En ce jour anniversaire du soulèvement de Sétif (1945), un conseil pour le prochain édito de Benchemsi…

Après nous avoir fait découvrir l’oeuvre de Wafa Sultan, il serait dommage qu’Ahmed Benchemsi (Tel Quel) nous prive de la complexité de la pensée, toute en nuances, paradoxes, distinctions et dialectique, de Boualem Sansal, écrivain algérien le plus populaire de la rédaction du Nouvel Observateur, de « La Croix« , de RTL et de 2M – dans son pays, les indigènes semblent cependant rétifs à ses lumières. On connaissait l’islamo-fascisme, mais avec Boualem Sansal on découvre – quoique mes lecteurs en avaient eu un avant-goût il y a quelques semaines – l’islamo-nazisme:

Dans « Le village de l’allemand », basé sur un fait réel, deux frères d’origine algérienne élevés par un oncle dans une banlieue française découvrent que leur père, héros de la guerre d’indépendance, était en réalité un ancien officier nazi, réfugié en Algérie et converti à l’islam. Boualem Sansal relève des similitudes entre le fanatisme des nazis et celui des islamistes. Il déplore également la méconnaissance voire le négationnisme de la Shoah dans le monde arabe. Des sujets tabous en Algérie qui valent au « Village de l’allemand » d’être interdit comme l’ont été deux des ouvrages précédents de Boualem Sansal.

Cet ancien haut fonctionnaire algérien – il fût directeur général de l’industrie – se sent automatiquement des affinités avec la dream team française des intellectuels musulmans évolués (quoique je trouve qu’Arkoun soit un intrus dans cette liste), à laquelle ne manquent que Dounia Bouzar, Tahar Benjelloun et Abdennour Bidar:

Je ne me sens pas si seul. Il y a des intellectuels qui travaillent sur ces questions, chacun à sa manière. Un Abdelwahab Meddeb, un Malek Chebel, un Mohamed Arkoun ou un Youssef Seddik œuvrent à la promotion d’un islam généreux, tolérant, ouvert. C’est la meilleure façon de barrer la route au racisme et à l’antisémitisme que des gens diaboliques, tels ceux qui gouvernent le monde arabe et les islamistes, propagent.

Mais je ne vais pas vous épuiser avec des renvois, des citations et des comparaisons: « La frontière entre islamisme et nazisme est mince« , nous révèle notre native informer. Son histoire – un SS allemand débarque en Algérie via l’Egypte pour s’y convertir à l’islam et devenir un responsable local du FLN, considéré comme un saint par la population en raison de son passé nazi et génocidaire – il l’affirme vraie, en dépit de nombreuses réfutations – le « village de l’allemand » désignerait pas le hameau en question parce que son maire était nazi mais parce qu’il avait été construit sous la colonisation française pour accueillir soit des Alsaciens après 1870, soit des émigrés suisses attirés par le fondateur de la Croix Rouge. Mais il faudrait plus qu’une incursion du réel et de l’histoire pour arrêter notre briseur des tabous – (c) Sébastien Fontenelle – islamo-nazis, notre dissident si encensé dans la presse française, dans son bel élan justicier.

Cette rhétorique sur l’islamo-fascisme rappelle, comme le fait remarquer le militant franco-israëlien Michel Warschawski, qu’elle renvoie au discours de l’entre-deux-guerres sur le judéo-bolchevisme. Si l’on est convaincu que le bolchévisme est le plus grand danger, et les juifs sont en tant que tels responsables du bolchévisme, alors la destruction des juifs d’Europe n’est pas un génocide mais un acte de légitime défense (merci aux débiles mentaux de comprendre que ce n’est pas ma thèse…). De même, si le nazisme est le mal le plus absolu (cette thèse a d’assez bons arguments, il faut le reconnaître ), et si les islamistes sont des nazis (pensez donc: le grand mufti de Jérusalem, l’antisémitisme, l’homophobie – tiens, Sansal a oublié ce dernier point, ce sera sans doute pour son prochain livre) alors oui, l’éradication de l’islamisme (l’idéologie) – et au passage des islamistes – s’impose comme mesure de salubrité publique.

Et comment ne pas faire le lien entre la biographie fictive du principal personnage – Allemand, nazi, Egypte (sous Nasser?), Algérie, FLN, conversion à l’islam, personnage saint – et le discours pré-invasion de Suez (1956) d’un Anthony Eden, comparant Nasser à Hitler et Mussolini, ou d’un Guy Mollet mettant sur le seul compte de Nasser – « l’Egypte, base arrière de la rébellion » – la révolte algérienne de 1954?

