29% seulement des Marocains se sentent menacés par le réchauffement climatique

Oubliez Aminatou Haïdar un instant, car voici quelque chose d’infiniment plus sérieux. Alors que le Maroc figure, ainsi que l’Algérie, parmi les deouze pays les plus menacés par le réchauffement climatique dans le domaine agricole (voir le rapport « Convenient Solutions to an Inconvenient Truth: Ecosystem‐based Approaches to Climate Change« , tableau 1.1 p. 19), seuls 30% des Marocains estiment en savoir un peu ou beaucoup sur la question du réchauffement climatique et 29% seulement estiment que ce même réchauffement constitue une menace personnelle contre eux (ce dernier chiffre est de 46% en Algérie et en Tunisie et de 35% en Mauritanie, contre 56% en Suède, 63% aux Etats-Unis , 75% en France ou 80% au Japon) selon un sondage organisé dans 128 pays par Gallup. Je crois que beaucoup d’entre nous seront très désagréablement surpris, et ce très bientôt…

S’agissant du Maghreb, la Tunisie figure parmi les douze pays les plus menacés par une augmentation du niveau de la mer d’un mètre, ainsi que la Libye et la Mauritanie, ce dernier pays figurant également parmi les deouze pays les plus menacés par la sécheresse.

Rétroactes:

– « “Si l’on vous entend bien c’est tout notre système qui est en cause?” “Oui” » (3 mai 2008);

“2007 fait partie des dix années les plus chaudes jamais enregistrées” (12 juillet 2008);

– « Le Maroc exporte de l’eau en Europe » (29 juillet 2008);

– « Blog Action Day: le principal problème du Maroc, l’eau et le réchauffement climatique » (15 octobre 2009)

Blog Action Day: le principal problème du Maroc, l’eau et le réchauffement climatique

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Le principal problème auquel est confronté le Maroc est assez clair: c’est celui des ressources naturelles du pays, en premier lieu, et des conséquences du réchauffement climatique. Ni le makhzen, ni l’islamisme, ni l’article 222 du Code pénal, ni l’intégrité territoriale, ni la liberté d’expression, ni le chômage des jeunes, ni l’éradication du nihilisme ne sont aussi déterminants, car le droit suprême est celui de la vie, et avec un stress hydraulique qui ne va qu’augmenter ce sont des milliers voire millions de Marocain-e-s qui seront menacé-e-s dans leur vie.

Le Maroc est déjà, en temps normal, un pays semi-aride ou aride à 93% de sa superficie, dont plus de la moitié est composée de désert. Le problème de la sécheresse y est structurel depuis l’ère quaternaire, selon le professeur Mohammed-Saïd Karrouk:

Le changement climatique est pour quelque chose en ce qui concerne la brutalité des retours des pluies, mais pas en ce qui concerne les pluies elles-mêmes. Les retours des précipitations pendant cette période, nous les avions connus au cours de quelques périodes passées. Seulement le dernier retour a été très brutal, précoce et très concentré dans le temps. Ce qui a fait que les infrastructures n’ont pas supporté. Ces inondations sont la manifestation d’un problème profondément structurel au Maroc, en l’occurrence la sécheresse. Laquelle s’est installée depuis l’âge quaternaire. En fait, qui dit sécheresse dit plus de chaleur. Ce qui induit plus d’évaporation et donc moins d’eau disponible et de surcroît plus de risques de retour brutal et irrégulier des précipitations.
Il ne faut pas se faire d’illusions, les ressources en eau vont encore diminuer sous l’effet de l’évaporation. Ce qui fait que nous devons affronter un sérieux problème de raréfaction de l’eau à l’avenir, doublé d’un risque d’inondations à chaque fois que les pluies automnales sont de retour. D’où la nécessité de revoir de fond en comble nos habitudes de consommation et d’utilisation de cette ressource vitale qu’est l’eau. Il faut surtout en rationaliser la gestion et veiller à la redistribuer autrement qu’on le fait actuellement. (Le Reporter)

Le réchauffement climatique est certain et il est déjà en cours:

le réchauffement est bien lié aux émissions de gaz à effet de serre, résultat de l’activité humaine, commente Abdelatif Khattabi, enseignant à l’Ecole nationale forestière d’ingénieurs de Salé, au Maroc. On voit bien que toutes les initiatives prises dans le cadre d’une stratégie de développement durable – dont on parle depuis 1992 – n’ont servi à rien. Que ce soit dans les gaz à effet de serre, mais aussi la désertification, la diminution des ressources en eau (El Watan)

Concrètement, le réchauffement climatique pour le Maroc se traduirait par des phénomènes concertés de sécheresse, d’inondations et de désertification: « assèchement des zones intérieures« , « sécheresses récurrentes… ponctuées par des orages brusques« , « les précipitations tendraient vers une diminution des volumes annuels tout en marquant une concentration dans le temps« ; il y aurait « une fréquence de plus en plus élevée des inondations et des sécheresses » (source: Hassan Benaouda et Riad Balaghi, « Les changements climatiques: impacts sur l’agriculture au Maroc« , 2009) – bref, ça fait maintenant quelques décennies que le Maroc est en plein dedans.

