Mountadhar al Ziadi, ou la signification de la chaussure dans la culture arabe

Des milliers de gens l’ont déjà commenté, mais on ne s’en lasse pas, n’est-ce pas?

D’une autre perspective:

En tout cas, il m’a été impossible de ne pas penser à Angry Arab et sa longue série sur le rôle de la chaussure dans la culture arabe. Rappelez-vous son irritation – impossible de l’ire un article sur l’Irak ou la Palestine sans y lire que frapper quelqu’un avec sa chaussure est considéré comme une insulte dans la culture arabe:

To throw the shoe, or not to throw the shoe: a cultural dilemma. Don’t you love it when Western reporters explain to their readers differences between their culture and Arab culture? I don’t know about you, but I really love it. Here is from the New York Times: « During the argument, heated words were exchanged and shoes were thrown, a severe insult in the Arab world. » So throwing a shoe at somebody is a « severe insult in the Arab world » but not anywhere else? How exotic. Tell me more, o culture experts of the New York Times. So today, I wanted to test this theory. So I got out of my house with a bag of shoes: I started throwing them, shoe by shoe, at my neighbor, aiming at the face. My neighbor laughed, and could only say nice things to me as a good neighbor. He then explained: you see, o Arab neighbor, in our American culture, throwing a shoe at somebody is not an insult at all. In fact, it is taken as a sign of affection. I returned back to my house, having learned about American culture, what I knew not before. Thanks to you, New York Times (and your intelligent and culturally informed reporters).

C’est à se demander s’il n’a pas commandité le geste de Mountadhar al Ziadi (qui a une page sur Facebook). Comme l’a écrit Jews sans frontières:

But today was the day for which Angry Arab has been preparing himself for for at least three years. And finally, it happened!!!

L’essentialisme et son jumeau l’exotisme (le cliché sur la chaussure en est un) sont le refuge des partisans du moindre effort intellectuel: qu’un Arabe jette des chaussures au visage de quelqu’un et c’est un trait distinctif de la culture arabe (bizarrement, quand un Etatsunien lance des chaussures au visage de Richard Perle, c’est un acte individuel); qu’un Arabe jette des chaussures au visage de quelqu’un et c’est là une manifestation de mépris particulièrement insultante dans la culture arabe (comme le dit As’ad Abu Khalil, dans la culture étatsunienne c’est un signe d’affection – ne ricanez pas, une bloggeuse l’a pris au sérieux), contrairement aux autres cultures; qu’un Arabe jette des chaussures au visage de quelqu’un et c’est là le reflet de siècles d’autoritarisme, qui vient aux petits Arabes par le lait maternel.L’action individuelle d’un Arabe est toujours le reflet d’un culture, quasi-génétique et immuable, et non la résultante de circonstances personnelles, de facteurs sociaux, économiques ou politiques. Ca n’a rien de nouveau: déjà, sous la colonisation, la résistance d’un Moha ou Hamou était mise sur le compte de la xénophobie (!) (oui, le fait pour un Marocain de résister à l’occupation française de son pays était considéré comme xénophobe) ou du fanatisme, et pas sur le réflexe nationaliste bien naturel que de vouloir chasser un envahisseur armé.

Je me rappelle d’un cours de présentation en public, où le formateur, un Suédois, avait eu des contacts professionnels avec des pays du Golfe, qui disait que les Arabes ne levaient jamais la voix et parlaient tous doucement (sans doute son interlocuteur arabe d’alors était-il peu volubile -il représentait dès lors 200 millions d’Arabes car, n’est-ce pas, l’individu n’existe pas chez ces gens-là) -il n’a jamais pris la navette Casa-Rabat celui-là. Et un instructeur lors de mon service militaire qui disait que les musulmans n’avaient pas peur de la mort…

Pour en revenir à l’héros de l’année, les Etats-Unis tentent de retourner cette manifestation brute de rejet et d’hostilité, saluée comme telle dans tout le monde arabe, en en faisant un signe de liberté – la liberté résidant dans le fait que Mountadhar al Ziadi n’ait pas été décapité mais simplement présenté devant un juge irakien.  »Voilà la liberté » s’est ainsi exclamé le consul général étatsunien à Québec, rappelant le fameux « stuff happens » de Rumsfeld après les pillages massifs à Bagdad en 2005.

Au moins, il sera impossible de parler de l’invasion étatsunienne de l’Irak sans évoquer ce fait d’arme symbolique qui a fait autant pour illustrer la résistance irakienne que tous les IED – pour vous dire, même RSF demande la clémence pour Muntadhar al Zaidi, qui risque 7 ans de prison pour offense à chef d’Etat étranger…

De Pékin à Téhéran, en regardant vers Jérusalem: la singulière conversion à l’islamisme des « Maos du Fatah »

Sur l’excellent site bilingue Religioscope, une nouvelle étude passionante du chercheur Nicolas Dot-Pouillard intitulée « De Pékin à Téhéran, en regardant vers Jérusalem: la singulière conversion à l’islamisme des « Maos du Fatah »« . Extraits:

« Khomeyni est notre Imam, notre chef, le dirigeant de tous les moujahidins, nous serons deux peuples en un seul, deux révolutions en une seule et chaque fedaï, chaque moujahid, chaque révolutionnaire iranien sera l’ambassadeur de la Palestine en Iran. Nous avons libéré l’Iran, nous libérerons la Palestine. Nous continuerons nos efforts jusqu’au moment où nous aurons vaincu l’impérialisme et le sionisme ; le combat mené contre le Shah par les Iraniens est identique à celui des Palestiniens contre Israël. »

Les paroles prononcées par Yasser Arafat en 1979 à l’occasion d’un voyage en Iran pourraient choquer l’oreille peu avertie. Celle qui entend les champs politiques palestiniens et libanais, et a fortiori moyen-orientaux, comme le lieu d’une lutte acharnée entre un intégrisme religieux « islamique » et des idéologies laïques « progressistes ». La césure, si césure il y a, n’est pas là, et l’a rarement été. Si rencontres il y a eu, rencontres parfois passionnées, en forme « d’affinités électives », entre le Mouvement national palestinien, certains mouvements de gauche libanais, et la Révolution iranienne, c’est bien que le positionnement stratégique et les lignes de démarcation politiques et idéologiques se situent autre part. La centralité du conflit israélo-palestinien, l’effet centrifuge de la question palestinienne, et la persistance de la question nationale et des logiques tiers-mondistes dans la région moyen-orientale, ont toujours appelé à de singuliers passages politiques transversaux, au sein desquels les frontières entre le nationalisme séculier et l’islam politique sont singulièrement brouillées, ou pour le moins complexes.

Plus loin:

Lorsqu’au dix-neuvième siècle, il y a eu l’invasion coloniale de l’Algérie, dans la résistance, il n’y a pas eu de distinction entre la résistance au nom de l’islam, et le combat national. C’était une lutte nationale contre l’occupation, une résistance nationale, motivée à la fois par des considérations nationales et islamiques. Durant les luttes de libération nationale, pour la libération nationale, au vingtième siècle, il n’y avait pas de distinction, les leaders des luttes de libération était à la fois des leaders nationalistes, musulmans, et avaient une dimension de leaders populaires, défendant la justice, c’est le cas de Mustapha Kamal en Égypte, Allal al-Fassi au Maroc, Hajj Amin al-Husseini en Palestine, Ben Badis en Algérie, l’Émir ‘abd al-Kader en Algérie, tous ces dirigeants étaient des dirigeants nationalistes et musulmans. Il n’y avait pas de distinction pour eux entre le nationalisme et l’islam. La différenciation a commencé à s’opérer à partir des indépendances, durant les années 1950 et 1960.

Mais dans l’histoire islamique, toutes les résistances contre l’oppression interne, ou les régimes despotiques, se sont référé à l’islam pour combattre l’oppression. C’est ce qu’ont remarqué Marx, Engels, ou Maxime Rodinson, lorsqu’ils ont étudié l’histoire de certaines sociétés islamiques. Lorsque Engels a écrit un texte sur le mouvement mahdiste au Soudan, il a bien constaté qu’à chaque fois qu’un état ou qu’un
pouvoir musulman devenait despotique et commençait à dégénérer, des tribus, ou certains secteurs de la population, se rebellaient contre le pouvoir en place, au nom d’une certaine conception de la justice, et en réclamant un retour aux sources, à l’application de la charia, à des lois justes. Et Engels remarquait qu’à chaque siècle, il y avait des
mouvements populaires au nom de l’islam, des révoltes d’inspiration religieuse, contre l’oppression interne. Évidemment, le mouvement mahdiste au Soudan n’était pas seulement un mouvement contre
l’oppression interne, mais aussi contre les Britanniques. Engels avait remarqué cela. Et cela était également à la base de la pensée d’Ibn Khaldoun : à chaque fois qu’un pouvoir musulman s’éloignait de ses principes, une révolte arrivait contre cela, au nom de l’islam.

Il aurait également fallu citer, dans le cas du Maroc, Abdelkrim el Khattabi, dont je suis en train d’achever la passionnante biographie que lui a consacré la journaliste Zakya Daoud.

