Infos supplémentaires sur l’affaire de la diplomate suédoise expulsée du Maroc

L’expulsion de la diplomate suédoise par le Maroc, que j’ai évoquée hier, n’a pas vraiment fait la une de la presse suédoise (un tout petit article dans Svenska Dagbladet et dans Dagens Nyheter), ce qui est relativement surprenant étant donné que ce n’est pas une chose courante pour un diplomate suédois. Mais les rares infos sur cette affaire sont néanmoins intéressantes.

Le ministère suédois des affaires étrangères (UD) a tout d’abord pour la première fois réfuté les allégations marocaines selon lesquelles la diplomate en question aurait fourni un document officiel marocain distribué lors d’une réunion avec les missions diplomatiques de l’Union européenne présentes à Rabat. Boris Vasic du service de presse d’UD avait ainsi déclaré qu' »un dialogue diplomatique était en cours« , sa collègue Cecilia Juhlin précisant que « nous allons bien évidemment tenir un dialogue [avec les Marocains] là-dessus, mais par voie diplomatique. Il n’y aura pas de communiqué de presse« . L’ambassadeur de Suède à Rabat, Michael Odevall, a décliné tout commentaire, renvoyant au service de presse d’UD.

Un peu plus tard, cependant, la Suède a convoqué l’ambassadeur du Maroc en Suède afin d’exiger des explications sur la décision du gouvernement marocain. Boris Vasic, porte-parole d’UD, a ainsi déclaré, de manière plus ferme par rapport à ses déclarations initiales, que « la Suède maintient que les agissements du Maroc sont déraisonnables et difficiles à comprendre« , tout en se refusant à commenter ce qui est reproché à la diplomate. Anders Jörle, également du service de presse d’UD, a précisé, interrogé sur le fait de savoir si la diplomate était toujours en fonction auprès du ministère: « bien sûr. Nous estimons que la décision du Maroc est tout à fait erronée et qu’elle constitue une réaction très excessive« . Ceci semble indiquer que la Suède ne conteste pas les faits – qui sont flous, puisque l’identité des « éléments liés au Polisario et à l’Algérie » auxquels des documents officiels marocains aurait été remis n’a été révélée ni par le Maroc ni par la Suède – mais plutôt la réaction marocaine, jugée disproportionnée.

Assez peu de réactions à ce stade des supporters du Polisario en Suède. Une dépêche cite celle de Johan Strömdahl, président de l’association pro-séparatiste Västsahara (« Sahara occidental »): « Ce n’est pas si surprenant que le régime marocain réagit si durement. Ils veulent d’une façon ou d’une autre punir la Suède qui a de différentes manières exprimé son soutien au droit des sahraouis à l’autodétermination« . Ledit Strömdahl cite l’octroi du prix Per Anger au militant séparatiste Brahim Dahane – par ailleurs un des sept militants séparatistes marocains arrêtés à Casablanca au retour d’une visite de propagande auprès du Polisario à Tindouf et déféré au tribunal permanent des forces armées royales pour atteinte à la sûreté extérieure de l’Etat – ainsi que la décision récente du congrès du parti social-démocrate suédois d’oeuvrer pour la reconnaissance de la « RASD ». Le prix Per Anger, décerné par le Forum pour l’histoire vivante, est remis par le ministre suédois de la culture, en l’occurence Lena Liljeroth Adelson, et consacre des personnes ayant oeuvré pour l’humanisme et les droits humains.

De son côté, Urban Ahlin, vice-président de la commission des affaires étrangères du Riksdag (parlement) et porte-parole du parti social-démocrate pour les affaires étrangères, a fait des déclarations en flèche: « nous allons faire avancer cette question de la reconnaissance de la RASD et si nous gagnons les prochaines élections nous la mettrons en oeuvre. Nous avons coopéré très longtemps et très étroitment avec le Polisario et nous soutenons leur combat pour un Sahara occidental libre et indépendant« .

Me voilà bien embarassé pour mon vote lors des élections législatives suédoises de 2010: impossible de voter pour un parti officiellement pro-Polisario, mais les partis qui ne le sont pas sont à droite – beurk!

PS: avec un jour de retard, bonne célébration du 34e anniversaire de la Marche verte à vous tous!

