Srebrenica? Pourquoi Srebrenica?

Dans Le Figaro, Serge Klarsfeld, ex-chasseur de nazis et militant émérite du souvenir du génocide juif, accessoirement père d’Arno, s’exprime sur la déliquescence du camp d’extermination d’Auschwitz, en Pologne. Devenu musée en plein air, les baraques et chambres à gaz menacent ruine, et Klarsfeld réclame une aide financière de l’Union européenne pour financer les travaux de réhabilitation du camp, la Pologne ne pouvant assumer seule cet effort. Jusqu’ici, rien de très exceptionnel, et on aurait du mal à ne pas partager ce souci de maintien en état d’un lieu d’histoire.

Là où j’ai tiqué c’est ce passage suivant:

Ne pensez-vous pas qu’il vaudrait mieux mettre de l’argent ailleurs que dans la restauration de ce lieu de mort ?

Faut-il arrêter de jouer des tragédies pour ne regarder que des comédies ? On n’a qu’à mettre Eschyle, Sophocle et Racine à la poubelle et ne jouer que «Bienvenue chez les Ch’tis» ! On ne peut pas faire des comédies sur tout ! Et l’histoire avance à coups de tragédies. Je suppose qu’à Srebrenica, on ne fait pas du camping sur la fosse commune non plus!

Pourquoi mêler Srebrenica, ce génocide dont les victimes furent exclusivement musulmanes, à cette cause? Et pourquoi le faire d’une façon qui laisserait entendre, vu la question posée (« Ne pensez-vous pas qu’il vaudrait mieux mettre de l’argent ailleurs que dans la restauration de ce lieu de mort ?« ), que Srebrenica serait privilégiée par rapport à Auschwitz? Privilégiée, Srebrenica? Vraiment?

Pendant que le Maroc fait du zèle anti-iranien…

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Larbi l’a relevé, la diplomatie marocaine semble désormais plus zélée à accourir au secours d’Israël et de Bahraïn que de sa propre intégrité territoriale, le tout dans une incohérence assez prononcée. La récente mini-crise entre l’Iran et Bahreïn a fait suite aux déclarations certes inacceptables d’un officiel iranien – Ali Akbar Natiq Nouri, connu au Maroc, ex-président du parlement iranien et conseiller du Guide suprême,  l’ayatollah Ali Khameneï – selon lesquelles Bahraïn serait la quatorzième province iranienne – précisons que si la dynastie régnante de Bahraïn est sunnite, la majorité de Bahraïnis est chiite. Tous les pays arabes ou presque ont fort justement réagi à cette déclaration, indéniablement provocatrice comme l’a souligne Abdelbari el Atwan, le célèbre rédacteur en chef d’Al Qods al Arabi.

La crise semble passagère, l’Iran officiel s’étant démarqué des propos de Natiq Nouri: Ahmedinejad a adressé un courrier personnel à l’émir bahraïni Hamad bin Isa al-Khalifa, le ministre de l’intérieur iranien a réitéré les assurances de Téhéran quant à l’importance de bonnes relations avec Bahraïn (tout en rappelant l’existence d’un litige frontalier avec les Emirats arabes unis au sujet de trois îles dans le Golfe occupées par l’Iran en 1971, sous le Shah), le ministre des affaires étrangères iranien, Manouchehr Mottaki, a rencontré son homologue bahraïni Sheikh Khaled bin Ahmed Al-Khalifa pour insister sur la nécessité d’améliorer les rapports bilatéraux, Ali Larijani – secrétaire du Conseil national de sécurité iranien – a qualifié la déclaration de son compatriote d’irresponsable,et enfin Mahmoud Ahmedinejad lui-même a assuré le ministre des affaires étrangères bahraïni de la volonté de Téhéran d’améliorer les relations bilatérales, qualifiées d’amicales et fraternelles. Une conférence de presse commune a été tenue à cette occasion à Téhéran, avec déclarations lénifiantes en abondance – les deux ministres des affaires étrangères ont déclaré l’affaire close.

