Ahmed Benchemsi et Wafa Sultan, ou le degré zéro de la pensée laïque au Maroc

Vous avez peut-être lu l’éditorial d’Ahmed Benchemsi dans Tel Quel de ce samedi 19 avril. Autour de moi, plusieurs personnes, très loin d’être des membres de la Salafia jihadia ou de Hijra wal takfir, ont réagi avec virulence contre cet éditorial et m’ont demandé de réagir.

Une précision tout d’abord: si beaucoup de gens ont tendance soit à adorer Benchemsi et ses éditoriaux, soit les exécrer, je me place entre les deux. La laïcité bobo « touche pas à ma bière » matinée de Lyautey/Descartes et de Racine/Agdal qu’il incarne m’irrite assez, moi qui pense que le problème politique prioritaire du Maroc est le manque de démocratie et d’Etat de droit et non pas une chimérique laïcité, mais en même temps, il a fait montre d’une indéniable lucidité lorsqu’il a critiqué les dérives du pouvoir, et d’une prise de risques, y compris personnels, qui l’honore. Il y a cependant au moins un éditorial que je ne lui pardonnerai jamais, celui écrit lors du second anniversaire du 16 mai 2003, dans lequel il eût la faiblesse d’écrire, au sujet des rafles, procès iniques et tortures venus en réaction aux attentats, qu’on ne faisait pas d’omelettes sans casser des oeufs, et que ces violations étaient « un mal nécessaire« , empruntant le vocabulaire d’un général Oufkir ou d’un Driss Basri pour l’occasion.

Ce que je pense de Benchemsi, je le pense également de Tel Quel: si certaines couvertures et articles m’énervent (le numéro sur le film Marock il y a deux ans semblait faire de la critique de ce film une quatrième ligne rouge), on trouve quand même régulièrement de très bonnes enquêtes, et des articles pas forcément en harmonie avec la ligne éditoriale normale de cet hebdomadaire – je me rappelle ainsi d’un article sur la discrimination à l’embauche des femmes voilées au Maroc (!) intitulé hijabophobie, d’enquêtes de fond sur l’armée et les services de renseignement, entre autres.

Bref, pour conclure cet exergue, je ne suis pas de ceux qui boycottent Tel Quel, mais je ne tapisse pas non plus les murs de ma chambre avec les éditoriaux d’Ahmed Benchemsi. C’est un publiciste de talent, qui a contribué à faire reculer les « lignes rouges » au Maroc, mais je préfère personnellement Le Journal de Boubker Jamaï et Ali Amar, me sentant beaucoup plus proche de sa ligne politique claire et cohérente, qui n’a que très rarement fait dans la laïcité bobo de Tel Quel.

Tournons-nous maintenant vers l’édito de cette semaine, consacré, on ne sait trop pourquoi, à la psychiatre étatsunienne d’origine syrienne Wafa Sultan, qui s’est fait connaître depuis 2006 pour ses violentes diatribes contre l’islam et les musulmans, notamment sur Al Jazira, et qui a atteint un summum tout récemment lors de la célèbre émission Al Itijah Al Mu’akis de Faysal Qasim, lorsqu’elle s’en est pris avec encore plus de violence que d’habitude à l’islam, aux musulmans, et aux Palestiniens (s’agissant des récents massacres israëliens à Gaza, elle a ainsi dit que les Palestiniens devaient être reconnaissants aux Israëliens de leur avoir accordé le martyre, et s’est obstinément refusée à condamner Israël de manière explicite, disant simplement pouvoir condamner les Palestiniens tout autant que les Israëliens, et faisant du conflit israëlo-palestinien non pas un conflit national mais un conflit religieux, le problème étant en l’occurence l’islam et sa violence intrinséque – je caricature pas, ce furent ses propos) (1).

