Abbas watch: « la démocratie au Maroc en est arrivée à un point de non-retour »

Merci à Najlae, qui m’a fait découvrir un grand moment de philosophie politique, avec l’entretien d’Abbas el Fassi accordé à Jeune Afrique. Passée la difficulté de parodier ce qui est en soi une auto-parodie, voici néanmoins quelques morceaux choisis, outre celui relevé par Najlae:

Pourquoi dès lors a-t-il fallu un mois de tractations et de conciliabules pour former ce gouvernement ?
Il n’y a rien eu de tel. Sa Majesté m’avait dit : « Pas plus de trente ministres. » Au bout de vingt-quatre heures, l’organigramme était prêt. Sans doute a-t-on voulu attendre, pour annoncer le gouvernement, les décisions délibératives des partis de la future coalition et l’ouverture du Parlement. Pour le reste, je le répète : tout est passé par moi. Les instructions du roi en ce sens étaient claires et ceux qui ont voulu me court-circuiter se sont heurtés à un mur.

« Tout est passé par moi » – sauf les ministères dits de souveraineté, concept qui n’a aucune base constitutionnelle:

Un an après votre nomination, ne faites-vous pas le constat quotidien de la singularité – et de la difficulté – d’être le Premier ministre d’un roi qui règne mais qui gouverne aussi ?
Non. Pour une raison très simple. Sa Majesté respecte à la lettre la Constitution, et particulièrement ce qui concerne les prérogatives du Premier ministre, pour lesquelles nous nous sommes battus lorsque nous étions dans l’opposition. Je jouis donc de tous les attributs constitutionnels de ma fonction. Bien entendu, le Maroc n’est pas l’Angleterre. Le roi préside le Conseil des ministres, lequel avalise ou peut émettre des réserves à propos des décisions du Conseil de gouvernement, que je dirige chaque semaine. Je constate avec satisfaction que jamais Sa Majesté n’a renvoyé un seul texte adopté en Conseil de gouvernement, ce qui pourtant entre dans ses prérogatives.
Bien entendu, comme cela se passe en France ou aux États-Unis, par exemple, le souverain a ce que l’on appelle le domaine réservé, plus particulièrement la diplomatie, la défense, la sécurité et les affaires religieuses. Je n’en suis pas tenu à l’écart pour autant. J’y suis associé et demeure toujours informé des grandes décisions.

Toujours informé des grandes décisions, comme chaque lecteur attentif de la presse nationale en somme…

Le hasard faisant bien les choses, Abbas dit n’avoir eu aucune objection à l’encontre des ministres « du Palais », et présente les prérogatives constitutionnelles du Premier quant à la formation de son gouvernement comme une simple courtoisie:

(…) En réalité, même lors du choix des ministres de souveraineté, le roi a eu la courtoisie de me consulter et de recueillir mon avis.

Si vous aviez exprimé une réticence concernant tel ou tel de ces « ministres du Palais », le roi vous aurait-il suivi ?
Je le pense, mais le cas ne s’est pas présenté.

Ca tombe bien, car ses objections contre la composition du gouvernement ont un poids relatif – il n’a ainsi pas pu imposer au Roi la création d’un poste de secrétaire d’Etat à la jeunesse:

Dès le départ pourtant, on a dit : « C’est le roi qui a formé votre gouvernement »…
Faux. La Constitution stipule que le roi nomme les ministres sur proposition du Premier ministre, et c’est exactement ce qui s’est passé. Prenons le cas de mon parti, l’Istiqlal. Sa Majesté a entériné à la fois les portefeuilles et l’identité des détenteurs que nous lui avons proposés. Tous, sauf un. Je souhaitais, pour des raisons d’efficacité politique, la création d’un secrétariat d’État à la Jeunesse rattaché au ministère de la Jeunesse et des Sports, confié à Nawal el-Moutawakil. Cette option n’a pas été retenue.