Et comment oublier également les propos du Parti communiste français, déclarant, au lendemain de la révolte anti-coloniale du 8 mai 1945 à Sétif, que celle-ci était le fruit des provocations d' »agents hitlériens »?

Car si les résistants algériens étaient des nazis, au moins en puissance, c’est que la France avait raison de les combattre comme elle le fit. Et si les islamistes sont les héritiers du FLN, les éradicateurs – français et algériens – avaient raison de tenter de les éradiquer. CQFD.

Dans sa critique, Mohamed Bouhamidi souligne un autre point:

Le hors texte de ce roman nous avait déjà intrigués. Tant d’entretiens avec la presse parisienne pour donner à ce livre, le Village de l’Allemand, un point de départ «réaliste», un ancrage dans une historicité, un reflet d’une réalité cachée au plus profond du pays Algérie. Ce village de l’Allemand que serait Aïn D’heb, un cul-de-sac dans la région de Sétif. Cet Allemand ne serait pas tout à fait inventé.

Le village existe, la dénomination existe. Il se trouve que ce village a bien été construit par Henri Dunant, un Suisse qui y a installé des moulins et ramené de son pays quelques colons pour travailler la terre donnée en concession à une banque suisse. Henri Dunant sera plus tard le fondateur de la Croix-Rouge. Pour la presse parisienne, rien d’étrange que par l’injustice d’une légèreté historique, le fondateur de la Croix-Rouge serve de point de départ à une histoire de nazis mais le ton était donné : tout n’est pas que fiction dans ce roman et en son déroulement, ce passage étrange dans lequel Sansal fait dire à un nazillon, fils d’un nazi pur et dur, comment la Croix-Rouge a aidé à exfiltrer des SS et des criminels de guerre après la défaite de l’hitlérisme. Toujours dans le hors-texte, une fois «établie» la «vraisemblance» historique, le roman devient la pièce à conviction du réquisitoire dressé contre l’Algérie pour indifférence à la Shoah, pour le crime de ne pas l’enseigner dans les écoles (il n’y a aucun lien avec l’idée de Sarkosy d’en faire une matière d’enseignement pour les élèves du cours moyen en France ?), pour son interdiction dans l’espace médiatique. La charge est violente et peu importe que N. Abba, poète et seul journaliste algérien à avoir assisté au procès de Nuremberg, ait consacré à la Shoah une série documentaire à l’ENTV.

Nous ne sommes pas dans la vérité historique, n’est-ce pas, puisqu’il s’agit d’un roman et que l’auteur a droit à une liberté absolue de création ? Oui, à charge pour lui de ne pas essayer de faire passer sa fiction pour un récit historique. Et dans le texte, maintenant, par cette obsession de donner à son écrit les apparences d’une réalité, il entre carrément dans l’imposture.

Reprenons : dans ce village de l’Allemand vivait un ancien nazi recruté par l’ALN pour former les maquisards (ils seront passés par de bonnes mains) et qui, après l’indépendance, s’installera dans ce village de Aïn D’heb, rebaptisé Aïn Deb, honoré et vénéré par les habitants jusqu’au jour de sa mort dans un massacre collectif perpétré par les GIA. Il avait deux fils qu’il a envoyés, enfants, en France chez un compagnon de la guerre de libération qui avait préféré l’air de l’ancienne puissance coloniale –tout un symbole !- Le premier est un cador, marié, mondialisé dans son boulot, possédant pavillon, et le second un jeune tout ordinaire d’une grande cité de banlieue maniant ce français coloré des émigrés.

Il poursuit:

En même temps qu’il donne l’impression de la vérité historique au lecteur, il donne à la présence de ce nazi la consistance de la connivence idéologique. Au moins ! Bien sûr, le statut revendiqué ou octroyé d’écrivain et de créateur devait soustraire Sansal aux petites vicissitudes des historiens de prouver leurs assertions. Le stratagème est connu : le créateur en l’occurrence ne traite pas de l’histoire mais des thèses qui lui donnent sens. Il fait alors traiter de ces thèses mais quelle horreur, de discuter à un artiste sa liberté de penser et de créer. On tombe immédiatement dans la controverse idéologique, la lutte des partis pris, les anathèmes. Il nous fait admettre une fois pour toutes le «relativisme» historique, l’inessentiel de la vérité factuelle, le droit de renvoyer dos à dos les acteurs historiques.

Sauf pour la Shoah, bien sûr. Elle est le Crime, le Mal, l’Absolu de l’Horreur. Et une fois installée l’illusion de vérité, le livre va s’y employer. En fait, il va s’employer à deux thèses d’inégale importance. La première jette l’opprobre sur notre guerre de libération, coupable de sympathies nazies au plus haut niveau de sa direction avec cette intrusion de Boumediene avec, dans le livre, la construction en filigrane qu’elle fera de nous les victimes de nos propres choix dans cette guerre quand le cadet va découvrir la parenté, mieux, l’identité entre l’islamisme qui nous a frappés de terreur et le nazisme qui nous a, sinon inspirés, du moins hanté.