Benchemsi commence par présenter Wafa Sultan – de manière assez cocasse, il la qualifie d’intellectuelle (2): pourquoi elle et pas Abou Hafs ou Hassan Kettani? – comme un poil à gratter qui « dérange, perturbe, excite toutes les passions et toutes les haines« . Il expose ensuite les fortes pensées de cette intellectuelle de haut vol: l’islam est violent et empêche les musulmans d’utiliser leur raison (« There is no way we can keep the Koran« ), il y a une guerre des civilisations, etc. Son principal reproche contre Wafa Sultan n’est bien évidemment pas sa virulence contre l’islam, mais le fait de prétendre avoir « étudié les exégèses du Coran et les livres de science islamique de A à Z« , ce qui, constate-t-il en faisant un rare usage de bon sens dans cet éditorial, est impossible, étant donné le cumul de tels ouvrages en quatorze siècles d’histoire.

Il constate ensuite que l’islam est divers, et les opinions des musulmans tout aussi diverses:

Aujourd’hui encore, selon qu’on soit sunnite ou chiite, adepte du rite malékite ou hanafite, du salafisme de Mohammed Abdou ou de celui d’Ibn Taïmiya, on aura des visions radicalement différentes, et radicalement opposées, de ce qu’est vraiment l’islam. Les extrémistes me crispent tout autant que les rêveurs qui font le tour des plateaux télé pour expliquer que “l’islam est une religion de paix et d’amour”. L’islam est tout et son contraire, tout dépend des références.

Et c’est là où l’édito de Benchemsi commence à sombrer corps et bien, car après avoir souligné la complexité, le relativisme et les nuances à apporter à la vision monolithique et essentialiste de l’islam (comme de toute autre religion), et souligné – c’était bien le moins – que Wafa Sultan est une extrémiste:

Comme celui de ses adversaires, son discours est virulent et sans nuances. Il n’a en fait qu’un “avantage” : il secoue les intégristes et, pour ainsi dire, leur “explose” à la figure. Ses interventions sur Al Jazeera (Internet en regorge) sont des morceaux d’anthologie. Généralement, dans les débats opposant intégristes et “modérés” (dans l’interview qu’elle nous accorde, Mme Sultan donne d’ailleurs une définition très intéressante à ce concept), les seconds se font systématiquement manger tout crus par les premiers. Parce que les premiers hurlent plus fort, qu’ils menacent comme ils respirent, et qu’ils font facilement peur. Wafa Sultan, elle, ne s’en laisse compter par personne. à l’outrance, elle répond par une outrance équivalente. Du coup elle crée la polémique et dans les esprits de beaucoup, le doute. Or le doute a été le point de départ de Descartes, l’inventeur du rationalisme moderne. Le doute est toujours le point de départ des remises en question. Et l’islam, comme les musulmans, ont désespérément besoin d’une remise en question.

Résumons: Wafa Sultan est une extrémiste tout aussi virulente que les islamistes radicaux, voire plus encore qu’eux dans les débats télévisés, ceci crée la polémique, puis le doute, point de départ de Descartes, et l’islam et les musulmans en ont besoin, et ont donc besoin de la violence et de la virulence de Wafa Sultan.

Je ne sais pas vraiment par où commencer: on pourrait dire plutôt que la pensée de l’intellectuelle dont Benchemsi estime que les musulmans ont désespérement besoin est une pensée essentialiste (l’islam a une essence absolue, éternelle et immuable, qui s’attache aux musulmans), raciste (même dans les extraits tronqués de MEMRI, on l’entend répéter que les musulmans sont des créatures primitives incapabales de raison) et manichéenne (elle a évoqué dans un entretien les Etats-Unis comme le paradis et le Moyen-Orient comme l’enfer, mais plus sérieusement, oppose une vision exclusivement négative de l’islam à une vision exclusivement positive de l’histoire et des sociétés occidentales). Le doute et Descartes en paraissent bien loin. Et on pourrait retourner l’argument, car on peut supposer que le doute – « point de départ du rationalisme moderne » – n’est pas seulement intellectuellement bénéfique aux musulmans (le terme semble pris dans une acceptation religieuse) mais également aux tenants d’autres idéologies, y compris la laïcité ou le libéralisme: à quand un entretien avec Roger Garaudy ou Abou Hafs, pour la « remise en question » de ces idéologies?