Impérialisme humanitaire: réaction de Jean Bricmont

Ce n’est pas tous les jours que l’auteur d’un livre critiqué sur un blog réagit, dans les commentaires, à la critique, positive ou négative, de son ouvrage. Jean Bricmont l’a fait suite à ma note de lecture sur son livre « Impérialisme humanitaire ». Il me paraît dès lors de bonne guerre de publier sa réaction ici:

Il n’est peut-être pas approprié pour un auteur de mettre un commentaire sur un compte rendu de son propre livre, mais je me sens obligé de souligner que mon opposition à la guerre du Kosovo n’a rien à voir avec “l’argument manichéen” donné ici. Idem pour Mandel ou Chomsky. Pour ce qui est du livre de D. Johnstone auquel je fais référence, il est très nuancé et contient une masse d’informations en général inconnues. Le TPIY est une institution hautement politisée, à ne pas confondre avec le Tribunal (permanent) de La Haye, qui sera bientôt fermée et qui a essentiellement servi à justifier la politique occidentale en Yougolavie.

Il y a une tendance regrettable chez certains, qui sont lucides lorsqu’il s’agit de démonter la propagande occidentale en ce qui concerne la Palestine ou l’Irak a accepter cette propagande à propos des Serbes ou des Russes, parce que les victimes sont “musulmanes”. Malheureusement, c’est la même machine de propagande dans tous les cas.

Finalement, puisqu’il y a des commentaires sur ma “philosophie”, je veux préciser que je ne suis pas spécialement marxiste-je suis plutôt proche du matérialisme français des Lumières, de l’empirisme anglais et du positivisme moderne (y compris Russell). En général, je défends une approche matérialiste et scientifique du monde (mais, basée sur les sciences de la nature, ce qui est très différent du marxisme).

Je ne sais pas si j’ai un complexe d’infériorité, mais je regrette que tous ceux qui crachent sur la laicité à la française n’aient pas pu connaître la Belgique catholique et arriérée de mon enfance, et ne puissent pas bénéficier des divisions communautaires incessantes de la Belgique contemporaine.

Mes commentaires:
1- Sur la vision manichéenne, elle est peut-être exprimée de manière caricaturale sous ma plume. Je maintiens cependant que je note une tendance à édulcorer le tableau très noir de l’ère Milosevic, que ce soit par réaction à la propagande parfois excessive à son encontre dans les médias des pays sous obédience de l’OTAN. Cette tendance est manifeste chez Diana Johnstone dans ses écrits – par exemple « Srebrenica revisited« , assez exemplaire dans sa volonté de charger la barque bosniaque et de délester celle du gouvernement serbe. Sur le génocide de Srebrenica, il y a un jugement du Tribunal pénal international de l’ex-Yougoslavie (TPIY) dans l’affaire Krstić (IT-98-33)pris après débat public et contradictoire, dans le respect des droits de la défense, par des magistrats indépendants.

2- Justement, au sujet du TPIY, il y aurait beaucoup à dire, et à pas seulement à l’actif de cette cour internationale. Il y a eu des décisions proprement scandaleuses, principalement du fait du bureau du procureur du TPIY, refusant d’enquêter sur les évidents crimes de guerre de l’Otan durant la guerre illégale contre la Serbie en 1999 – par exemple le bombardement du bâtiment de la radio et télévision publiques serbes, c’est-à-dire une cible civile, bombardement classé sans suite. Il y a également la police des débats lors du procès de Milosevic, que Michael Mandel décrit en partie dans son livre, qui est également hautement condamnable, en dépit des difficultés occasionnées à dessein par un accusé refusant le bénéfice d’un avocat et menant une défense folklorique. Mais peu de tribunaux, y compris nationaux, pourraient se prévaloir d’un palmarès meilleur – le TPIY peut paraître bancal – surtout s’agissant de l’absence réelle d’indépendance des procureurs – quand on le compare à une justice idéale, moins quand on le compare à la justice des Etats démocratiques, qui ne font guère mieux. Toujours est-il que le discours lénifiant des défenseurs du TPIY qui refusent toute critique est aussi erroné, à mon sens, que celui de ceux qui lui dénient tout mérite. Et si on se félicite de la Cour pénale internationale, on ne doit oublier que le TPIY fût le premier pas concret vers sa création depuis le procès de Nuremberg.

3- Je veux bien concevoir qu’il y ait de la propagande au sujet des actions russes en Tchetchénie ou Serbes en Bosnie. Mais il ya malheureusement une réalité dans les deux cas: des violations massives des droits de l’homme et du droit international humanitaire. Ce point n’est d’ailleurs pas nié par des militants des droits de l’homme serbes et russes. Et il conviendrait de distinguer clairement les deux situations: la Russie ne subit aucune autre conséquence de ses violations massives des droits de l’homme et du droit international en Tchétchénie que quelques éditoriaux et discours de fin de banquet, tandis que la Serbie a effectivement dû subir une agression militaire illégale. On peut ainsi estimer que l’agression de l’OTAN en 1999 était illégale sans considérer pour autant que la Serbie a été la victime d’affabulations médiatiques s’agissant de la façon dont elle a traité ses minorités et agressé la Bosnie – ce n’était après tout pas l’armée bosniaque qui faisait le siège de Belgrade. Et le fait qu’il soit recouru à de la propagande contre les actions d’un gouvernement ne disqualifie pas toute critique à son encontre – après tout, il faut bien reconnaître qu’il y a des actions de propagande contre les Etats-Unis ou Israël, ce qui ne disqualifie pas toute critique contre ces deux pays.

4- Pour continuer sur le point précédent, le fait qu’il y ait traitement inégal des violations des droits de l’homme selon les pays – par exemple entre le traitement des kurdes en Turquie et des kosovars en Serbie – ne doit pas amener à passer l’éponge dans un cas, mais plutôt à demander un traitement égal à violation égale.

5- Je prends acte de vos éclaircissements sur vos sources d’inspiration philosophiques.

6- J’ai été en vérité assez choqué par l’article, reproduit dans votre lvire, et consacré à la France, qui en faisait une présentation idéalisée au-delà de toute réalité, me semble-t-il. L’idéologie laïque française étouffe sous un voile hypocrite les très réelles divisions, discriminations et exclusions de la société française, notamment – voire surtout – celles qui sont d’ordre ethnique – l’identité musulmane en France est de cet ordre-là. Je comprends fort bien que l’exacerbation communautaire en Belgique fasse apprécier le jacobinisme français, mais l’inverse est presque – j’exégère bien évidemment – aussi vrai, du moins pour ceux qui sont du mauvais côté de l’orthodoxie républicaine française. Dans la réalité des faits, la laïcité est l’instrument-étouffoir permettant aussi bien d’écarter toute mesure des discriminations que d’offrir aux victimes de celles-ci des recours sérieux et efficaces – sans parler des atteintes aux libertés individuelles discriminatoires qu’elle permet de justifier aux dépens de certains musulmans.

De Bettie Page à Louise Frevert en passant par Janet Roe de Roe v. Wade

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La mort de Bettie Page me fournit bien évidemment le prétexte de publier une photo d’elle sur mon blog, mais au-delà, j’ai noté un détail dans sa biographie: après une décennie – les 50’s – de photos en bikini, porte-jarretelles et poses « bondage » pour la fratrie de photographes Irwin et Paula Klaw, elle devint une « born-again Christian » et alla même vivre dans une communauté biblique, avant d’avoir des problèmes psychologiques ayant abouti à son internement. Elle a cependant fini ses jours tranquillement. Sa mort a en tout cas stimulé la verve des chroniqueurs, qui glosent sur sa contribution à la révolution sexuelle ou sur le féminisme supposé révélé par ses photos.

Ce qui m’a frappé qu’elle s’inscrit dans une série de femmes rendues célèbres aux Etats-Unis pour des activités diamétralement opposées au courant chrétien auquel elles se sont par la suite converties: outre Bettie Page donc, on y retrouve Linda Lovelace (« Gorge profonde », commentaires superflus) et surtout « Jane Roe » – oui, la Roe de la fameuse décision Roe v. Wade de la Cour suprême étatsunienne (1973) ayant proclamé l’avortement un droit constitutionnel dans certaines conditions, laquelle « Roe » s’appelait en fait Norma Mc Corvey, et devint une évangéliste farouchement opposée à l’avortement après avoir été l’instrument de sa constitutionalisation…

Linda Lovelace et Norma Mc Corvey sont toutes deux devenues des « born again christians », comme tant d’autres célébrités étatsuniennes – ce n’est d’ailleurs pas sans rappeler ces actrices voire danseuses du ventre égyptiennes qui, la quarantaine passée, se découvrent une conviction nouvelle à porter le voile.

Mais je me demande si le retournement le plus spectaculaire n’est pas celui de l’ex-députée danoise Louise Frevert. Dans son cas, la conversion n’est pas religieuse mais idéologique. Cette ex-conseillère municipale à la municipalité de Copenhague, élue sous les couleurs du Konservative Folkeparti (parti populaire conservateur) puis du Dansk Folkeparti (parti populaire danois), ce dernier étant raciste et islamophobe, et faisant partie de la majorité gouvernementale du premier ministre Anders Fogh Rasmussen depuis 2001. Cette participation à la majorité parlementaire – mais pas au gouvernement – a été très fructueuse pour le Dansk Folkeparti qui a obtenu l’adoption de lois d’immigration sans doute les plus dures d’Europe occidentale. 

