Caricaturistes caricaturaux

Il y a des articles qui m’énervent, pas tant par la faute du journaliste que par ceux dont traite l’article. Par exemple, celui-ci du Soir, intitulé « Fédération nationale des caricaturistes Ça bloque !« .

On peut déjà se demander pourquoi des caricaturistes devraient former une fédération, car ils devraient normalement adhérer au syndicat de la presse pour défendre leurs revendications professionnelles – mais bon, pourquoi pas, c’est leur problème. car après tout, si deux wydadis diplômés-chômeurs soussis de Derb Soltane se rencontrent, la première chose qu’ils feront, après avoir siroté un noss-noss froid pendant cinq heures dans un café, c’est de déposer les statuts de l’Association Nationale des Diplômés Chômeurs Wydadis Soussis de Derb Soltane, avec réglement intérieur, charte d’honneur, bureau national, conseil national, commission administrative, commission de contrôle  et comité directeur, trésorier-adjoint inclus, et comité provisoire si affinités.

On apprend donc que cette avancée capitale dans l’histoire de la presse marocaine – la création de la Fédération nationale des caricaturistes – est ralentie par la réticence des onze caricaturistes concernés à procéder à une des formalités d’usage pour la création d’associations au Maroc, à savoir la remise d’une copie du casier judiciaire des membres fondateurs:

Le statu quo. C’est la situation qui caractérise la Fédération marocaine des caricaturistes. Après l’assemblée constitutive tenue en juin dernier à Tanger, plus de nouvelles sur cette institution. Le président de cette structure, Abdellah Dahdouh déclare que la création de cette fédération est compromise. La raison ? «Pour constituer cette fédération et pour qu’elle soit légale, nous avons besoin du casier judiciaire de tous les caricaturistes, cela fait plus d’un mois que j’ai exigé ce papier, mais personne ne me l’a remis», témoigne celui qui signe ses dessins dans un quotidien de la place. Ce dernier ajoute, que ce papier doit être retiré du tribunal et que c’est une procédure toute simple. (Le Soir)

On notera déjà qu’un caricaturiste qui aurait été condamné pour délit d’opinion en vertu notamment de l’article 41 du Code de la presse pourrait se voir refuser la qualité de membre de bureau dirigeant d’une telle fédération, même si l’article 5 du dahir n° 1-58-376 du 3 joumada I 1378 (15 novembre 1958) réglementant le droit d’association est muet sur le sort à réserver à un dossier dont un ou plusieurs des membres du bureau dirigeant de l’association n’auraient pas un casier judiciaire vierge de toute condamnation. Ce n’est pas, entre parenthèses, une disposition très libérale du droit d’association marocain…

Le caricaturiste Aassid souligne quant à lui que les dessinateurs de presse sont très occupés et que le fait de ne pas avoir retiré ce casier judiciaire du tribunal est dû à un manque de disponibilité. «Vous savez, la plupart des caricaturistes du Maroc travaillent dans plusieurs journaux et magazines à la fois et donc ils n’ont pas le temps d’aller récupérer ce document, mais cela devrait se faire incessamment», rassure Aassid.

Relisons ensemble: les caricaturistes marocains sont trop occupés pour récupérer l’extrait de casier judiciaire. Bon, je ne suis pas le défenseur le plus convaincu de l’excellence de l’administration marocaine, mais voilà donc une profession injustement oubliée lorsqu’on parle des métiers exigeants en terme de disponibilité: chirurgiens, pompiers, ministres, policiers, électriciens, plombiers – tous peuvent aller se rhabiller, car voici les caricaturistes marocains. Seuls parmi leurs 35 millions de compatriotes, pour eux pas de pause-café, de mots croisés de L’Opinion, d’enfants malades, de parents agonisants, de pause-déjeuner de deux heures ou de demi-journée de travail le vendredi. Non, les caricaturistes marocains travaillent, eux, Monsieur.

Mais cette conclusion apparaît très vite prématurée: en effet, la farniente a son bastion au Maroc – Tanger:

 «Etant donné que les caricaturistes de la région nord ont été les seuls pour l’instant à récupérer le casier judiciaire, nous avons pensé créer d’abord l’Association des caricaturistes localement à Tanger, en attendant de rassembler tous les documents nécessaires à la création de la fédération nationale des caricaturistes», confie Dahdouh dans des propos au Soir échos.