L’illusioniste est la première victime de ses illusions:

Jouez-vous un rôle dans les affaires extérieures du Maroc ?
Assurément. J’ai représenté Sa Majesté dans divers sommets, et, tout récemment, le souverain m’a chargé de recevoir la secrétaire d’État américaine, Condoleezza Rice, lors de sa visite à Rabat. Rassurez-vous : je ne me sens nullement marginalisé. Le roi tient à ce que tous les chefs d’État qui viennent au Maroc reçoivent son Premier ministre. Qu’il s’agisse du président Sarkozy, du roi Abdallah II de Jordanie…

S’il n’est pas marginalisé donc, ce n’est pas en raison de son rôle intrinsèque dans la formulation de la politique étrangère marocaine, mais parce que « le Roi tient à ce que tous les chefs d’État qui viennent au Maroc reçoivent son Premier ministre« .

Sinon, il est lucide: « Sa Majesté est seule maîtresse de son agenda« , y compris lorsque cet agenda touche le Conseil des ministres.

Le Conseil des ministres, présidé par le roi, ne s’est tenu cette année qu’en juillet. Six mois sans décision exécutive, n’est-ce pas gênant ?
Ni le gouvernement ni le Parlement n’ont chômé. Pour le reste, Sa Majesté est seule maîtresse de son agenda. Je pense maintenant que le Parlement aura suffisamment de projets et de propositions de lois pour légiférer pendant les deux prochaines sessions.

Sa lucidité sur le pouvoir royal englobe également la constitution du gouvernement – il donne au passage un certificat de bonne vie et moeurs au PJD:

Autre congrès, réussi celui-là, celui des islamistes du Parti de la justice et du développement [PJD]. C’est aussi votre opinion ?
Oui. Le PJD est un parti démocratique dont l’islam est la référence essentielle, mais non exclusive. C’est devenu un parti comparable aux autres, qui respecte la Constitution et la légalité.

Le PJD peut-il être un parti de gouvernement ?
Je le crois, oui.

Vous ne verriez donc pas d’obstacle à gouverner avec des ministres islamistes ?
Personnellement, je ne vois pas d’obstacle de principe. J’ajoute que Sa Majesté a évidemment le dernier mot tant sur le choix des membres du gouvernement que sur la constitution de la coalition gouvernementale. Et puis, il faudrait aussi une délibération de la Koutla et des autres composantes de la majorité.

Par contre, il semble fâché avec les chiffres, en prétendant que l’Istiqlal aurait 270.000 adhérents (à titre comparatif, deux fois plus que le PS français, beaucoup plus que le Labour britannique), soit un ratio d’un adhérent pour deux électeurs (l’Istiqlal a obtenu 494.256 voix dans le scrutin pour les listes locales, et 480.561 dans le scrutin pour la liste nationale), alors que le ratio équivalent pour le PS francçais en 2007 était d’environ un adhérent pour trente/quarante électeurs:

L’Istiqlal, c’est combien de divisions ?
L’Istiqlal est le premier parti du Maroc. Nous avons 270 000 adhérents. Le deuxième parti a 60 000 membres [l’USFP, NDLR].

Et Abbas El Fassi nous fait le récit des masses de militants qui le supplient de se représenter à la tête du parti au prochain congrès alors même que les statuts l’en empêchent:

(…) Certes, je vois que la grande majorité des militants et des différentes instances du parti souhaite que je continue à diriger l’Istiqlal. Mais une chose est sûre : je ne ferai pas campagne.

Que vous disent les militants ?
Ils ont beaucoup de mal à admettre que le secrétaire général qui, pour la première fois depuis cinquante ans, a fait accéder leur parti à la primature ne soit pas réélu sous prétexte que les statuts l’interdisent. À leurs yeux, ce serait une sanction et un désaveu incompréhensibles. C’est leur raisonnement, il n’est pas moins respectable qu’un autre.

Ne pas faire campagne, voilà là le type de promesse qu’on aimerait voir plus souvent dans la bouche des dirigeants de partis…

Mais il revient vite aux fondamentaux de la vie politique marocaine:

Comment qualifier votre relation avec le roi ?
Excellente, fluide, empreinte de respect mutuel. Je fais tout pour être à la hauteur de la confiance royale, comme je fais tout pour être à l’écoute du Parlement. Les échanges téléphoniques entre le roi et moi sont réguliers et il arrive qu’il me reçoive.

