Eclaircissements sur l’affaire de Tripoli

J’ai déjà évoqué ici la brouille – temporaire semble-t-il – entre le Maroc et la Libye, suite à la participation de Mohamed Abdelaziz el Marrakchi aux festivités officielles des quarante années de pouvoir de Muammar Kadhafi. Parmi les explications possibles de la brouille, et surtout de l’événement l’ayant déclenché, à savoir cette participation du leader du Polisario aux festivités officielles libyennes, j’avais suggéré ceci:

Comment expliquer ce cafouillage? Il y a bien évidemment le caractère irrationnel du Guide suprême, qui ne nécessite pas de longs développements surtout de la part de quelqu’un qui comme moi n’est pas médecin toxicologue. Il y en a peut-être une autre: de tous les chefs d’Etat maghrébins, seul le Marocain était absent – Bouteflika, Benali et Mohamed Ould Abdelaziz avaient tous fait le déplacement. Contrairement à ce qui se fait lorsque le protocole royal est invoqué pour justifier l’absence royale lors de cérémonies ou festivités à l’étranger, aucun membre de la famille royale n’a été dépêché afin de présider la délégation marocaine, qui fût de fait menée par Abbas el Fassi, dont le pouvoir est probablement tout aussi fantomatique que celui de Mohamed Abdelaziz el Marrakchi. Le Guide suprême aurait-il voulu manifester son mécontentement en déroulant le tapis rouge au leader du Polisario? C’est possible – mais il serait alors peu probable que la Libye émette un communiqué aussi humiliant pour elle que celui rendu public par le Maroc. La thèse de la gaffe protocolaire semble donc, jusqu’à plus ample informé, la plus probable.

Malgré mes doutes, cette hypothèse m’avait semblé être confortée par l’arrivée à Tripoli d’une délégation dite de haut niveau dépêchée par le Roi Mohammed VI pour un entretien avec Muammar Kadhafi:

Faisant suite aux protestations marocaines contre la participation du leader du Polisario, Mohamed Abdelaziz el Marrakchi, aux cérémonies officielles du quarantenaire de la prise de pouvoir par Kadhafi, la visite de cette délégation donne l’impression que c’est le Maroc qui chercherait à s’expliquer, voire à s’excuser – signe peut-être (?) que ma théorie selon laquelle Kadhafi aurait reçu Mohamed Abdelaziz el Marrakchi en représailles contre l’absence du Roi (et de tout représentant de la famille royale) n’est pas si farfelue que ça.

En effet, dans le protocole diplomatique, en cas d’incident entre deux pays, c’est généralement le pays qui estime avoir quelque chose à se reprocher qui envoie une délégation dans l’autre pays, pour exposer ses explications et éventuellement présenter des excuses. Ceci n’a rien d’automatique ni d’obligatoire, et un pays estimant n’avoir rien à se reprocher peut parfaitement envoyer une délégation dans l’autre pays afin justement d’obtenir explications ou excuses. Dans le cas présent, on a un mélange des deux: à en croire la lettre d’excuses du Comité populaire libyen en charge des relations extérieures à l’ambassade du Maroc en Libye publiée par la MAP, la Libye s’excusait du cafouillage protocolaire commis en laissant le leader du Polisario participer aux festivités officielles. Mais ensuite, en envoyant une délégation s’entretenir avec Muammar Kadhafi, c’est comme si le Maroc tenait à expliquer quelque chose voire s’excuser auprès de la Libye.

Si ma théorie est juste, la Libye se serait ainsi excusée de ne pas avoir respecté les garanties données au Maroc sur la non-participation de Mohamed Abdelaziz el Marrakchi aux festivités officielles du 1er septembre, et le Maroc en aurait peut-être fait de même sur la non-présence d’un représentant de la famille royale auxdites festivités.

