Du danger de montrer son caleçon Superman en public (ou de diffuser un dessin animé)

Le Maroc n’a pas le monopole des poursuites pénales contre des artistes – je pense à celles contre rappeur L7aqed bien sûr – dans le monde – La Rumeur en France en sait quelque chose, qui sort de huit années d’une guérilla juridique initiée par Sarkozy, et ce sans compter les poursuites contre des citoyens ordinaires – en Jordanie, six citoyens sont ainsi poursuivis pour avoir tiré la langue au Roi, ce que Yves Gonzalez-Quijano (Culture et politique arabes, un des meilleurs blogs sur le monde arabe toutes langues confondues) appelle fort à propos « crime de lèche-majesté« . Mais celles lancées au Liban contre le duo comique Rawya el-Chab et Edmund Hedded valent leur pesant de taboulé.

Leur crime? Lors d’une collecte de fonds caritative pour les enfants souffrant de maladies cardiaques, qui a lieu sous la forme d’un « man auction » (vente aux enchères lors desquelles un homme propose au plus offrant soit un service particulier – plombier, électricien, etc – ou le plus souvent un strip-tease, la somme offerte étant généralement reversée à une oeuvre caritative), Edmund Hedded a soulevé son jeans pour montrer le haut de son caleçon Superman qu’il portait ce jour-là. Que n’avait-il pas fait-là:

Rawya el Chab et Edmund Hedded, ce dernier montrant le haut de son caleçon Superman lors d'une vente aux enchères.

L’article est tombé entre les mains d’un « vieux ». Un « responsable » que le rapport du spectacle a « révolté ». Une « révolte » accentuée par le fait qu’une photo montrant Edmund Hedded, en pleine représentation, sur scène, en train d’exhiber quelques petits centimètres carrés de son caleçon marqué du sigle de Superman, circulait déjà.

Décidé à ne pas laisser passer la chose, ce « responsable », dont Edmund Hedded ne connaît pas l’identité, a informé les autorités judiciaires libanaises.

« Rawya el-Chab (qui animait la vente aux enchères) et moi-même avons été convoqués et interrogés au commissariat chargé de l’instruction disciplinaire. Les autorités elles-mêmes étaient perplexes quant au motif de notre convocation et nous ont rassurés à plusieurs reprises que nous n’allions pas être sanctionnés« , indique le jeune comédien, qui lui même peine encore, aujourd’hui, à masquer sa perplexité.

Suite à cet interrogatoire, Edmund Hedded affirme avoir contacté plusieurs ministres et responsables qui ont également minimisé l’affaire qu’ils ont qualifiée de « ridicule« . Un ministre a même confié au jeune comédien avoir été, lui-même, déjà « vendu aux enchères pour un rendez-vous romantique, il y a 30 ans« .

L’affaire aurait également été évoquée par le président de la République Michel Sleimane lors d’une des séances du Conseil des ministres au palais présidentiel…

Autant dire que le caleçon d’Edmond a fait le tour du Liban.

D’où la grosse et mauvaise surprise d’Edmund à l’énoncé du jugement, le 30 novembre 2011 : « Un mois de prison et 200.000 livres libanaises d’amende pour un +stand-up comedy show+ socialement hors de l’ordinaire et pour discours extrêmement vulgaire ainsi que l’exposition du caleçon d’Edmund Hedded« .

Edmund Hedded et Rawya el-Chab sont punis « au nom du peuple libanais et conformément à l’article 532 du code pénal » pour « humour, terminologie et gestes indécents sur scène« .

On ne badine avec la décence dans un pays où tant de meurtres et massacres sont restés impunis, et où des chefs de milice sont chefs de partis. Récemment, deux Libanais avaient été arrétés – puis libérés – pour avoir écrit des graffitis favorables à la révolte syrienne.

