« La majestueuse égalité des lois… »


Je l’avais déjà publié, à l’ancienne adresse, cet extrait du « Lys rouge » d’Anatole France, auteur démodé qui est dès lors un de mes favoris, mais en rédigeant mon dernier billet je me suis dit qu’il restait tout de même d’actualité:

La tête commençait à paraltre. C’était un maigre visage de femme, qui pleurait.

Choulette y voulait exprimer la misère humaine, non point simple et touçhante, telle que l’avaient pu sentir les hommes d’autrefois, dans un monde mêlé de rudesse et de bonté, mais hideuse et fardée, à cet état de laideur parfaite où l’ont portée les bourgeois libres penseurs et les militaires patriotes, issus de la Révolution française. Selon lui, le régime actuel n’était qu’hypocrisie et brutalité. Le militarisme lui faisait horreur.

– La caserne est une invention hideuse des temps modernes. Elle ne remonte qu’au xvn*siècle. Avant, on n’avait que le bon corps de garde où les soudards jouaient aux cartes et faisaient des contes de Morlusine. Louis XIV est un pré curseur de la Convention et de Bonaparte. Mais le mal a atteint sa plénitude depuis l’institution monstrueuse du service pour tous. Avoir fait une obligation aux hommes de tuér, c’est la honte des empereurs et des républiques, le crime des crimes. Aux âges qu’on dit barbares, les villes et les princes confiaient leur défense a des mercenaires qui faisaient la guerre en gens avisés et prudents: il n’y avait parfois que cinq ou six morts dans une grande bataille.

Et quand les chevaliers allaient en guerre, du moins n’y étaient-ils point forcés; ils se faisaient tuer pour leur plaisir. Sans doute n’étaient ils bons qu’à cela. Personne, au temps de Saint Louis, n’aurait eu l’idée d’envoyer à la bataille un homme de savoir et d’entendement. Et l’on n’arrachait pas non plus le laboureur à la glèbe pour le mener à l’ost. Maintenant, on fait un devoir à un pauvre paysan d’être soldat. On l’exile de la maison dont le toit fume dans le silence doré du soir, des grasses prairies où paissent les boeufs, des champs, des bois paternels; on lui enseigne, dans la cour d’une vilaine caserne, à tuer régulièrement des hommes; on le menace, on l’injurie, on le met en prison on lui dit que c’est un honneur, et s’il ne veut point s’honorer de cette manière, on le fusille. Il obéit parce qu’il est sujet à la peur et de tous les animaux domestiques le plus doux, le plus riant et le plus docile. Nous sommes militaires, en France, et nous sommes citoyens.

Autre motif d’orgueil, que d’être citoyen! Cela consiste pour les pauvres à soutenir et a conserver les riches dans leur puissance et leur oisiveté. Ils y doivent travailler devant la majestueuse égalité des lois, qui interdit au riche comme au pauvre de coucher sous les ponts, de mendier dans les rues et de voler du pain. C’est un des bienfaits de la Révolution. Comme cette révolution a été faite par des fous et des imbéciles au profit des acquéreurs de biens nationaux et qu’elle n’aboutit en somme qu’à l’enrichissement des paysans madrés et des bourgeois usuriers, elle éleva, sous le nom d’égalité, l’empire de la richesse. Elle a livré la France aux hommes d’argent, qui depuis cent ans la dévorent. Ils y sont maîtres et seigneurs. Le gouvernement apparent, composé de pauvres diables piteux, miteux, marmiteux et calamiteux, est aux gages des financiers. Depuis cent ans, dans ce pays empoisonné, quiconque aime les pauvres est tenu pour traître à la société. Et l’on est un homme dangereux quand on dit qu’il est des misérables. On a fait même des lois contre l’indignation et la pitié. Et ce que je dis ici ne pourrait pas s’imprimer.

3 Réponses

  1. Voilà ce qu’on pourrait appeler être libre de penser dans la clandestinité ,du temps ou on pouvait pas critiquer publiquement des lois contre l’indignation et la pitié!

  2. « Autre motif d’orgueil, que d’être citoyen! Cela consiste pour les pauvres à soutenir et a conserver les riches dans leur puissance et leur oisiveté. Ils y doivent travailler devant la majestueuse égalité des lois, qui interdit au riche comme au pauvre de coucher sous les ponts, de mendier dans les rues et de voler du pain. »
    Ensemble tout devient possible !

    « C’est un des bienfaits de la Révolution. Comme cette révolution a été faite par des fous et des imbéciles au profit des acquéreurs de biens nationaux et qu’elle n’aboutit en somme qu’à l’enrichissement des paysans madrés et des bourgeois usuriers, elle éleva, sous le nom d’égalité, l’empire de la richesse. »
    Je donnerai mais PAS CHER (il ne faut pas déconner non plus !!!) pour voir la tête de Jean Melenchon face à ces mots d’Anatole France.

    Ironie du sort, la station de métro Anatole France (L.3) est située chez les Balcani dans le Valois-Perret (département 92- Hauts de Seine SVP) tout comme le boulevard qui porte son nom !

  3. « Je donnerai mais PAS CHER (il ne faut pas déconner non plus !!!) pour voir la tête de Jean Melenchon face à ces mots d’Anatole France » – ce sera la syncope!

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