Le Maroc déclare persona non grata une diplomate suédoise à Rabat

Le durcissement de ton qui semble avoir cours au Maroc en matière de presse indépendante a son pendant en matière diplomatique. On a eu droit à la rupture des relations diplomatiques avec l’Iran, à la fermeture de l’ambassade marocaine au Vénezuela et à l’inénarrable feuilleton des festivités du 40e anniversaire de la révolution libyenne (ici, ici et ici), sans compter le fait divers autour de la fuite du Maroc des enfants maroco-norvégiens de Khalid Skah (avec convocation de l’ambassadeur norvégien au Ministère des affaires étrangères – MAEC). Maintenant, c’est au tour de la Suède, président en exercice de l’Union européenne (jusqu’à l’entrée en vigueur prochaine du traité de Lisbonne, chaque Etat membre de l’Union européenne assure à tour de rôle cette présidence), de subir les foudres marocaines.

On apprend ainsi via la MAP que l’ambassadeur de Suède au Maroc, Michael Odevall, a été convoqué par le ministre des affaires étrangères pour se voir signifier qu’une des membres de sa mission diplomatique, la ministre conseiller Anna Blok Mazoyer, avait été déclarée persona non grata avec effet immédiat:

L’ambassadeur de Suède à Rabat convoqué au ministère des Affaires étrangères
©MAP-Tous droits réservés Dernière modification 04/11/2009 17:43

Rabat- Le ministre des Affaires étrangères et de la Coopération, M. Taïb Fassi Fihri a convoqué, mercredi, l’ambassadeur de Suède à Rabat, M. Michael Odevald.

Au cours de cet entretien, M. Fassi Fihri a fait part à l’ambassadeur suédois d' »un manquement grave aux pratiques diplomatiques et d’une erreur professionnelle inadmissible commis par le Conseiller de l’ambassade de Suède à Rabat, Mme Anna Block-Mazoyer« , indique un communiqué du ministère des Affaires étrangères et de la Coopération.Mme Block-Mazoyer, précise la même source, a transmis à des éléments séparatistes, liés à l’Algérie et au « polisario », un document officiel qui a été remis par le ministère des Affaires étrangères et de la Coopération à l’ambassade de Suède à Rabat, dans le cadre d’une démarche diplomatique. « Ce document s’est retrouvé, par la suite, entre les mains des ennemis de l’intégrité territoriale du Royaume« .Le ministère des Affaires étrangères et de la Coopération avait organisé le 9 octobre dernier, dans le cadre de ses briefings réguliers, une réunion consacrée aux derniers développements de la question du Sahara marocain, à l’attention des missions européennes accréditées à Rabat y compris celles de l’Union européenne, dont la Suède assure la présidence tournante.M. Fassi Fihri a souligné que « la remise de ce document officiel par Mme Block-Mazoyer contrevient aux règles d’éthique et de professionnalisme diplomatiques qui exigent que le contenu des documents échangés soit destiné exclusivement aux autorités gouvernementales des pays représentés. Ils ne peuvent nullement être utilisés contre les intérêts du pays d’accréditation« , souligne le communiqué. »Pour toutes ces considérations, le ministre des Affaires étrangères et de la Coopération a informé l’ambassadeur de Suède à Rabat que les autorités marocaines exigent le départ immédiat de Mme Anna Block-Mazoyer« , ajoute la même source.

La radio publique suédoise (Sveriges Radio) rapporte la même information avec en plus les réactions du ministère suédois des affaires étrangères (Utrikesdepartementet – UD):  Cecilia Juhlin, du service de presse d’UD, déclare ainsi « nous ne voulons pas commenter les raisons invoquées. On peut dire de manière générale que les Marocains estiment qu’elle aurait outrepassé ses compétences de diplomate« . UD se refuse donc à confirmer ou infirmer les accusations marocaines: « Je ne veux pas commenter les raisons invoquées, dont la responsabilité incombe à  la partie marocaine« , déclare Cecilia Juhlin.

