Quand la hasbara néo-makhzénienne s’appuie sur un hoax grossier

hoax
Les tenants de la censure au Maroc font feu de tout bois ces derniers jours, de la déchéance de nationalité à l’excommunion en passant par les mille et une astuces de la rhétorique réactionnaire (il faudra y revenir, notamment sur l’imprécation sociale risible à l’encontre des critiques de la censure, trop aisés/éduqués/francophones/étrangers pour être légitimes, comme John Kerry en 2004). Le plus cocasse est de voir des tenants de la dénonciation du complot ourdi par l’étranger – la liste des suspects va de l’Algérie à la France (ennemie farouche du Maroc et de son régime comme chacun sait) – citer à l’appui de leur discours excommunicateur – le premier ministre français, François Fillon (si l’on comprend bien ce qui leur tient lieu de logique, penser la même chose qu’un Français c’est pas bien si cette pensée diffère de la leur, mais ça a valeur d’argument décisif si cette pensée est identique à la leur):

“Notre langue officielle est le français; pas l’Espagnol, le Libanais, l’Arabe, le Chinois, le Japonais, ou n’importe quelle autre langue. Par conséquent, si vous désirez faire partie de notre société, apprenez-en la langue ! La plupart des Francais croient en Dieu. Il ne s’agit pas d’obligation chrétienne, d’influence de la droite ou de pression politique, mais c’est un fait, parce que des hommes et des femmes ont fondé cette nation sur des principes chrétiens, et cela est officiellement enseigné. Il est parfaitement approprié de les afficher sur les murs de nos écoles. Si Dieu vous offense, je vous suggère alors d’envisager une autre partie du monde comme votre pays d’accueil, car Dieu fait partie de notre culture.’ > ‘Nous accepterons vos croyances sans poser de question. Tout ce que nous vous demandons c’est d’accepter les nôtres, et de vivre en harmonie pacifiquement avec nous.’ > ‘Ici c’est NOTRE PAYS, NOTRE TERRE, et NOTRE STYLE DE VIE. Et nous vous offrons l’opportunité de profiter de tout cela. Mais si vous en avez assez de vous plaindre, de vous en prendre à notre drapeau, notre engagement, nos croyances chrétiennes, ou de notre style de vie, je vous encourage fortement à profiter d’une autre grande liberté Francaise, ‘LE DROIT DE PARTIR..’ >

Je rappelle donc que ce discours est invoqué par des Marocain-e-s, souhaitant justifier vis-à-vis d’autres Marocain-e-s, la censure de Tel Quel et Nichane, ou dans certains cas se bornent à une condamnation qui vise moins le principe de la censure que les effets néfastes de celle-ci sur la réputation du régime et qui est alliée à une antipathie personnelle forte contre Ahmed Reda Benchemsi, le directeur de publication des deux hebdomadaires saisis. Ces Marocain-e-s qui invoquent ce discours le font parfois dans la même foulée d’imprécations lancées contre leurs contradicteurs, qui ont le malheur de dénoncer la censure, et qui sont dès lors accusés de ne pas être assez Marocain-e-s.

Ce n’est pas la première contradiction du discours des défenseurs de la censure, qu’on pourra qualifier de néo-makhzéniens pour les différencier des propagandistes d’Ancien régime comme Driss Basri ou Moulay Ahmed Alaoui. Parmi les autres contradictions, on notera qu’ils invoquent à l’encontre de compatriotes discutant d’un sujet de politique intérieure un prétendu discours d’un premier ministre français s’adressant à des étrangers, et plus particulièrement à des étrangers de confession musulmane, dans une tonalité qui n’est pas sans évoquer le « La France, tu l’aimes ou tu la quittes » cher à Le Pen – mais il ne faut pas s’attendre à trop de rigeur logique de la part de ceux qui s’appuient sur la censure pour faire taire leurs contradicteurs.