Le Maroc déclare persona non grata une diplomate suédoise à Rabat

Le durcissement de ton qui semble avoir cours au Maroc en matière de presse indépendante a son pendant en matière diplomatique. On a eu droit à la rupture des relations diplomatiques avec l’Iran, à la fermeture de l’ambassade marocaine au Vénezuela et à l’inénarrable feuilleton des festivités du 40e anniversaire de la révolution libyenne (ici, ici et ici), sans compter le fait divers autour de la fuite du Maroc des enfants maroco-norvégiens de Khalid Skah (avec convocation de l’ambassadeur norvégien au Ministère des affaires étrangères – MAEC). Maintenant, c’est au tour de la Suède, président en exercice de l’Union européenne (jusqu’à l’entrée en vigueur prochaine du traité de Lisbonne, chaque Etat membre de l’Union européenne assure à tour de rôle cette présidence), de subir les foudres marocaines.

On apprend ainsi via la MAP que l’ambassadeur de Suède au Maroc, Michael Odevall, a été convoqué par le ministre des affaires étrangères pour se voir signifier qu’une des membres de sa mission diplomatique, la ministre conseiller Anna Blok Mazoyer, avait été déclarée persona non grata avec effet immédiat:

L’ambassadeur de Suède à Rabat convoqué au ministère des Affaires étrangères
©MAP-Tous droits réservés Dernière modification 04/11/2009 17:43

Rabat- Le ministre des Affaires étrangères et de la Coopération, M. Taïb Fassi Fihri a convoqué, mercredi, l’ambassadeur de Suède à Rabat, M. Michael Odevald.

Au cours de cet entretien, M. Fassi Fihri a fait part à l’ambassadeur suédois d' »un manquement grave aux pratiques diplomatiques et d’une erreur professionnelle inadmissible commis par le Conseiller de l’ambassade de Suède à Rabat, Mme Anna Block-Mazoyer« , indique un communiqué du ministère des Affaires étrangères et de la Coopération.Mme Block-Mazoyer, précise la même source, a transmis à des éléments séparatistes, liés à l’Algérie et au « polisario », un document officiel qui a été remis par le ministère des Affaires étrangères et de la Coopération à l’ambassade de Suède à Rabat, dans le cadre d’une démarche diplomatique. « Ce document s’est retrouvé, par la suite, entre les mains des ennemis de l’intégrité territoriale du Royaume« .Le ministère des Affaires étrangères et de la Coopération avait organisé le 9 octobre dernier, dans le cadre de ses briefings réguliers, une réunion consacrée aux derniers développements de la question du Sahara marocain, à l’attention des missions européennes accréditées à Rabat y compris celles de l’Union européenne, dont la Suède assure la présidence tournante.M. Fassi Fihri a souligné que « la remise de ce document officiel par Mme Block-Mazoyer contrevient aux règles d’éthique et de professionnalisme diplomatiques qui exigent que le contenu des documents échangés soit destiné exclusivement aux autorités gouvernementales des pays représentés. Ils ne peuvent nullement être utilisés contre les intérêts du pays d’accréditation« , souligne le communiqué. »Pour toutes ces considérations, le ministre des Affaires étrangères et de la Coopération a informé l’ambassadeur de Suède à Rabat que les autorités marocaines exigent le départ immédiat de Mme Anna Block-Mazoyer« , ajoute la même source.

La radio publique suédoise (Sveriges Radio) rapporte la même information avec en plus les réactions du ministère suédois des affaires étrangères (Utrikesdepartementet – UD):  Cecilia Juhlin, du service de presse d’UD, déclare ainsi « nous ne voulons pas commenter les raisons invoquées. On peut dire de manière générale que les Marocains estiment qu’elle aurait outrepassé ses compétences de diplomate« . UD se refuse donc à confirmer ou infirmer les accusations marocaines: « Je ne veux pas commenter les raisons invoquées, dont la responsabilité incombe à  la partie marocaine« , déclare Cecilia Juhlin.

Qu’en penser? Le communiqué marocain ne précise pas à quels « éléments séparatistes, liés à l’Algérie et au « Polisario » » les documents officiels distribués aux chefs de missions diplomatiques européennes à Rabat auraient été distribués. La formulation semble indiquer qu’il ne s’agit pas d’une transmission directe à des éléments du Polisario – logique: ce mouvement n’a pas d’existence légale au Maroc avec lequel il est en état de belligérence – ou à des représentants du gouvernement algérien, mais plutôt d’une transmission indirecte – « des éléments liés à« . De l’autre côté, la Suède se refuse de commenter. On a cependant vu des réactions plus fermes et plus sûres de leur droit de la part de gouvernements ayant vu un de leurs diplomates expulsé – mon sentiment est qu’effectivement des documents officiels communiqués par le gouvernement marocain à l’ambassade de Suède ont atterri entre de mauvaises mains – mais difficile d’en avoir le coeur net à ce stade.