Qu’en penser? Le communiqué marocain ne précise pas à quels « éléments séparatistes, liés à l’Algérie et au « Polisario » » les documents officiels distribués aux chefs de missions diplomatiques européennes à Rabat auraient été distribués. La formulation semble indiquer qu’il ne s’agit pas d’une transmission directe à des éléments du Polisario – logique: ce mouvement n’a pas d’existence légale au Maroc avec lequel il est en état de belligérence – ou à des représentants du gouvernement algérien, mais plutôt d’une transmission indirecte – « des éléments liés à« . De l’autre côté, la Suède se refuse de commenter. On a cependant vu des réactions plus fermes et plus sûres de leur droit de la part de gouvernements ayant vu un de leurs diplomates expulsé – mon sentiment est qu’effectivement des documents officiels communiqués par le gouvernement marocain à l’ambassade de Suède ont atterri entre de mauvaises mains – mais difficile d’en avoir le coeur net à ce stade.

Quant à l’exigence du départ immédiat de la diplomate suédoise, c’est ce qu’on appelle en langage du droit international une déclaration persona non grata, par laquelle l’Etat hôte – l’Etat accréditaire – informe l’Etat accréditant de ce qu’un membre de la mission diplomatique n’est plus le bienvenu sur son territoire. Ceci est conforme à l’article 9 de la Convention de Vienne de 1961 sur les relations diplomatiques:

Article 9

1. L’Etat accréditaire peut, à tout moment et sans avoir à motiver sa décision, informer l’Etat accréditant que le chef ou tout autre membre du personnel diplomatique de la mission est persona non grata ou que tout autre membre du personnel de la mission n’est pas acceptable.

L’Etat accréditant rappellera alors la personne en cause ou mettra fin à ses fonctions auprès de la mission, selon le cas. Une personne peut être déclarée non grata ou non acceptable avant d’arriver sur le territoire de l’Etat accréditaire.

2. Si l’Etat accréditant refuse d’exécuter, ou n’exécute pas dans un délai raisonnable, les obligations qui lui incombent aux termes du paragraphe 1 du présent article, l’Etat accréditaire peut refuser de reconnaître à la personne en cause la qualité de membre de la mission.

Tout juste peut-on constater qu’à en croire la MAP, le Maroc a exigé un départ immédiat de la diplomate suédoise – en pratique, un délai de 24 ou 48 heures est souvent donné. Il faut savoir que les diplomates sont souvent accompagnés d’une famille et ont des affaires personnelles – voiture comprise – difficiles à emmener sur le champ. Le Maroc n’était pas tenu de justifier sa décision, mais l’a fait tout de même, et rien ne laisse penser que la Suède se refusera à exécuter la décision marocaine. La Convention de Vienne est donc parfaitement respectée à ce stade.

Il faut dire que la Suède a des antécédents susceptibles de déplaire au Maroc: si la ligne officielle du gouvernement suédois rejoint le consensus onusien en la matière – soutien à une solution politique négociée entre le Maroc, le Polisario/l’Algérie prenant en compte le droit international et le droit à l’autodétermination (« Sverige stödjer sahariernas rätt till självbestämmande och kan acceptera en politisk lösning som har parternas stöd och som tar hänsyn till folkrätten« , sur la page officielle du ministère suédois des affaires étrangères) – le soutien accordé au Polisario touche tous les partis politiques suédois à l’exception du parti modéré (conservateur, au pouvoir). L’actuelle ministre des affaires européennes, Cecilia Malmström, du parti du peuple (libéral) avait ainsi présenté en tant que parlementaire d’opposition, avec sa comparse Birgitta Ohlsson, une motion parlementaire demandant la reconnaissance de la « RASD » par la Suède. De manière assez amusante, ces deux parlementaires représentent un parti atlantiste et fermement pro-israëlien, dont les représentants les plus bellicistes sont qualifiés par de « bombhögern » (« la droite B-52 » en traduction libre), rejoignant ainsi une espèce déjà rencontrée aux Etats-Unis en la personne de Suzanne Scholte. A l’aile gauche, les congressistes du parti social-démocrate, en opposition depuis 2006 mais au pouvoir pendant 65 des 77 dernières années, ont récemment décidé, contre l’avis de leur direction, d’adopter pour la première fois une résolution décidant que le parti social-démocrate oeuvre pour la reconnaissance de la « RASD » par le gouvernement suédois et l’Union européenne, alors même que les mêmes congressistes ont refusé une motion demandant la fin de la présence militaire suédoise en Afghanistan – Johan Büser, le responsable aux questions internationales de SSU, la jeunesse social-démocrate, se félicite sur son blog tant de la reconnaissance de la « RASD » que du maintien des soldats suédois en Afghanistan. Un des artisans de cette décision est Mohamed Hama Ali, militant SSU d’ascendance sahraouie et supporter du Polisario.