On pourrait également penser qu’avec des intellectuels – le terme est certes dévalué par l’usage qu’en fait Benchemsi – tels que Mohamed Arkoun, Abdallah Laroui, Mohamed Abd el Jabri, Abdou Filali Ansari, Youssef Sedik, Abdallah Hammoudi, Abdesamad Dialmy, Mohamed Charfi ou Mohamed Talbi à portée de main ou de téléphone, un débat plus – osons le mot – intelligent aurait pu être mené sur ces questions, sur lesquelles Benchemsi a bien évidemment le droit d’avoir la position laïque qu’il défend. On peut légitimement être affligé par le manque de discernement – pour utiliser un euphémisme – dans le choix d’une personne qui ne débat pas, mais qui insulte ou assène préjugés, contre-vérités et stéréotypes.

On pourrait aussi s’affliger de la surprenante carence intellectuelle qui semble ici affliger un brillant éditorialiste comme Benchemsi, formé à l’IEP Paris, sous la houlette notamment du regretté Rémy Leveau (qui était un homme de nuances et d’attachement aux faits), décrit comme le fils spirituel de Jean-Louis Servan Schreiber et comme un opposant au manichéisme, qui écrit comme un anti-clérical français de la fin du XIXeme, comme si le post-modernisme, le déconstructivisme ou la pensée critique n’avaient pas depuis plusieurs décennies relativisé les oppositions manichéennes et les idéologies, et ce en Occident même (si tant est que ce mot ait un sens). Certes, on ne s’attend pas à ce qu’il cite Derrida, Foucault ou Bourdieu dans ses éditos, mais comment un homme cultivé invoquant la rationalité moderne (et encore devrait-il peut-être faire l’économie de ce qualificatif) peut-il encore croire, en 2008, à une opposition entre le Bien et le Mal (qu’il endosse en accordant à Wafa Sultan un rôle positif), que ce Bien soit l’Occident ou l’islam?

On pourrait surtout se scandaliser de la carence journalistique absolue de ne pas présenter de manière exhaustive une telle intellectuelle, dont le palmarès ne nécessite pas d’himalayesques recherches journalistiques: contributrice à un site chrétien syrien fortement islamophobe, partisane d’Israël et est invitée d’honneur de l’American Jewish Congress et figure dans la liste amusante des « righteous Muslims and Arabs who risk life and limb defending liberty, freedom, Israel, the US and Western Democracy« , qui est citée avec avec admiration dans une foule de sites, périodiques et blogs néo-cons (FrontPageMagazine), évangélistes (WorldNetDaily de Joseph Farah), israëliens ou pro-israëliens(Jewish Virtual Library, Jerusalem Post, Yedioth Ahranoth à deux reprises, Guysen News International, Jewish World Review) et/ou islamophobes (Sons of Pigs and Apes, Atlas Shrugged, Little Green Footballs), et j’en passe. Des journalistes et bloggeurs, qui ne sont pas des wahabbites, ont déjà soulevé des objections contre ses idées – dont une des plus « rationalistes« , dirait Benchemsi, est l’incompatibilité entre le fait de détenir un passeport étatsunien et d’être musulman.

Et je ne parle même pas de l‘enquête du journal californien musulman Southern California In Focus, qui révélait les mensonges et demi-vérités de Wafa Sultan sur son parcours, tant en Syrie qu’aux Etats-Unis.

Bref, un éditorial bancal, un travail jounalistique bâclé, la voie laissée libre à une vision essentialiste et manichéenne de l’islam, et une opération de pub pour une « wannabe muslim reformer » – on se serait cru en train de lire un édito du Point ou de L’Express, qui ont pour eux l’excuse de l’ignorance du sujet – et c’est bien là ce que je reproche le plus à Benchemsi, c’est-à-dire avoir écrit un édito aussi mauvais que l’aurait fait un éditorialiste mainstream français, dénué des outils linguistiques et culturels pour prendre cette charlatane islamophobe pour ce qu’elle est.

« Who does she think she’s fooling?« , wrote one Jamaican blogger. Well, Benchemsi for one…

(1) Je n’ai pas pu trouver une version intégrale de cette émission, dont la diffusion en direct a donné lieu à des excuses publiques d’Al Jazira en raison des attaques virulentes de Wafa Sultan contre l’islam et les musulmans. J’ai trouvé la version bien évidemment tronquée (cela avait déjà été le cas en 2006) de l’agence Tass sioniste qu’est MEMRI, qui ne présente que des extraits de l’émission, mais qui sont édifiants.

