La participation politique des femmes au Maghreb, un thème qui plaît aux occidentaux

Je viens de découvrir l’existence d’un site récemment créé, « Leadership féminin au Maghreb« , dans le cadre d’un projet financé par le gouvernement espagnol et mené en coopération avec les Nations-Unies. Son thème est le soutien au développement de la participation politique des femmes:

Bienvenue sur le site du projet UN-INSTRAW / CAWTAR sur « le renforcement du leadership féminin de la participation des femmes à la vie politique et au processus de prise de décision en Algérie, au Maroc et en Tunisie ».

Le projet, vise à interpeller des acteurs femmes et hommes de différents horizons afin de soutenir une approche participative pour un dialogue sur la thématique du projet, prenant en considération les spécificités de la sous-région arabe couverte par le projet mais également les particularités inhérentes à chaque pays.

Bravo, très bien, aucun moyen ni raison de s’opposer à une participation accrue des femmes maghrébines à la vie politique de la Tunisie (encore que certains Tunisiens souhaiteraient sans doute qu’une femme en particulier participe un peu moins à la prise de décision), de l’Algérie et du Maroc (la Libye et la Mauritanie ne sont pas couverts par ce projet). Petit détail: en bonne logique, cela pré-supposerait que les élections maghrébines soient libres et transparentes et la prise de décision démocratique, car à quoi bon augmenter la participation des femmes à des élections truquées ou à une prise de décision autocratique et opaque?

Ne rêvons pas les yeux ouverts: la liberté d’association, la liberté d’expression, l’interdiction de la torture, le droit à des procès équitables, l’indépendance de la justice, tout cela intéresse infiniment moins les partenaires occidentaux des pays maghrébins. Faudrait pas non plus gâcher le dialogue civilisationnel, quand même, et la parité est désormais une question consensuelle (chez les bailleurs de fonds comme chez les pouvoirs maghrébins), contrairement à la démocratisation…

Un petit conseil par ailleurs aux administrateurs du site: le widget « chiffres clés » contient une erreur flagrante s’agissant de l’année à laquelle le droit de vote dans les trois paysa été accordé aux femmes: au Maroc, ce fût en 1960 (les premières élections au suffrage universel du Maroc eurent lieu cette année-là, et il s’agissait d’élections municipales), et non en 1963. Une correction s’impose.

Mohammed VI décore un représentant de l’American Jewish Committee

Une nouvelle qui m’avait échappé: le Roi Mohammed VI a décoré, le 29 septembre passé, Jason Isaacson (sa biographie est ici), directeur des relations internationales de l’American Jewish Committee (AJC) du Wissam Al Arch, principale décoration marocaine.

MAROC ISRAËL – DECRISPATION ? LE ROI DU MAROC ATTRIBUE A JASON ISAACSON DE AJC AMERICAN JEWISH COMMITTEE LE TITRE DE CHEVALIER DE L’ORDRE DU TRÔNE DU ROYAUME
Oct 2009 12
Par IsraelValley Desk
Rubrique: Actualité
Publié le 12 octobre 2009

Le site web du Comité Juif Américain (AJC) rapporte que le souverain marocain a accordé, le 29 septembre, le titre de chevalier de l’Ordre du trône du royaume du Maroc à Jason Isaacson, directeur de gouvernement et d’affaires internationales du Comité américano-juif (AJC).

Selon un site militant anti-israélien: “Isaacson est un fervent supporter et donateur à l’Etat d’Israël. Le site de l’AJC signale qu’Isaacson gère le vaste travail social de proximité diplomatique de l’AJC dans le monde entier et a joué un rôle clé dans le développement des relations coopératives de ce comité avec le Maroc et un certain nombre de Pays arabes dans le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord”.

Quelques jours plus tard, l’agence marocaine MAP rapportait que l’homme d’affaires espagnol, président de la Fondation espagnole Centre Peres pour la paix et de l’assemblée universelle Séfarade, Isaac Siboni, était décoré le 8 octobre à Madrid, du Wissam Al Arch d’ordre d’Officier qui lui a été décerné par le Roi Mohammed VI.

La distinction Royale a été remise à M. Siboni, par M. Serge Berdugo, un juif marocain Ambassadeur itinérant du Roi Mohammed VI, au cours d’une réception à la résidence de l’ambassadeur du Maroc à Madrid.