Encore une fois, de manière assez amusante, le congrès social-démocrate n’a pas demandé à ce que le parti oeuvre pour la reconnaissance d’un Etat palestinien par la Suède et l’Union européenne mais simplement à ce que ce soit fait « quand les conditions exigées par le droit international seront remplies » (« Då de folkrättsliga förutsättningarna finns ska en palestinsk stat erkännas« , p. 5 du document). Bref, le Maroc et le conflit du Sahara sont pour certains un hobby permettant d’afficher à très peu de frais un progressisme de bon aloi en soutien d’une lutte présentée comme étant de libération nationale et de lutte contre la colonisation – par contre, quand les choses deviennent sérieuses (Palestine, Afghanistan), le langage est plus mesuré et l’engagement plus timoré. Les sahraouis sont alors comme les kurdes pour Christopher Hitchens – un alibi pour montrer qu’on est pas encore tout à fait néo-con.

Maroc: Loi de finances 2010

En attendant que mon idole Najib Akesbi ouvre un blog, voici quelques liens sur le projet de loi des finances pour l’année budgétaire 2010:

le site du Ministère de l’économie et des finances, un des meilleurs sites institutionnels marocains, est bien évidemment le premier à consulter, et surtout la page consacrée à la loi des finances 2010;

Larbi présente avec pédagogie les grandes lignes du projet de loi de finances, et surtout souligne que les vraies décisions ne sont pas prises au niveau gouvernemental (et bien sûr encore moins au niveau parlementaire, pourtant appelé à voter la loi de finances);

– le bloggeur e-Energumène, dont je partage d’ailleurs absolument pas les vues en matière de liberté de la presse au Maroc, a consacré de manière plus large plusieurs billets récents à la situation économique marocaine – « Loi de Finances 2010 : « un taux de croissance de 3,5% et l’Inflation à 2% » : Rien ne Va Plus !« , « Pourquoi il ne faut pas baisser l’impôt sur le revenu l’année prochaine !« , « ¨[Maroc] La Limonade, Les viennoiseries, le chocolat : Des aliments de Base au Maroc » et surtout « Pour comprendre la crise à Venir au Maroc et ses conséquences. » sur la très inquiétante baisse des réserves en devises du Maroc.

Le Maroc 124e sur 134 en matière de parité

Tous les classements, sauf ceux des championnats, sont sujets à caution. Bien évidemment, ce sont ceux en bas de classement qui se plaignent de la méthodologie, des critères sélectionnés et tutti quanti. Le gouvernement marocain s’en fait une spécialité, son ministre des affaires étrangères allant jusqu’à convoquer le représentant du PNUD au Maroc pour un discours de la méthode makhzénienne de calculer l’indice de développement humain (IDH). Et les classements peuvent contredire les idées préconçues – dans le cas du Maroc tel que perçu par le gouvernement marocain et ses supporters, c’est une vision du Maroc très éloignée d’indicateurs sociaux – voire économiques – calamiteux, y compris par rapport à des pays africains ou asiatiques perçus comme à la traîne du Maroc des Aston Martin, de Racine et de Marina Smir.

Le rapport 2009 sur le genre du World Economic Forum ne dément pas la tendance: sur la base de différents critères relatifs à la participation à la vie économique, aux résultats en matière d’éducation, à la santé et enfin à la représentation politique, le Maroc se classe 124e sur 134 – l’Algérie (117e) et la Mauritanie (119e) devancent le Maroc, c’est dire. En fait, pour donner une idée des profondeurs dans lesquelles se vautre le Maroc, les Lions de l’Atlas sont placés une soixantaine de places plus haut (63e au dernier classement de la FIFA) que le Maroc en matière de parité, en dépit du nouveau Code de la famille. Mais plus significatif que le classement – on peut s’étonner de voir la Turquie placée 129e après le Maroc et entre l’Iran et l’Arabie séoudite – il y a l’évolution du score: sur la période 2006-2009, le score marocain a évolué positivement mais très faiblement, plus faiblement encore que l’Algérie, la Mauritanie ou encore l’Arabie séoudite…

Encore un classement favorable au Maroc (7eme place) – cartographie des bloggeurs persécutés