Pour en revenir à Louise Frevert, la campagne électorale de 2005 eut pour principale conséquence de révéler – outre son islamophobie, pas si pénalisante que ça dans le pays du Jyllands-Posten – qu’elle avait précédemment eu une toute autre approche des questions inter-raciales, en tant qu’actrice de films que la morale réprouve dans les années 70 et surtout en tant que Madame Lulu dans des prises de photo qui démontraient clairement qu’à l’époque, l’homme noir ne la rebutait pas. Il faut dire qu’elle a une certaine aisance dans les changements de position, pas seulement devant la caméra, puisqu’elle fut danseuse du ventre et fondatrice de la première école de danse orientale du Danemark en 1985, et qu’elle est à son troisième mariage, « mais le premier avec une femme » comme l’écrit délicieusement la télévision danoise TV2…

Pour en revenir à ce que j’écrivais hier, une figure symbolique exemplaire de la nouvelle extrême-droite européenne que cette Louise Frevert…

Le Vlaams Belang invité en Israël: « Still, Israel is in a crucial struggle and can’t be choosy with allies now »

Suite à l’amicale pression de commentateurs qui trouvent que je ne parle pas assez de Palestine, je comptais vous rendre rapidement compte de l’invitation d’un député d’extrême-droite Ariyeh Eldad (il représente le parti révisionniste – au sens sioniste du termeMoledet à la Knesset), à l’idéologie proche d’un David Duke ou du bien-nommé Eugène Terre-Blanche, adressée au parti séparatiste et raciste belge (ou plutôt flamand) Vlaams Belang.

Background: le Vlaams Belang est le nouveau nom dont s’est affublé l’ancien Vlaams Blok après qu’un tribunal belge l’ait considéré comme étant anti-démocratique, et donc non-susceptible de recevoir le financement public dû à tous les partis belges représentés au parlement. Afin de pouvoir continuer à toucher le pactole – au passage, ce pactole leur est versé par un Etat dont ils souhaitent la disparition… – le Vlaams Blok se saborda et se reconstitua en Vlaams Belang. Les personnes sont les mêmes et le programme est en substance identique à l’ancien, fondé sur le triptyque indépéndance de la Flandre, xénophobie et islamophobie. Il faut savoir, pour être complet que l’un des fondateurs du Vlaams Blok était l’ancien SS Karel Dillen, resté fidèle à ses « idéaux » de jeunesse jusqu’à sa mort. De fait, l’ancienne génération du séparatisme flamand est marquée par la présence d’un nombre considérable d’anciens collaborateurs pro-nazis durant l’occupation allemande, favorable au nationalisme flamand même si le collaborateur belge le plus célèbre de la période fût le francophone Léon Degrelle. Et ce n’est pas peu dire que la politique du parti s’en ressent encore aujourd’hui

En l’occurence, le flirt entre les séparatistes racistes du Vlaams Belang n’est pas de fraîche date, et son leader actuel, Frank Vanhecke, se décritj’en ai déjà parlé – comme un des plus fermes défenseurs d’Israël. L’invitation en question, pour un sommet « anti-jihad » devant se tenir à Al Qods (Jérusalem), semble être entourée d’incertitude, puisque si le chef spirituel du Vlaams Belang, Filip Dewinter, confirme publiquement son existence, le secrétariat d’Ariyeh Eldad semble embarassé et ne confirme pas l’existence d’une telle invitation – mais l’intention y est:

Eldad said last month he would consider inviting Vlaams Belang to Jerusalem. « Theoretically, I would, » he said when queried. « On paper, Vlaams Belang is so pro-Jewish it should chair the conference, but we’re aware of its problematic aspects, » he added. « Still, Israel is in a crucial struggle and can’t be choosy with allies now. » Eldad said he organized the event due to take place on Sunday because of this urgency.

Effectivement, il ne faut pas faire la fine bouche pour s’allier avec un Filip Dewinter, qui a cependant fait une danse du ventre obstinée et sans ambiguïté:

Indeed, during recent years, Dewinter has made himself into Israel’s « No. 1 Belgian friend » and he is now interested in making an official visit. (…)

« I’m interested in visiting Israel, » Dewinter says in the interview. « First of all, from a geopolitical point of view. We in Western Europe should realize that our allies are not in the Arab or Muslim world, but rather in Israel. This is not just because we have a common civilization and values, but also to balance out the Islamic forces in the Middle East that are getting stronger. The State of Israel is a sort of outpost for our Western society, an outpost of democracy, of freedom of speech, of protecting common values within a hostile environment. You are surrounded by Islamic states, some of them fundamentalist, which are interested in only one thing: to throw the Jews into the sea.

« I also think that Islam is now the No. 1 enemy not only of Europe, but of the entire free world. After communism, the greatest threat to the West is radical fundamentalist Islam. There are already 25-30 million Muslims on Europe’s soil and this becomes a threat. It’s a real Trojan horse. Thus, I think that an alliance is needed between Western Europe and the State of Israel. I think we in Western Europe are too critical of Israel and we should support Israel in its struggle to survive. I think we should support Israel more than we do because its struggle is also very important for us. »

But Dewinter admits that he wants to visit Israel for other reasons. « It’s very important to me as leader of a right-wing national party [he rejects defining the party as « far right » – A.S.] to say that we respect the State of Israel and the Jews. To all of those who regard us as neo-Nazis, we say: `No, we want good relations with the Jews.’ We should distance ourselves from all of those individuals and groups with anti-Semitic tendencies and from Holocaust deniers. I have no connection with these things. Because I am a leader of a right-wing party, some of the Jewish leaders in Antwerp do not believe that I am sincere. They think that this is a pose, that I am doing this to avoid being regarded as a neo-Nazi and that I am afraid they will call me a fascist. I’m interested in visiting Israel to express my affinity, but also to prove that I’m sincere. »

On peut comprendre la perplexité d’observateurs peu au fait de la distinction entre antisionisme et antisémitisme: un parti fondé initialement par un Waffen SS, invité par un membre, juif qui plus est, de la Knesset, voilà de quoi surprendre. C’est oublier qu’aux yeux des gouvernements israëliens, être anti-sémite est un pêché mineur comparé au pêché majeur que constitue la critique de l’Etat d’Israël et de ses politiques, qualifiée d’anti-sionisme. Je ne mentionnerai même pas le cas de l’Arabie séoudite, allié objectif d’Israël au Moyen-Orient aujourd’hui, et dont l’approche du dialogue inter-religieux n’est sans doute pas près d’atteindre les standards posés par le Centre Wiesenthal ou l’Anti-Defamation League. 

En Italie, le post-fasciste Gianfranco Fini, leader d’Alleanza Nazionale, qui avait autrefois qualifié Benito Mussolini de plus grand personnage politique du XXe siècle avant de tourner casaque, a résolument pris un virage susceptible de faciliter sa « normalisation » politique en Italie et à l’étranger, aujourd’hui très largement acquise. Il faut dire qu’il avait fait des efforts louables pour montrer patte blanche, en déclarant récemment que le fait de brûler des drapeaux israëliens était plus grave que le meurtre d’une victime d’un gang néo-nazi, et pouvait se targuer d’avoir été reçu par Sharon. 

L’ancienne députée de son parti, et petite fille du Duce, Alessandra Mussolini, désormais membre du parti berlusconien Il Popolo della Libertà, qui avait dit au sujet de Fini qu’il ferait circoncire les membres de son parti afin de partir en pélérinage en Israël, avait également fini par voir la lumière:

« Not only Gianfranco Fini, but the entire world, including the Vatican and the pope, should beg forgiveness of Israel »

De même, le maire post-fasciste de Rome, Gianni Alemanno, qui décrit le fascisme et la République de Salo en des termes nostalgiques, a réussi a attiré une partie du vote juif romain en raison de son appui sans faille à Israël, et s’est acheté un certificat de virginité en visitant Auschwitz et surtout en déclarant que « défendre Israël c’est défendre l’Occident« .

En Grande-Bretagne, le British National Party, aux racines explicitement fascistes et antisémites, a tenté aussi récemment de redorer son blason en faisant profession de foi pro-israëlienne, notamment lors de la guerre du Liban d’août 2006. Et même l’antisémite chevronné qu’est Le Pen avait tenté de tromper son monde, en affirmant son soutien à Israël, pas plus tard qu’en 2002 (« Israel? An extraordinary challenge in the world history of a people that is trying to reconquer its homeland« ), et en se faisant publiquement adouber par Roger Cukierman, alors président du CRIF: « Le Pen’s triumph: a message to Muslims to keep quiet« .