(2) En y réflechissant, je suis très injuste: bien sûr que c’est une intellectuelle, la preuve, elle est citée dans Readers’ Digest

Maguy Kakoun présente son journal de campagne électorale à Casa ce mardi

 
Maguy Kakoun, tête de la liste nationale (et donc féminine) du Parti du centre social aux élections législatives du 7 septembre 2007, a publié un journal de campagne où elle retrace ses impressions. J’avais pour ma part voté pour elle avec mon bulletin de vote pour la circonscription nationale, et pour le PSU avec mon bulletin local.
Elle présentera et signera son livre au Carrefour des Livres (angle rue des Landes et rue Vignemale, au Mâarif) à Casablanca ce mardi 22 avril à 19.00. Je tâcherai d’y être et d’en rendre compte ici.

Hebron- The First 40 Years: terrorisme d’Etat en Palestine occupée

Le sionisme est un humanisme

Une ONG israëlienne, Breaking the silence, composée de soldats israëliens témoignant sur les horreurs commises par leur armée (ceci mérite d’être souligné), a documenté le terrorisme d’Etat qui règne à Al Khalil (Hébron selon l’appelation française), en Palestine occupée, du fait de l’action conjuguée de l’armée israëlienne et des colons juifs ultra-orthodoxes qui occupent cette ville, où ils tentent de rendre la vie invivable – lebensunwertes Leben aurait-on dit en d’autres temps et en d’autres lieux. Mais les Palestiniens sont toujours là, et il faudra les exterminer -des enfants de colons juifs à Hébron menacent des enfants palestiniens en ce sens – jusqu’au dernier et extirper leur souvenir de nos cerveaux et de nos coeurs pour que la Palestine cesse de vivre.

Hat-tip: le blog This is Israel.

 

PS: J’ai oublié – voici la page consacrée à la situation à Al Khalil (Hébron) par l’ONG israëlienne pour les droits de l’homme dans les territoires occupés en 1967 Btselem.

Wieviel Dekolleté darf eine Kanzlerin zeigen?

Pour ceux qui ne comprendraient pas la langue de Goethe et de Horst Hrubesch, voici donc la question existentielle qui taraude la presse allemande – et européenne. Le réflexe du bon féministe serait de dire que l’intérêt pour le décolleté de la chancelière Angela Merkel – intérêt aussi bien de l’infect tabloïd Bild au très conservateur quotidien de qualité Die Welt – dénote le machisme de ceux qui en font la remarque. Un commentaire plus juste, de la chroniqueuse Elisabeth Binder du Tagesspiegel est de conclure que « In Deutschland ist nicht nur zum ersten Mal eine Frau Kanzlerin geworden, sondern auch eine Kanzlerin Frau » – « en Allemagne, ce n’est pas seulement la première qu’une femme est devenue chancelière, mais la première fois aussi qu’une chancelière est devenue femme » – soulignant que la chancelière ne s’est pas cachée d’être aussi une femme.

Ce n’est pas la première fois qu’une femme, ministre ou parlementaire, doive s’expliquer sur son décolleté – la ministre britannique de l’intérieur Jacqui Smith et la sénatrice étatsunienne Hillary Rodham Clinton ont récemment suscité des réactions identiques.

Mais l’honnêteté impose de noter que l’habillement de politiciens masculins fait régulièrement l’objet de remarques, même si l’aspect sexuel est rarement présent: des chaussettes trouées de l’ancien ministre socialiste français Pierre Bérégovoy à celles de Paul Wolfowitz visitant une mosquée turque, en passant par les implants capillaires de Silvio Berlusconi, les talonnettes de Nicolas Sarkozy, les vestes vertes de Jack Lang, la combinaison moulante de George Bush ou la tenue trop décontractée de Fredrik Reinfeldt, le premier ministre suédois, en visite officielle à Pékin, les exemples sont nombreux.

Finalement, c’est sans doute moins du machisme que du crétinisme journalistique – mais que dire alors du crétinisme d’un bloggeur qui consacre tout un post à une question aussi débile?