Je suis trop négatif, et j’ai décidé d’y remédier en publiant les classements dans lesquels le Maroc occupe une place dans le top ten. Voici donc un lien vers la mappemonde des bloggeurs poursuivis – Threatened Voices – dressée par Global Voices. Cette mappemonde indique le nombre de bloggeurs menacés, emprisonnés voire tués par pays, et comptabilise non seulement les cas toujours en cours mais aussi les anciens cas. Avec ses trois bloggeurs concernés, le Maroc occupe ma foi une fort honorable septième, ex-aequo avec l’Azerbaïdjan, Bahraïn et la Malaisie mais après la Chine (1ere, avec 33 bloggeurs emprisonnés ou tués), l’Egypte (2eme avec 29 bloggeurs), l’Iran (3eme avec 23 bloggeurs), la Tunisie (4eme avec 18 bloggeurs – on ne sait pas à ce stade s’il y a des Brésiliens naturalisés parmi eux), la Syrie (5eme avec 14 bloggeurs) et le Vietnam (6eme avec 9 bloggeurs).

Les bloggeurs marocains sont au nombre de trois, même si l’un d’entre eux n’a à ma connaissance jamais eu de blog mais plutôt une page Facebook au nom de SAR Moulay Rachid:

Fouad Mourtada;

Mohammed Erraji;

Hassan Barhon

Les initiateurs de cette mappemonde sont les premiers à en souligner les limites, et sont demandeurs d’informations complémentaires sur d’autres cas de bloggeurs menacés pour leurs écrits et opinions, indépendamment du pays – les Etats-Unis sont ainsi également épinglés

Islam, le triste tropisme de Claude Lévi-Strauss

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Claude Lévi-Strauss est mort à l’âge de cent ans. Cet ethnologue, figure éminente du structuralisme très en vogue il y a quelques décennies, est unanimement vu comme un des derniers « grands » penseurs français (on peut présumer que Foucault, Bourdieu et Derrida sont les plus récents à l’avoir précédé dans cette lignée). Il a, comme de coutume, été unanimement loué à sa mort.

Son livre le plus connu auprès des profanes fût sans doute « Tristes tropiques » (1955). La lecture de quelques pages confirme que la perfection n’est pas de ce monde:

C’était surtout l’Islam dont la présence me tourmentait (…). Déjà l’Islam me déconcertait par une attitude envers l’histoire contradictoire à la nôtre et contradictoire en elle-même: le souci de fonder une tradition s’accompagnait d’un appétit destructeur de toutes les traditions antérieures. (…)

Dans les Hindous, je contemplais notre exotique image, renvoyée par ces frères indo-européens évolués sous un autre climat, au contact de civilisations différentes, mais dont les tentations intimes sont tellement identiques aux nôtres qu’à certaines périodes, comme l’époque 19000, elles remontent chez nous aussi en surface.

Rien de semblable à Agra, où règnent d’autres ombres: celles de la Perse médiévale, de l’Arabie savante, sous une forme que beaucoup jugent conventionnelle. Pourtant, je défie tout visiteur ayant encore gardé un peu de fraîcheur d’âme de ne pas se sentir bouleversé en franchissant, en même temps que l’enceinte du Taj, les distances et les âges, accédant de plain-pied à l’univers des Mille et une Nuits (…).

Pourquoi l’art musulman s’effondre-t-il si complètement dès qu’il cesse d’être à son apogée? Il passe sans transition du palais au bazar. N’est-ce pas une conséquence de la répudiation des images? L’artiste, privé de tout contact avec le réel, perpétue une convention tellement exsangue qu’elle ne peut être rajeunie ni fécondée. Elle est soutenue par l’or, ou elle s’écroule. (…)

Si l’on excepte les forts, les musulmans n’ont construit dans l’Inde que des temples et des tombes. Mais les forts étaient des palais habités, tandis que les tombes et les temples sont des palais inoccupés. On éprouve, ici encore, la difficulté pour l’Islam de penser la solitude. Pour lui, la vie est d’abord communauté, et le mort s’installe toujours dans le cadre d’une communauté, dépourvue de participants. (…)

N’est-ce pas l’image de la civilisation musulmane qui associe les raffinements les plus rares – palais de pierres précieuses, fontaines d’eau de rose, mets recouverts de feuilles d’or, tabac à fumer mêlé de perles pilées – servant de couverture à la rusticité des moeurs et à la bigoterie qui imprègne la pensée morale et religieuse? 