En Roumanie, le leader du parti d’extrême-droite Romania Mare, Vadim Tudor, a lui aussi entamé un revirement exprès, après s’être fait une spécialité dans des déclarations anti-sémites (« I love Jesus Christ too much not to think every day about those who humiliated Him, those who stoned Him, those who crucified Him and those who hammered nails into Him. The Jews did this. The Jews of 2,000 years ago, the Jews of all times« ). Il a pris un conseiller politique israëlien proche de Likoud et a opéré une volte-face qui réconfortera les incurables optimistes, tout en gardant un arrière-goût très particulier:

What is there in the 2004 model Tudor? First of all, his almost mythic belief in the power of the Jews, the United States and Israel and their influence on the entire world and Romania in particular: « It is clear that no one can do anything in a state like Romania without American or Israeli advice, » he says. « I will relate to what these advisers say. I will appoint a prime minister who will be acceptable to the West, » he promises. « If needed, if I get a hint, if someone’s name is given to me – I will agree to him. Because then I will know that some of the problems that have to do with the international community will be solved immediately upon his appointment. »

The recognition of Israel’s power led him to retract his previous opposition to American involvement in the Persian Gulf. « Israel’s security played a role in the American strategy. You have to recognize this and be proud of this. Those who should fear are those who do not take into account this people, which was really chosen by God, » he affirms. « Look what happened to Hitler. His regime could have lasted for 100 years through an awesome military and propaganda machine. It lasted for only 12 years. God smote him very quickly because he bullied the wrong people. »

Cette tendance, selon laquelle des antisémites réels ou passés recoivent l’absolution en raison de leur soutien au gouvernement israëlien, a déjà été relevée par Arthur Neslen – « When an anti-semite is not an anti-semite« , qui souligne qu’Albert Einstein, Gandhi et Ehoud Olmert pouvaient être considérés comme anti-sémites en appliquant l’aberrante définition retenue par des experts du l’Agence européenne pour les droits fondamentaux (ex-EUMC), mais rejetés par la suite après la levée de boucliers – il était notamment apparu que la définition avait été basée sur une suggestion d’un lobbyiste pro-israëlien, Kenneth S. Stern. Et la presse israëlienne elle-même relève – « It’s no longer the Jews » – que l’extrême-droite européenne, en Autriche, en Italie et ailleurs, ne se nourrit plus tellement d’antisémitisme, mais plutôt de xénophobie – il faudrait y rajouter l’islamophobie – ce constat, qui est une évidence, s’impose également au think-tank pro-israëlien et néo-con Middle East Forum, fondé par l’islamophobe Daniel Pipes.

Mais comme le dit Ariyeh Eldad: you can’t be choosy with allies.

Impérialisme humanitaire, Jean Bricmont et la mission civilisatrice des peuples colonisés

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Je viens de terminer la lecture d' »Impérialisme humanitaire: droits de l’homme, droit d’ingérence, droit du plus fort? » de Jean Bricmont, que vous connaissez peut-être depuis « Impostures intellectuelles« , canular génial écrit avec Alain Sokal (et dans lequel il tournait en ridicule le jargon post-moderniste, n’hésitant cependant pas à jeter le bébé avec l’eau du bain, mais c’est une autre histoire). Paru auprès de l’excellente maison d’édition – alternative et indépendante – bruxelloise Aden, qui est proche intellectuellement de ses confrères français Agone, La Fabrique, Amsterdam ou Le Temps des Cerises, cet ouvrage date déjà un peu (2005).

Pour situer Bricmont, précisons qu’il a rédigé la postface de « De la guerre comme politique étrangère des Etats-Unis » de Noam Chomsky, qu’il a contribué au Monde Diplomatique et Counterpunch, et qu’il ne sort pas le crucifix et la gousse d’ail lorsqu’on prononce le nom de Marx – ajoutons qu’il est membre du BRussells Tribunal, sorte de continuation du tribunal Russel qui embarassa tant le gouvernement étatsunien lors de la guerre du Viet-Nam.

L’objectif de Bricmont est clair: « mener un combat d’idées » (p. 17) et construire « un mouvement effectif d’opposition aux guerres impériales » (p. 16). Ce sont principalement les guerres d’agression contre la Serbie (1999), l’Afghanistan (2001) et l’Irak (2003) qu’il évoque, ces guerres ayant été menées exclusivement ou partiellement sur des mobiles humanitaires – mettre fin à l’épuration ethnique serbe au Kosovo, déloger le régime des Talibans en Afghanistan et le dictatorial et sanguinaire Saddam Hussein en Irak. On aperçoit ici une première faille dans le raisonnement, qui n’est peut-être qu’apparente: tant la guerre d’Afghanistan que celle de l’Irak sont menées officiellement par les Etats-Unis sur des motifs autres que l’ingérence humanitaire – les motifs apparents vont de la légitime défense (pour l’Afghanistan, repaire des commanditaires du 11 septembre, Ben Laden & cie) à la sanction du non-respect (imaginaire) de résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU en matière d’armes dites de destruction massive pour l’Irak. D’autre part, d’autres interventions – principalement étatsuniennes, what else? – ne sont pas mentionnées, telles l’invasion de Panama, l’intervention en Somalie ou celle à Haïti, qui se prévalaient également du pavillon de complaisance humanitaire.

Mais cet oubli n’est pas déterminant: car Bricmont ne cherche pas à produire une étude de plus sur le droit international du recours à la force, mais à s’attaquer à l’idéologie qui sert de justificatif politique et médiatique aux guerres précitées – les arguments invoqués devant les diplomates et juristes de l’ONU ne sont pas les mêmes que ceux présentés dans les discours officiels, tribunes libres, éditoriaux et articles de presse plus ou moins complaisants. Et le sort des femmes sous les talibans, des Kosovars sous Milosevic ou de Kurdes de Halabja sous Saddam Hussein ont tous été des éléments déterminants ayant permis, politiquement, les guerres en question. Bricmont n’a pas non plus besoin de s’acharner à démontrer la vacuité de l’invocation de la légitime défense ou de la guerre préventive, les juristes s’en étant chargés par ailleurs (voir par exemple le juriste canadien Michael Mandel et son percutant « How America Gets Away With Murder: Illegal Wars, Collateral Damage And Crimes Against Humanity », dont j’ai déjà parlé). En s’attaquant à l’argument politique le plus récurrent et le plus efficace – faire la guerre pour faire respecter le droit humanitaire – Bricmont fait l’essentiel, mais je lui reproche tout de même de ne pas évoquer le prisme anti-terroriste, très efficace pour justifier guerres et opérations militaires, en Palestine, en Irak ou ailleurs.

Ce qui est plus difficile à pardonner, c’est la tendance lourde, décelable déjà chez Michael Mandel et Noam Chomsky, à vouloir minimiser les exactions du nationalisme serbe en ex-Yougoslavie, selon un raisonnement manichéen: si les Etats-Unis voulaient – après bien des hésitations – s’en débarasser, c’est qu’il n’était pas si mauvais que ça (on notera en outre que la plupart des notes relatives au conflit en ex-Yougoslavie citent comme source la négationniste Diana Johnstone, qui nie et minimise le génocide de Srebrenica, pourtant reconnu par le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie). Ce raisonnement me paraît erroné, même si Bricmont ironise fort justement sur ces manifestants partisans du ni-ni:

Le ni-ni

Cette expression fait référence à un slogan souvent entendu dans les manifestations contre les récentes guerres: ni Milosevic ni l’Otan; ni Bush, ni Saddam et, en ce qui concerne Israël, fait référence au fait de condamner à la fois la politique de Sharon et celle du Hamas et des kamikazes palestiniens. C’est évidemment le slogan exactement opposé au « FLN vaincra » de la guerre du Vietnam, les deux slogans étant d’ailleurs souvent lancés par les mêmes personnes à trente années de distance. Même si l’on peut reprocher au « soutien » au FLN d’avoir fait partie d’une rhétorique sentimentale (…) les slogans actuels créent plusieurs fausses symétries. D’abord, dans toutes les guerres récentes, il y a un agresseur et un agressé: ce ne sont ni l’Irak ni la Yougoslavie qui se sont mis à bombarder les Etats-Unis. (…)

Néanmoins, le problème principal pour les partisans du « ni-ni » se situe ailleurs: maintenant que Milosevic et Saddam sont en prison, que proposent-ils de faire avec l’autre partie du « ni », Bush ou les Etats-Unis? (pp. 147, 152)

La force de Bricmont c’est sa lucidité sur ce qui fait fléchir les ambitions militaires étatsuniennes:

Dernière remarque: un minimum de modestie devrait nous amener à penser que, loin de soutenir une résistance qui ne nous demande rien, c’est en fait elle qui nous soutient. Après tout, elle est beaucoup plus efficace pour bloquer l’armée américaine, au moins temporairement, que les millions de manifestants qui ont défilé pacifiquement contre la guerre et qui n’ont malheureusement arrêté ni soldats ni bombes. Sans la résistance irakienne, les Etats-Unis seraient peut-être aujourd’hui à Damas, Téhéran, Caracas ou La Havane. (p. 158)

Lorsque les Américains sont entrés à Bagdad, la question qu’ils se posaient était: à qui le tour? La Syrie, l’Iran, Cuba, la Libye? Grâce à la résistance irakienne, il est peu probable que ces pays soient envahis dans l’immédiat, même s’ils continueront à être subvertis par des moyens plus traditionnels. Cette résistance va aussi, sans doute, redonner espoir aux Palestiniens, qui en ont bien besoin. Et si, à terme, l’arme ultime qu’est l’invasion se révèle inutilisable, c’est tout le système impérial américain qui risque d’être déstabilisé. (p. 229)