Allez, je vous laisse, je m’en vais rédiger un billet sur le droit hypothécaire letton en guise de pénitence…

Brice de Nietzsche

Bizarre, je me rappelais de cette excellente formule de Patrick Besson, le critique littéraire français le plus rosse (n’oublions quand même pas Didier Jacob du Nouvel Observateur) depuis Angelo Rinaldi (avant toutefois que ce dernier n’ait vendu sa plume pour des amabilités académiques), guère porté aux sujets consensuels, à la galanterie bien-pensante ni aux échanges de bons procédés, mais avec un indéniable sens de la formule (sur la responsable d’extrême-gauche Clémentine Autain: « L’ambition de Clémentine : devenir mandarine« , ou sur le pamphlétaire fanatiquement anti-communiste Jean-François Revel).

Dans une de ses chroniques hebdomadaires dans Marianne, souvent féroces, il avait assimilé Philippe Sollers à « Brice de Nietzsche » – et moi qui croyais mordicus que c’était Bernard-Henri Lévy, tête de turc habituelle et méritée de Besson (je vous avais dit que ce garçon était sympathique), qui avait mérité de ce surnom à sa mesure. Mais on ne prête qu’aux riches, et c’était donc l’affligeant pape du Paris littéraire Philippe Sollers, parrain de l’obsédé islamophobe Michel Houellebecq, qui avait été visé? C’était sans doute un téléscopage dans mon esprit, Angelo Rinaldi ayant sans doute formulé la remarque la plus célèbre contre Lévy – « le plus beau décolleté de Paris« …

Quant au vrai Brice

Pendant que j’y suis, voilà une autre video qui déchire sa race – via l’inégalable Arrêts de jeu:

Pascal Bruckner, roitelet de l’essaysime à la française

Deux posts intéressants consacrés à Pascal Bruckner avaient échappé à mon attention lorsque j’avais commenté son invitation officielle au dernier Salon du Livre de Casablanca, où il pérora de manière lymphatique et hypocrite sur son rapport à la liberté d’expression, à la guerre en Irak et à la colonisation.

Le bloggeur Harold Bernat-Winter, dont le blog s’intitule opportunément Critique, et critique de la critique, s’attaque – en deux parties (I et II) – au roitelet de l’essayisme à la française (il me semble que l’expression a aussi été utilisée par Bourdieu s’agissant de cette dernière discipline) qu’est Pascal Bruckner.

Dans le même ordre d’idées, je vous conseille son billet « A Garcin, Assouline, Enthoven, Onfray, Cespedes, Redeker et tous ceux à venir… » ou celui consacré à Luc Ferry. Par contre, ses billets sur le 11 septembre, je ne les sens pas trop…

Abdelhamid Amine (AMDH): le sombre bilan de l’IER

Lu sur l’excellent site de la revue française Mouvements, ce texte d’Abdelhamid Amine, SG sortant de l’AMDH (il a été remplacé à ce poste par Khadija Raydi).

Il dresse tout d’abord l’évolution des vingt dernières années:

J’essayerai ici d’exposer la politique du pouvoir face aux violations des droits humains (qui est, en fait, celle du palais, que le gouvernement se contente de suivre dans le domaine, comme sur toutes les questions sensibles), en distinguant son approche avant la création de l’Instance équité et réconciliation (IER) et après.

Avant 1999, le long combat des défenseurs des droits humains Jusqu’en 1990, des centaines de disparus sont séquestrés, avec autant de prisonniers politiques et de citoyens contraints à l’exil. À cette époque, le pouvoir nie les disparitions et même l’existence de prisonniers politiques, alors considérés comme des criminels de droit commun. Les droits humains sont alors perçus comme subversifs et leurs défenseurs considérés comme des personnes voulant nuire à la renommée du pays. Les membres d’Amnesty International en mission au Maroc sont filés, harcelés et parfois persécutés. Des libérations prématurées de détenus politiques peuvent avoir lieu par le biais de grâces royales qui jouent le rôle de soupape pour détendre l’atmosphère politique ; voilà tout ce que peut, à ce moment, concéder le pouvoir.