Mais le clou de cette histoire c’est bien évidemment que ce discours n’a jamais été tenu, du moins par François Fillon: pas besoin d’une équipe de police scientifique pour émettre des doutes sur l’authenticité de ce discours, qui semble avoir été écrit par une personne au front bas. Ainsi, le Libanais n’est pas une langue, la religion chrétienne n’est pas officiellement enseignée en France (hormis dans les départements concordataires d’Alsace-Moselle), et l’on voit mal un premier ministre français invoquer en 2007/2009 Dieu de la sorte – et je passe sur l’absence de source et de date donnés à ce discours. On peut ainsi apprendre sur le site Hoaxbuster que ce même discours a auparavant circulé sur le web en étant attribué à John Howard, l’ancien premier ministre australien, puis à un ministre québecois. D’ailleurs, l’intéressé lui-même a formellement dénoncé, sur son blog et le 2 mai 2009, le hoax malveillant dont il a été la victime:

Je dénonce un « hoax » détestable relayé sur le net
Depuis quelques semaines, la toile relaye des propos inacceptables sur les musulmans qui me sont attribués et qui se propagent sous forme de courrier électronique repris par plusieurs blogs. Je vous confirme qu’il s’agit d’un « hoax », en français un canular, détestable, en l’occurrence une fausse déclaration. Ce courrier circule en réalité dans le monde entier depuis plus d’un an et a déjà attribué ces propos à plusieurs dirigeants ou chefs de gouvernement étrangers. J’invite les internautes qui seraient susceptibles de croiser ce canular à le dénoncer. Le web ne doit pas être l’espace des mensonges et de la haine raciste. Ceux qui me connaissent savent que de tels propos sont aux antipodes de ce que je suis, de ce que je pense, de tout mon engagement politique républicain e humaniste.

François Fillon

Ceci n’est qu’un exemple de ce discours néo-makhzénien dans ce qu’il a de plus intolérant et xénophobe – une xénophobie sans étrangers puisque le débat contradictoire qui a lieu sur le web est quasi-exclusivement entre Marocain-e-s. Je conseille fortement aux chercheurs et enseignants en matière d’analyse du discours politique de répertorier les différents spécimens de rhétorique réactionnaire qui se déploient avec une certaine vigueur sur le web, il y a là une typologie à établir.

Hat-tip: Ayoub, qui m’a informé de ce hoax.

Addendum: Merci à Fhamator et Karim pour le lien vers l’éditorial de Rachid Nini d’Al Masae citant et prenant pour argent comptant ce hoax attribué à François Fillon.

Le sondage interdit au Maroc

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Larbi, le bloggeur qui bloggue plus vite que son ombre, a publié une dépêche AFP révélant quelques résultats plus détaillées du sondage que l’Etat marocain refuse de voir publier dans la presse marocaine (sachant bien évidemment que n’importe quel crétin et sa belle-mère pourront le lire sur le web):

Maroc: Mohammed VI très populaire, selon un sondage interdit dans son pays

(AFP) – PARIS — Les Marocains portent un jugement très positif sur leur roi, Mohammed VI, bien qu’ils soient réservés voire sceptiques quant à son action contre la pauvreté et pour la promotion des droits des femmes, selon un sondage publié lundi par le quotidien Le Monde.

Le Monde s’est associé à l’hebdomadaire marocain TelQuel et à sa version en arabe Nichane pour mener ce sondage sur le bilan du souverain, dix ans après son accession au trône.

La publication de ce sondage a été à l’origine de la saisie par le ministère marocain de l’Intérieur des deux derniers numéros de TelQuel et Nichane. La monarchie au Maroc « ne peut faire l’objet d’un débat, même par voie de sondage », avait expliqué samedi à l’AFP le ministre de la Communication Khalid Naciri.

Selon ce sondage, les Marocains sont 91% à juger positif le bilan des dix premières années de règne (40% très positif et 51% plutôt positif), contre 6% qui le considèrent comme plutôt négatif et 2% très négatif. Ils sont également 49% à estimer que le Maroc est une monarchie démocratique, contre 33% qui la jugent autoritaire, tandis que 18% sont sans opinion.