Sans doute l’héritage colonial espagnol (bien que Tanger ait été une zone internationale et non spécifiquement espagnole) joue-t-il ici: pauses-déjeuners de quatre heures, tapas, dîner à minuit, jacasseries au débit de mitraillette, voilà un bastion qui résiste au stakhanovisme luthérien des caricaturistes des autres villes marocaines. D’où la disponibilité des caricaturistes tangérois à vaquer aux corvées administratives là où ceux qui bossent pour de vrai doivent s’en remettre sans doute aux congés – pas de plage ou plutôt de grasses matinées ramadanesques, mais plutôt parcours du combattant chez les disciples de Kafka et Ionesco – à supposer que leurs employeurs puissent se passer de leurs services ne fût-ce que quelques semaines.

Mais je garde le meilleur pour la fin:

«Pour pouvoir publier nos caricatures à l’étranger nous devons être constitués en Fédération nationale avant d’aspirer faire partie d’une confédération internationale», déclare Aassid.

Ah oui, naïfs que vous êtes, vous croyiez peut-être que les caricaturistes devaient compter soit sur des réseaux personnels soit sur des candidatures spontanées pour être publiés à l’étranger? Erreur. Voici une liste non exhaustive des documents exigés, selon la réglementation marocaineuniversellement applicable:

  • certificat d’adhésion à la fédération nationale des caricaturistes, dûment visée par tous les membres du bureau dirigeant (leur signature doit être légalisée et ils doivent fournir copie certifiée conforme de leur casier judiciaire ne datant pas plus d’un mois);
  • quittance des cotisations d’adhérent du dernier exercice plein;
  • copie certifiée conforme du rapport moral et financier de la fédération nationale des caricaturistes;
  • extrait d’acte de naissance ne datant pas de plus de deux semaines ou, à défaut, copie certifiée conforme du livret de famille (je dis bien livret de famille et non pas livret d’état-civil et d’identité);
  • certificat de vie ne datant pas plus de trois mois;
  • certificat de résidence délivré par le commissariat de police compétent ne datant pas plus d’une semaine;
  • certificat de résidence délivré par la mouqata’a ne datant pas plus de trois jours calendrier;
  • original en trois exemplaires d’une facture LYDEC ou IAM;
  • extrait de casier judiciaire ne dant pas plus de six mois;
  • autorisation écrite légalisée du mari si la caricaturiste est une femme mariée ou du père si elle ne l’est pas;
  • autorisation préalable de l’office des changes pour tout paiement à reçevoir en devise étrangère;
  • relevé d’identité bancaire légalisé;
  • copie certifiée conforme de la carte nationale;
  • quitus fiscal ne datant pas de plus de deux mois à compter de la délivrance du certificat de vie et d’un mois à compter de la délivrance de l’extrait de casier judiciaire;
  • un exemplaire original et trois copies certifiées conforme de la caricature en question, dont les aspects techniques devront être conformes au cahier des charges fixé par arrêté ministériel;

Une fois le dossier constitué, il est ensuite déposé entre les mains du Ministère de la communication pour visa favorable, réputé acquis passé un délai de trois mois à compter de la délivrance du récepissé mais sans préjudice de l’avis du comité technique paritaire compétent (nommé par arrêté ministériel), et ensuite transmis, dans un délai qui ne peut excéder six mois, à la Fédération nationale des caricaturistes qui dispose de 5 jours francs pour transmettre le dossier à la Fédération internationale, laquelle, une fois la traduction intégrale du dossier effectuée par un traducteur assermenté près les tribunaux, la transmettra par tirage au sort à l’organe de presse étranger qui pourra retenir ou rejeter la caricature proposée. La transmission de la caricature à un autre organe de presse étranger ou la soumission d’une autre caricature est possible de manière simplifiée: outre l’intégralité des autres pièces requises pour une première demande, seuls deux exemplaires de la facture LYDEC ou IAM devront alors être fournis, et l’autorisation légalisée du grand frère ou d’un oncle paternel sera suffisante pour les femmes célibataires.

Voilà comment on devient caricaturiste marocain pour la presse étrangère.