Sur le plan esthétique, le puritanisme islamique, renonçant à abolir la sensualité, s’est contenté de la réduire à ses formes mineures: parfums, dentelles, broderies et jardins. Sur le plan moral, on se heurte à la même équivoque d’une tolérance affichée en dépit d’un prosélytisme dont le caractère compulsif est évident. En fait, le contact des non-musulmans les angoisse. Leur genre de vie provincial se perpétue sous la menace d’autres genres de vie, plus libres et plus souples que le leur, et qui risquent de l’altérer par la seule contiguïté.

Plutôt que de parler de tolérance, il vaudrait mieux dire que cette tolérance, dans la mesure où elle existe, est une perpétuelle victoire sur eux-mêmes. En la préconisant, le Prophète les a placés dans une situation de crise permanente, qui résulte de la contradiction entre la portée universelle de la révélation et de la pluralité des fois religieuses. Il y a là une situation paradoxale au sens « pavlovien », génératrice d’anxiété d’une part et de complaisance en soi-même de l’autre, puisqu’on se croit capable, grâce à l’Islam, de surmonter un pareil conflit. En vain d’ailleurs: comme le remarquait un jour devant moi un philosophe indien, les musulmans tirent vanité de ce qu’ils professent la valeur universelle de grand principes – liberté, égalité, tolérance – et ils révoquent le crédit à quoi ils prétendent en affirmant du même jet qu’ils sont les seuls à les pratiquer.

Un jour à Karachi, je me trouvais en compagnie de Sages musulmans, universitaires ou religieux. A les entendre la supériorité de leur système, j’étais frappé de constater avec quelle insistance ils revenaient à un seul argument: sa simplicité. (…) Tout l’Islam semble être, en effet, une méthode pour développer dans l’esprit des croyants des conflits insurmontables, quitte à les sauver par la suite en leur proposant des solutions d’une très grande (mais trop grande) simplicité. D’une main on les précipite, de l’autre on les retient au bord de l’abîme. Vous inquiétez-vous de la vertu de vos épouses ou de vos filles pendant que vous êtes en campagne? Rien de plus simple, voilez-les et cloîtrez-les. C’est ainsi qu’on en arrive au burkah moderne, semblable à un appareil orthopédique (…).

Chez les Musulmans, manger avec les doigts devient un système: nul ne saisit l’os de la viande pour en ronger la chair. De la seule main utilisable (la gauche étant impure, parce que réservée aux ablutions intimes) on pétrit, on arrache les lambeaux et quand on a soif, la main graisseuse empoigne le verre. En observant ces manières de table qui valent bien les autres, mais qui du point de vue occidental, semblent faire ostentation de sans-gêne, on se demande jusqu’à quel point la coutume, plutôt que vestige archaïque, ne résulte pas d’une réforme voulue par le Prophète – « ne faites pas comme les autres peuples, qui mangent avec un couteau » – inspiré par le même souci, inconscient sans doute, d’infantilisation systématique, d’imposition homosexuelle de la communauté par la promiscuité qui ressort des rituels de propreté après le repas, quand tout le monde se lave les mains, se gargarise, éructe et crache dans la même cuvette, mettant en commun, dans une indifférence terriblement autiste, la même peur de l’impureté associée au même exhibitionnisme. (…)

[S]i un corps de garde pouvait être religieux, l’Islam paraîtrait sa religion idéale: stricte observance du règlement (prières cinq fois par jour, chacune exigeant cinquante génuflexions [sic]); revues de détail et soins de propreté (les ablutions rituelles); promiscuité masculine dans la vie spirituelle comme dans l’accomplissement des fonctions religieuses; et pas de femmes.

Ces anxieux sont aussi des hommes d’action; pris entre des sentiments incompatibles, ils compensent l’infériorité qu’ils ressentent par des formes traditionnelles de sublimations qu’on associe depuis toujours à l’âme arabe: jalousie, fierté, héroïsme. Mais cette volonté d’être entre soi, cet esprit de clocher allié à un déracinement chronique (…) qui sont à l’origine de la formation du Pakistan (…). C’est un fait social actuel, et qui doit être interprété comme tel: drame de conscience collectif qui a contraint des millions d’individus à un choix irrévocable (…) pour rester entre musulmans, et parce que qu’ils ne se sentent à l’aise qu’entre musulmans.