Mais elle ne l’est pas encore pour le Maroc: le Maroc a sorti l’artillerie lourde – message personnel du Roi à l’émir du Bahraïn, exprimant la solidarité absolue du Maroc avec Bahraïn, convocation de l’ambassadeur marocain à Téhéran par le ministre iranien des affaires étranngères, puis convocation logique au MAEC de l’ambassadeur iranien à Rabat – mais après, c’est l’escalade – l’ambassadeur marocain en Iran a été rappelé à Rabat pour consultations, le 25 février, le jour même où le ministre bahraïni des affaires étrangères Sheikh Khaled bin Ahmad al-Khalifa et l’émir de Bahraïn parlaient tous deux d’un renforcement des relations avec l’Iran…

Sur le fond, le Maroc a absolument raison d’être intraitable sur le principe de l’intégrité territoriale, pour des raisons tellement évidentes qu’il est inutile de s’y attarder. Mais sa manière de manifester son attachement à ce principe est particulièrement maladroite dans son suivisme.

Alors que Bahraïn et Iran ont surmonté le cap et que les missions et visites de haut niveau se multiplient entre les deux pays – il est vrai que Bahraïn dépend grandement du gaz naturel iranien – le Maroc, plus chiite que l’ayatollah Khomeiny, se retrouve avec une relation déteriorée avec l’Iran, pays qui émerge de plus en plus comme étant le pivot du Golfe au même titre que l’Arabie séoudite. Ca n’a rien d’un hasard: on se rappelle le « complot sioniste-khomeiniste » dénoncé par feu Hassan II au lendemain des émeutes de 1984, le glacis instauré par Téhéran qui reprochait au Maroc d’avoir accueilli le Shah lors de son périple d’exil, et qui en rétorsion décida de reconnaître le Polisario, et le soutien marocain – comme de tous les pays arabes sauf la Syrie – à l’Irak dans sa guerre d’agression contre l’Iran. La mort de Khomeiny allait notablement améliorer les relations: s’il ne semble pas possible de savoir si l’Iran est revenu sur sa reconnaissance du Polisario, les visites de haut niveau se sont succédées entre les deux pays, déjà dans les années 90. Mais la dépendance marocaine vis-à-vis des Etats-Unis et de l’Arabie séoudite d’une part, et l’exacerbation de la rhétorique anti-iranienne à Washington, Tel Aviv et Riyad d’autre part, ont amené le Maroc à durcir son approche.

On notera que cette tentative maladroite étatsuno-israëlo-séoudienne de mobiliser l’opinion sunnite arabe contre les chiites en général et l’Iran et le Hezbollah en particulier est un fiasco spectaculaire – à preuve un récent sondage de WorldPublicOpinion.org, portant notamment sur la position de l’opinion au sein de plusieurs pays musulmans au sujet de la présence de bases militaires étatsuniennes dans le Golfe persique, dont le but déclaré serait bien évidemment de « protéger » les pays de la région contre la prétendue menace iranienne:

Asked specifically about the US naval forces based in the Persian Gulf, there is widespread opposition across the Muslim world, though it is strongest in the Middle East. Eight Muslim publics were asked « Overall, do you think having US naval forces based in the Persian Gulf is a good idea or a bad idea? » On average, 66 percent said it was a bad idea; only 13 percent called it a good idea. Opposition was largest in Egypt (91%) and among the Palestinians (90%), followed by Turkey (77%), Jordan (76%), Azerbaijan (66%), and Indonesia (56%). In Pakistan opposition was lower (a 45% plurality) but only 1 percent said it was a good idea; a remarkably high 54 percent did not provide an answer. Nigerian Muslims were the only public with a positive view—54 percent said US forces in the Persian Gulf are a good idea and 31 percent a bad idea.

