Quand l’extrême-droite scandinave soutient Israël

Les personnes les plus fermées aux choses de l’esprit n’ignorent pas les racines historiques et idéologiques de l’extrême-droite européenne. Les dix dernières années offrent cependant le spectacle intéressant d’une profonde évolution: l’antisémitisme s’est mué en sionisme, ou du moins en soutien affirmé à Israël. Cette évolution n’est pas forcément inconnue dans les annales, même si elle s’est parfois faite en sens contraire (voir l’ouvrage de Lenni Brenner, « Zionism in the Age of Dictators« , accessible en version intégrale ici). J’en ai déjà parlé: en Belgique, le Vlaams Belang, successeur du Vlaams Blok créé par un ancien SS flamand, se proclame meilleur allié d’Israël en Belgique. En Italie, le post-fasciste Gianfranco Fini s’est rendu à Yad Vashem, le maire post-fasciste de Rome Gianni Alemanno – de même en Roumanie et au Royaume-Uni.

Nul besoin de PhD en political science pour en comprendre les raisons: l’antisémitisme est désormais très minoritaire dans la grande majorité des pays d’Europe – occidentale du moins. Passez pour antisémite et une mort politique est généralement inévitable (il y a des exceptions, comme Le Pen en France et Haider en Autriche, mais là aussi des tendances se manifestent pour se débarasser des remugles antisémites, et atteindre des nouvelles catégories d’électeurs, rétifs à l’idéologie réactionnaire de l’extrême-droite et son traditionalisme en matière de misogynie, d’homophobie et d’antisémitisme, mais sensibles à des mots d’ordre islamophobes et/ou xénophobes). La xénophobie en général, et l’islamophobie en particulier

La récente guerre israëlienne contre Gaza confirme cette tendance, déjà relevée par d’autres observateurs (voir par exemple l’intéressante étude « Learning to love the Jews: the impact of the War on Terror and the counter-jihad blogosphere on European far right parties » de Toby Archer sur le rapprochement entre bloggeurs islamophobes et pro-israëliens d’une part, et extrême-droite d’autre part): la nouvelle extrême-droite européenne est représentée par des quadras mangeant du suhi, buvant du Sancerre et ayant, comme le vice-président du parti xénophobe suédois Sverigedemokraterna (les Démocrates de Suède) Tony Wiklander, une fille adoptive d’origine indienne ou, comme feu Pim Fortuyn, des moeurs homosexuelles affichées.

Cette démarche, consciente chez ces dirigeants en recherche d’une respectabilité – l’antisémitisme la rend impossiblie, alors que la simple islamophobie n’est pas un obstacle – les amène à montrer patte blanche de la manière la plus efficace qui soit: se montrer pro-israëlien (même Le Pen s’y est essayé, mais chez lui, le naturel a repris le dessus). En Norvège, en Suède et au Danemark, cela s’est vérifié avec la récente guerre d’agression israëlienne contre Gaza.

En Norvège, le parti xénophobe Fremskrittspartiet (Parti du progrès, 22,1% des voix et 38 sièges sur 169 au Storting aux élections de 2005, ce qui en fait le deuxième parti de Norvège), a ainsi voulu manifester, par le biais de sa présidente Siv Jensen, aux côtés des partisans d’Israël à Oslo, mais a dû y renoncer par peur des violences supposées des contre-manifestants – mais on peut également penser que les organisateurs de la manifestation ne souhaitaient pas d’un appui si encombrant alors que l’opinion norvégienne s’est mobilisée comme aucune autre opinion publique européenne, galvanisée par les témoignages des deux chirurgiens norvégiens à Gaza, Mads Gilbert et Erik Fosse (un politologue estime d’ailleurs que Fremskrittspartiet perdra des voix en raison de ce soutien affirmé à Israël).

Au Danemark, le Dansk Folkeparti (Parti populaire danois qui fait 13,8% des voix aux législatives de 2007 et 25 sièges sur 179 au Folketing) parti xénophobe qui fait partie de la majorité parlementaire – mais sans sièger au gouvernement d’Anders Fogh Rasmussen – depuis 2001, a ainsi déclaré, par son député Søren Espersen, qu »Israël a le droit de résister, que Hamas est un groupe terroriste, et que l’armée israëlienne n’a pas réagi de manière disproportionnée« .

