Le rapport de la Fondation Bouabid sur la stratégie économique du Maroc

Daté de juin 2010, et diffusé auprès de la presse marocaine en juillet, le rapport « Le Maroc a-t-il une stratégie de développement économique ? » de la Fondation Abderrahim Bouabid n’a toujours pas été jugé utile d’être diffusé à l’opinion publique marocaine via leur site. En attendant que cela soit fait, voici ici une version pdf de ce rapport:

Rapport fondation Bouabid sur la stratégie économique du Maroc

Je ne compte pas le commenter outre mesure, n’ayant pas eu le temps de le lire, et peux vous renvoyer aux posts de Mounir Bensalah et d’Omar Elhayani (un des membres du cercle d’analyse économique ayant rédigé le rapport) à ce sujet. Je noterais simplement une référence au nihilisme dans leur introduction, idéologie qui semble s’être désormais installée dans le paysage politique marocain:

Par ailleurs, le parti pris de cette contribution est de refuser toute vision manichéenne en rejetant le faux dilemme présenté aux citoyens sincèrement intéressés par la chose publique : applaudir sans réserve ou se retrouver accusés de  » nihilisme « . Autrement dit, nous sommes convaincus que la critique constructive et le débat d’idées sur la base d’une évaluation sans complaisance de la réalité sont essentiels à la mise en oeuvre d’une stratégie de développement efficace.

Je me contenterais de citer quelques phrases-choc de l’introduction:

Si le dynamisme du tourisme est à encourager et l’investissement raisonné dans des infrastructures utiles à développer, il n’en demeure pas moins qu’aucun argument économique sérieux ne justifie d’en faire l’alpha et l’oméga de la croissance économique. Quant au secteur de l’immobilier résidentiel, il s’agit là d’un secteur ne générant pas d’externalités économiques globalement positives. (p. 5)

Depuis le début des années 2000, nous n’avons pas réalisé de performances particulièrement exceptionnelles. Nous avons bénéficié, comme beaucoup, d’une conjoncture internationale favorable et en avons profité, mais pas mieux que nos concurrents, loin s’en faut. Le chemin à parcourir reste long : notre croissance demeure beaucoup trop faible, et nos indicateurs de développement humain insuffisants. (p. 5)

La première méta-contrainte est celle de l’économie politique du pays. Il convient tout d’abord de reconnaître qu’il n’y pas de relation empirique entre démocratie/autocratie et croissance. Pour le Maroc, après analyse, nous concluons que l’organisation politique est considérablement défavorable au développement économique car le pays est bloqué dans un équilibre politique stable de bas niveau qui ne permet de bénéficier pleinement ni des avantages économiques de la démocratie, ni de ceux de l’autocratie (dans la mesure où l’autocratie peut avoir des avantages économiques) :

(a) Le système électoral marocain favorise des coalitions hétéroclites au détriment de la cohérence.
(b) L’architecture gouvernementale est inadéquate. Elle semble régie par deux contraintes : (i) le mimétisme français et (ii) les impératifs de répartition des postes gouvernementaux.
(c) La multiplicité d’acteurs publics non gouvernementaux aux prérogatives étendues et échappant au contrôle gouvernemental et parlementaire.

Comment donc lever cette méta-contrainte d’économie politique ? A notre sens, seule une marche accélérée vers une démocratisation complète peut apporter un début de solution (en effet, nous excluons un retour en arrière autocratique pour des raisons philosophiques et morales qui paraissent par ailleurs faire l’objet d’un large consensus au Maroc). Bien entendu nous ne pensons pas qu’une démocratisation complète serait suffisante en soi pour transformer le pays en tigre nord africain. Notre raisonnement est simplement le suivant : il faut un système de gouvernance économique qui permette l’agrégation des préférences (quelles doivent être nos priorités ?), l’arbitrage entre des intérêts économiques parfois divergents (subventionner un producteur agricole ou un consommateur) et qui donne une légitimité claire à l’action publique surtout lorsque cela implique des transformations structurelles fortes et la lutte contre l’économie de rente. C’est là tout l’intérêt économique d’un système démocratique qui permet d’atteindre ces objectifs de manière pérenne et durable. (pp. 5-6)

La seconde méta-contrainte identifiée est celle que nous définissions sous le vocable générique (et quelque peu provocateur) d’analphabétisme économique. Celui-ci se caractérise par :
a) Une déconsidération des apports de la science économique : au Maroc, celle-ci n’est pas considérée à sa juste valeur. On note par exemple que la plupart des rares documents disponibles concernant les politiques publiques mises en oeuvre n’intègrent pas les concepts économiques les plus éprouvés tels que l’analyse du rapport  » coût-bénéfice « , l’évaluation rigoureuse des externalités (positives comme négatives) et des coûts d’opportunité, le calcul des taux de retours économiques des projets proposés, ou encore l’identification et l’analyse des options alternatives.
b) L’ignorance des leçons du passé : en l’absence d’instances et de programmes rigoureux d’évaluation des politiques publiques mises en oeuvre, nous manquons d’outils de décision et d’indicateurs nécessaires pour éviter la répétition des erreurs du passé. (p. 6)