Les projections pluviométriques sont pessimistes:

Selon le scénario le plus pessimiste, la pluviométrie annuelle baissera de l’ordre de 20% d’ici 2050 et de 40% à l’horizon 2080, à l’exception de la zone saharienne où la baisse sera de 16% en 2080. La baisse de précipitations sera plus importante selon le scénario pessimiste A2. C’est au cours de l’automne et du printemps que la baisse pluviométrique se fera sentir, c’est-à-dire durant les périodes au cours desquelles on enregistre normalement des pics de pluviométrie .De la même manière que pour les précipitations, les températures vont augmenter sur tout le pays. Selon le scénario A2, le réchauffement avoisinera 3°C d’ici 2080 pour les 6 zones agro écologiques du Maroc et atteindra 5°C dans les zones défavorables orientales et montagneuses. Cette augmentation de température entraînera celle de l’évapotranspiration (somme de l’évaporation des sols et de la transpiration des plantes) de l’ordre de 20% d’ici 2050 et 40% à l’horizon 2080, à l’exception de la zone saharienne (9% en 2080).(source: Riad Balaghi, dans Le Matin du Sahara, 2009)

S’agissant des températures, ce n’est guère plus réjoussant: d’une moyenne annuelle de 17,43° C de 1961 à 1990 on passerait à 21,43 à l’horizon 2070-2099 (tandis que les précipations passeraient, entre les mêmes périodes, de 0,88 mm/jour à 0,77 mm/jour) (projection du Center for Global Development).

Certains signes de réchauffement sont spectaculaires, déjà à l’heure actuelle et sans faire de projection sur le futur: ainsi, la période de croissance des céréales est passée, sous l’effet du réchauffement, de 180 jours en 1960-65 dans la région de Khouribga à 110 jours en 1995-2000, tandis que l’indice des précipitations standardisé à la station de Taourirt indique désormais une sécheresse constante depuis 1990 (source: Hassan Benaouda et Riad Balaghi, « Les changements climatiques: impacts sur l’agriculture au Maroc« , 2009). La pluviométrie marocaine est en baisse depuis des décennies: la pluviométrie annuelle est en baisse de 15% entre 1971 et 2000, et la sécheresse est au Maroc un phénomène datant d’un siècle au moins, avec des cycles périodiques de 11 ans – sauf que la périodicité, la durée et l’intensité des sécheresses est en hausse (source: Benassi, « Drought and climate change in Morocco« ).

Ce n’est donc pas une surprise si le Maroc figure sur la liste des douze pays les plus menacés par le réchauffement climatique dressée par la Banque mondiale – mais sans doute est-ce là, comme avec la de l’indice de développement humain (IDH) du PNUD, le fruit d’un complot international visant à ternir l’image de marque du Maroc.

Il dépasse malheureusement les capacités du Maroc à peser efficacement sur sa solution. La désertification et le gestion des ressources en eau sont cependant au moins partiellement gérables à notre niveau, dans le sens où le Maroc peut agir sur l’évolution de ces dossiers. Et c’est là que le bât blesse:

Mohammed-Saïd Karrouk, enseignant climatologue à l’université Hassan II de Casablanca, est encore plus dur : « Les politiques doivent prendre des décisions tout de suite, sans attendre les études des scientifiques, parce que pendant ce temps, nous subissons les effets du réchauffement. On ne peut pas continuer à penser attirer dix millions de touristes alors qu’on doit limiter notre consommation d’eau.»(El Watan)

Les effets du réchauffement seront particulièrement importants en matière agricole, vitale pour le Maroc (les autres pays maghrébins dépendent moins de l’agriculture – 15,2% du PNB marocain contre 8% du PNB algérien par exemple):

