« I prefer Mediterraneanism to Arabism »

Voici ce que dit David Kimche, ancien diplomate et responsable du Mossad:

As an Israeli, I naturally prefer to see some of the Arab countries looking toward the Mediterranean than having them as part of an all-Arab bloc. I prefer Mediterraneanism to Arabism.

Il n’est pas le seul, mais il est sans doute unique dans la candeur de ses aveux: Méditerranée opposée au « monde arabe » (1), ou plutôt au « panarabisme », dont on conçoit fort bien qu’il déplaise fortement à un ancien haut fonctionnaire israëlien. Il y aurait une étude intéressante à faire sur l’idéologie méditerranéenne dans le discours médiatique et politique de certains pays, tels le Maroc, la Tunisie ou la France. Comme l’écrit Anne Ruel:

« Non, la Méditerranée ne va pas de soi, tant il est vrai qu’elle résulte d’une construction de l’esprit, notamment de la part des géographes et des historiens, autant sinon plus que des « données objectives ». Et si la démarche scientifique et rationnelle participe à cette construction, l’imaginaire a eu lui aussi son mot à dire ».

La Méditerranée ne va tellement pas de soi qu’elle est même discutée d’un point de vue inattendu pour le profane, celui de la géographie. Et de fait l’apparition de cette notion, surtout présente dans l’espace linguistique francophone – j’ai quelques livres et brochures des années 30 et 40, datant donc de la période coloniale – ne peut être séparé du contexte de colonisation/décolonisation. Pour citer l’historienne française Anne Volery-Lazghab:

Pour ces Journées d’études je suis sortie en partie de mon sujet de thèse. En fait j’ai interrogé une de mes sources, une revue publiée à Paris entre 1957 et 1963, dans le cadre de ce questionnement sur l’historiographie qui nous réunit ici. Il y a plusieurs façon de poser un questionnement historiographique. Et j’ai voulu m’intéresser, par rapport à cette source que je devais utiliser pour mon travail personnel, à l’influence du contexte sur les écrits. J’ai donc pensé historiographie comme tentative de mettre en évidence des schémas de pensée, des représentations de l’histoire, transparaissant dans des écrits de chercheurs, d’essayistes, de journalistes à une époque donnée. Et j’ai donc pris comme objet cette revue, car une revue peut être représentative d’un certain milieu intellectuel et de son point de vue sur son époque. Dans cette optique, je me suis arrêtée plus particulièrement sur la manière de traiter les décolonisations et le nationalisme arabe dans cette revue s’intitulant Etudes Méditerranéennes, créée en pleine guerre d’Algérie par des intellectuels vivant à Paris originaires des deux rives (français en majorité mais aussi Algériens, Tunisiens ou Egyptiens), et qui, pour certains d’entre eux, se caractérisent par une double appartenance : né au sud de la Méditerranée mais de culture occidentale.

Je vais revenir plus en détail sur le projet éditorial de cette revue et sur les caractéristiques de son comité de rédaction. Je montrerai ensuite comment ce groupe d’intellectuels exprime à travers les articles publiés dans la revue un rapport ambigu aux décolonisations et une gêne certaine vis-à-vis du nationalisme arabe et comment, à travers un projet d’ensemble méditerranéen qu’ils veulent mettre en place, ils essayent de réinventer des liens Nord/Sud sauvegardant une certaine conception des rapports Orient/Occident.

Une citation d’époque, relevée par Anne Volery-Lazghab, illustre assez bien ce discours méditerranéen:

Dernier article que je citerai, sur ce rôle de l’Occident toujours, mais à un autre niveau. Il s’agit d’un texte sur la Tunisie, écrit par un journaliste, Henry de Montety. L’article est précédé de quelques lignes élogieuses de la rédaction sur l’auteur et sur le texte. Or celui-ci tient un discours digne du plus pur orientalisme du 19è siècle et il est très méprisant vis-à-vis de la civilisation arabo-musulmane. L’auteur y explique le brillant avenir qui s’ouvre à la Tunisie indépendante du fait que celle-ci a su entrer dans la modernité occidentale représentant l’évolution de l’humanité : «La Tunisie appartenait à la nappe de civilisation musulmane, rameau de la pensée méditerranéenne, nourri d’une sève très voisine de celle-ci qui a alimenté la civilisation gréco-chrétienne, mais rameau latéral et oriental qui avait cessé de croître et se déssechait, tandis que la pensée gréco-chrétienne poussait les peuples d’Occident à la cime de l’évolution. Par un effort d’ «anastomose» dû à un resserrement de l’humanité dans les temps contemporains (…) la sève occidentale s’est infiltrée dans le monde musulman et nous voyons chacun des peuples qui le compose s’élancer vers l’avenir commun. Dans cette gerbe d’évolution des peuples musulmans, les plus avancés sont ceux qui, par la domination ou par les relations, se sont trouvés le plus pénétrés des conceptions occidentales : Liban-Syrie, Egypte, Turquie – tous baignant dans la Méditerranée. L’Arabie, le Pakistan, la Malaisie, restant engourdis par leur sève orientale» (Etudes Méditerranéennes n°3, «Le jaillissement occidental de la Tunisie», p. 58).

Conclusion de l’historienne:

Le thème de la Méditerranée est omniprésent dans la revue. A travers lui, c’est la question des liens à préserver et à reconstruire entre les deux rives après les décolonisations qui est posée. A la lecture des discussions et des études sur ce projet que publie la revue, on voit peser le poids des représentations que nous venons de voir : c’est bien un ensemble sauvegardant une certaine conception des rapports Orient/Occident qui est mise en avant

Je ne prétends bien évidemment pas que le discours idéaliste voire idéologique sur la Méditerranée aujourd’hui, qui se retrouve chez des personnes d’horizons idéologiques et culturels disparates, est la reproduction pure et simple de cette nostalgie coloniale édulcorée, mais l’implication idéologique de ce discours ne doit pas être ignorée, alors même que l’approche idéologique panarabe ou panislamique est quant à elle explicitement relevée et dénoncée, y compris dans des publications à prétentions académiques. Toutes les idéologies doivent être soumises à critique, et pas seulement celles qui nous déplaisent…

PS: Vous connaissez la célèbre introduction au 18 brumaire de Louis Bonaparte de Marx: « Hegel remarque quelque part que tous les grands faits et les grands personnages de l’histoire universelle adviennent pour ainsi dire deux fois. Il a oublié d’ajouter : la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce« . En songeant à l’Union pour la Méditerranée, et en lisant l’article d’Anne Volery-Lazghab, je me dis que le père Marx n’avait pas toujours tort:

Remise dans un contexte politico-stratégico-économique, la Méditerranée apparaît très nettement comme un enjeu pour les Etats occidentaux. Ainsi un article publié dans le n°4 qui est une table ronde autour de l’idée de «Pacte méditerranéen» lancée par Félix Gaillard, président du Conseil, laisse entrevoir la volonté d’intégrer, par ce pacte, le Maghreb dans un prolongement de l’OTAN pour faire face aux liens entre Nasser et l’URSS. Ce que ne peuvent accepter les pays maghrébins.

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