9 Réponses

  1. […] This post was mentioned on Twitter by Maroc Blogs, pamela. pamela said: Caricaturistes caricaturaux: Il y a des articles qui m’énervent, pas tant par la faute du journaliste que par ceux… http://bit.ly/a59Q7s […]

  2. Vraiment IbnKafka, tu dois être légèrement maso pour t’infliger, sans coercition, la lecture intégrale de cet article… Mais je ne vais pas me plaindre, you just made my day, thanks ^^

  3. Dis moi juste qu’est ce que tu as contre les Soussis chômeurs de Derb Ghelef?😀
    Je te demanderai rien a propos des Wydadis je connais déjà la réponse😛 :))))

    Merci pour le fou rire😉

  4. Délicieuse ironie, excellent mauvais esprit digne de Juvénal, même si en tant que français j’ai eu un peu de mal à trouver ce que signifiaient soussi et surtout wydadi.
    Beaucoup de plaisir à vous lire !

  5. En fait, le parlement a (enfin, et à l’initiative du groupe PJD…) modifié la disposition de la loi qui exigeait le casier judiciaire pour être responsable déclaré d’une association. Le problème est que cette pièce ne peut être fournie que par le tribunal de première instance du lieu de naissance, et personnellement au demandeur, ce qui voulait dire des déplacements de plusieurs centaines de kilomètres en moyenne (cas du widadi né dans le Souss et qui réside à Derb Ghallef entre autres🙂. Actuellement, les textes permettent de se contenter de la fiche anthropométrique, fournie par la direction régionale de la surêté nationale.
    La solution à laquelle recourent les créateurs avertis d’associations est qu’ils prévoient une instance dirigeante extrêmement ramassée (3 personnes, telles le président, le vice-président et le trésorier). Par ailleurs, ils évitent de mettre dans cette instance des étrangers, des personnes à problèmes administratifs (tels la discordance de la transcription des données sur les pièces administratives) ou politiques (antécédents judiciaires…).
    L’efficacité des démarches continue toutefois de dépendre de la logique installée dans chaque pachalik. On se trouve souvent avec des démarches radicalement différentes dans deux villes que ne séparent que quelques kilomètres. Le ministère en charge (l’intérieur) semble y trouver totalement son compte, afin de pouvoir présenter à ceux qui se plaignent du laisser-aller le nombre de dossiers rejetés ou indéfiniment en instance, et à ceux qui protestent contre le système fermé la célérité avec laquelle sont passés d’autres dossiers (et pas nécessairement des moins corsés)…

  6. Fouad: il y a deux points contestables dans cette disposition. Tout d’abord, l’incertitude quant au sort de la demande de création d’une association dont un des membres du bureau dirigeant aurait un casier judiciaire chargé – aucune disposition de la loi sur les associations ne permet explicitement de rejeter une telle demande sur cette seule base, mais on peut se douter que la pratique administrative est toute autre et variera selon le caractère subversif de l’association en question…

    D’autre part, je trouve excessif d’exiger un extrait de casier judiciaire lors de la demande de création d’une association. La liberté d’association implique également le droit pour des personnes condamnées à créer des associations. Ce ne devrait être qu’apès la création d’une association, en fonction de ses activités, que le passé criminel de membres dirigeants, s’il venait à se répèter dans le cadre des activités associatives, devrait pouvoir entraîner sa dissolution – mais pas à titre préventif. Les autorités ont de toute façon la faculté de demander la dissolution d’une association en vertu des articles 3 et 7 combinés du dahir réglementant le droit d’association – donc une « Association pour la défense des petits cultivateurs de Ketama » dont le bureau dirigeant serait composé exclusivement de personnes condamnées pour trafic de stupéfiants pourrait sans problème être dissoute.

    Tu écris que cette disposition serait d’initiative parlementaire – tu veux dire que les représentants – le PJD en l’occurence – auraient exigé la production du casier judiciaire par les membres du bureau dirigeant, alors que le projet gouvernemental ne contenait pas cette disposition? Cela paraît surprenant.

  7. Peut-être que ma contribution n’était pas suffisamment explicite. L’initiative PJD a eu pour objet d’alléger les contraintes du texte initial de la loi, en remplaçant l’exigence de casier judiciaire par celle de la fiche anthropométrique. Il s’agissait d’une modification de la loi que même les cadres de l’Intérieur appelaient de leurs vœux, et qui est passée au parlement comme une lettre à la poste, après de longues années de récriminations des associations…

  8. Fouad: je ne t’imaginais pas tresser des lauriers au PJD, voilà tout…

  9. Un musulman pratiquant comme toi IK devrait garder sa foi ardente et ne jamais perdre espoir en son prochain, et surtout se remémorer en ce début du mois saint la parole divine « Wa laa ta9nitou min’ ra7mati Llah »🙂

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