La combinaison de ressources en eau et en sol plus limitées entraînerait des effets négatifs sur les potentiels agricoles. Au Maroc, le modèle Cropwat (FAO, 2001) appliqué aux cultures de céréales hivernales et pluviales montre des rendements en baisse de 10 % en année normale à près de 50 % en année sèche d’ici 2020. Avec une fréquence des sécheresses d’une année sur trois à l’horizon 2020, la production nationale accuserait une baisse de 30 %. De son coté, l’Algérie anticipe des réductions moyennes des rendements de 5,7 % à près de 14 %. Le changement climatique touchera également les légumes dont les rendements diminueraient de 10 à 30 % en Algérie, à près de 40 % au Maroc à l’horizon 2030 (Bindi et Moriondo, 2005).(Nathalie Rousset et René Arrus, « L’agriculture du Maghreb au défi du changement climatique: quelles stratégies d’adaptation face à la raréfaction des ressources hydriques ?« , 2006)

Et malgré sa dépendance sur le secteur agricole, les caractéristiques géologiques et climatiques marocaines sont défavorables: c’est ainsi que 4% seulement de la superficie du Maroc présente une aptitude élevée à la culture du blé dur, 12% présente une aptitude modérée, 25% une faible aptitude et 59% est inapte à une telle culture. pour 2050, les prévisions sont alarmantes: 2% de la superficie marocaine serait alors hautement apte à la culture du blé dur, 7% serait modérement apte, 20% serait de faible aptitude et 71% inapte (source: Hassan Benaouda et Riad Balaghi, « Les changements climatiques: impacts sur l’agriculture au Maroc« , 2009) – en clair, la superficie apte à la culture des céréales baisserait de moitié sous le seul effet du réchauffement climatique, sans même évoquer ici l’urbanisation accrue des zones agricoles.

L’enjeu pour le Maroc n’est pas seulement celui de la survie de son agriculture, mais également de son économie, tant l’agriculture – les agrumes plutôt – joue un rôle vital dans son commerce extérieur et ses rentrées de devises (« Pour le Maroc, il s’agit aussi de maintenir l’exportation de produits agricoles générant une part importante des entrées en devises« ). L’agriculture est également la première consommatrice d’eau au Maroc, de très loin devant tous les autres consommateurs: 85% selon l’étude de Rousset & Arrus, précitée.

De fait, le Maroc, aussi aride soit-il, exporte de l’eau: agrumes et tourisme, voilà les principaux consommateurs d’eau au Maroc. Le Maroc vend son eau contre des rentrées en devises, mais que fera-t-il quand son aridité sera telle qu’il ne pourra plus ni exporter des agrumes ni promettre piscines et golfs aux 10 millions de touristes?

Je n’ai pas de réponse à ce dilemme, mais le gouvernement en a-t-il, lui?

 

PS: ce billet entre dans le cadre de la Blog Action Day 2009, consacrée au changement climatique.

Références sur le réchauffement climatique au Maroc:
– le site « Les changements climatiques au Maroc« , du secrétariat d’Etat chargé de l’eau et de l’environnement;
– le site de l’ACCMA – Adaptation aux Changements Climatiques au MAROC;
le site de l’Association pour le contrat mondial de l’eau (ACME) – section Maroc;
un très intéressant entretien avec Abdellatif Khattabi, coordinateur du projet ACCMA-Maroc (Libération, 2009);
– l’étude de Rachid Firadi « Changement climatique et environnement au Maroc » (2008)
– l’étude « Sécheresse climatique au Maroc durant les dernières décennies » (2008) d’Ali Agoumi et Laïla Stour
– le site du Centre d’Echange d’Information sur la Biodiversité du MAROC
– le Haut Commissariat aux Eaux et Forêts et à la Lutte contre la Désertification;
– le PAN-LCD (Programme d’Action National de la Lutte Contre la Désertification);

Références globales:
– tout d’abord, le site du Panel inter-gouvernemental sur le changement climatique (IPCC);
– voir ensuite le Portail des Nations-Unies sur le changement climatique;
– la Convention-cadre des Nations-Unies sur le changement climatique a son site;
– l’Organisation météorologique mondiale a son site;
– la Convention des Nations-Unies pour combttre la désertification a aussi son site;
– le Programme des Nations-Unies pour l’Environnement dispose de deux sites, ici et ici;
– le « World Development Report 2010: Development and Climate Change« ;
– le blog de la Banque mondiale sur le changement climatique, « Development in a Changing Climate – Making our future sustainable« ;
les bases du changement climatique sur le site du Pew Center on Global Climate Change;
– le site scientifique Real Climate;
– le site thématique climat du CNRS;
– des ressources et liens suggérés par le site du Blog Action Day 2009 sur le changement climatique;
– la liste des 100 choses de la vie quotidienne qui vont changer avec le changement climatique;

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