Après 1990, on constate un changement dans l’attitude à l’égard du dossier des droits humains – en rapport avec les luttes des forces démocratiques locales et les changements à l’échelle internationale : chute du Mur de Berlin et de l’Union soviétique, offensive de la démocratie libérale et montée en force du mouvement mondial des droits humains. C’est alors qu’au Maroc, le pouvoir abandonne son attitude hostile aux droits humains pour épouser un discours et des mesures en phase avec ceux-ci : création du Conseil consultatif des droits de l’homme (CCDH), d’un ministère et reconnaissance de ces droits dans le préambule de la Constitution de septembre 1992. Ces changements positifs, au niveau législatif, s’accompagnent de la libération de centaines de détenus politiques, du retour de la plupart des exilés et de la réapparition d’une bonne partie des disparus (Tazmamart, Kalaa Mgouna, etc.). Pour couronner le tout, un gouvernement d’alternance a été mis en place en mars 1998. Apparemment, Hassan II tenait à « clore » le dossier des droits de l’homme avant sa mort qu’il sentait proche.

A l’accession au trône de Mohamed VI (23 juillet 1999), les mesures de libéralisation se poursuivent avec un renforcement du discours favorable aux droits humains ; une instance indépendante d’arbitrage est mise en place pour l’indemnisation des victimes de violations graves et quelque 4 000 personnes en bénéficient. Tout cela n’empêche pas les victimes de ces violations graves des droits humains, l’AMDH et l’ensemble du mouvement marocain des droits humains, d’exprimer son insatisfaction quant au cours général du dossier.

Puis des critiques du travail de l’IER:

La faible collaboration de l’IER avec le mouvement des droits humains, dont la force et la dynamique sont incontestables au Maroc. Pourtant, les spécialistes de la justice transitionnelle, dont relève le processus IER, ne cessent d’insister sur la nécessaire collaboration des instances de vérité et d’équité, là où elles se trouvent, avec le mouvement de défense des droits humains comme une condition nécessaire au succès de la mission de ces instances ; au Maroc, l’IER n’a pas manqué d’exprimer ses réserves vis-à-vis du mouvement des droits humains dans son ensemble et les contacts avec l’Instance de suivi des recommandations du colloque ont plutôt été formels ; sans parler de l’hostilité déclarée de certains membres de l’IER à l’endroit de l’AMDH ; (…)

L’IER ne s’est pas donnée les moyens nécessaires (juridiques, politiques et pratiques) pour parvenir à la vérité, ne serait-ce que dans son aspect descriptif, des événements ; les dirigeants de l’IER, qui n’ont cessé de déclarer qu’ils bénéficiaient de l’appui royal, se sont finalement résolus à écrire dans leur rapport que certains responsables sécuritaires ont refusé de collaborer aux investigations. Quid alors de l’appui royal ?

Une remarque perfide sur le public-cible de l’IER:

les résultats des travaux de l’IER ont été très peu médiatisés à l’intérieur, en tout cas beaucoup moins qu’à l’étranger…

Amine est critique sur la recherche de la vérité opérée par l’IER, qu’il juge partielle et inefficace:

S’agissant de la vérité, l’IER a déclaré que 742 cas de présumés disparus ont été élucidés et que 66 cas restaient en suspens. Outre le fait que ce nombre est bien faible par rapport aux milliers de victimes dont le sort est resté inconnu, on notera que l’IER ne s’est même pas donné la peine de publier la liste des 742 et des 66 pour que l’opinion publique puisse savoir de qui, et de quoi, il s’agit. En outre, il a été déclaré que les investigations continueront pour atteindre la vérité sur les 66 cas restants ; mais rien n’a été révélé jusqu’ici par le CCDH qui a la charge de ce dossier.

Force donc est de constater que l’IER n’est arrivé qu’à des vérités limitées et partielles et que des dossiers entiers et des affaires importantes sont restés sans réponse : vérités partielles sur les dossiers de la répression et des soulèvements populaires de mars 1965 et de juin 1981 à Casablanca, de janvier 1984 dans les villes du Nord, du 14 décembre 1990 à Fès, mais black-out total sur la répression du Rif de 1958-1959 et sur les victimes de l’« opération Ecouvillon » [3] de 1958 – qui avait pour objectif de liquider l’armée de libération marocaine basée au Sud. Une autre affaire restée sans suite a eu lieu, en 1971, dans le Gharb : la révolte des Oulad Khalifa, réprimée dans le sang. Un colon français avait vendu ses terres à plusieurs paysans issus de cette tribu, avec l’aval du ministère de l’Agriculture ; mais ce bien leur fut arbitrairement repris pour être attribué à deux grands propriétaires, l’un n’étant que le prête-nom de la famille royale. Quand les paysans, non sans légitimité, s’élevèrent contre cette injustice, la réponse du pouvoir fut sanglante : les gendarmes tirèrent sur la tribu réunie, hommes, femmes et enfants.