En Suède, les Sverigedemokraterna (les Démocrates de Suède, 2,9% aux législatives de 2006, aucun siège au Riksdag – une courte présentation en français est disponible sur leur site) sont également depuis quelques années officiellement et fermement pro-israëliens (du moins aux échelons supérieurs du parti – le secrétaire du parti, Björn Söder, s’affirme ouvertement ami d’Israël sur son blog), une évolution qui a contraint le leadership du parti à se débarasser de membres fondateurs qui ont eu du mal à suivre ce rythme évolutif, principalement mû par des considérations électorales. Leurs leaders semblent ne pas avoir digéré le buffet de Noël, même si leur prise de position ne fait aucun doute – les Sverigedemokraterna avaient soutenu sans état d’âme la guerre d’Israël au Liban de 2006 et célébré les 60 années d’Israël en 1948. Leur revue de presse note l’affirmation d’un professeur israëlien selon laquelle la Suède serait hostile à Israël – les commentaires partagent majoritairement ce constat pour le déplorer. Dans son dernier billet sur son blog, le président du parti, Jimmie Åkesson, s’inquiète des 30 suédo-palestiniens rapatriés de Gaza – qui paie leur retour, ont-ils vécu d’aides sociales suédoises à Gaza, comment ont-ils obtenu la nationalité suédoise, si ce sont des réfugiés comment ont-ils pu alors retourner à Gaza, etc…

Des Sverigedemokrater parmi les partisans d'Israël

Des Sverigedemokrater parmi les partisans d'Israël


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L’artisan de cet effort de rapprochement notable – historiquement, la très marginale extrême-droite suédoise a toujours été sous l’emprise du nazisme, contrairement à d’autres pays européens qui ont connu une extrême-droite moins marquée idéologiquement (comme la Norvège et le Danemark, par exemple) – n’est autre que le lauréat du prix Herzl 2006, Ted Ekeroth (son blog est ici), prix qui lui a été décerné par la World Zionist Organisation – elle a toutefois regretté son geste lorsque son affiliation politique a été rendue publique. Il a créé une association pro-israëlienne, FIDIM (För Israel och Demokrati i Mellanöstern – Pour la Paix est la Démocratie au Moyen-Orient – leur site est ici).

Les extrêmes se rencontrent.

Le Vlaams Belang invité en Israël: « Still, Israel is in a crucial struggle and can’t be choosy with allies now »

Suite à l’amicale pression de commentateurs qui trouvent que je ne parle pas assez de Palestine, je comptais vous rendre rapidement compte de l’invitation d’un député d’extrême-droite Ariyeh Eldad (il représente le parti révisionniste – au sens sioniste du termeMoledet à la Knesset), à l’idéologie proche d’un David Duke ou du bien-nommé Eugène Terre-Blanche, adressée au parti séparatiste et raciste belge (ou plutôt flamand) Vlaams Belang.

Background: le Vlaams Belang est le nouveau nom dont s’est affublé l’ancien Vlaams Blok après qu’un tribunal belge l’ait considéré comme étant anti-démocratique, et donc non-susceptible de recevoir le financement public dû à tous les partis belges représentés au parlement. Afin de pouvoir continuer à toucher le pactole – au passage, ce pactole leur est versé par un Etat dont ils souhaitent la disparition… – le Vlaams Blok se saborda et se reconstitua en Vlaams Belang. Les personnes sont les mêmes et le programme est en substance identique à l’ancien, fondé sur le triptyque indépéndance de la Flandre, xénophobie et islamophobie. Il faut savoir, pour être complet que l’un des fondateurs du Vlaams Blok était l’ancien SS Karel Dillen, resté fidèle à ses « idéaux » de jeunesse jusqu’à sa mort. De fait, l’ancienne génération du séparatisme flamand est marquée par la présence d’un nombre considérable d’anciens collaborateurs pro-nazis durant l’occupation allemande, favorable au nationalisme flamand même si le collaborateur belge le plus célèbre de la période fût le francophone Léon Degrelle. Et ce n’est pas peu dire que la politique du parti s’en ressent encore aujourd’hui