On pourra, dans le même ordre d’idées, adresser des remerciements aux banques britanniques et étatsuniennes à l’origine de la crise financière actuelle, qui rendra encore plus ruineuse, et donc irréaliste, tout projet d’invasion d’envergure – ce qui n’empêchera bien évidemment pas le recours aux armes moins onéreuses pour le budget étatsunien que sont l’embargo et les bombardements, chers à l’ex-président William Clinton et dont il sera intéressant de voir si Obama reprendra, là aussi, le flambeau du mari de sa secrétaire d’Etat…

Il insiste – à juste titre, semble-t-il – sur ce point:

Un pacifiste américain, A. J. Muste, faisait observer que le problème, dans toutes les guerres, était posé par le vainqueur: en effet, il avait appris que la violence payait. (p. 206)

Ca rejoint l’observation de Clausewitz, selon laquelle l’envahisseur est toujours pacifiste, car il ne souhaite pas qu’on lui résiste…

Son opposition à la guerre est radicale et a le mérite d’une cohérence qui manque aux arguments de certains contre la guerre en Irak – trop chère, trop coûteuse en vies humaines – comme si elle serait plus acceptable en cas contraire; cela rappelle le fameux point de vue de Chomsky, selon lequel l’opinion étatsunienne était pas tant opposée au principe de la guerre du Vietnam qu’au fait de la perdre (du moins politiquement):

Nous devons séparer radicalement notre opposition à la guerre et notre opinion sur la nature du régime irakien. Qui accepterait que l’Inde, qui est une démocratie, envahisse la Syrie, qui est une dictature, pour y opérer un « changement de régime »? (…)

Notre opposition à la guerre doit être inconditionnelle et basée sur des principes clairs. En particulier, elle ne doit pas se baser sur le coût de la guerre, pour nous ou même pour les Irakiens, sur les risques de déstabilisation de la région, etc. De tels arguments ont été avancés lors de la guerre du Kosovo ou de l’Afghanistan et, lorsque les échecs prédits ne se réalisent pas, cela affaiblit encore plus le mouvement de la paix. Il est très possible que les Etats-Unis arrivent à leurs fins par un coup d’Etat, une insurrection ou une guerre-éclair. (…) Une opposition solide à la guerre doit partir d’une vision globale. (pp. 222-223)

Je ne peux clore ce compte-rendu sans reprendre une dernière citation de ce livre, relative à la mission civilisatrice des peuples colonisés (je ne la partage pas tout à fait, au-delà de cette superbe formule) – vous comprendrez que ce livre n’est pas à mettre entre les mains d’abonnés du New York Times, de Libération ou de L’Express, le choc serait trop fort:

Tous ceux qui préfèrent la paix à la puissance et le bonheur à la gloire devraient remercier les peuples colonisés de leur mission civilisatrice: en se libérant de leur joug, ils ont rendu les Européens plus modestes, moins racistes et plus humains. Pourvu que cela continue et que les Américains finissent par être forcés de suivre cette voie. (p. 190)

Le Clézio, un prix Nobel franco-mauricien, le cheikh Ma el Aïnine et l’inévitable impérialisme étatsunien

le-clezio

Le lieu commun veut que l’Académie suédoise, qui décerne le prix Nobel de littérature, ne choisisse que des auteurs inconnus et illisibles. C’est faux, comme le montre la liste des récents lauréats: Doris Lessing, Orhan Pamuk, V.S. Naipaul, Günter Grass, J.M. Coetzee et Dario Fo entre autres n’avient pas attendu les Dix-Huit pour se faire connaître au-delà d’un cercle intime. Parmi les plus récents, seuls Imre Kertész, Gao Xingjian ou Wislawa Szymborska sont sortis – très relativement – de l’anonymat international grâce au Nobel.

Le choix de l’écrivain franco-mauricien (il a insisté sur sa double nationalité lors de sa première conférence de presse, soulignant même qu’il se sentait mauricien avant tout (1) et assez peu français (2), ayant néanmoins précédemment dit ne pas considérer avoir de pays natal et se décrit comme un « schizophrène intercontinental« ) J.M.G. Le Clézio semble, pour le public francophone du moins, être un choix sans risque: un grand écrivain, reconnu en dehors des frontières de son pays, voyageur, multiculturel et plurinational. Pour tout dire, j’ai même lu un de ses livres, « Procès-verbal » (eh oui, on est juriste ou on ne l’est pas), et ai feuilleté « Désert » (« monument de la littérature du XX° siècle« , Aliette Armel dixit, tandis que Time estime que c’est son oeuvre majeure: « his most important novel is generally considered to be Désert, published in 1980 and largely set in the Moroccan Sahara » – on notera l’utilisation de l’adjectif « marocain« , qui correspond d’ailleurs à la perspective adoptée dans ce roman), dont un passage, celui décrivant une cérémonie religieuse de cheikh Ma el Aïnine auprès d’une tribu sahraouie, m’a très fortement marqué. J’avais apprécié le premier, mais n’ai jamais franchi le seuil du second – un oubli à réparer. Ca fait des années que je ne lis presque plus de littérature, et le dernier prix Nobel dont j’avais lu au moins une oeuvre avant sa consécration est Harold Pinter.

Le choix du Maroc et d’un des principaux personnages historiques marocains de ces cent dernières années, le cheikh Ma el Aïnine, dans Désert (où il décrit notamment les massacres commis par la colonne Mangin, formation militaire française qui combattit Ma el Aïnine) n’est pas fortuit: Le Clézio s’est marié, en secondes noces, à la sahraouie marocaine Jemia (issue de la tribu des Laaroussiyine). Il a par la suite écrit, avec elle, un ouvrage sur le Sahara marocain, « Gens des nuages« , empreint de sympathie pour le mode de vie nomade – thème récurrent de son oeuvre, et il se déclare bouleversé par sa rencontre avec une tribu panaméenne, les Embéras.

Voici par exemple ce qu’il écrit sur les Laaroussiyine:

 » Ils sont les derniers nomades de la terre, toujours prêts à lever le camp pour aller plus loin, ailleurs, là où tombe la pluie, là où les appelle une nécessité millénaire et impérieuse… Sans doute n’avons-nous compris qu’une part infimede ce que sont les Gens des nuages et n’avons-nous rien pu leur donner en échange. Mais d’eux, nous avons reçu un bien précieux, l’exemple d’hommes et de femmes qui vivent -pour combien de temps encore ?-leur liberté jusqu’à la perfection. « 

Fils d’un médecin colonial britannique (décrit dans son livre « L’African« ), Le Clézio est ferme sur les bienfaits de la colonisation tels qu’avancés généralement dans le débat français:

La question du colonialisme revient souvent dans votre livre. Que pensez-vous du débat sur les «bienfaits» de la colonisation qui s’est passé en France ?

Je me suis demandé pourquoi un tel débat, à mon avis obsolète, sans doute de basse politique. On ne peut trouver une seule raison de justifier le système colonial, même s’il y eut des gens exceptionnels, comme le fut mon père. Je sens bien que, même si je n’ai aucune part dans ce qui s’est passé, j’appartiens à cette histoire-là.

Il voit les anthropologues comme des instruments de la colonisation:

Vous rangez les anthropologues parmi les catastrophes qui ont accablé ces peuples ?

Sans aller jusque-là, je pense que la présence des anthropologues a été très dure pour eux, car à travers leurs travaux scientifiques, le système colonial s’est installé de façon plus profonde. L’anthropologie a une face sombre.

Dans ce même entretien à Télérama, il fustige l’exotisme colonial dans la peinture:

Dans Raga, vous citez le cas de la peinture de Gauguin et, à travers lui, de l’exotisme, qui a été une forme d’exploitation…

J’ai été invité, il y a quelques années, aux Marquises et à Tahiti, pour une célébration de Gauguin. A l’endroit où se tenaient les conférences, j’ai parlé avec un groupe d’étudiants qui protestaient contre ce qu’ils considéraient comme une célébration du colonialisme. Ce qui les gênait, c’était cette présentation très tendancieuse faite par Gauguin de l’homme et de la femme polynésiens, c’est-à-dire des gens paresseux, indolents, dociles, de bons sauvages. Il ne s’agit pas bien entendu de mettre en cause l’art de Gauguin, mais on ne peut nier que sa peinture est dépositaire aussi de cette « face sombre » dont je parlais à propos de l’anthropologie. Le Journal de Gauguin, et notamment la présentation très convenue de la femme tropicale, sensuelle et soumise, qu’on y trouve, est pour moi une lecture insupportable. Surtout lorsqu’on sait à quel point ont été féroces et violents les combats entre les Tahitiens et les troupes coloniales. Car il n’y a pas un endroit au monde où la colonisation s’est passée de manière tranquille et gentille.