Quant à l’exigence du départ immédiat de la diplomate suédoise, c’est ce qu’on appelle en langage du droit international une déclaration persona non grata, par laquelle l’Etat hôte – l’Etat accréditaire – informe l’Etat accréditant de ce qu’un membre de la mission diplomatique n’est plus le bienvenu sur son territoire. Ceci est conforme à l’article 9 de la Convention de Vienne de 1961 sur les relations diplomatiques:

Article 9

1. L’Etat accréditaire peut, à tout moment et sans avoir à motiver sa décision, informer l’Etat accréditant que le chef ou tout autre membre du personnel diplomatique de la mission est persona non grata ou que tout autre membre du personnel de la mission n’est pas acceptable.

L’Etat accréditant rappellera alors la personne en cause ou mettra fin à ses fonctions auprès de la mission, selon le cas. Une personne peut être déclarée non grata ou non acceptable avant d’arriver sur le territoire de l’Etat accréditaire.

2. Si l’Etat accréditant refuse d’exécuter, ou n’exécute pas dans un délai raisonnable, les obligations qui lui incombent aux termes du paragraphe 1 du présent article, l’Etat accréditaire peut refuser de reconnaître à la personne en cause la qualité de membre de la mission.

Tout juste peut-on constater qu’à en croire la MAP, le Maroc a exigé un départ immédiat de la diplomate suédoise – en pratique, un délai de 24 ou 48 heures est souvent donné. Il faut savoir que les diplomates sont souvent accompagnés d’une famille et ont des affaires personnelles – voiture comprise – difficiles à emmener sur le champ. Le Maroc n’était pas tenu de justifier sa décision, mais l’a fait tout de même, et rien ne laisse penser que la Suède se refusera à exécuter la décision marocaine. La Convention de Vienne est donc parfaitement respectée à ce stade.

Il faut dire que la Suède a des antécédents susceptibles de déplaire au Maroc: si la ligne officielle du gouvernement suédois rejoint le consensus onusien en la matière – soutien à une solution politique négociée entre le Maroc, le Polisario/l’Algérie prenant en compte le droit international et le droit à l’autodétermination (« Sverige stödjer sahariernas rätt till självbestämmande och kan acceptera en politisk lösning som har parternas stöd och som tar hänsyn till folkrätten« , sur la page officielle du ministère suédois des affaires étrangères) – le soutien accordé au Polisario touche tous les partis politiques suédois à l’exception du parti modéré (conservateur, au pouvoir). L’actuelle ministre des affaires européennes, Cecilia Malmström, du parti du peuple (libéral) avait ainsi présenté en tant que parlementaire d’opposition, avec sa comparse Birgitta Ohlsson, une motion parlementaire demandant la reconnaissance de la « RASD » par la Suède. De manière assez amusante, ces deux parlementaires représentent un parti atlantiste et fermement pro-israëlien, dont les représentants les plus bellicistes sont qualifiés par de « bombhögern » (« la droite B-52 » en traduction libre), rejoignant ainsi une espèce déjà rencontrée aux Etats-Unis en la personne de Suzanne Scholte. A l’aile gauche, les congressistes du parti social-démocrate, en opposition depuis 2006 mais au pouvoir pendant 65 des 77 dernières années, ont récemment décidé, contre l’avis de leur direction, d’adopter pour la première fois une résolution décidant que le parti social-démocrate oeuvre pour la reconnaissance de la « RASD » par le gouvernement suédois et l’Union européenne, alors même que les mêmes congressistes ont refusé une motion demandant la fin de la présence militaire suédoise en Afghanistan – Johan Büser, le responsable aux questions internationales de SSU, la jeunesse social-démocrate, se félicite sur son blog tant de la reconnaissance de la « RASD » que du maintien des soldats suédois en Afghanistan. Un des artisans de cette décision est Mohamed Hama Ali, militant SSU d’ascendance sahraouie et supporter du Polisario.

Encore une fois, de manière assez amusante, le congrès social-démocrate n’a pas demandé à ce que le parti oeuvre pour la reconnaissance d’un Etat palestinien par la Suède et l’Union européenne mais simplement à ce que ce soit fait « quand les conditions exigées par le droit international seront remplies » (« Då de folkrättsliga förutsättningarna finns ska en palestinsk stat erkännas« , p. 5 du document). Bref, le Maroc et le conflit du Sahara sont pour certains un hobby permettant d’afficher à très peu de frais un progressisme de bon aloi en soutien d’une lutte présentée comme étant de libération nationale et de lutte contre la colonisation – par contre, quand les choses deviennent sérieuses (Palestine, Afghanistan), le langage est plus mesuré et l’engagement plus timoré. Les sahraouis sont alors comme les kurdes pour Christopher Hitchens – un alibi pour montrer qu’on est pas encore tout à fait néo-con.

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