Edward Said, كمان وكمان

Un intellectuel en action - Edward Saïd à la frontière libano-israëlienne

Je suis tombé sur Crooked Timber sur un post de la bloggeuse Kathy G déplorant – après avoir lu un billet chez le célèbre bloggeur étatsunien Matt Yglesias (qui d’ailleurs réagit au post de Kathy G) – que le torchon raciste de l’universitaire israëlien Raphaël Pataï, « The Arab mind« , soit encore sur les listes de lectures recommandées des militaires étatsuniens, et se demandant si le Moyen-Orient en général et l’Irak en particulier ne bénéficieraient pas si ce torchon était remplacé par « Orientalisme« , d’Edward Saïd. Ca tombait bien d’ailleurs, la journaliste et bloggeuse Helena Cobban venait d’écrire un post sur l’anthropologie et la guerre dans les Etats-Unis de 2008.

Pour une fois, les commentaires sont plus intéressants que le billet lui-même – qui n’ambitionnait certes que de rappeler que le racisme pernicieux sous couvert d’académisme universitaire est au service d’objectifs politiques et militaires et immédiats. La discussion bifurque vers la critique de la critique saïdienne de l’orientalisme, principalement basée, non pas sur le nonagénaire sénile Bernard Lewis, mais sur un récent ouvrage de Robert Irwin. La bloggeuse Feminist Review fait un compte-rendu qui semble assez mesuré de cet ouvrage, tout en signalant qu’il n’a rien d’original (de nombreux critiques avaient soulevé, et Saïd lui-même l’avait reconnu, que les orientalistes russes n’avaient pas été traités, et que des orientalistes allemands étaient bien moins hostiles à leur objet d’études), ajoutant qu’Irwin semble nier toute influence du colonialisme sur la production intellectuelle des orientalistes, et – dans une remarque assez vacharde mais juste – en regrettant que Robert Irwin n’a jugé bon de publier son ouvrage critique qu’à la mort d’Edward Saïd, alors qu' »Orientalisme » est paru depuis trois décennies (1)…

Une approche plus équilibrée avait été empruntée par Lawrence Rosen:

Said got much of the substance wrong, but his method—looking at discourse as an artifact of its writers’ contexts—was basically sound. Before his death in 2003 Said spoke of his attachment to “intransigence, difficulty, and unresolved contradiction.” If encounters with the Muslim world are to achieve a balance of insight and respect, it is precisely in embracing such orientations that we can hope to be moved to reconsider whether our assumptions are leading us to conclusions no one could possibly commend

Pour en revenir aux blogs, la chroniqueuse Megan McArdle a écrit quelques lignes paresseuses, assimilant abusivement la polémique relative à l’orientalisme à celle relative à la Palestine, mais partageant l’idée exprimée par Kathy G. Mal lui en a pris, car elle se prend une reprise de volée en pleine figure par le blog Fire Megan McArdle, tout entier dédié à son dénigrement…

Bon, moi qui comptait pour une fois me coucher avant une heure du matin, c’est raté: en sautant de blog en blog, je suis tombé sur cette conférence à Berkeley de Saïd, qui j’ai écoutée de bout en bout. Et je suis tombé sur l’élégie sur Saïd de Tariq Ali – qui contient cette perle de Saïd: « How can anyone accuse me of denouncing “dead white males”? Everyone knows I love Conrad » (2). Et je suis aussi tombé sur un extrait de sa nouvelle préface à la réédition d’orientalisme, écrite l’année de sa mort, après l’invasion illégale de l’Irak:

Every single empire in its official discourse has said that it is not like all the others, that its circumstances are special, that it has a mission to enlighten, civilize, bring order and democracy, and that it uses force only as a last resort. And, sadder still, there always is a chorus of willing intellectuals to say calming words about benign or altruistic empires.