On aurait bien sûr tort d’incriminer spécifiquement le Liban: on a bien vu au Maroc il y a plusieurs années de cela un ingénieur condamné à trois années de prison ferme (avant d’être grâcié) pour avoir créé une page Facebook au nom du prince Moulay Rachid (sans aucun propos critique ou injurieux d’ailleurs). En Tunisie, c’est la projection télévisée du film animé Persepolis fondé sur l’album de bandes dessinées du même nom de Marjane Satrapi qui vaut à Nabil Karoui, PDG de la chaîne privée Nessma TV un procès pénal pour lors duquel il encourt trois années de prison ferme pour « atteinte aux valeurs du sacré, atteintes aux bonnes mœurs et troubles à l’ordre public« . Des émeutes violentes, initiées par des salafistes, avaient suivi la projection du film, et une pétition regroupant plus de 100.000 signatures avait éxigé des poursuites contre Nessma TV. L’intéressé est un improbable héros de la liberté d’expression – il a des portraits de Berlusconi (il en fut un partenaire d’affaires) dans son bureau, sa chaîne fut créée lors de la dictature de Benali, dont il chantait alors les louanges, et il a demandé pardon pour la diffusion du film animé, où une séquence présentait Dieu sous les traits d’un homme, chose antinomique avec le dogme musulman.

Et c’est l’Egypte qui est en passe de décrocher le pompon, puisque une série d’actions en justice ont été initiées par des avocats islamistes – une véritable engeance en Egypte, si on veut bien se rappeler que certains d’entre eux avaient par le biais d’une procédure de hisba obtenu en 1995 que le défunt chercheur en sciences islamiques Nasr abu Zayd soit déclaré apostat et divorcé de force de son épouse – contre le comédien et acteur le plus célèbre du monde arabe, Adel Imam. Deux procédures distinctes sont apparemment en cours, mais initiées par le même avocat islamiste – Adel Imam a ainsi été condamné en appel à 3 mois de prison ferme pour injure à l’islam, tandis qu’il a ce jeudi été acquitté en première instance dans une autre affaire du même type. Tête de turc des islamistes, et proche de l’ancien président Hosni Moubarak, Adel Imam illustre le pouvoir politique nouveau des islamistes, qui dominent de manière écrasante l’Assemblée du peuple égyptienne – et il illustre le risque d’avoir renversé un régime dictatorial pour finalement ne pas obtenir de réel changement en matière de liberté d’expression, comme le souligne Amnesty International. Comme le dit un membre du collectif de défense de Nabil Karoui:

« Ceux qui accusent les autres d’hérésie, qui décident qui est un bon musulman ou pas, utilisent les mêmes stratagèmes de contrôle des médias que sous Ben Ali », abonde Naceur Laouini. (écrans.fr)

On voit les limites de la révolte arabe dans les pays où elle a abouti à la chute de la dictature: l’outrage au dictateur est de plus en remplacé par l’outrage aux valeurs religieuses ou nationales; la chute de la dictature n’implique pas nécessairement l’avénement de la démocratie. Ce dilemme n’est pas propre aux pays arabes, et les réactions négatives importantes contre ces procès liberticides sont un signe d’espoir – même le parti Ennahda avait pris ses distances avec les poursuites pénales contre Karoui. Dans les pays où cette révolte n’a pas entamé les régimes autoritaires ou semi-autoritaires en place – Maroc et Jordanie notamment – c’est l’accusation de lèse-majesté qui demeure l’accusation suprême.

Dans les deux cas, des lois pénales évasives  – à dessein – permettent à des magistrats médiocres ou soumis de condamner en vertu des souhaits supposés du pouvoir ou de l’opinion, et non en vertu de la lettre et de l’esprit des lois. Encore une fois, les pays arabes n’ont pas le monopole de ces défauts-là: chaque année, la Cour européenne des droits de l’homme condamne des Etats membres du Conseil de l’Europe pour violation de l’article 10 de la Convention européennne des droits de l’homme relative à la liberté d’expression (de 1959 à 2009, 392 violations concernant 36 des 47 Etats membres ont fait l’objet de décision de la Cour – voir ce guide publié par la Cour pour une présentation de la jurisprudence pertinente en matière de liberté d’expression). La différence est cependant que la majorité des Etats membres du Conseil de l’Europe est constituée d’Etats de droit où la justice freine – tant bien que mal – les dérives du pouvoir; quand la justice marocaine, tunisienne ou égyptienne prendra une décision allant à l’encontre de la volonté du pouvoir politique ou d’une majorité de l’opinion publique sur un dossier important, ce jour-là Nabil Karoui, Adel Imam, Edmund el Hedded et Rawya el Chab pourront sans doute s’exprimer artistiquement en paix…