Un livre, une prise de position
Ce nazi inventé efface d’un trait de fiction les Juifs de l’intérieur innombrables qui ont participé à notre guerre de libération et les Juifs encore plus innombrables qui, de l’extérieur, l’ont soutenue, aidée, financée et parfois au plus haut point de la générosité , comme l’a fait Henri Curiel.

Conclusion:

Dans ce livre, il déploie une technique vide et seuls échappent à cet intellectualisme de la faute quelques passages sur la vie en banlieue; là, sa prise de position s’efface car inutile. Le suicide de l’aîné sonne ou résonne comme un devoir de pénitence pour nous : l’idéal serait que nous vivions en nous lamentant et en nous frappant la poitrine d’avoir osé survivre à la faute de la Shoah. Le réalisme moins lourd à supporter est que nous l’enseignions à nos enfants avant même leur langue et vivions dans le repentir permanent. La boucle est bouclée.

Ce roman nous livre, sans jeu de mots, les soubassements idéologiques et politiques de célébration de la naissance d’Israël, un Etat pas un pays : l’obligation de culpabilité pour des crimes que nous n’avons pas commis et qui sont considérés en tant que Crime avec un C majuscule. Et nous sommes nous Algériens au premier rang de ses négateurs non par le hasard de l’oubli, de l’insouciance ou du souvenir de nos propres morts, de notre propre condition de colonisés au moment des faits, mais par adhésion passive ou inconsciente au nazisme, coupables parmi les coupables.

Ahmed Selmane évoque lui la filiation BHL et ses « romanquêtes« :

Bref, l’Histoire n’est pas vendable, la recherche de la vérité n’est pas dans l’air du temps : ce n’est pas assez spectaculaire et c’est à la marge du monde. Pensez-vous, madame, qui donnerait un euro pour une histoire d’algérien… ? Boualem Sansal, lui, a du flair, il a choisi d’être universel ! Et quoi de plus universel que de mettre les algériens face à la Shoah ! Enfin, un algérien qui invoque le thème insurpassable de notre temps (celui qui justifie l’ordalie des palestiniens) et qui dame le pion à ces arabo-berbères musulmans qui se croient totalement innocent du crime européen de l’extermination des juifs. Quel bon sujet ! C’est un indécent travestissement ? De l’invention pure et simple ? Et alors ? Ce n’est pas grave. Après tout, on a bien eu l’ineffable BHL et son « romanquète »…Dans la propagande de l’Axe du Bien, la littérature ça sert à inventer la réalité, en attendant, par glissements successifs, de faire du mensonge la vérité indéniable.

Pour d’autres critiques, voir Rachid Lourdjane d’El Watan (« à l’apogée de sa maturité, Boualem Sansal semble perdre pied avec le réel. Dans le climat général qui prévaut, marqué par des confusions bien entretenues entre l’Islam, l’extrémisme et le terrorisme, notre romancier se relègue, volontairement ou non, dans un rôle peu glorieux de sous-traitant des théoriciens sur « le choc des civilisations »« ) et enfin « Questions juives à l’algérienne » et « Les faussaires et le débat » du même Mohamed Bouhamidi.

Ceux qui souhaitent s’éclairer sur Sansal et ses idées ont deux interviews particulièrement complaisants pour ce faire, chez Rue89.com et BiblioObs.com.

Edward Said, كمان وكمان

Un intellectuel en action - Edward Saïd à la frontière libano-israëlienne

Je suis tombé sur Crooked Timber sur un post de la bloggeuse Kathy G déplorant – après avoir lu un billet chez le célèbre bloggeur étatsunien Matt Yglesias (qui d’ailleurs réagit au post de Kathy G) – que le torchon raciste de l’universitaire israëlien Raphaël Pataï, « The Arab mind« , soit encore sur les listes de lectures recommandées des militaires étatsuniens, et se demandant si le Moyen-Orient en général et l’Irak en particulier ne bénéficieraient pas si ce torchon était remplacé par « Orientalisme« , d’Edward Saïd. Ca tombait bien d’ailleurs, la journaliste et bloggeuse Helena Cobban venait d’écrire un post sur l’anthropologie et la guerre dans les Etats-Unis de 2008.