En l’occurence, le flirt entre les séparatistes racistes du Vlaams Belang n’est pas de fraîche date, et son leader actuel, Frank Vanhecke, se décritj’en ai déjà parlé – comme un des plus fermes défenseurs d’Israël. L’invitation en question, pour un sommet « anti-jihad » devant se tenir à Al Qods (Jérusalem), semble être entourée d’incertitude, puisque si le chef spirituel du Vlaams Belang, Filip Dewinter, confirme publiquement son existence, le secrétariat d’Ariyeh Eldad semble embarassé et ne confirme pas l’existence d’une telle invitation – mais l’intention y est:

Eldad said last month he would consider inviting Vlaams Belang to Jerusalem. « Theoretically, I would, » he said when queried. « On paper, Vlaams Belang is so pro-Jewish it should chair the conference, but we’re aware of its problematic aspects, » he added. « Still, Israel is in a crucial struggle and can’t be choosy with allies now. » Eldad said he organized the event due to take place on Sunday because of this urgency.

Effectivement, il ne faut pas faire la fine bouche pour s’allier avec un Filip Dewinter, qui a cependant fait une danse du ventre obstinée et sans ambiguïté:

Indeed, during recent years, Dewinter has made himself into Israel’s « No. 1 Belgian friend » and he is now interested in making an official visit. (…)

« I’m interested in visiting Israel, » Dewinter says in the interview. « First of all, from a geopolitical point of view. We in Western Europe should realize that our allies are not in the Arab or Muslim world, but rather in Israel. This is not just because we have a common civilization and values, but also to balance out the Islamic forces in the Middle East that are getting stronger. The State of Israel is a sort of outpost for our Western society, an outpost of democracy, of freedom of speech, of protecting common values within a hostile environment. You are surrounded by Islamic states, some of them fundamentalist, which are interested in only one thing: to throw the Jews into the sea.

« I also think that Islam is now the No. 1 enemy not only of Europe, but of the entire free world. After communism, the greatest threat to the West is radical fundamentalist Islam. There are already 25-30 million Muslims on Europe’s soil and this becomes a threat. It’s a real Trojan horse. Thus, I think that an alliance is needed between Western Europe and the State of Israel. I think we in Western Europe are too critical of Israel and we should support Israel in its struggle to survive. I think we should support Israel more than we do because its struggle is also very important for us. »

But Dewinter admits that he wants to visit Israel for other reasons. « It’s very important to me as leader of a right-wing national party [he rejects defining the party as « far right » – A.S.] to say that we respect the State of Israel and the Jews. To all of those who regard us as neo-Nazis, we say: `No, we want good relations with the Jews.’ We should distance ourselves from all of those individuals and groups with anti-Semitic tendencies and from Holocaust deniers. I have no connection with these things. Because I am a leader of a right-wing party, some of the Jewish leaders in Antwerp do not believe that I am sincere. They think that this is a pose, that I am doing this to avoid being regarded as a neo-Nazi and that I am afraid they will call me a fascist. I’m interested in visiting Israel to express my affinity, but also to prove that I’m sincere. »

On peut comprendre la perplexité d’observateurs peu au fait de la distinction entre antisionisme et antisémitisme: un parti fondé initialement par un Waffen SS, invité par un membre, juif qui plus est, de la Knesset, voilà de quoi surprendre. C’est oublier qu’aux yeux des gouvernements israëliens, être anti-sémite est un pêché mineur comparé au pêché majeur que constitue la critique de l’Etat d’Israël et de ses politiques, qualifiée d’anti-sionisme. Je ne mentionnerai même pas le cas de l’Arabie séoudite, allié objectif d’Israël au Moyen-Orient aujourd’hui, et dont l’approche du dialogue inter-religieux n’est sans doute pas près d’atteindre les standards posés par le Centre Wiesenthal ou l’Anti-Defamation League. 

En Italie, le post-fasciste Gianfranco Fini, leader d’Alleanza Nazionale, qui avait autrefois qualifié Benito Mussolini de plus grand personnage politique du XXe siècle avant de tourner casaque, a résolument pris un virage susceptible de faciliter sa « normalisation » politique en Italie et à l’étranger, aujourd’hui très largement acquise. Il faut dire qu’il avait fait des efforts louables pour montrer patte blanche, en déclarant récemment que le fait de brûler des drapeaux israëliens était plus grave que le meurtre d’une victime d’un gang néo-nazi, et pouvait se targuer d’avoir été reçu par Sharon. 