Pas de révélations non plus sur des dossiers emblématiques comme celui de l’enlèvement et de l’assassinat de Mehdi Ben Barka et de Houcine Manouzi, ou ceux de la torture à mort de Zeroual et Tahani, de l’attentat contre Omar Benjelloun, ou encore du PF3, ce centre de détention secrète où sont enterrés de nombreux cadavres de disparus.

Puis Amine sa déception sur le dossier de l’impunité:

Pour ce qui est de l’impunité, qui a été rejetée dès le départ par l’IER, on aurait pu espérer – mais en vain – une recommandation de cette instance visant à écarter, même sans les nommer, les responsables des violations graves des postes que certains d’entre eux détiennent encore au niveau de l’État. On aurait pu espérer également une recommandation visant à restituer à ce dernier les richesses accumulées de manière indue, parallèlement aux violations graves commises.

On notera toutefois qu’un grand progrès a été enregistré sur la question de l’impunité à la fin des travaux de l’IER, puisqu’elle a préconisé la mise en place d’une stratégie de lutte contre l’impunité, ce qui revient à réhabiliter cette notion qui a été bien dénigrée au départ, lors de la plateforme constitutive de l’IER.

Amine reconnaît le caractère positif des recommandations de l’IER, mais estime qu’elles sont insuffisantes en l’absence d’une profonde réforme institutionnelle:

Mais des recommandations importantes ont été faites par l’IER pour que les violations graves ne se répètent plus. Il s’agit essentiellement du renforcement de la protection constitutionnelle des droits humains (notamment par la stipulation, au niveau constitutionnel, de la priorité des conventions internationales sur la législation interne), de la ratification d’un certain nombre de conventions (deuxième protocole facultatif, annexe au Pacte sur les droits civils et politiques concernant l’abrogation de la peine de mort, convention de Rome relative à l’adhésion à la Cour pénale internationale), et de la levée des réserves sur les conventions ratifiées – cas notamment de la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination (EDAW), du renforcement de l’arsenal juridique en faveur de libertés individuelles et collectives, de la pénalisation des violations graves des droits humains, de la mise en place d’une stratégie de lutte contre l’impunité. Ce qui implique une remise à niveau de la politique et de la législation pénale, qui rende la justice marocaine indépendante, avec une bonne gouvernance dans le domaine sécuritaire et la promotion des droits humains, à travers l’éducation et la sensibilisation.

Toutes ces recommandations, prises séparément et globalement, sont positives et leur application peut contribuer à la protection et à la promotion des droits humains. C’est bien pour cela que l’AMDH et l’ensemble des mouvements des droits humains critiquent le retard quant à leur application et sont décidés à continuer le combat pour leur mise en œuvre.
Toutefois, l’AMDH estime que ces recommandations sont insuffisantes pour la mise en place des mécanismes d’édification de l’État de droit et d’une société de citoyen(ne)s, libres, égaux et solidaires, seul rempart contre les violations graves dans l’avenir.
La Constitution actuelle – non démocratique, à caractère autocratique et semi théocratique – ne peut être le cadre de l’édification de l’État de droit.

Il est donc nécessaire de mettre en place une Constitution réellement démocratique, qui reconnaisse la souveraineté populaire, la priorité des valeurs et normes des droits humains, l’égalité homme/femme, le gouvernement en tant que détenteur de l’ensemble du pouvoir exécutif, le Parlement en tant que pouvoir législatif unique, la justice indépendante, la séparation des trois instances législative, exécutive et judiciaire, ainsi que la séparation entre la religion et l’État. Il n’y a nulle trace de ces principes dans les recommandations de l’IER, qui resteront donc sans effet majeur sur l’édification de l’État de droit.

A lire.

Pour rappel, le rapport finale de l’IER est accessible ici.

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