L’enquête a été conduite du 27 juin au 11 juillet par l’institut LMS-CSA, filiale au Maroc de l?institut de sondages français CSA, auprès d’un échantillon représentatif de 1.108 Marocains de plus de 18 ans. Les questions ont été posées en arabe.

Le sondage montre cependant que les Marocains sont très réservés sur l’action du roi dans la lutte contre la pauvreté et sur la réforme du code de la famille. Concernant la pauvreté, ils sont 37% à penser que la situation s’est améliorée dans les dix dernières années, mais également 37% à juger qu’elle n’a pas évolué, tandis que 24% d’entre eux estiment qu’elle s’est aggravée.

L’une des grandes réformes de la dernière décennie, celle du code de la famille qui, depuis 2004, fait des Marocaines les égales des hommes sauf en matière d?héritage, est loin de remporter l’adhésion des personnes interrogées. Elles sont 49% à penser que la réforme donne trop de droits aux femmes, 30% à juger qu’elle en donne suffisamment et ne doit pas évoluer, contre 16% qui jugent qu’il faut aller encore plus loin.

Pour marquer votre opposition à la censure de la presse au Maroc, j’invite tous les bloggeurs à publier cette dépêche sur leur blog, et aux autres de le diffuser par les moyens à leur disposition.

Pour des précisions (lacunaires cependant) sur le sondage, voir le blog Satwiker.

ADDENDA:
Voici l’article du Monde sur le sondage interdit:

Maroc : le sondage interdit
LE MONDE | 03.08.09 | 15h01 • Mis à jour le 03.08.09 | 15h03

Tester la popularité d’un souverain ou d’un chef d’Etat ? Banal en Occident, l’exercice était risqué dans un pays dont la démocratisation est loin d’être achevée. TelQuel, le premier magazine du Maroc, s’est pourtant lancé dans l’aventure. A l’occasion du dixième anniversaire de l’arrivée au pouvoir de Mohammed VI, cet hebdomadaire indépendant au ton critique a commandé un sondage à l’échelle nationale pour savoir ce que les Marocains pensent de leur roi.

Une grande première, au Maroc comme dans l’ensemble du Maghreb et du monde arabe. C’était pourtant aller trop loin. Samedi 1er août, à Casablanca, le ministre marocain de l’intérieur, Chakib Benmoussa, a fait saisir le dernier numéro de TelQuel et sa version arabophone, Nichane, à l’imprimerie, et les a fait détruire. Motif : « La monarchie ne peut être mise en équation, même par la voie d’un sondage« , comme l’a déclaré le porte-parole du gouvernement et ministre de la communication, Khalid Naciri.

Le plus étonnant est que le résultat de ce sondage est extraordinairement favorable à Mohammed VI. Le roi est même plébiscité par le peuple marocain. Le pouvoir a-t-il voulu rappeler qu’un principe est un principe, et qu’on n’y déroge pas, quitte à employer des méthodes que l’on croyait réservées à la Tunisie de Zine Al-Abidine Ben Ali ou à l’Algérie d’Abdelaziz Bouteflika ? Le roi, homme d’affaires. Le roi, personnage sacré. Le roi et son protocole d’un autre âge… Ce sont ces questions qui ont été posées, de la fin juin au début juillet, à un échantillon représentatif de la population marocaine, par une équipe d’enquêteurs professionnels de LMS-CSA, filiale au Maroc de l’institut de sondages français CSA. Le Monde a souhaité s’associer à cette entreprise.

Jamais, jusqu’alors, des citoyens marocains anonymes n’avaient eu à répondre à des interrogations précises et dénuées de complaisance portant directement sur leur souverain. Et si le résultat de cette enquête d’opinion avait été défavorable à Mohammed VI, TelQuel aurait maintenu son projet : publier, tel quel – selon son credo – ce reflet du vrai visage du Maroc. Peut-être se serait-il même félicité de résultats plus critiques, lui qui milite, depuis des années, pour un Maroc plus moderne, plus démocratique, dépoussiéré de l’apparat royal, et pour un roi qui cesse de gouverner selon son « bon plaisir »…