Twenty-five years after my book’s publication Orientalism once again raises the question of whether modern imperialism ever ended, or whether it has continued in the Orient since Napoleon’s entry into Egypt two centuries ago. Arabs and Muslims have been told that victimology and dwelling on the depredations of empire is only a way of evading responsibility in the present. You have failed, you have gone wrong, says the modern Orientalist. This of course is also V.S. Naipaul’s contribution to literature, that the victims of empire wail on while their country goes to the dogs. But what a shallow calculation of the imperial intrusion that is, how little it wishes to face the long succession of years through which empire continues to work its way in the lives say of Palestinians or Congolese or Algerians or Iraqis. Think of the line that starts with Napoleon, continues with the rise of Oriental studies and the takeover of North Africa, and goes on in similar undertakings in Vietnam, in Egypt, in Palestine and, during the entire twentieth century in the struggle over oil and strategic control in the Gulf, in Iraq, Syria, Palestine, and Afghanistan. Then think of the rise of anti-colonial nationalism, through the short period of liberal independence, the era of military coups, of insurgency, civil war, religious fanaticism, irrational struggle and uncompromising brutality against the latest bunch of « natives. » Each of these phases and eras produces its own distorted knowledge of the other, each its own reductive images, its own disputatious polemics.

(1) On notera que la vindicte anti-Saïd, outre qu’elle est posthume, vise parfois des tiers: l’anthroplogue étatsunienne Nadia Abu El-Haj a ainsi subi une campagne de dénigrement visant à empêcher sa titularisation (comme avec Norman Finkelstein, victime en 2007 d’un procès en sorcellerie) pour crime de lèse-sionisme en général et de proximité intellectuelle avec Saïd en particulier.

(2) Pour ceux qui regardent trop la télévision, Conrad n’est pas un gagnant de la Star Ac mort du sida ou l’avant-centre irlandais de Tottenham de la saison 1957, mais l’écrivain polonais anglophone Joseph Conrad, auteur notamment de « Heart of Darkness ».

8 Réponses

  1. Eh ben avant hier j’ai discuté avec Kenza la blogueuse installée au Canada on avait évoqué Edward Said. Et hier j’ai fait des recherches sur google pour un « sujet  » d’Edward Said qui m’avait interpellé lors de cette discussion et je suis tombée sur cet artcile paru dans AgoraVox et la discussion qui s’en est suivie. Ca se rapproche de ce que tu as écrit dans ton billet. Voici le lien :
    http://www.agoravox.fr/article.php3?id_article=12987

    Comme tu dis « Edward Said kamane wi kamane » n’en déplaise à certains peut être à beaucoup !

  2. Très instructives tes surferies sur le net Ibn Kafka :))

    S’il a fallu quand même un siècle à l’orientalisme pour dévier de sa vocation artistique première l’amenant sournoisement à se transformer en arme stratégique de l’expansionnisme occidental, l’occidentalisme à quant à lui, été perçu d’emblée comme une réaction de haine totale contre la modernité, adoptée en divers points de la planète et moments de l’histoire, par des intellectuels ou des acteurs politi¬ques. Il ne s’agit pas d’une simple critique dirigée contre le colonialisme : c’est un motif idéologique radical érigeant l’Occident, entité plus morale que géographique, en modèle d’inhumanité.
    Enfin c’est ainsi que le conçoivent en tout cas Ian Buruma, écrivain néerlandais, et Avishai Margalit, philosophe israélien, qui viennent d’emblée couper l’herbe sous les pieds de toute intention critique de l’occident…
    Aussi quand je dis d’emblée j’exagère un peu car peus d’ouvrages ont abordé ce sujet. Je fais surtout référence au dernier ouvrage, paru déjà en 2006, des deux auteurs cités précédemment et portant le titre de « occidentalisme : une brève histoire de la guerre contre l’occident »
    Bien entendu ces deux auteurs qui semblent être de farouches supporter de cet orientalisme « dénoncé » par Edward Saïd ont occulté, grossièrement, l’intention colonialiste de l’occident l’érigeant comme modèle moral irréprochable pour focaliser tout l’effet miroir de l’occidentalisme par rapport à l’orientalisme sur une simple haine, presque naturelle, vis-à-vis du mode de vie occidental….à se demander où réside la haine non ?