Pour une fois, les commentaires sont plus intéressants que le billet lui-même – qui n’ambitionnait certes que de rappeler que le racisme pernicieux sous couvert d’académisme universitaire est au service d’objectifs politiques et militaires et immédiats. La discussion bifurque vers la critique de la critique saïdienne de l’orientalisme, principalement basée, non pas sur le nonagénaire sénile Bernard Lewis, mais sur un récent ouvrage de Robert Irwin. La bloggeuse Feminist Review fait un compte-rendu qui semble assez mesuré de cet ouvrage, tout en signalant qu’il n’a rien d’original (de nombreux critiques avaient soulevé, et Saïd lui-même l’avait reconnu, que les orientalistes russes n’avaient pas été traités, et que des orientalistes allemands étaient bien moins hostiles à leur objet d’études), ajoutant qu’Irwin semble nier toute influence du colonialisme sur la production intellectuelle des orientalistes, et – dans une remarque assez vacharde mais juste – en regrettant que Robert Irwin n’a jugé bon de publier son ouvrage critique qu’à la mort d’Edward Saïd, alors qu' »Orientalisme » est paru depuis trois décennies (1)…

Une approche plus équilibrée avait été empruntée par Lawrence Rosen:

Said got much of the substance wrong, but his method—looking at discourse as an artifact of its writers’ contexts—was basically sound. Before his death in 2003 Said spoke of his attachment to “intransigence, difficulty, and unresolved contradiction.” If encounters with the Muslim world are to achieve a balance of insight and respect, it is precisely in embracing such orientations that we can hope to be moved to reconsider whether our assumptions are leading us to conclusions no one could possibly commend

Pour en revenir aux blogs, la chroniqueuse Megan McArdle a écrit quelques lignes paresseuses, assimilant abusivement la polémique relative à l’orientalisme à celle relative à la Palestine, mais partageant l’idée exprimée par Kathy G. Mal lui en a pris, car elle se prend une reprise de volée en pleine figure par le blog Fire Megan McArdle, tout entier dédié à son dénigrement…

Bon, moi qui comptait pour une fois me coucher avant une heure du matin, c’est raté: en sautant de blog en blog, je suis tombé sur cette conférence à Berkeley de Saïd, qui j’ai écoutée de bout en bout. Et je suis tombé sur l’élégie sur Saïd de Tariq Ali – qui contient cette perle de Saïd: « How can anyone accuse me of denouncing “dead white males”? Everyone knows I love Conrad » (2). Et je suis aussi tombé sur un extrait de sa nouvelle préface à la réédition d’orientalisme, écrite l’année de sa mort, après l’invasion illégale de l’Irak:

Every single empire in its official discourse has said that it is not like all the others, that its circumstances are special, that it has a mission to enlighten, civilize, bring order and democracy, and that it uses force only as a last resort. And, sadder still, there always is a chorus of willing intellectuals to say calming words about benign or altruistic empires.

Twenty-five years after my book’s publication Orientalism once again raises the question of whether modern imperialism ever ended, or whether it has continued in the Orient since Napoleon’s entry into Egypt two centuries ago. Arabs and Muslims have been told that victimology and dwelling on the depredations of empire is only a way of evading responsibility in the present. You have failed, you have gone wrong, says the modern Orientalist. This of course is also V.S. Naipaul’s contribution to literature, that the victims of empire wail on while their country goes to the dogs. But what a shallow calculation of the imperial intrusion that is, how little it wishes to face the long succession of years through which empire continues to work its way in the lives say of Palestinians or Congolese or Algerians or Iraqis. Think of the line that starts with Napoleon, continues with the rise of Oriental studies and the takeover of North Africa, and goes on in similar undertakings in Vietnam, in Egypt, in Palestine and, during the entire twentieth century in the struggle over oil and strategic control in the Gulf, in Iraq, Syria, Palestine, and Afghanistan. Then think of the rise of anti-colonial nationalism, through the short period of liberal independence, the era of military coups, of insurgency, civil war, religious fanaticism, irrational struggle and uncompromising brutality against the latest bunch of « natives. » Each of these phases and eras produces its own distorted knowledge of the other, each its own reductive images, its own disputatious polemics.

(1) On notera que la vindicte anti-Saïd, outre qu’elle est posthume, vise parfois des tiers: l’anthroplogue étatsunienne Nadia Abu El-Haj a ainsi subi une campagne de dénigrement visant à empêcher sa titularisation (comme avec Norman Finkelstein, victime en 2007 d’un procès en sorcellerie) pour crime de lèse-sionisme en général et de proximité intellectuelle avec Saïd en particulier.

(2) Pour ceux qui regardent trop la télévision, Conrad n’est pas un gagnant de la Star Ac mort du sida ou l’avant-centre irlandais de Tottenham de la saison 1957, mais l’écrivain polonais anglophone Joseph Conrad, auteur notamment de « Heart of Darkness ».

%d blogueurs aiment cette page :