Natif de Tanger, Isaac Siboni est connu, selon la même source, pour ses actions pour le rapprochement entre Palestiniens et Israéliens, parrainant plusieurs initiatives en vue de favoriser la paix au Proche Orient comme la construction d’écoles en Palestine et l’organisation de matchs de football entre Palestiniens et Israéliens.—

Source: IsraelValley et JSS

L’AJC n’est pas une anodine organisation communautaire, mais un membre éminent de la ribambelle de lobbies qui constituent le lobby pro-israëlien aux Etats-Unis. Il suffit de lire les titres de de leur page d’accueil: on y parle d’Iran, de la politique d’Obama vis-à-vis d’Israël, et du président brésilien Lula, coupable de rencontrer le président et fraudeur électoral iranien Ahmedinejad. L’AJC a d’ailleurs des activités en dehors des Etats-Unis, ayant demandé au Conseil supérieur de l’audiovisuel français l’interdiction d’émettre sur le satellite Eutelsat de la chaîne palestinienne Al Aqsa TV, proche du Hamas. Quant au Centre Peres pour la paix, pour lequel travaille Isaac Siboni – également décoré mais à Madrid (Isaacson l’a été à New York) mais toujours l’ambassadeur itinérant marocain Serge Berdugo, inamovible président du Conseil des communautés israélites du Maroc – il suffit de préciser qu’il est nommé en l’honneur du boucher de Qana, le prix Nobel de la paix et criminel de guerre Shimon Peres.

Inutile de dire que l’AJC s’est gargarisé de cette décoration:

Moroccan King Honors AJC’s Jason Isaacson
AJC September 29, 2009 – New York – Morocco’s King Mohammed VI has bestowed one of his country’s highest honors on Jason Isaacson, AJC’s director of government and international affairs. Isaacson was named a Knight of the Order of the Throne of the Kingdom of Morocco.

The ceremony took place during a dinner in Isaacson’s honor at the New York residence of Ambassador Mohammed Loulichki, Morocco’s ambassador to the UN. Moroccan officials taking part in the ceremony included Foreign Minister Taieb Fassi Fihri and Ambassador-at-large Serge Berdugo. AJC senior leadership also attended.

Through political reform and reconciliation, through its determined stand against extremism, through its continued protection of religious minorities, Morocco has proven again and again its friendship, its strength, its principles,” Isaacson said on accepting the knighthood. “Today, our hopes again are invested in Morocco, and specifically in His Majesty King Mohammed VI, a direct descendant of the Prophet Mohammed — as a beacon of tolerance and moderation, as an unwavering defender of the values that underlie the three great Abrahamic faiths, as a true champion of peace.”

Isaacson manages AJC’s extensive diplomatic outreach around the world, and has played a key role in developing AJC’s cooperative relationships with Morocco and a number of Arab countries across the Middle East and North Africa.

Pour en revenir à cette distinction accordée au nom du Maroc à un éminent lobbyiste pro-israëlien, l’option de l’alliance stratégique (du moins du côté marocain, car l’importance du Maroc aux yeux de l’Etat israëlien est sans doute relativement limité) voulue par l’Etat marocain – bien évidemment sans aucune consultation de l’opinion publique ou des élus du peuple – se confirme. On a eu la rupture capricieuse des relations diplomatiques avec l’Iran, la fermeture de l’ambassade marocaine à Caracas (Vénezuela), sans compter la foultitude de gestes divers depuis des années – tout ceci ne date pas de Mohammed VI, mais il est indéniable que l’on sent désormais un engagement sans faille là où on avait auparavant un jeu d’ombres.

Les commentateurs israëliens qui ont daigné commenter l’événement ne s’y sont pas trompés: pour le journaliste et bloggeur israëlien Jonathan-Simon Sellem (qui précise que Jason Isaacson est « un fervent supporter et donateur à l’Etat d’Israël!« ), « Mohamed VI soutient “indirectement” Israël« , et il spécule:

Dans certaines maisons diplomatiques, on affirme déjà qu’Israël et le Maroc ont prévu de signer officiellement des accords dans les prochains mois. Reste à savoir quel est le moment idéal pour officialiser les fiancailles.

Le bloggeur marocain cabalamuse note à très juste titre:

It has been speculated that in the absence of a viable Moroccan lobbying group in the United States, AJC, in coordination with the Israeli Communities Council of Morocco, has been assisting the Moroccan government in promoting its political agenda, emblazoning its image, and revitalizing its military procurement efforts. In the absence of tangible diplomatic bargaining chips such as oil or natural gas, a dependable coalition, or a military force to be reckoned with, Morocco seems to be relying on relations with the U.S. and Israel as deterrents to Algeria and Spain. To that effect, it has made substantial concessions putting itself at odds internally, with its citizens, and externally, with other Arab and Islamic nations

Selon la chaîne de télévision iranienne Press TV, l’humaniste et ministre des affaires étrangères Avigdor Lieberman aurait rencontré son homologue marocain Taïeb Fassi Fihri à New York le 24 septembre à New York, afin de discuter d’une normalisation accrue:

As part of Tel Aviv’s efforts to normalize relations with Arab states, Israeli Foreign Minister Avigdor Lieberman has reportedly held talks with his Moroccan counterpart.

According to Israeli media sources, Lieberman had a secret meeting with Taieb Fassi Fihri on the sidelines of the United Nations General Assembly in New York on Thursday.

No details of the meeting have yet emerged.