Mais le Maroc profond est à mille lieues des élites francophones de Rabat et Casablanca. Si certains ont souvent tendance à l’oublier, le roi, lui, ne l’oublie jamais. Et les conclusions de ce sondage risquent de le conforter dans sa stature et son mode de gouvernance. Au grand dam, évidemment, de ceux qui dénoncent ses travers et aspirent à un Maroc moderne, véritablement démocratique…

Une chose est sûre : les Marocains n’hésitent pas vraiment à parler de Mohammed VI. Ils croient pouvoir compter sur le vent de liberté qui souffle, en apparence, sur le royaume depuis dix ans. Auraient-ils accepté de répondre aux enquêteurs s’ils avaient su que les numéros seraient saisis et pilonnés ? Certainement pas.

Reste qu’ils plébiscitent l’action de leur souverain. En effet, 91 % des personnes interrogées disent avoir senti, au cours de la décennie écoulée, au moins un changement notable dans leur environnement immédiat. Ils citent, pêle-mêle, les écoles ou hôpitaux, désormais plus proches et plus accessibles, les routes, plus nombreuses, etc.

LE ROI EST UN PERSONNAGE SACRÉ

Près d’un Marocain sur deux estime, par ailleurs, que la monarchie, telle qu’elle est exercée, est « démocratique« . La peur était-elle si grande, sous Hassan II, qu’il a suffi que son fils desserre un peu l’étau, en matière de liberté d’expression, pour que les gens le considèrent, même hâtivement, comme « démocrate » ?

Plus surprenant: la grande majorité des Marocains qui qualifient la monarchie d' »autoritaire » emploient ce mot non comme un reproche mais… comme un compliment ! « Bien sûr que notre monarchie est autoritaire, et tant mieux !, ont-ils déclaré aux enquêteurs. Mieux vaut que le pouvoir soit entre les mains du roi qu’entre celles des élus corrompus qui ne pensent qu’à leurs intérêts. » Un jugement cruel pour la classe politique et le gouvernement, lesquels sont privés, soit dit en passant, de la marge de manoeuvre dont ils auraient besoin pour faire leurs preuves face à une monarchie absolue et omniprésente.

Le faste dont le roi aime s’entourer ne gêne pas grand-monde. C’est l’une des leçons surprenantes de ce sondage : 51 % des Marocains ont le sentiment que le lourd protocole royal a été allégé, alors qu’il n’en est rien. Chaque année, fin juillet, la traditionnelle cérémonie d’allégeance, avec son baisemain et l’attitude servile des élites invitées, reste digne des califes de Bagdad. Mais la relation des Marocains à leur roi est d’ordre sentimental, voire fusionnel. La population ne retient qu’une chose : Mohammed VI n’hésite pas à prendre des bains de foule. Il est donc proche d’elle. Et puis, le roi est un personnage sacré pour les trois quarts des Marocains, révèle l’enquête. Il aurait donc raison de tenir son rang.

Le roi « businessman« , et même premier opérateur économique privé du royaume à travers ses différentes holdings, ne choque pas, lui non plus. Selon le magazine Forbes, Mohammed VI est le 7e monarque le plus riche du monde, et ses affaires équivalent à 6 % du produit intérieur brut du Maroc. Son emprise sur l’économie nationale ne pose-t-elle pas problème ? Eh bien non ! Seuls, 17 % des sondés s’en offusquent. Les autres, y compris les plus diplômés, estiment que le roi « tire ainsi vers le haut l’économie marocaine« .

L’une des rares réserves que suscite Mohammed VI concerne l’éradication de la pauvreté. Un tiers seulement des Marocains estiment que la situation s’est améliorée dans le royaume, ces dix dernières années. Un autre tiers ne le pense pas. Un quart estime que la pauvreté s’est même aggravée. En matière de sécurité, même désaveu ; 49 % des Marocains se sentent menacés par le terrorisme et la montée de la criminalité.