L’expérience coloniale est pour lui une obsession:

J’appartiens à l’Occident colonisateur, ça ne fait aucun doute. Ma famille a colonisé l’île Maurice à la fin du XVIIIe siècle – il s’agit de la colonisation anglaise, mais c’était la même chose –, je compte certainement des esclavagistes parmi mes aïeux. Ma génération n’a certes pas fait la colonisation, mais elle a été témoin de ses derniers instants, au Maroc, en Algérie, en Afrique occidentale, partout dans le monde. De ce sentiment que j’ai d’appartenir au groupe humain qui a commis ces exactions est née mon obsession de ce chapitre de l’histoire. Conrad a très bien exprimé ce que je ressens, à travers le personnage de Marlow, dans Au cœur des ténèbres. Marlow est un personnage trouble, issu de la colonisation britannique, animé par un esprit autocritique, fasciné et attiré par le caractère instinctif des peuples d’Afrique, mais incapable d’y adhérer totalement. Je suis comme ça, occidental indéniablement, mais méfiant vis-à-vis de tout ce qui est trop intellectuel, trop rationnel, attiré par la magie, le surnaturel, les endroits où le présent et le passé cohabitent mystérieusement et naturellement – c’est le cas au Vanuatu.

Il est pour la reconnaissance des crimes coloniaux par les anciennes métropoles:

Suivez-vous les débats qui entourent les revendications mémorielles des peuples anciennement colonisés, les polémiques autour de la repentance ?

Il me semble sain qu’on parle enfin de l’histoire coloniale française – et on n’en parle pas encore assez. Il n’est pas question de se mortifier, mais il faut purger cette ancienne maladie qui existe toujours : le racisme, le sentiment de supériorité. Aux Antilles, vous entendez encore des Blancs qui parlent des Noirs comme de grands enfants indolents et indécis. C’est terrible. Tout effort de mémoire est salutaire. Il ne s’agit pas de recourir aux lois et aux décrets pour écrire l’histoire. Non plus que d’utiliser les grands mots, de parler de génocide. Plus simplement, il y a une responsabilité des colonisateurs vis-à-vis de ces petits pays, anciennes colonies aujourd’hui à l’abandon, qui vivent pratiquement de la charité internationale. La France doit amener à l’âge adulte des pays qu’elle s’est employée si longtemps à maintenir en enfance.

Il l’a réitéré sur le site officiel de la fondation Nobel:

[AS] You also write about the colonial experience a lot. Do you feel it’s important for modern European culture to examine its past in this way?

[J-MGLC] Yes, because I feel, it’s my feeling that the, Europe, and I would say also the American society are – it owes a lot to the people that submitted during the colonial times. I mean the wealth of Europe comes from sugar, cotton, from the colonies. And from this wealth they began the industrial world. So they really owe a lot to the colonized people. And they have to pay their debts to them.

Il affirme sa haine de la colonisation:

Diên Biên Phu, c’est 1954. J’ai 14 ans. Et je me souviens très bien avoir eu le sentiment presque physique qu’on était arrivé à la fin d’un cycle, d’une ère, des impérialismes et des colonisations. Même sentiment avec la guerre d’Algérie. Nice me renvoyait constamment à cette réalité avec sa population d’immigrés, ces gens arrachés à leurs milieux d’origine, ces Algériens ou ces Vietnamiens qui étaient parqués près de la gare. Moi-même, j’étais un chat errant. Si je devais résumer ma vie, je dirais que j’ai non seulement assisté au spectacle de la décolonisation mais aussi vécu, grâce à mon père, la haine de la colonisation et du bien-être européen.

Il n’est pour autant radical dans ses propos – son père, médecin colonial britannique, revient dans ses propos pour réfuter une quelconque responsabilité collective:

Il y a fort longtemps, j’étais à Lille pour une rencontre, organisée par Pierre Mauroy, sur la question de la responsabilité vis-à-vis du tiers-monde, en particulier des pays anciennement colonisés et aujourd’hui abandonnés. J’avais adhéré à toutes les idées très généreuses des socialistes à l’époque, et j’avais terminé en disant que je tenais à signaler que, même si je condamnais cela, mon père était quelqu’un de bien. Je n’aurais pas dû le dire, car j’ai été littéralement pris à partie violemment par des Africains (très radicaux je suppose) qui disaient que c’était honteux d’entendre des choses pareilles. Je persistais, disant bien que je ne faisais pas une généralité, mais que je tenais seulement à signaler que, chez ces administrateurs, il y avait des gens qui croyaient à la République, qui pensaient qu’ils apportaient quelque chose, que les médecins venaient vacciner et que, même s’ils participaient au système colonial, ils venaient aussi donner quelque chose d’eux-mêmes.

Il revendique le multiculturalisme et le métissage:

La culture française est une culture de métissage. La langue française a reçu des apports de tous les coins du monde, et ça continue. Ce qui est merveilleux avec la culture française, c’est qu’elle est un lieu de rencontres.

Idem:

En fait, les cultures sont toutes métisses, mélangées, y compris l’occidentale, faite de nombreux éléments venant d’Afrique, d’Asie. On ne peut pas faire barrage au métissage. Et la modernité est aussi bien japonaise, coréenne, chinoise qu’européenne ou américaine. (L’Express du 16 octobre 2008

C’est en tant que déraciné qu’il revendique la patrie des lettres – francophone en l’occurence:

Je me suis piégé moi-même. L’île Maurice dans laquelle je baigne depuis mon enfance est celle des légendes qu’on m’a racontées, pas celle de maintenant. Pourtant, la maison familiale où mes ancêtres ont vécu existe toujours, mais ce n’est qu’une image. Le Nouveau-Mexique, oui, j’y vis une partie de l’année, parce que le désert m’appelle, mais sans avoir le sentiment d’y appartenir vraiment. Nice, j’y retombe presque fatalement mais sans aucune émotion lorsque je passe devant la clinique où je suis né, devant l’immeuble quelconque où j’ai grandi pendant que la guerre se déroulait. Enfin, je ne connais pas Paris, où je me promène avec émerveillement, mais comme un étranger dans une ville désormais dédiée aux touristes. Je souffre d’un manque d’appartenance. J’envie les Indiens qui sont accrochés à leur terre comme un minéral ou un végétal. Moi, je suis de nulle part. Ma seule solution est d’écrire des livres, qui sont ma seule patrie.

Et encore ici:

J’envie ceux qui ont une terre natale, un lieu d’attache. Moi, je n’ai pas de racines, sauf des racines imaginaires. Je ne suis attaché qu’à des souvenirs

Et il ne croit pas au conflit des civilisations:

« Je ne crois pas qu’il y ait « nous » et « les autres », le monde occidental d’un côté et, de l’autre, une sorte de monde barbare, à l’affût de la moindre de nos faiblesses. »  L’Express du 10 octobre 2008

Où en sont selon vous les rapports entre l’Occident et le tiers-monde?
Je ne crois pas à un affrontement. Je déteste Huntington et sa théorie du «choc des civilisations». J’avais même écrit un pamphlet intitulé «Contre Samuel Huntington», que je n’ai pas publié. L’Express du 16 octobre 2008

Son ouverture sur le tiers-monde, son rejet sans équivoque de la colonisation, le prédisposent, hélas pour beaucoup de critiques qui lui préfèrent la misanthropie (et islamophobie) d’un VS Naipaul (la lecture de la récente biographie de cet écrivain acariâtre qui battait, insultait et trompait sa femme est sans doute plus croustillante que ne le serait celle de Le Clézio) ou d’un Michel Houellebecq (comme le relève The Times), à ne pas donner dans la haine, le mépris ou la rancoeur.

Dès lors, parmi les réactions négatives, il y a certes les reproches quant au pathos de Le Clézio – « littérature caritative » (Jérôme Garcin), « Parfümierter Sozialkitsch » (« du socio-kitsch parfumé » – Die Presse), « Nobelpreis-Vergabe enttäuscht Kritiker » (« l’attribution du prix Nobel déçoit les critiques » – Der Spiegel), sans compter la version anglaise d’Al Ahram (« his comparative obscurity, at least internationally, and (…) the Academy’s presentation of Le Clézio as a kind of standard- bearer against the dominance of the English-language and against American literature in particular« ) – mais l’artillerie lourde est venue de France et des Etats-Unis.

De France, ou plutôt de Nouvelle-Zélande où exerce l’universitaire et écrivain Frédéric-Yves Jeantet, est venue la charge lourde – « Jean-Marie Le Clézio ou le Nobel immérité » – axée sur l’absence de style supposée de Le Clézio et de son trop grand nombre de lecteurs – l’auteur compare Le Clézio à Amélie Nothomb et Alexandre Jardin (il aurait pu faire pire – comparer Le Clézio à BHL, Houellebecq ou Sollers par exemple). Cette charge a été ressentie comme excessive, en tout cas par de nombreux confrères de Jeantet, comme l’a relevé The Times Literary Supplement qui y a consacré un article, « Le Clézio, le backlash« .

Les commentateurs étatsuniens avaient été particulièrement vexés par les déclarations stupides de Horace Engdahl, secrétaire perpétuel de l’Académie suédoise, sur la littérature étatsunienne qui serait ignorante et provinciale (encore que… le dernier article du New York Review of Books consacré à Le Clézio remonte à… 1981, et « Désert » n’y a jamais été recensé), et certains ont ainsi tenté de faire valoir que l’idéologie véhiculée par les romans de Le Clézio serait désuète, de par son exotisme, par rapport au courant post-colonial.