Bizarre, bizarre, vous avez dit bizarre

Sur Al Jazeera (la suite est ici), l’ambassadeur égyptien Hassan Issa (et ancien consul d’Egypte en Israël) parle de la nécessité de mettre fin à la « contrebande » (quel terme…) d’armes vers Gaza, via les tunnels. Il parle de l’accord de 2005 sur le mouvement et l’accès de marchandises à Gaza, passés entre Israël et Mohamed Dahlan (a.k.a. l’Autorité palestinienne), avec la même ferveur qu’un directeur de la Croix Rouge parle des Conventions de Genève. Amusant, car cet accord, considéré par Israël et ses alliés arabes et occidentaux comme la pierre sacrale de tout accord de cessez-le-feu, ne lie pas l’Egypte, qui n’y est même pas citée, au contraire des Etats_Unis – « the United States Security Coordinator« . D’autre part, cet accord présente un caractère plus politique que juridiquement contraignant.

Hassan Issa fait preuve d’empathie remarquable: « du point de vue sécuritaire, le Hamas veut des garanties, et Israël veut des garanties. Tous deux souffrent« . Il ajoute ensuite: « j’espère que le Hamas voit la situation d’une manière pratique, et qu’ils soulagent la population de Gaza de l’enfer qu’elle subit« . Alastair Crooke, ancien agent du MI6, avec de l’expérience notamment du conflit d’Irlande du Nord, ancien conseiller de Solana, fondateur de Conflicts Forum et partisan de négociations avec les groupes islamistes tels que le Hezbollah et le Hamas, fait figure de leader d’un groupe local des brigades des martyrs d’Al Aqsa en comparaison à Issa (1): « la résolution 1860 est à l’origine du problème, qui permet à l’armée israëlienne de rester à Gaza au moment . L’essence d’un accord est simple: cessez-le-feu, retrait de l’armée israëlienne simultanément à une fin des tirs de roquette. Ce sont les détails de la mise en oeuvre, avec notamment le monitoring et les passages , qui posent problème.L’Egypte a son propre intérêt dans cette négociation, c’est un médiateur, mais les objectifs israëliens sont clairs, mettre fin à l’entrée d’armes à Gaza ».

« Il faut réaliser que selon l’accord de paix avec Israël, nous ne pouvons que garder 750 policiers à la frontière avec Israël. Des policiers, pas des soldats. malgré cela, nous avons pu démanteler 180 tunnels depuis le départ de Gaza décidé par Sharon. On ne l’a pas fait en raison de la sécurité d’Israël, mais en raison de la sécurité de l’Egypte. Des tunnels sont creusés, chaque jour, nous savons qui creuse ces tunnels et pour qui – le Hamas – et pour eux c’est une entreprise commerciale ».

Que peuvent faire les pays arabes, expulser les diplomates israëliens ou mettre en place un boycott commercial d’Israël. « Oui, c’est vrai, répond Issa, les pays arabes pourraient roompre leurs relations commerciales avec Israël. Mais je ne suis pas d’accord avec le fait de rappeler les ambassadeurs: rappeler un ambassadeur, c’est la dernière étape avant la guerre. Je crois pas que nous ayions atteint ce stade ». La journaliste d’Al Jazeera, Maryam Nemazee, rétorque « mais il y a déjà une guerre dans un territoire arabe? ». Il esquive: « nous préférons garder notre ambassadeur et faire pression de cette façon ». Alastair Crooke dit quant à lui que « la première chose qu’ils [les pays arabes] pourraient faire, c’est de soutenir les Palestiniens et les Arabes. Je suis choqué d’entendre les gens parler des tunnels comme si c’était une acte répréhensible des Palestiniens, mais si on enferme 1,5 millions de Palestiniens dans une prison à ciel ouvert, si on les affame, et si on réduit les quantités d’électricité et de gaz, tout prisonnier va chercher à creuser un tunnel pour s’échapper. Tout cela est donc directement lié au siège ».

