Il y 14 ans, le génocide de Srebrenica

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Un génocide oublié, en Europe mais surtout dans le monde musulman, a eu lieu à Srebrenica en Bosnie le 11 juillet 1995 – au moins 8.372 hommes, femmes et enfants furent assassinés au motif de leur islamité. Claude Imbert en a rêvé, Mladic, Karadzic et Milosevic l’ont fait. Depuis l’instauration du protectorat occidental (Représentant spécial de l’UE, OTAN, OSCE et dans une certaine mesure ONU) sur la Bosnie faisant suite aux accords de Dayton – qui ont avalisé l’épuration ethnique, la Bosnie est oubliée. D’ailleurs, le crima payant, Srebrenica fait partie de la zone d’influence serbe de Bosnie

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Depuis l’agression illégale des Etats-Unis contre la Serbie en 1999, un phénomène courant – la sympathie avec les victimes d’une agression, étatsunienne ou autre – a poussé des personnes sinon mieux inspirées – Chomsky par exemple, et son co-auteur Edward Herman (« Manufacturing consent« ) – à minorer la responsabilité écrasante du nationalisme serbe, voire à faire dans un négationnisme tout aussi abject que celui d’un Faurisson (et de son comparse Dieudonné) s’agissant du génocide juif ou de Pierre Péan s’agissant du génocide tutsi. Herman a ainsi monté le Srebrenica Research Group, entièrement consacré à la négation du génocide de Srebrenica, à la minimisation des crimes de guerre et de la responsabilité serbes et à la diabolisation des Bosniaques. Parmi les membres de ce groupe, on trouve hélas Michael Mandel, mais surtout la négationniste la plus active s’agissant du génocide de Srebrenica et des autres crimes serbes en Bosnie et en Croatie, la journaliste Diana Johnstone. Un phénomène ressemblant a eu lieu avec les récentes élections iraniennes où de nombreux militants anti-impérialistes se sont crus obligés d’accourir au secours de la version des faits véhiculée par la dictature, à peu près aussi crédible que les communiqués post-électoraux de feu Driss Basri.

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S’agissant de Srebrenica, le qualificatif de génocide n’est pas le fruit de l’enthousiasme de quelque éditorialiste ou bloggeur, mais le constat judicaire du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY), composé de magistrats internationaux indépendants et s’étant prononcé après avoir pesé les preuves et témoignages présentés par l’accusation et la défense lors d’un débat contradictoire, mené dans le respect des droits de la défense, dans une procédure ayant connu jugement en première instance et confirmation en appel. C’était dans l’affaire Krstic, du nom d’un accusé, Radislav Krstic, général serbe de Bosnie, un des organisateurs du génocide de Srebrenica. Dans les points 1 à 38 de l’arrêt de la chambre d’appel du TPIY, les éléments constitutifs du crime de génocide sont examinés, et les juges estiment justifiée leur application à l’accusé. Le fait qu’il ne s’agisse que d’une partie du peuple bosniaque qui aie été massacrée n’est pas un obstacle – le génocide vaut pour « tout ou partie » d’un groupe ethnique ou religieux. Les points 37 et 38 de l’arrêt méritent d’être cités in extenso:

Les conditions rigoureuses qui doivent être remplies pour que l’on puisse prononcer une déclaration de culpabilité pour génocide témoignent de la gravité de ce crime. Ces conditions – la preuve, difficile à apporter, d’une intention spécifique, et la démonstration que c’était l’ensemble du groupe, ou une partie substantielle de celui-ci, qui était voué à l’extinction – écartent le risque que des déclarations de culpabilité pour génocide soient prononcées à la légère. Cependant, lorsque ces conditions sont remplies, le droit ne doit pas répugner à désigner le crime commis par son nom. En cherchant à éliminer une partie des Musulmans de Bosnie, les forces serbes de Bosnie ont commis un génocide. Elles ont oeuvré à l’extinction des 40 000 Musulmans de Bosnie qui vivaient à Srebrenica, un groupe qui était représentatif des Musulmans de Bosnie dans leur ensemble. Elles ont dépouillé tous les hommes musulmans faits prisonniers, les soldats, les civils, les vieillards et les enfants de leurs effets personnels et de leurs papiers d’identité, et les ont tués de manière délibérée et méthodique du seul fait de leur identité. Les forces serbes de Bosnie savaient, quand elles se sont lancées dans cette entreprise génocidaire, que le mal qu’elles causaient marquerait à jamais l’ensemble des Musulmans de Bosnie. La Chambre d’appel affirme clairement que le droit condamne expressément les souffrances profondes et durables infligées, et elle donne au massacre de Srebrenica le nom qu’il mérite : un génocide. Les responsables porteront le sceau de l’infamie qui s’attache à ce crime, et les personnes qui envisageraient à l’avenir de commettre un crime aussi odieux seront dès lors mises en garde.