Pour d’autres, plus nombreux semble-t-il, JMG Le Clézio fait figure de victime collatérale de la guerre des civilisations Etats-Unis/Europe (Mark Lawson du Guardian, s’il n’écarte pas cette optique, conclut plutôt sur le goût de l’Académie suédoise pour les auteurs expérimentaux, ce que Le Clézio fût jusqu’à « Désert« ). Un exemple caricatural en est fourni dans un article du Wall Street Journal, sans doute pas un bastion de francophilie:  un écrivain étatsunien vivant à Paris, Richard Woodward, qui se pique de ne rien avoir lu de Le Clézio avant l’annonce de sa nomination (« I am not alone in never having read a word by J.M.G. Le Clézio until he was awarded the 2008 Nobel Prize in literature earlier this month« ) voit dans le choix de Le Clézio une victoire de l’idéologie progressiste, à laquelle serait vouée l’Académie suédoise:

As for the Swedish Academy’s tendency to favor writers who espouse liberal internationalism — one reason Pearl Buck and Bertrand Russell claimed the prize, while Celine and Nabokov did not — it’s fair to say that Mr. Le Clézio’s sympathies for the disappearing cultures of the world didn’t hurt his chances

Woodward fait cependant une analyse intéressante de l’évolution de l’oeuvre leclézienne (il adore « Terra Amata » – «  »Terra Amata, » translated into English in 1967, combines his game-playing as the author with a savage lyricism reminiscent of Thomas Hardy« , « it fully displays Mr. Le Clézio’s gift for, in the words of the Nobel Committee’s citation, « poetic adventure and sensual ecstasy. »« ), notant justement que ses deux oeuvres les plus célèbres, ¨Procès-Verbal » et « Désert » datent respectivement de 45 et 28 ans, et relevant l’inflexion du style, proche du nouveau roman au début de sa carrière pour devenir plus traditionnelle à compter de « Désert« :

With the publication in 1980 of « Désert, » set in the western Sahara during 1909-10, Mr. Le Clézio turned his back on experimentalism in favor of coherent storylines and less agitated prose. The Académie Française created a special prize to honor the book and by extension this new phase of his career.

(…) Mr. Le Clézio’s support among New York publishers was steady through his early books. Several were issued here by Atheneum, and all were widely and favorably reviewed. Automatic translation into English of every new work seems to have stalled after he became a more traditional novelist, so it’s hard to blame his faint reputation here on the dumbing down of America.

Il n’est pas le seul à voir ce choix comme un choix politique contre les Etats-Unis: les réactions relevées par l’excellent blog littéraire étatsunien The Literary Saloon – qui partage cependant le constat d’Engdahl sur le parochialisme littéraire étatsunien, tout comme d’ailleurs nombre d’éditeurs, professeurs, traducteurs et auteurs étatsuniens cités dans une enquête d’Inside Higher Education – le montrent bien, de même que la réaction de Peter Stothard du Times Literary Supplement (qui note que « this year’s winner of the Nobel Prize for literature loves America—the America before Columbus arrived most of all« ).

La chronique la plus débile en ce sens est sans aucun doute celle de Gerald Warner, « Ideological bias demolishes Nobel intentions » dans Scotland on Sunday – on y apprend que les dictatures militaires argentine et chilienne étaient de centre-droit (« Jorge Luis Borges was excluded because of his sympathy with right-of-centre governments in Latin America« ) – à cette aune, Pol Pot était de centre-gauche – et le principal reproche à Le Clézio est d’être trop multiculturel et anti-colonialiste:

This year’s Nobel winner, Clézio, might have been computer-generated to receive the laureateship. Franco-Mauritian by origin, married to a Moroccan, preoccupied with pre-Columbian American civilisation, he typifies the progressive, anti-colonialist mentality that ticks all the boxes in Stockholm.

Pour être tout à fait franc, les réactions étatsuniennes à l’annonce de l’attribution du Nobel à Le Clézio confirment partiellement a posteriori les remarques méprisantes de Horace Engdahl sur le provincialisme étatsunien – dans ce cas, celui des éditeurs (à ne pas confondre avec les auteurs, d’une richesse considérable – Don de Lillo, Philip Roth, , puisqu’il semble qu’aucune grande maison d’édition outre-Atlantique n’envisagerait de rééditer ses oeuvres majeures:

« I just talked to an editor at a big house who doesn’t think any of the commercial houses will go after him. Even with the Nobel, there are too many books, many of which still wouldn’t sell well enough to justify this. »

Le Désert devrait cependant être publié (pour la première fois!?) outre-atlantique en 2009, soit près de trois décennies après sa publication en version originale… Comme l’admet The Literary Saloon, l’absence d’intérêt de l’édition étatsunienne pour ce qui s’écrit à l’étranger dans des langues étrangères est hélas bien réel et disproportionné en comparaison avec l’importance de la traduction d’oeuvres littéraires étrangères en Europe:

« the American reactions suggest that the American literary scene is almost entirely inward looking. If so many, especially those who are constantly discussing and dealing with literature (as, for example, so many literary webloggers are), are unfamiliar with an author of Le Clézio’s stature, what hope is there of any international dialogue ? ».

L’autre volet des critiques émane de France, où cet écrivain atypique, qui se considère à peine comme français, est marginalisé dans un monde littéraire parisien nombriliste et hyper-médiatique. Mais, tout comme aux Etats-Unis, c’est surtout sur le plan idéologique que la charge est sonnée: dans une France nationaliste, jacobine et intolérante face à l’expression publique des différences (qu’il s’agisse du voile, du mariage homosexuel ou des langues minoritaires) qu’elle qualifie de communautarisme (nouvelle tare idéologique), cet apatride assumant son statut, revendiquant son multi-culturalisme et vomissant le colonialisme ne pouvait que mal passer auprès de certains. Horace Engdahl l’avait bien dit: « he is not a particularly French writer if you look at him from a strictly cultural point of view » – et devinez quoi, c’est justement ce que lui reprochent certains.

Le pompon est sans conteste remporté par Elisabeth Lévy, qui est au débat médiatique français ce que sont les CRS ou les mroud au maintien de l’ordre: elle cogne d’abord et réfléchit après. Elle commence fort: « Le lauréat français du prix Nobel de littérature a une formidable qualité : français, il ne l’est pas vraiment« . Et elle enfile les perles, voire les inexactitudes – ainsi, Le Clézio ne revendique pas un quelconque « nomadisme », et dit au contraire détester se voir accoler ce qualificatif (3) – il ne fait que décrire sa situation personnelle, un individu d’origines diverses qui ne se sent pas rattaché à un pays particulier, si ce n’est l’île Maurice. Elle écrit également: « Il est vrai cependant que Le Clézio est certainement moins français que Roth n’est américain« , « Si l’œuvre que vous avez entre les mains ne participe pas “au grand dialogue de la littérature”, si elle pue le terroir, vous perdez votre temps » et autres saillies ironiques sur l’abominable multiculturalisme littéraire qui méprise les terroirs et bafoue la souveraineté nationale – « Certes, il se trouve encore quelques réacs pour penser qu’un écrivain, serait-il tourné vers le grand large, habite une langue et par conséquent une culture. C’est qu’ils n’ont pas encore compris que le grand métissage des langues et des cultures rendra bientôt obsolètes ces vieilles distinctions« .

Il se trouve que la France ne manque pas d’écrivains arc-boutés contre le multiculturalisme permissif – de Houellebecq à Eric Zemmour en passant Maurice G. Dantec, la résistance au diktat multiculturaliste suédois ne manque pas de recrues. Il se trouve également que leur oeuvres ne sont peut-être pas tout-à-fait à la hauteur d’un « Procès-verbal » ou d’un « Désert« , indépendamment des opinions respectives sur la colonisation ou la guerre des civilisations. Ceux qui ont le masochisme de me lire connaissent ma tendresse pour le jacobinisme en général et l’idéologie nationale-républicaine en particulier – inutile de dire que de telles attaques contre Le Clézio, de personnes comme Elisabeth Lévy, fantassin de l’armée médiatique de l’idéologie républicaine (il faut l’entendre dès qu’il est question d’islam, de communautarisme, de racisme, de banlieues, d’insécurité, de colonisation, de Palestine – on dirait un merda face à une manifestation de diplômés-chômeurs), ne peut que m’inciter à une grande sympathie, qui s’ajoute au respect de l’oeuvre littéraire. Pour citer le bloggeur Argoul, « Jean Marie Gustave Le Clézio est récompensé par le Nobel comme « écrivain en français » qui a répudié toute arrogance française et toute bonne conscience occidentale. Il veut interroger le monde, pas son nombril. Et c’est plutôt rare« .

Ah, j’oubliais: BHL, qui n’est pas tout-à-fait assimilable à Houellebecq et cie, avait autrefois fustigé Le Clézio comme étant « un anti-sioniste déchaîné » – le crime de Le Clézio était d’avoir publié un article dans la Revue d’Etudes Palestiniennes… BHL, dont Le Clézio est la parfaite anti-thèse, lui qui privilègie le travail d’écriture sur les apparences médiatiques, bref le savoir-faire plutôt que le faire-savoir, comme le note Jérôme Garcin:

Le lendemain de l’attribution du Nobel de littérature, Houellebecq et Lévy étaient les invités de France-Inter. Interrogés sur Le Clézio, le premier a bredouillé qu’il ne l’avait jamais lu et le second s’est tu. Leur silence était éloquent. Il exprimait tout ce qui sépare les «ennemis publics», qui sont des stratèges de la communication et ont un fiévreux souci de leur image, de l’auteur de «Désert», qui se cache pour écrire et ne s’est jamais préféré. C’est un candide, et ils sont si rusés.

