéologies, y compris la laïcité ou le libéralisme: à quand un entretien avec Roger Garaudy ou Abou Hafs, pour la « remise en question » de ces idéologies?

On pourrait également penser qu’avec des intellectuels – le terme est certes dévalué par l’usage qu’en fait Benchemsi – tels que Mohamed Arkoun, Abdallah Laroui, Mohamed Abd el Jabri, Abdou Filali Ansari, Youssef Sedik, Abdallah Hammoudi, Abdesamad Dialmy, Mohamed Charfi ou Mohamed Talbi à portée de main ou de téléphone, un débat plus – osons le mot – intelligent aurait pu être mené sur ces questions, sur lesquelles Benchemsi a bien évidemment le droit d’avoir la position laïque qu’il défend. On peut légitimement être affligé par le manque de discernement – pour utiliser un euphémisme – dans le choix d’une personne qui ne débat pas, mais qui insulte ou assène préjugés, contre-vérités et stéréotypes.

On pourrait aussi s’affliger de la surprenante carence intellectuelle qui semble ici affliger un brillant éditorialiste comme Benchemsi, formé à l’IEP Paris, sous la houlette notamment du regretté Rémy Leveau (qui était un homme de nuances et d’attachement aux faits), décrit comme le fils spirituel de Jean-Louis Servan Schreiber et comme un opposant au manichéisme, qui écrit comme un anti-clérical français de la fin du XIXeme, comme si le post-modernisme, le déconstructivisme ou la pensée critique n’avaient pas depuis plusieurs décennies relativisé les oppositions manichéennes et les idéologies, et ce en Occident même (si tant est que ce mot ait un sens). Certes, on ne s’attend pas à ce qu’il cite Derrida, Foucault ou Bourdieu dans ses éditos, mais comment un homme cultivé invoquant la rationalité moderne (et encore devrait-il peut-être faire l’économie de ce qualificatif) peut-il encore croire, en 2008, à une opposition entre le Bien et le Mal (qu’il endosse en accordant à Wafa Sultan un rôle positif), que ce Bien soit l’Occident ou l’islam?

On pourrait surtout se scandaliser de la carence journalistique absolue de ne pas présenter de manière exhaustive une telle intellectuelle, dont le palmarès ne nécessite pas d’himalayesques recherches journalistiques: contributrice à un site chrétien syrien fortement islamophobe, partisane d’Israël et est invitée d’honneur de l’American Jewish Congress et figure dans la liste amusante des « righteous Muslims and Arabs who risk life and limb defending liberty, freedom, Israel, the US and Western Democracy« , qui est citée avec avec admiration dans une foule de sites, périodiques et blogs néo-cons (FrontPageMagazine), évangélistes (WorldNetDaily de Joseph Farah), israëliens ou pro-israëliens(Jewish Virtual Library, Jerusalem Post, Yedioth Ahranoth à deux reprises, Guysen News International, Jewish World Review) et/ou islamophobes (Sons of Pigs and Apes, Atlas Shrugged, Little Green Footballs), et j’en passe. Des journalistes et bloggeurs, qui ne sont pas des wahabbites, ont déjà soulevé des objections contre ses idées – dont une des plus « rationalistes« , dirait Benchemsi, est l’incompatibilité entre le fait de détenir un passeport étatsunien et d’être musulman.

Et je ne parle même pas de l‘enquête du journal californien musulman Southern California In Focus, qui révélait les mensonges et demi-vérités de Wafa Sultan sur son parcours, tant en Syrie qu’aux Etats-Unis.

Bref, un éditorial bancal, un travail jounalistique bâclé, la voie laissée libre à une vision essentialiste et manichéenne de l’islam, et une opération de pub pour une « wannabe muslim reformer » – on se serait cru en train de lire un édito du Point ou de L’Express, qui ont pour eux l’excuse de l’ignorance du sujet – et c’est bien là ce que je reproche le plus à Benchemsi, c’est-à-dire avoir écrit un édito aussi mauvais que l’aurait fait un éditorialiste mainstream français, dénué des outils linguistiques et culturels pour prendre cette charlatane islamophobe pour ce qu’elle est.

« Who does she think she’s fooling?« , wrote one Jamaican blogger. Well, Benchemsi for one…

(1) Je n’ai pas pu trouver une version intégrale de cette émission, dont la diffusion en direct a donné lieu à des excuses publiques d’Al Jazira en raison des attaques virulentes de Wafa Sultan contre l’islam et les musulmans. J’ai trouvé la version bien évidemment tronquée (cela avait déjà été le cas en 2006) de l’agence Tass sioniste qu’est MEMRI, qui ne présente que des extraits de l’émission, mais qui sont édifiants.

(2) En y réflechissant, je suis très injuste: bien sûr que c’est une intellectuelle, la preuve, elle est citée dans Readers’ Digest

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