Grande religion qui se fonde moins sur l’évidence d’une révélation que sur l’impuissance à nouer des liens au-dehors. En face de la bienveillance universelle du bouddhisme, du désir chrétien de dialogue, l’intolérance musulmane adopte une forme insconsciente chez ceux qui s’en rendent coupables; car s’ils ne cherchent pas toujours, de façon brutale, à amener autrui à partager leur vérité, ils sont pourtant (et c’est plus grave) incapables de supporter l’existence d’autrui comme autrui. Le seul moyen pour eux de se mettre à l’abri du doute et de l’humiliation consiste dans une « néantisation » d’autrui, considéré comme témoin d’une autre foi et d’une autre conduite. La fraternité islamique est la converse d’une exclusive contre les infidèles qui ne peut pas s’avouer, puisque, en se reconnaissant comme telle, elle équivaudrait à les reconnaître eux-mêmes comme existants.

(…) Ce malaise ressenti au voisinage de l’Islam, je n’en connais que trop les raisons: je retrouve en lui l’univers d’où je viens; l’Islam, c’est l’Occident de l’Orient. Plus précisément encore, il m’a fallu rencontrer l’Islam pour mesurer le péril qui menace aujourd’hui la pensée française. Je pardonne mal au premier de me présenter notre image, de m’obliger à constater combien la France est en train de devenir musulmane. (…) Si, pourtant, une France de quarante-cinq millions d’habitants s’ouvrait largement sur la base de l’égalité des droits, pour admettre vingt-cinq millions de citoyens musulmans, même en grande proportion illettrés, elle n’entreprendrait pas une démarche plus audacieuse que celle à quoi l’Amérique dut de ne pas rester une petite province du monde anglo-saxon. (…) [I]ls firent et gagnèrent un pari dont l’enjeu est aussi grave que celui que nous refusons de risquer.

Le pourrons-nous jamais? En s’ajoutant, deux forces régressives voient-elles leur direction s’inverser? (…) [I]ci, à Taxila, dans ces monastères bouddhistes que l’influence grecque a fait bourgeonner de statues, je suis confronté à cette chance fugitive qu’eut notre Ancien Monde de rester un; la scission n’est pas encore accomplie. Un autre destin est possible, celui, précisément, que l’Islam interdit en dressant sa barrière entre un Occident et un Orient qui, sans lui, n’auraient peut-être pas perdu leur attachement au sol commun où ils plongent leurs racines. (…)

[C]’est l’autre malheur de la conscience occidentale que le christianisme (…) soit apparu « avant la lettre » – trop tôt (…): terme moyen d’une série destinée par sa logique interne, par la géorgaphie et l’histoire, à se développer dorénavant dans le sens de l’Islam; puisque ce dernier – les musulmans triomphent sur ce point – représente la forme la plus évoluée de la pensée religieuse sans pour autant être la meilleure; je dirais même en étant pour cette raison la plus inquiétante des trois [bouddhisme, christianisme et islam]. (…)

Aujourd’hui, c’est par-dessus l’Islam que je contemple l’Inde; mais celle de Bouddha, avant Mahomet qui, pour moi européen et parce que européen, se dresse entre notre réflexion et des doctrines qui en sont les plus proches comme le rustique empêcheur d’une ronde où les mains prédestinées à se joindre, de l’Orient et de l’Occident ont été par lui désunies. Quelle erreur allais-je commettre, à la suite de ces musulmans qui se proclament chrétiens et occidentaux et placent à leur Orient la frontière entre les deux mondes! (…) L’évolution rationnelle est à l’inverse de celle de l’histoire: l’Islam a coupé en deux un monde plus civilisé. Ce qui lui paraît actuel relève d’une époque révolue, il vit dans un décalage millénaire. Il a su accomplir une oeuvre révolutionnaire; mais comme celle-ci s’appliquait à une fraction attardée de l’humanité, en ensemençant le réel il a stérilisé le virtuel: il a déterminé un progrès qui est l’envers d’un projet. (Tristes tropiques, Presses Pocket, Paris, 2007, pp. 475-490)

Mme Clinton souligne l’importance des réformes initiées au Maroc sous la conduite de SM le Roi

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« J’avais fait part à SM le Roi Mohammed VI de toute mon appréciation des changements qui ont été initiées sous sa conduite et que le gouvernement suit sous son leadership », a indiqué Mme Clinton, dans une interview exclusive conjointe à la MAP et Al-Oula (SNRT). (Source: MAP)

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