La journaliste demande à Issa pourquoi l’Egypte n’ouvre pas le passage de Rafah, afin de laisser entrer l’aide humanitaire. Issa répond: « Vous réalisez sans doute qu’il y a l’accord de 2005 sur les passages frontaliers à Gaza, qui exige la présence de l’Autorité palestinienne et l’Union européenne ». Il se trompe plusieurs fois: l’accord de 2005 lie Israël et l’Autorité palestinienne, pas l’Egypte, et la seule présence dont parle cet accord est celle de l' »US Security Coordinator ».

La journaliste lui demande enfin pourquoi l’Egypte n’ira pas à Doha, au Qatar, pour le sommet arabe exceptionnel. La réponse d’Issa est substantiellement la même que celle figurant dans le communiqué royal expliquant la non-participation du Roi du Maroc à ce même sommet: « ce sommet va créer des frustrations chez les Arabes, chez la rue arabe, chez la populace arabe. Il n’y a pas de préparation sérieuse, il y a des problèmes bilatéraux. Ce serait contre-productif d’avoir un sommet arabe dans ces conditions ». Il faut compter sur les Etats-Unis et les Européens, rajoute-til en substance.

Dans d’autres développements, Adel Imam rejoint le grand mufti séoudien dans sa condamnation des manifestations contre la guerre à Gaza et pour le peuple palestinien (hat-tip: Taïeb Moalla):

Assabah (Tunisie), 13 janvier 2009
« Qui se moque de nous ? Qui est-ce qui a bien pu se moquer des manifestations qui sillonnent le monde contre l’arrogance sioniste ? Qui rend le Hamas responsable de ce qui se passe actuellement dans la bande gazaouite ? Je me pose ces questions, car je doute de mes capacités mentales. Commencerais- je à délirer devant ces crimes israéliens abominables ? Qui a bien pu prononcer ces propos en l’air ? Est-ce vraiment Adel Imam* ou bien l’ambassadeur israélien…au Caire ? »
Mohamed Guelbi
Traduit de l’arabe par Taïeb Moalla

Ajout du traducteur : * Adel Imam est un des plus grands comédiens du monde arabe. Il a récemment qualifié « d’inutiles » les manifestations de soutien à Gaza (plus de détails ici). Assabah, 13 janvier 2009

من السّاخــــر؟

من ذا الذي سخر من المظاهرات التي تجوب الدّنيا ضد غطرسة العدو الصهيوني؟… ومن ذا الذي حمّل «حماس» مسؤولية ما يجري في القطاع الفلسطيني؟

أتساءل لأنّي صرت أشكّ في سلامة مداركي العقلية!… فلربّما اختلت هذه المدة من هول الجرائم الإسرائيلية.

فمن ذا الذي قال وصرّح وتفوّه بألفاظه الساخرة؟… هل هو حقّا عادل إمام أم سفير إسرائيل في القاهرة؟

محمد قلبي

Autre épisode: un négociateur du Hamas au Caire est interrogé – au sens policier du terme – par un journaliste égyptien, live sur Al Jazeera. « Ne savez-vous pas qu’un mouvement de libération doit être pragmatique?« . Le négociateur, qui a l’allure d’une bête traquée, répond: « ce n’est pas le Hamas qui bombarde Gaza! Nous sommes un mouvement de résistance, ne nous demandez pas de capituler devant l’occupation« .

Tout comme le Maroc enfin, qui a suivi son exemple, l’Egypte boycotte la réunion extraordinaire de la Ligue arabe de Doha. Comme dirait The Angry Arab, conspiracy? What conspiracy? 

(1) En poste à Al Qods/Jérusalem, Alastair Crooke fût contraint de quitter sur pressions israëliennes (et palestiniennes, Mohamed Dahlan – who else? – estimant qu’il accordait trop d’importance au Hamas) et donc de la hiérarchie du Foreign Office, peu portés à déplaire à leur allié israëlien.

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