En concluant que des membres de l’état-major principal de la VRS étaient animés de l’intention de détruire les Musulmans de Bosnie de Srebrenica, la Chambre de première instance n’a pas contrevenu aux exigences juridiques qui s’attachent au génocide. L’appel de la Défense sur ce point est rejeté.

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Du point de vue du droit international public et de la justice internationale, il y aurait encore des choses à dire sur cette histoire, notamment en raison de l’arrêt de la Cour internationale de justice (CIJ) – qui n’est pas une cour pénale mais une cour compétente uniquement pour les contentieux ou demandes d’avis concernant Etats et organisations internationales -dans l’affaire Application de la convention pour la prévention et la répression du crime de génocide (Bosnie-Herzégovine c. Serbie-et-Monténégro). Dans cet arrêt, la CIJ confirme l’analyse du TPIY sur l’application de qualification de génocide à l’extermination des habitants de Srebrenica, mais refuse de reconnaître la Serbie – à la différence de la « république serbe de Bosnie« . Outre de considérables complications procédurales, on notera que cette affaire a permis au juge marocain de la C IJ, Mohamed Bennouna, d’écrire là sa première opinion – ou déclaration plus précisement, dans laquelle il fait part – comme les autres juges musulmans de la CIJ par ailleurs – de son opinion que la Serbie (ex-République fédérale de Yougoslavie) était comptable du génocide de Srebrenica:

En ce qui concerne le fond de cette affaire, je considère que tous les éléments étaient réunis pour que la Cour puisse conclure à la responsabilité de la RFY pour complicité avec la Republika Srpska et son armée dans le génocide commis à Srebrenica.

Mais cela mériterait un autre post.

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Tiens, détail intéressant: c’est sous les yeux de Casques bleus néerlandais impassibles que les Bosniaques de Srebrenica furent massacrés. Un rapport officiel néerlandais fût publié en 2002, répartissant la responsabilité entre Pays-Bas et ONU. La page officielle  – http://www.srebrenica.nl – sur laquelle ce rapport fût disponible est aujourd’hui désactivée. Et les Pays-Bas sont aujourd’hui le pays de Theo Van Gogh, Moustapha Bouyali, Geert Wilders et Ayaan Hirsi ex-Ali.

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Je me rappellerai toujours à Stockholm, un livreur de meubles bosniaque venu me livrer, en 1996 ou 1997, un sofa acheté aux marché aux puces de Skärholmen. Je lui ai offert le café, et il m’a raconté être de Srebrenica, où il avait perdu parents et frères et soeurs dans la guerre et le génocide. Sa sobriété et sa souffrance m’ont marqué jusqu’à ce jour. Je me rappelle aussi de ce Bosniaque venu lors d’une séance de taraweh

Hat-tip: Zenobia, qui m’a rappelé cette lugubre date anniversaire qu’est le 11 juillet.

Que les raclures négationnistes s’abstiennent de décharger leurs déjections ici.

Lectures conseillées:

le site Domovina.net contient tous les principaux rapports et livres sur le génocide de Srebrenica;

un film, montré lors d’une audience devant le TPIY dans le procès avorté contre Milosevic, montrant des exécutions sommaires commises par des miliciens serbes dépendant de la police de Serbie, les Scorpions;

– le blog Srebrenica Genocide est tout simplement incontournable. Le blog Srebrenica Genocide 1995 contient des articles intéressants dénonçant le négationnisme.  

le contexte du génocide de Srebrenica par Martin Frost, et sur le site de Gendercide Watch;

le site Genocid est aussi consacré au génocide de Srebrenica;

– Gerald Knaus et Julien Felix, « Travails of the European Raj« , Journal of Democracy (2003), article critique sur le protectorat occidental en Bosnie;

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