La principale raison pour laquelle nous pouvons être optimistes est qu’il est tout à fait possible de lever les deux méta-contraintes que nous identifions comme la cause profonde de nos maux en deuxième partie de cette contribution.
A minima pour commencer, il serait possible :
a) D’exiger la transparence sur toutes les politiques publiques mises en oeuvre.
b) D’envisager que les responsables gouvernementaux exercent complètement leurs prérogatives.
c) D’imaginer un processus formel permettant d’organiser des débats sur les grandes
orientations économiques avant qu’elles ne soient figées dans un contrat programme signé devant le roi.
d) D’exiger surtout des dirigeants économiques d’inclure des indicateurs d’impact appropriés et des outils d’évaluation rigoureux de leurs politiques publiques… (p.7)

Pour conclure, une anecdote significative. Un haut responsable du ministère des finances se serait exclamé en souriant, à la lecture de ce rapport: « vous avez été timides sur la partie relative à la gouvernance économique« … Il n’y a de pire nihilistes que ceux du ministère des finances…

PS: Difficile de passer sous silence la prose makhzénienne de la Nouvelle Tribune, joujou de Fahd Yata, au sujet de ce rapport, dans un article intitulé « Le Maroc a-t-il une intelligentsia responsable ?« , dans lequel le journaliste semble confondre titre d’un rapport et postulat de base de ce qui est présenté comme « un pamphlet contre les politiques publiques et la voie de développement choisie par le Maroc » (on frôle l’atteinte aux sacralités):

Le rapport s’intitule « Le Maroc a-t-il une stratégie de développement économique ? ». Or, poser la question de cette manière revient à établir que ce n’est pas le cas. Pour les sceptiques, le sous-titre de l’étude est rédigé de la manière suivante : « Quelques éléments de réflexion pour un véritable décollage économique et social ». L’adjectif « véritable » reflète encore une fois un postulat de départ présenté à tort comme objectif. En un mot, pourquoi faire un rapport lorsqu’on a posé le problème comme insoluble ? Il y a clairement une question de démarche intellectuelle quant à la rédaction de ce pamphlet contre les politiques publiques et la voie de développement choisie par le Maroc. Car, s’il est clair que notre pays est loin de satisfaire à tous les critères d’un développement économique uniforme, constant et pérenne, on peut se demander pourquoi le rapport de la Fondation Bouabid se pare d’un ton moralisateur et négatif pour nous en faire prendre conscience.

L’auteur de l’article, Zouhair Yata, argumente en faveur de l’impossibilité de comparer les pays du point de vue économique, chaque pays étant unique:

A titre d’exemple, l’utilisation comme point de référence de la décennie 90 serait peu exigeante, celle-ci ayant « marqué le point bas de la croissance marocaine », les auteurs insistent sur le fait que la comparaison devrait être faite avec les pays concurrents du Maroc comme l’Egypte et la Tunisie qui ont réalisé de meilleures performances sur la même période. Un tel argument relève du travail de sape car il revient à affirmer que le fait que le Maroc se soit développé en comparaison aux performances réalisées dans le passé n’est pas recevable. Or, que les rédacteurs du rapport le reconnaissent ou pas, le fait est que le Maroc s’est considérablement développé depuis l’avènement de Sa Majesté le Roi Mohammed VI en 1999 et cela grâce à des politiques publiques réfléchies et basées sur une vision de développement clairement établie. L’Egypte et la Tunisie, dont le développement économique peut être salué, ne partent pas du même point que le Maroc et s’il est nécessaire d’effectuer des benchmarks avec ces pays sur des indicateurs économiques pointus, il relève du bon sens que reconnaitre l’unicité des cas de développement économique de chacun des pays.

La première méta-contrainte identifiée est celle de « l’économie politique du pays » et on apprend que « le pays est bloqué dans un équilibre politique stable de niveau bas qui ne permet pas de bénéficier pleinement ni des avantages économiques de la démocratie, ni de ceux de l’autocratie ». L’argument parle de lui-même, mais il est intéressant de relever la position des auteurs du rapport sur ce point. Quel pays en développement est-il une démocratie établie à ce jour ? La démocratie n’est-elle pas également un idéal à atteindre tout comme le plein développement économique ? La vie politique marocaine en est à ses balbutiements non pas à cause de la forme du régime, mais, diraient d’aucuns, à cause de l’immaturité de la classe politique dont font partie certains membres de la Fondation Bouabid.

L’auteur de cet article termine sur une note de patriotisme assez symptomatique de la pensée makhzénienne:

Aussi, pour ce qui est de la sanction des politiques publiques marocaines, on continuera à se fier aux rapports des instances internationales telles que la Banque mondiale, le FMI ou la Commission européenne qui saluent, malgré certaines mises en garde et bémols, les performances d’un pays résolument tourné vers l’avenir, et qui s’active, quotidiennement, à préparer ces « lendemains qui chantent » que les auteurs du rapport se contentent d’attendre.

%d blogueurs aiment cette page :