Mais le fossé est plus profond. Houellebecq et Lévy adorent leur époque, à laquelle ils collent parfaitement et dont leurs livres, pourtant différents, sont les miroirs grossissants; Le Clézio la déteste, la fuit, la combat, c’est, ont dit les Nobel, «un écrivain de la rupture». Il préfère les maisons en pisé du Michoacan aux gratte-ciel de New York et les mirages des mondes disparus aux chimères de la mondialisation.

Le procès idéologique fait à Le Clézio ne provient pas seulement des rétrogrades prêcheurs de l’idéologie républicaine, qui reprochent à Le Clézio de ne pas être assez franchouillard, mais également de personnes qui l’accusent de ne pas être assez engagé – « humanisme glacé » dit par exemple l’écrivain franco-algérien Mouloud Akkouche, qui agrémente son propos d’accusations personnelles gratuites pour faire bonne mesure. Et le manque d’engagement de façade de la part de Le Clézio explique peut-être l’étonnante léthargie de certains face à la consécration mondiale d’un écrivain inflexible dans sa condamnation du colonialisme, français ou autre, et qui cite Aimé Césaire dans son discours lors de la remise de son prix, ainsi que Jalal-eddine Roumi, Khalil Gibrane, Vénus Khoury Ghata et Abdourahman Waberi, sans compter Gramsci, Sartre et John Reed.

Pour être honnête, les réactions positives – The Literary Saloon détaille les nombreuses réactions internationales – sont tout aussi nombreuses: de la part de son compatriote, l’écrivain mauricien Umar Timol (« on emprunte un livre et on réalise, très vite, qu’il y aura un avant et un après, que tout, ou presque, va changer« ), le critique parisien Jérôme Garcin, bien connu des auditeurs du Masque et la plume (« Le Clézio, l’ami public« ), l’autre critique parisien Jean-Louis Ezine (« Noble nomade, Nobel« ), l’écrivaine française Aliette Armel (« je n’ai croisé personne qui ne se réjouisse de cette distinction couronnant une œuvre jugée avec une rare unanimité comme parfaitement digne de son élévation au Panthéon mondial, une œuvre au centre de laquelle s’élève ce monument de la littérature du XX° siècle, Désert « ), l’écrivain suédois Ola Larsmo (« The walls between people are very thin« ), le newsmagazine étatsunien Time (« French Novelist Le Clézio: A Nobel Surprise« ), Télérama (« Le Clézio, le feu et la grâce« ), le New York Times (qui cite deux professeurs de littérature française, Bronwen Martin et Antoine Compagnon, positifs à son égard) (4), The Guardian (« the latest Nobel laureate is a genuinely brilliant author« ), la radio publique étatsunienne National Public Radio (« Le Clezio, Portrait Of A Gentle Writer« ), The Independent (« The best writers aren’t all English« ), Dagens Nyheter (qui le qualifie d » »un des plus grands écrivains de son temps« ), et j’en passe.

Le critique franco-marocain Pierre Assouline fait de judicieuses remarques, comme à son habitude entremêlées de considérations qui le sont moins: ainsi, il ne tombe pas dans le piège d’un prix Nobel « idéologique« :

Tant et si bien qu’on a rarement vu écrivain si dégagé, si retranché, si préservé des miasmes de l’actualité et de la chronique des évènements courants (excepté les débats sur le colonialisme, qui le touchent de près en tant que descendant de Mauriciens blancs).

Assouline fait également quelques remarques perspicaces sur le discours prononcé par Le Clézio lors de la cérémonie de distribution du Nobel, discours intitulé « La forêt des paradoxes » et contenant quelques perles, dont « S’il y avait eu internet, il est possible que Hitler n’eût pas réussi son complot mafieux – le ridicule l’eût peut-être empêché de naître« … Mais il reproche à Le Clézio de ne pas avoir entamé un haka en faveur de la langue française et de ne pas avoir épaté le bourgeois, ce qu’un Houellebecq sait mieux faire, dommage seulement pour les amateurs d’épate qu’il écrive beaucoup moins bien que Le Clézio.

Mon verdict? Un grand écrivain – un passage qui m’a marqué de « Désert » (que je n’ai pas lu dans son intégralité) est un de ceux – avec les trois premières pages de « L’homme sans qualités » de Robert Musil, un passage de « Les désarrois de l’élève Törless » du même Musil, la fameuse parabole de la porte de la Loi dans « Le procès » de Kafka, et un passage de « Ormen » de Stig Dagerman – m’ayant le plus frappé de toutes mes lectures littéraires. Les critiques idéologiques à son encontre me le rendent encore plus sympathique, il va sans dire.

Quelques liens pour finir:

l’intéressant entretien officiel accordé par Le Clézio à Horace Engdahl, secrétaire perpétuel de l’Académie suédoise – ce dernier a cependant tendance à accaparer la discussion, ce qui n’étonnera pas ceux qui le connaissent pour l’avoir vu et entendu – notez au passage l’accent français mâtiné d’américain de Le Clézio lorsqu’il s’exprime en anglais…

le site qui lui est consacré par un admirateur finlandais, Fredrik Westerlund, malheureusement plus mis à jour;

– le dossier sur Le Clézio sur Bibliobs.com;

– Le Clézio vu par lui-même (tiré du « Dictionnaire des écrivains contemporains de la langue française par eux-mêmes »);

ce que Le Clézio sauverait du XXeme siècle (paru dans la Quinzaine littéraire);

une émission d’Apostrophes avec Le Clézio de 1980;

– « J.-M. G. Le Clézio et le sable des mots« , de Claude Cavallero;

– « Entretien avec JMG Le Clézio : “La littérature, c’est du bruit, ce ne sont pas des idées.”« , dans Télérama

– « A Frenchman and a geographer« , article de 2005 (The Times) – « we are a long way from the weary nihilism of Michel Houellebecq« …

– une bio- et bibliographie

– une étude de Catherine Kern, « J.M.G. LE CLÉZIO, ÉCRIVAIN DE L’AFRIQUE« ;

le site de l’Association des lecteurs de Le Clézio;

entretien croisé avec Le Clézio et Amin Maalouf (L’Express, 2004);

– entretien – « La langue française est peut-être mon véritable pays » – publié sur le site du ministère français des affaires étrangères (2005);

-enfin, s’agissant de l’attribution du prix Nobel de littérature, voici les règles de nomination et d’attribution telles que présentées sur le site de l’Académie suédoise

(1) Voici ce qu’il dit au site officiel de la Fondation Nobel:

[AS] And given that you were brought up in many countries and you’ve lived around the world, is there anywhere that you consider to be home?

[J-MGLC] Yes, in fact, I would say that Mauritius, which is the place of my ancestors, is really the place I consider my small homeland. So, this would be Mauritius definitely.

Lors de la conférence de presse suivant l’annonce de son prix Nobel, il a également déclaré:

C’est aussi au nom de l’île Maurice que je suis très heureux d’avoir reçu ce prix. L’île Maurice est une petite nation indépendante, qui ne reçoit aucune subvention pour la culture française, et qui, malgré cela, se bat pour faire vivre la langue française. (…) Je suis d’une famille mauricienne, un émigré de la deuxième génération, descendant de gens qui ont choisi de vivre en France.la France est ma patrie d’élection pour la culture, pour la langue. Mais ma petite patrie, c’est l’île Maurice. Quand j’y vais, je sens que j’arrive chez moi.

(2) Dans un entretien datant de 2005, il dit ainsi:

En France, je me suis donc toujours un peu considéré comme une « pièce rapportée ». En revanche, j’aime beaucoup la langue française qui est peut-être mon véritable pays !

(3) Voici ce qu’il déclare dans un entretien accordé à Libération:

Voilà quelques expressions utilisées pour vous décrire : «l’aventurier», «l’écrivain de l’évasion», «le gens des voyages», «le nomade», «l’amoureux de l’errance». Mais vous n’aimez pas qu’on vous qualifie d’écrivain voyageur, que vous traitez parfois de «touriste voyageur»…

Je déteste, en effet, tous les mots que vous venez d’énumérer. Aventurier surtout, parce que je ne crois pas du tout que l’aventure existe aujourd’hui.

(4) Voici ce qu’ils disent à son égard:

“The latter part has a very contemporary feel,” said Antoine Compagnon, a professor of French and comparative literature at Columbia University. “It has an openness to others, to other cultures, to the South, to minorities. This is a very current sensibility.”

Bronwen Martin, a research fellow in the French department at Birkbeck College in London, said Mr. Le Clézio’s work had recently become more popular among academics. “I think it’s because of his more explicitly postcolonial work,” said Ms. Martin, who has written two books on Mr. Le Clézio’s writing.

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