On se rappelle aussi l’invraisemblable tentative du ministre de l’intérieur, Chakib Benmoussa, d’impliquer le Hezbollah – et donc l’Iran dans l’esprit de ceux qui sont sensibles à la rhétorique anti-iranienne – dans la toute aussi invraisemblable affaire du réseau Belliraj (c’est pas tant Belliraj lui-même, qui ne semble pas être une enfant de choeur, que la partie politique du réseau qui est invraisemblable), et la mise en cause de personnes du fait de leur conversion au chiisme (« Certains membres d’Al Badil Al Hadari avaient une certaine proximité avec le mouvement chiite« ). On se rappelle la réunion l’automne dernier à Sharm el Sheikh où des pays arabes dits « modérés » (c’est-à-dire alliés ou dépendants des Etats-Unis) auraient tenu un discours belliqueux vis-à-vis de l’Iran, quelques semaines avant la guerre sanguinaire d’Israël contre Gaza – le Maroc était représenté à cette réunion, de même que Bahraïn. On peut également relever la propagande sécuritaire (voir également ici) sur les conversions au chiisme au Maroc, percues comme un risque sécuritaire.

Comme avec l’affaire du rappel de l’ambassadeur marocain au Vénézuela, officiellement motivé par le soutien accordé au Polisario par Caracas mais en réalité probablement conçu comme un geste supplémentaire d’allégeance perpétuelle aux Etats-Unis et à Israël (le Vénézuela venait de rompre ses relations diplomatiques avec Israël quelques jours auparavant), le Maroc fait preuve d’un zèle maladroit dans son suivisme – qui n’en est pas un, puisque le disciple va plus loin que le maître. Ainsi, jamais Bahraïn n’a rappelé son ambassadeur de Téhéran durant cette mini-crise. Ce n’est pas la première fois que la diplomatie marocaine fait montre de son insigne faiblesse: on se rappelle tous le vaudeville pignonesque du rappel de l’ambassadeur marocain à Dakar suite aux déclarations d’un leader d’un parti d’opposition – de manière cruelle, le ministère des affaires étrangères sénégalais rappela dans un communiqué que l’ambassadeur du Maroc à Dakar n’était pas accrédité auprès de l’opposition sénégalaise mais auprès du gouvernement sénégalais…

Pendant ce temps, les grandes personnes parlent et agissent. On lit ainsi que la Syrie et l’Arabie séoudite enterreraient la hache de guerre, alors que la guerre du Liban en 2006 et celle de Gaza récemment n’ont fait que renforcer l’axe Téhéran/Damas/Doha face à l’axe Le Caire/Amman/Riyad. Le numéro 2 du Hezbollah, Naïm Kassem, a ainsi accordé un entretien au Figaro avec des déclarations intéressantes: 

Les États-Unis cherchent ouvertement à établir des liens avec la Syrie pour tenter de l’éloigner de l’Iran et affaiblir son soutien au Hamas ou au Hezbollah. Je crois que tout cela relève de l’illusion. Ce qui se passe sur la scène régionale met au contraire en lumière les succès enregistrés par cet axe du refus. Le rapprochement en cours entre l’Arabie saoudite et la Syrie en est un exemple. Ceux qui ont parié sur le projet américain dans la région sont contraints de revoir leur position.

J’espère que le MAEC est abonné au Figaro…

ADDENDUM: Ceci m’avait échappé:

La République islamique d’Iran et le Maroc entretiennent pourtant de bonnes relations. Sur le plan politique, l’Iran avait réaffirmé par le biais de Vahid Al Ahmadi, il y a quelques jours, le gel de ses relations avec le Polisario. Le pays des Ayatollahs est aussi l’un principaux importateurs de phosphates marocains.

De mieux en mieux!

PS: Un peu hors sujet, une analyse très juste de Naïm Kassem sur les guerres israëliennes de 2006 et 2008/2009:

Je ne crois pas que dans les circonstances actuelles Israël ait intérêt à une nouvelle guerre avec le Liban. L’offensive sur Gaza a montré que son armée n’a pas tiré les leçons de la guerre de 2006. Il reste incapable de transformer sa puissance militaire en succès politique.

Très juste: si militairement la « victoire » israëlienne à Gaza est sans discussion, le coût politique de cette victoire – qui fait penser aux victoires militaires françaises durant la guerre d’Algérie, indéniables mais sans effet sur le résultat final – est à ce jour négatif, le Hamas étant sorti politiquement renforcé de cette guerre d’agression.

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