Impérialisme humanitaire, Jean Bricmont et la mission civilisatrice des peuples colonisés

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Je viens de terminer la lecture d' »Impérialisme humanitaire: droits de l’homme, droit d’ingérence, droit du plus fort? » de Jean Bricmont, que vous connaissez peut-être depuis « Impostures intellectuelles« , canular génial écrit avec Alain Sokal (et dans lequel il tournait en ridicule le jargon post-moderniste, n’hésitant cependant pas à jeter le bébé avec l’eau du bain, mais c’est une autre histoire). Paru auprès de l’excellente maison d’édition – alternative et indépendante – bruxelloise Aden, qui est proche intellectuellement de ses confrères français Agone, La Fabrique, Amsterdam ou Le Temps des Cerises, cet ouvrage date déjà un peu (2005).

Pour situer Bricmont, précisons qu’il a rédigé la postface de « De la guerre comme politique étrangère des Etats-Unis » de Noam Chomsky, qu’il a contribué au Monde Diplomatique et Counterpunch, et qu’il ne sort pas le crucifix et la gousse d’ail lorsqu’on prononce le nom de Marx – ajoutons qu’il est membre du BRussells Tribunal, sorte de continuation du tribunal Russel qui embarassa tant le gouvernement étatsunien lors de la guerre du Viet-Nam.

L’objectif de Bricmont est clair: « mener un combat d’idées » (p. 17) et construire « un mouvement effectif d’opposition aux guerres impériales » (p. 16). Ce sont principalement les guerres d’agression contre la Serbie (1999), l’Afghanistan (2001) et l’Irak (2003) qu’il évoque, ces guerres ayant été menées exclusivement ou partiellement sur des mobiles humanitaires – mettre fin à l’épuration ethnique serbe au Kosovo, déloger le régime des Talibans en Afghanistan et le dictatorial et sanguinaire Saddam Hussein en Irak. On aperçoit ici une première faille dans le raisonnement, qui n’est peut-être qu’apparente: tant la guerre d’Afghanistan que celle de l’Irak sont menées officiellement par les Etats-Unis sur des motifs autres que l’ingérence humanitaire – les motifs apparents vont de la légitime défense (pour l’Afghanistan, repaire des commanditaires du 11 septembre, Ben Laden & cie) à la sanction du non-respect (imaginaire) de résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU en matière d’armes dites de destruction massive pour l’Irak. D’autre part, d’autres interventions – principalement étatsuniennes, what else? – ne sont pas mentionnées, telles l’invasion de Panama, l’intervention en Somalie ou celle à Haïti, qui se prévalaient également du pavillon de complaisance humanitaire.

Mais cet oubli n’est pas déterminant: car Bricmont ne cherche pas à produire une étude de plus sur le droit international du recours à la force, mais à s’attaquer à l’idéologie qui sert de justificatif politique et médiatique aux guerres précitées – les arguments invoqués devant les diplomates et juristes de l’ONU ne sont pas les mêmes que ceux présentés dans les discours officiels, tribunes libres, éditoriaux et articles de presse plus ou moins complaisants. Et le sort des femmes sous les talibans, des Kosovars sous Milosevic ou de Kurdes de Halabja sous Saddam Hussein ont tous été des éléments déterminants ayant permis, politiquement, les guerres en question. Bricmont n’a pas non plus besoin de s’acharner à démontrer la vacuité de l’invocation de la légitime défense ou de la guerre préventive, les juristes s’en étant chargés par ailleurs (voir par exemple le juriste canadien Michael Mandel et son percutant « How America Gets Away With Murder: Illegal Wars, Collateral Damage And Crimes Against Humanity », dont j’ai déjà parlé). En s’attaquant à l’argument politique le plus récurrent et le plus efficace – faire la guerre pour faire respecter le droit humanitaire – Bricmont fait l’essentiel, mais je lui reproche tout de même de ne pas évoquer le prisme anti-terroriste, très efficace pour justifier guerres et opérations militaires, en Palestine, en Irak ou ailleurs.

Ce qui est plus difficile à pardonner, c’est la tendance lourde, décelable déjà chez Michael Mandel et Noam Chomsky, à vouloir minimiser les exactions du nationalisme serbe en ex-Yougoslavie, selon un raisonnement manichéen: si les Etats-Unis voulaient – après bien des hésitations – s’en débarasser, c’est qu’il n’était pas si mauvais que ça (on notera en outre que la plupart des notes relatives au conflit en ex-Yougoslavie citent comme source la négationniste Diana Johnstone, qui nie et minimise le génocide de Srebrenica, pourtant reconnu par le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie). Ce raisonnement me paraît erroné, même si Bricmont ironise fort justement sur ces manifestants partisans du ni-ni:

Le ni-ni

Cette expression fait référence à un slogan souvent entendu dans les manifestations contre les récentes guerres: ni Milosevic ni l’Otan; ni Bush, ni Saddam et, en ce qui concerne Israël, fait référence au fait de condamner à la fois la politique de Sharon et celle du Hamas et des kamikazes palestiniens. C’est évidemment le slogan exactement opposé au « FLN vaincra » de la guerre du Vietnam, les deux slogans étant d’ailleurs souvent lancés par les mêmes personnes à trente années de distance. Même si l’on peut reprocher au « soutien » au FLN d’avoir fait partie d’une rhétorique sentimentale (…) les slogans actuels créent plusieurs fausses symétries. D’abord, dans toutes les guerres récentes, il y a un agresseur et un agressé: ce ne sont ni l’Irak ni la Yougoslavie qui se sont mis à bombarder les Etats-Unis. (…)

Néanmoins, le problème principal pour les partisans du « ni-ni » se situe ailleurs: maintenant que Milosevic et Saddam sont en prison, que proposent-ils de faire avec l’autre partie du « ni », Bush ou les Etats-Unis? (pp. 147, 152)

La force de Bricmont c’est sa lucidité sur ce qui fait fléchir les ambitions militaires étatsuniennes:

Dernière remarque: un minimum de modestie devrait nous amener à penser que, loin de soutenir une résistance qui ne nous demande rien, c’est en fait elle qui nous soutient. Après tout, elle est beaucoup plus efficace pour bloquer l’armée américaine, au moins temporairement, que les millions de manifestants qui ont défilé pacifiquement contre la guerre et qui n’ont malheureusement arrêté ni soldats ni bombes. Sans la résistance irakienne, les Etats-Unis seraient peut-être aujourd’hui à Damas, Téhéran, Caracas ou La Havane. (p. 158)

Lorsque les Américains sont entrés à Bagdad, la question qu’ils se posaient était: à qui le tour? La Syrie, l’Iran, Cuba, la Libye? Grâce à la résistance irakienne, il est peu probable que ces pays soient envahis dans l’immédiat, même s’ils continueront à être subvertis par des moyens plus traditionnels. Cette résistance va aussi, sans doute, redonner espoir aux Palestiniens, qui en ont bien besoin. Et si, à terme, l’arme ultime qu’est l’invasion se révèle inutilisable, c’est tout le système impérial américain qui risque d’être déstabilisé. (p. 229)

On pourra, dans le même ordre d’idées, adresser des remerciements aux banques britanniques et étatsuniennes à l’origine de la crise financière actuelle, qui rendra encore plus ruineuse, et donc irréaliste, tout projet d’invasion d’envergure – ce qui n’empêchera bien évidemment pas le recours aux armes moins onéreuses pour le budget étatsunien que sont l’embargo et les bombardements, chers à l’ex-président William Clinton et dont il sera intéressant de voir si Obama reprendra, là aussi, le flambeau du mari de sa secrétaire d’Etat…

Il insiste – à juste titre, semble-t-il – sur ce point:

Un pacifiste américain, A. J. Muste, faisait observer que le problème, dans toutes les guerres, était posé par le vainqueur: en effet, il avait appris que la violence payait. (p. 206)

Ca rejoint l’observation de Clausewitz, selon laquelle l’envahisseur est toujours pacifiste, car il ne souhaite pas qu’on lui résiste…

Son opposition à la guerre est radicale et a le mérite d’une cohérence qui manque aux arguments de certains contre la guerre en Irak – trop chère, trop coûteuse en vies humaines – comme si elle serait plus acceptable en cas contraire; cela rappelle le fameux point de vue de Chomsky, selon lequel l’opinion étatsunienne était pas tant opposée au principe de la guerre du Vietnam qu’au fait de la perdre (du moins politiquement):

Nous devons séparer radicalement notre opposition à la guerre et notre opinion sur la nature du régime irakien. Qui accepterait que l’Inde, qui est une démocratie, envahisse la Syrie, qui est une dictature, pour y opérer un « changement de régime »? (…)

Notre opposition à la guerre doit être inconditionnelle et basée sur des principes clairs. En particulier, elle ne doit pas se baser sur le coût de la guerre, pour nous ou même pour les Irakiens, sur les risques de déstabilisation de la région, etc. De tels arguments ont été avancés lors de la guerre du Kosovo ou de l’Afghanistan et, lorsque les échecs prédits ne se réalisent pas, cela affaiblit encore plus le mouvement de la paix. Il est très possible que les Etats-Unis arrivent à leurs fins par un coup d’Etat, une insurrection ou une guerre-éclair. (…) Une opposition solide à la guerre doit partir d’une vision globale. (pp. 222-223)

Je ne peux clore ce compte-rendu sans reprendre une dernière citation de ce livre, relative à la mission civilisatrice des peuples colonisés (je ne la partage pas tout à fait, au-delà de cette superbe formule) – vous comprendrez que ce livre n’est pas à mettre entre les mains d’abonnés du New York Times, de Libération ou de L’Express, le choc serait trop fort:

Tous ceux qui préfèrent la paix à la puissance et le bonheur à la gloire devraient remercier les peuples colonisés de leur mission civilisatrice: en se libérant de leur joug, ils ont rendu les Européens plus modestes, moins racistes et plus humains. Pourvu que cela continue et que les Américains finissent par être forcés de suivre cette voie. (p. 190)

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