Mais les critiques les plus sévères qu’enregistre le roi portent sur la Moudawana, ce nouveau code de la famille qui, depuis 2004, fait des Marocaines les égales des hommes, sauf en matière d’héritage. Surprise ! Presque un Marocain sur deux estime que le roi est allé trop loin dans sa volonté de libérer les femmes. Que celles-ci n’aient plus besoin d’un tuteur pour se marier ; qu’elles puissent désormais réclamer le divorce (une prérogative jusque-là réservée aux hommes) ; et que la polygamie soit rendue dans les faits impossible, tous ces acquis sont loin de soulever l’enthousiasme. Seuls 16 % des Marocains pensent que les femmes devraient avoir encore plus de droits.

Le principe de l’égalité des sexes est encore fort peu intégré au Maroc, et cela aussi bien par les femmes que par les hommes. Pour l’heure, le trait dominant des Marocains semble être… le machisme, et celui des Marocaines, la soumission au machisme, et ce quels que soient l’âge, la région et la catégorie socio-économique.

En résumé, les Marocains soutiennent Mohammed VI sur tout, sauf sur sa politique féministe. C’est sans doute l’un des enseignements les plus inattendus de ce sondage. Un autre étant de rappeler les limites de la « démocratisation » à la marocaine, proclamée urbi et orbi par les responsables du royaume ces dix dernières années.

Florence Beaugé
Article paru dans l’édition du 04.08.09.

Voici l’éditorial du Monde, exceptionnellement signé (ils sont toujours anonymes sinon):

Edito du Monde
Illégalité, par Eric Fottorino
LE MONDE | 03.08.09 | 15h04

Pour les dix ans du règne de Mohammed VI, le régime marocain ne pouvait pas prendre décision plus contestable, plus arbitraire, plus incompréhensible et, osons l’écrire, plus absurde. Samedi matin 1er août, sur ordre du ministère de l’intérieur, la police a fait évacuer l’imprimerie de Casablanca où étaient mis sous presse TelQuel et Nichane (sa version arabe), les magazines les plus importants du pays. Cent mille exemplaires ont été saisis, puis détruits.

Quel crime de lèse-majesté avait donc commis le groupe TelQuel, dirigé par Ahmed Benchemsi ? Aucun. Les deux magazines s’apprêtaient seulement à publier un sondage sur le bilan du roi.

Le Monde s’est associé à cette initiative unique. Il ne peut à présent que dénoncer fermement cet acte, qui est une injure au peuple en même temps qu’une surprenante atteinte portée par le Maroc à sa propre image.

« Le concept de sondages sur la monarchie est inconcevable« , a argué le ministre de l’intérieur. Force est de constater – et il est bien ici question de force – qu’aucune loi du royaume n’interdit les sondages. Et qu’aucun texte n’autorise le pouvoir à détruire des journaux saisis avant une décision de justice. Les autorités auront ainsi censuré une enquête dans laquelle 91 % des personnes interrogées plébiscitent le bilan de Mohammed VI. Que penser d’un pays qui ne veut pas entendre l’opinion de sa population, quelle qu’elle soit ?

E. F
Article paru dans l’édition du 04.08.09.

Et voici enfin un article de cette même édition du Monde sur les rapports tendus entre presse et pouvoir au Maroc:

Presse et pouvoir dans le royaume, le grand malentendu
LE MONDE | 03.08.09 | 15h01 • Mis à jour le 03.08.09 | 15h01

TelQuel et Nichane sont accusés d’avoir enfreint le code de la presse. Si l’agence officielle MAP évoque, sans précisions, « un ensemble d’articles enfreignant les dispositions légales en vigueur« , c’est bel et bien l’enquête d’opinion sur le roi qui est visée.

« Le concept même de sondage sur la monarchie est totalement inacceptable au Maroc« , n’a pas caché le ministre de l’intérieur, Chakib Benmoussa, tandis que le ministre de la communication, Khalid Naciri, faisait savoir que si Le Monde publiait le sondage incriminé, il serait, lui aussi, saisi.