Rapport sur les violations des droits des réfugiés à Tindouf

La lecture des dépêches de la MAP ne déçoit jamais: je suis ainsi tombé sur la dépêche suivante, « Les populations séquestrées à Tindouf ne doivent plus souffrir des manquements de l’Algérie à ses engagements (Think Tank US)« . Bien évidemment, la langue de bois de la MAP – un véritable objet d’artisanat traditionnel à défaut d’être populaire – fait craindre le pire. La MAP ne fournissant bien évidemment ni le moindre lien, ni le titre exact du rapport, il faut une bonne dizaine de tentatives sur Google pour retrouver enfin trace du rapport. Il est présenté comme étant préparé par une entité dont j’ai jamais entendu parler, l’Inter-University Center for Legal Studies, un centre de recherches auprès de l’International Law Institute. Cette entité, consortium d’universités et de think-tanks, semble particulièrement peu connue, mais elle est liée au Potomac Institue, autre think-tank qui avait sorti ce printemps le rapport « Why Maghreb matters« , particulièrement favorable au Maroc:

Finally, the US must work diligently with its friends to resolve the stalemate over the Western Sahara. The formula of autonomy/sovereignty now before the UN is the basis for a viable solution that has been endorsed by previous US administrations and other countries. (p. 4)

Bon, ce rapport de l’IUCLS – dont la MAP ne donne pas le titre original, faut pas déconner non plus, ce serait trop facile – on finit par le trouver, mais pas sur le site de ce think-tank. C’est en effet sur le site du Morocco-American Center for Policy, une organisation de lobbying agissant officiellement pour le compte du gouvernement marocain, que l’on peut se procurer une version intégrale du rapport. Le communiqué annonçant la publication de ce rapport contient d’ailleurs la mention suivante:

This material is distributed by the Moroccan American Center for Policy and Beckerman Public Relations on behalf of the Government of Morocco.

Le rapport lui-même se focalise sur les violations des droits des réfugiés sahraouis vivant à Tindouf (Algérie):

This report is a case study of the violation of refugee rights resulting from the three decades old warehousing of Sahrawi refugees in Algeria. (…) Drawing on international refugee and human rights law, particularly the 1951 Convention relating to the Status of Refugees and the work of the United Nations High Commissioner for Refugees (UNHCR), it outlines both the legal rights of Sahrawi refugees and the legal responsibilities of UNHCR and the host country, Algeria.

C’est là une perspective intéressante, et qui souligne un aspect souvent oublié lors des débats sur la question: l’Algérie est comptable de la façon dont sont traités les personnes se trouvant sur son territoire, ce qui est valable tant pour les prisonniers de guerre (désormais tous libérés, mais après avoir subi de graves violations de leurs droits – cf. le très sévère rapport « Les conditions de détention des prisonniers de guerre marocains détenus à Tindouf (Algérie) » de France Libertés – pourtant pro-Polisario – d’avril 2003) que pour les réfugiés – et il va sans dire que cela vaut aussi pour le Maroc, mais il y a belle lurette que nous le savons, tant les différents rapports sur la situation des droits de l’homme au Maroc contiennent toujours des développements conséquents sur la situation des droits de l’homme dans les provinces du sud.

Le rapport critique tant l’UNHCR que l’Algérie pour la situation des réfugiés, et adresse des recommandations aux deux. Pour l’UNHCR:

Now is the time to take action. UNHCR must:
– Monitor the Sahrawi situation more effectively to ensure accountability and transparency in aid distribution.
– Call for an immediate census.
– Establish a significant presence in the camps to ensure the protection of refugee rights, especially freedom of movement.
– Establish an intimidation‐free, voluntary repatriation program for those Sahrawi refugees who wish to return to their previous homes and families in Morocco or otherwise leave the camps to settle elsewhere.
– Prevent the militarization of the camps.
– Reconstitute its humanitarian approach into a rights‐based approach that bridges the gap between relief and development to ensure the realization of all refugee rights.

Pour l’Algérie:

Likewise, under its obligations to collaborate with UNHCR, Algeria must remove all obstacles standing in the way of this rightsbased approach, including its opposition to the census and documentation, its continued support for the Polisario jurisdiction over the camps, and its military cooperation with the Polisario that contributes to restrictions on freedom of movement. Sahrawi refugees must not continue to suffer for the failures of UNHCR, Algeria, and the Polisario. It is legally, morally, and financially imperative that the Sahrawi refugees in Algeria be granted all of the rights they are entitled to under international law so that they do not have to live as warehoused refugees for another 30 years.

Les résultats de ce rapport sont donc assez intéressants, et mesurés (on est loin des révélations fracassantes de certains sites de propagande assez grossière financés par le gouvernement marocain). Dommage cependant que l’incurie marocaine – langue de bois boursouflée de la MAP, difficultés à trouver le rapport, rapport commandé par un lobbyiste appointé par le gouvernement marocain – en atténue la portée. Et les propos sur les réelles violations des droits des réfugiés sahraouis de Tindouf par l’Algérie et le Polisario auraient été plus crédibles s’ils s’accompagnaient de constats sur les violations imputables au Maorc – tous les réfugiés de Tindouf qui le souhaiteraient peuvent-ils rentrer sans crainte au Maroc?

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