L’ancienne députée de son parti, et petite fille du Duce, Alessandra Mussolini, désormais membre du parti berlusconien Il Popolo della Libertà, qui avait dit au sujet de Fini qu’il ferait circoncire les membres de son parti afin de partir en pélérinage en Israël, avait également fini par voir la lumière:

« Not only Gianfranco Fini, but the entire world, including the Vatican and the pope, should beg forgiveness of Israel »

De même, le maire post-fasciste de Rome, Gianni Alemanno, qui décrit le fascisme et la République de Salo en des termes nostalgiques, a réussi a attiré une partie du vote juif romain en raison de son appui sans faille à Israël, et s’est acheté un certificat de virginité en visitant Auschwitz et surtout en déclarant que « défendre Israël c’est défendre l’Occident« .

En Grande-Bretagne, le British National Party, aux racines explicitement fascistes et antisémites, a tenté aussi récemment de redorer son blason en faisant profession de foi pro-israëlienne, notamment lors de la guerre du Liban d’août 2006. Et même l’antisémite chevronné qu’est Le Pen avait tenté de tromper son monde, en affirmant son soutien à Israël, pas plus tard qu’en 2002 (« Israel? An extraordinary challenge in the world history of a people that is trying to reconquer its homeland« ), et en se faisant publiquement adouber par Roger Cukierman, alors président du CRIF: « Le Pen’s triumph: a message to Muslims to keep quiet« .

En Roumanie, le leader du parti d’extrême-droite Romania Mare, Vadim Tudor, a lui aussi entamé un revirement exprès, après s’être fait une spécialité dans des déclarations anti-sémites (« I love Jesus Christ too much not to think every day about those who humiliated Him, those who stoned Him, those who crucified Him and those who hammered nails into Him. The Jews did this. The Jews of 2,000 years ago, the Jews of all times« ). Il a pris un conseiller politique israëlien proche de Likoud et a opéré une volte-face qui réconfortera les incurables optimistes, tout en gardant un arrière-goût très particulier:

What is there in the 2004 model Tudor? First of all, his almost mythic belief in the power of the Jews, the United States and Israel and their influence on the entire world and Romania in particular: « It is clear that no one can do anything in a state like Romania without American or Israeli advice, » he says. « I will relate to what these advisers say. I will appoint a prime minister who will be acceptable to the West, » he promises. « If needed, if I get a hint, if someone’s name is given to me – I will agree to him. Because then I will know that some of the problems that have to do with the international community will be solved immediately upon his appointment. »

The recognition of Israel’s power led him to retract his previous opposition to American involvement in the Persian Gulf. « Israel’s security played a role in the American strategy. You have to recognize this and be proud of this. Those who should fear are those who do not take into account this people, which was really chosen by God, » he affirms. « Look what happened to Hitler. His regime could have lasted for 100 years through an awesome military and propaganda machine. It lasted for only 12 years. God smote him very quickly because he bullied the wrong people. »

Cette tendance, selon laquelle des antisémites réels ou passés recoivent l’absolution en raison de leur soutien au gouvernement israëlien, a déjà été relevée par Arthur Neslen – « When an anti-semite is not an anti-semite« , qui souligne qu’Albert Einstein, Gandhi et Ehoud Olmert pouvaient être considérés comme anti-sémites en appliquant l’aberrante définition retenue par des experts du l’Agence européenne pour les droits fondamentaux (ex-EUMC), mais rejetés par la suite après la levée de boucliers – il était notamment apparu que la définition avait été basée sur une suggestion d’un lobbyiste pro-israëlien, Kenneth S. Stern. Et la presse israëlienne elle-même relève – « It’s no longer the Jews » – que l’extrême-droite européenne, en Autriche, en Italie et ailleurs, ne se nourrit plus tellement d’antisémitisme, mais plutôt de xénophobie – il faudrait y rajouter l’islamophobie – ce constat, qui est une évidence, s’impose également au think-tank pro-israëlien et néo-con Middle East Forum, fondé par l’islamophobe Daniel Pipes.

Mais comme le dit Ariyeh Eldad: you can’t be choosy with allies.

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