Ahmed Benchemsi, le directeur du groupe TelQuel, devait déposer lundi matin un recours au tribunal administratif, lequel tranchera d’ici mardi 4 août. Pour la forme, uniquement, puisque les 100 000 exemplaires tirés (50 000 pour TelQuel, et autant pour Nichane) ont déjà été détruits. M. Benchemsi accuse le ministère de l’intérieur d’avoir « violé la loi à deux reprises » ; l’une en ne motivant pas sa décision, l’autre en détruisant tous les exemplaires saisis, avant même une décision judiciaire.

Le journaliste dit surtout ne pas comprendre cette attitude, « totalement contre-productive » pour la monarchie. « Alors que nous nous apprêtions à démontrer, chiffres à l’appui, que le peuple soutient réellement la monarchie, pour une fois hors de toute propagande officielle, l’Etat nous censure brutalement en donnant une image déplorable de la démocratie au Maroc. On ne pouvait imaginer publicité plus désastreuse pour commémorer les dix ans de règne de Mohammed VI« , déplore-t-il.

Editos blancs

En réalité, depuis que Mohammed VI est sur le trône, le palais et la presse marocaine se livrent une guerre larvée. TelQuel, Nichane, Le Journal (devenu Le Journal hebdomadaire), Economie & Entreprises, Al Adath Al Maghribiya, Al-Jarida Al Oula et Al-Massae, entre autres, ont été la cible de poursuites judiciaires, sommés de payer des amendes exorbitantes, qui équivalent à des condamnations à mort. En juillet, vingt journaux sont parus le même jour avec des « éditos blancs » pour protester contre le harcèlement judiciaire dont ils s’estiment les victimes.

« Les autorités marocaines ne savent pas gérer la liberté d’information, même lorsqu’elle leur est favorable « , souligne Khadija Mohsen-Finan, chercheuse à l’Institut français des relations internationales, auteure du livre Les Médias en Méditerranée (Actes Sud, avril 2009). Pour cette universitaire, « un malentendu » s’est installé, il y a dix ans, entre la presse indépendante et les autorités publiques, par manque d’expérience des uns et des autres. Les journalistes ont vite « focalisé » sur la personne du roi, parfois à l’excès. Le pouvoir, qui avait cru pouvoir utiliser une liberté essentiellement « de façade », a répliqué en remettant à l’honneur les fameuses lignes rouges: le roi, le Sahara et la religion.

Les autorités marocaines n’auraient-elles donc été que dans la manipulation ? Khadija Mohsen-Finan ne le pense pas : « Beaucoup de choses se disent dans la presse marocaine, et le pouvoir a fait des concessions, mais tout est question de dosage. Les autorités continuent de fonctionner selon d’anciens schémas, tout en voulant l’ouverture. » Pour elle, le partenariat TelQuel-Le Monde a compliqué les choses en donnant, sur la place publique, « une soudaine caution » à un journal que Rabat espérait encore pouvoir maîtriser.

« TelQuel » , un magazine au ton critique
Au Maroc, l’hebdomadaire TelQuel caracole en tête de la presse magazine francophone, et même arabophone. C’est en 2001 qu’Ahmed Benchemsi,

27 ans à l’époque, lance ce magazine d’informations générales, ainsi que sa version d’expression arabe, Nichane. Parmi les actionnaires, le Français Jean-Louis Servan-Schreiber et le Marocain Kamal Mernissi, patron dans l’industrie pharmaceutique, très attaché à la liberté d’expression. TelQuel compte aujourd’hui quelque 115 000 lecteurs pour 23 000 exemplaires vendus chaque semaine. Il traite de sujets politiques, sociétaux, économiques, mais aussi de culture et de sport, par le biais d’enquêtes et de reportages. Le ton est critique, mais le journal se garde de tout parti pris politique, en particulier à l’égard du palais royal. Selon l’actualité, le roi Mohammed VI se retrouve ainsi pris à partie, ou au contraire félicité.

Toujours dirigé aujourd’hui par Ahmed Benchemsi, TelQuel a cependant un tropisme : son opposition sans concession à l’islamisme, qui va de pair avec son penchant pour la laïcité.

Fl. B.
Article paru dans l’édition du 04.08.09.

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