Quels conseillers du Palais voyez-vous le plus souvent ?
Abdelaziz Meziane Belfqih, Mohamed Moatassim, Zoulikha Nasri…

Mohammed VI est-il un souverain communicatif ?
Tout à fait. J’ai d’ailleurs toujours en poche un téléphone avec un numéro spécial, qui lui permet de m’appeler à tout moment.

On relèvera là deux circonstances inouïes, inconnues des pays de l’hémisphère nord: il arrive que le chef de l’Etat reçoive le premier ministre, et ce dernier à un téléphone mobile qui permet au premier de l’appeler à tout moment. Si après ça des islamo-gacuhistes prétendent que la démocratie au Maroc en est arrivée à un point de non-retour, c’est à en désespérer de la nature humaine…

Cerise sur le couscous, le dossier social:

Vous avez promis d’être un Premier ministre social. Êtes-vous satisfait de votre bilan en ce domaine ?
Oui. Comment ne pas l’être …

Mais à chaque fois qu’on se croit arrivé au sommet, ba Abbas explose le zénith et défonce le summum:

Vous avez manifestement une relation difficile avec la plupart des médias marocains. Vous l’avez dit vous-même : « Je n’ai pas eu d’état de grâce. » En dehors de la presse istiqlalienne, les journaux ne vous ménagent pas. Pourquoi ?
Je ne sais pas. Je cherche. Peut-être y a-t-il, du côté des organes proches de l’opposition, d’une certaine gauche, une sorte de rancœur historique ou idéologique à l’encontre de mon parti. Peut-être aussi que ma personnalité et ma réussite dérangent ceux qui n’ont pas eu le même parcours que moi.

Et ça continue:

Premier ministre, c’est le couronnement de votre carrière ?
Évidemment. Mais je dois ajouter que je ne l’ai pas cherché. Je ne suis que le produit de la logique démocratique et de la volonté du roi.

Faut-il vous croire ?
Absolument. Tous les postes que j’ai occupés, bâtonnier de l’ordre des avocats de Rabat, ministre, ambassadeur, à nouveau ministre, secrétaire général, Premier ministre, me sont arrivés sans que je les aie demandés : c’est mon destin, et je rends grâce à Dieu.

S’il était logique que le roi choisisse son Premier ministre dans les rangs du parti sorti vainqueur des législatives, il n’était pas obligé de vous choisir vous.
Cette idée selon laquelle un autre Istiqlalien que le secrétaire général pouvait être désigné à la primature n’a existé que dans certains journaux. Je suis travailleur, pour la justice, et certains auraient sans doute préféré quelqu’un d’hésitant et de mollement consensuel. Un journal a même titré : « Tout sauf lui. » Heureusement, ce ne sont pas ces journalistes qui dirigent le Maroc ou nomment les Premiers ministres et les ministres.

Sa carrière, son destin? Le nôtre aussi, hélas…

Et pour clore ce feu d’artifice:

Comment se déroule une journée de travail ordinaire d’Abbas El Fassi ?
Je suis au bureau à 9 h 30. J’y travaille jusqu’à 13 h 30. Je déjeune chez moi, je me repose un peu, puis je retourne à la primature jusqu’à 19 heures. Après le dîner, je signe des parapheurs à la maison, puis je réfléchis sur ce qui va et ne va pas au Maroc. Je note mes pensées sur un petit carnet, tel dossier à ne pas oublier, tel cas à résoudre, et je prépare la journée du lendemain. Je ne me couche pas avant minuit, parfois minuit et demi. En août, j’ai pris cinq jours de vacances sur les dix jours prévus. Vous voyez, je n’arrête pas.

J’ai fait mes comptes: il arrive au boulot à 9.30, rentre bouffer et roupiller à 13.30, repart au boulot sans doute vers 15.00, et rentre chez lui vers 19.00. Ca doit faire en gros 7h30 de travail par jour – allez, disons huit heures si on y inclut sa réflexion et son petit carnet. Je connais des secrétaires à la primature qui ont des journées de travail plus longues…

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