    kb

  3. un petit point de vue que j’avais émis ici à propos de l’orientalisme dans le dialogue culturel…dialogue qui pour moi reste une grosse entourloupe 🙂
    http://www.kbaratinage.com/?p=131

    salutations

  4. juste pour te dire:j’aime bcq ton blog

  5. une marocaine: je crois que c’est la jalousie professionnelle, en plus de l’idéologie bien évidemment des néo-orientalistes, qui a joué contre Saïd – voilà un prof de littérature comparée qui lance une théorie de sciences humaines et qui démolit la réputation d’un Bernard Lewis, alors que tant d’autres se sont échinés pendant des décennies sans aucun écho… Ceci dit, il n’est pas parfait, mais sa théorie paraît si évidente après coup – un peu « La distinction » de Bourdieu – qu’on se demande après coup comment personne n’y a pensé avant.

    kb: ah, tu as lu le bouquin de Buruma et Margalit? J’ y avais fait attention mais ne croyait pas qu’il véhiculait ce que tu en dis. Ceci étant, comment nier qu’il y a de l’occidentalisme autour de nous – même si, à la différence de l’orientalisme, il n’est pas une pensée au service d’une entreprise d’occupation, de conquête et de colonisation? L’approche de ces deux phénomènes nécessite des nuances…

    samira: merci!

  6. Je m’excuse mais ce sujet m’interpelle à plus d’un titre, notamment celui d’une thèse que j’ai dédiée justement à E. Said 😉 On a souvent reproché à Said le lien « naturel » qu’il fait entre un courant intellectuel (l’Orientalisme) et les puissances qui l’ont engendré. En fait, le grand génie de Said est d’abord d’avoir opposé un courant culturel central, dominant et puissant à d’autres qu’il décrit comme étant alternatifs, marginaux et mineurs. Le premier peut être représenté, toujours selon Said, par « l’exécutif » c’est à dire le président, le commentateur de télévision, le chef d’entreprise, la vedette (une sorte de « main stream » preneur de décisions).

    Il dit ainsi dans Culture et Impérialisme (p.447) : « la politique des Etats-Unis est soutenue par une culture dominante qui ne s’oppose pas à ses grands principes : soutien à des régimes dictatoriaux et impopulaires, usage de la violence à une échelle absolument sans rapport avec celle des insurrections indigènes contre les alliés de l’Amérique, hostilité permanente à la légitimité du nationalisme indigène » Pourquoi cette aliénation de cette culture, la réponse peut être trouvée chez K. Marx quand il dit que « les pensées de la classe dominante sont aussi, à toutes les époques, les pensées dominantes, autrement dit la classe qui est la puissance matérielle dominante de la société est aussi la puissance dominante spirituelle. »

    Cette puissance se nourrit malheureusement d’elle même puisque chacun cite l’autorité intellectuelle qui l’a précédée. C’est ce que Said appelle « la citation restauratrice de l’autorité antécédente (l’Orientalisme, p.199) »: Montesquieu est cité par Renan, Renan est cité par Lewis, celui-ci est cité par Patai…d’où la perpétuelle vitalité déconcertante de certaines idées orientalistes racistes comme celles que tu viens justement de citer: certaines idées de B. Lewis ou encore « The Arab Mind » de Patai.

    Désolé de la longueur de ce commentaire mais comme cela fait longtemps que je n’ai rien posté, ça compense 😉

  7. Oui, ça rejoint les thèses de Herman & Chomsky sur le filtre médiatique et bien évidemment Bourdieu. Mais il faudrait nuancer ce que dit Saïd: « soutien à des régimes dictatoriaux et impopulaires, usage de la violence à une échelle absolument sans rapport avec celle des insurrections indigènes contre les alliés de l’Amérique, hostilité permanente à la légitimité du nationalisme indigène » – pas ouvertement ou explicitement, mais par travestissement et euphémisation.

    Ta thèse était sur quel sujet?

  8. Pour résumer, elle s’intitule « L’Occident, Hollywood et les Arabes ». Tout un programme 😉 En principe elle devrait bientôt être publiée. En principe ! Paresse quand tu nous tiens…

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