Si ça vous semble farfelu, je ne suis alors pas le seul, et suis plutôt en bonne compagnie, puisque l’ancien correspondant au Maroc d’Asharq al awsat, le Soudanais Talha Gibriel, intime de feu Hassan II et de Muammar Kadhafi (il a publié un ouvrage sur les relations maroco-libyennes), est sur la même longueur d’ondes:

Que pensez-vous de la dernière crise diplomatique Maroc-Libye ?
Je pense qu’en Libye, certains responsables espéraient que Mohammed VI soit à la tête de la délégation marocaine. Ils ont donc réagi à chaud. Heureusement, cette crise s’est rapidement dissipée.

Conspiration? Quelle conspiration?

Ca vient de la bouche du cheval, comme on dit en anglais:

Ticking off what he considered to be causes for hope for peace in the Middle East, the 2000 Democratic presidential candidate said the first has been a shift in Middle East geopolitics.

« The rise of Iran, » Kerry said, « has created an unprecedented willingness among moderate Arab nations to work with Israel. »

« This realignment can help lay the groundwork for progress towards peace, » he said.

« There is a new reality, » he said. « Moderate Arab countries and Israel alike are actually more worried about Iran than they are about each other. »

Dans un discours, il a répété cette affirmation:

I believe it because broader trends present an opening to make peace possible. In fact, I see four major causes for hope, which together comprise a case for action.

The first and most important is a tectonic shift in Middle East geopolitics. The rise of Iran has created an unprecedented willingness among the moderate Arab nations to work with Israel. This re-alignment can help lay the groundwork for progress towards peace.

On ne saurait être plus clair: ce qui est bon pour Israël est bon pour la paix, et la fausse discorde sunnites/chiites, qui existe surtout dans la tête de dirigeants arabes alliés des Etats-Unis et d’Israël, est bonne pour Israël car elle permet d’oublier l’occupation actuelle de territoires syriens, libanais (les fermes de Chebaa) et palestiniens par Israêl au profit d’une fantomatique hégémonie iranienne au Moyen-Orient.

C’est une littérature intéressante. Je n’ai pas accès à la base de données Lexis/Nexis, mais il serait utile de compter le nombre d’articles de la presse étatsunienne parlant de l’Iran, d’Israël et des Etats arabes dits modérés (euphémisme pour désigner les alliés d’Israël et des Etats-Unis) à travers les ans. La « menace iranienne » est un terme qui devrait exploser, en termes quantitatifs, depuis 2003. Le rôle de la presse d’obédience séoudienne dans la mise en oeuvre de cette propagande, visant à faire croire aux Arabes, notamment ceux des pays sunnites de la ligne de front (Liban, Syrie, Egypte, Palestine, Jordanie) qu’ils sont plus menacés par l’Iran que par Israël, est vital. Et on voit comment marche la chaîne alimentaire: un éditorialiste d’obédience séoudienne écrit un éditorial sur la fourberie/cruauté/duplicité innée des chiites en général et de l’Iran en particulier, un éditorialiste étatsunien/britannique/israëlien reprend ces propos, et ensuite un ministre européen/israëlien/étatsunien s’exclame « vous voyez bien, c’est l’Iran la vraie menace, pas Israël« . Malheureusement pour les instigateurs de cette hasbara, il faut croire que l’opinion arabe ne lit pas assez le Jerusalem Post ou L’Express.

Un exemple nous est fourni avec le quotidien Sharq al Awsat – par ailleurs imprimé au Maroc – oùon retrouve le rédacteur en chef de Sharq al awsat Tariq Alhomayed, dont les éditoriaux sont assez amusants si on les prend au second degré – par exemple celui-ci « Congratulations Hosni Mubarak » – mais d’autres éditoriaux sont tout aussi édifiants, notamment celui-ci,l’éditorialiste allègue que la société dite civile marocaine appelerait à la création de comités de promotion de la vertu et de prévention du vice… On pourrait citer d’autres exemples, comme cet autre éditorialiste – rappelons que Sharq al awsat est un journal séoudien – qui se plaint du manque de pluralisme que manifesterait Hugo Chavez, élu au suffrage universel – femmes incluses – dans un scrutin libre contrairement aux monarques et présidents arabes (seul le président mauritanien récemment renversé, Sidi Ould Cheikh Abdallahi, pouvait valablement se réclamer du suffrage universel).

Pour voir comment fonctionne la chaîne de transmission de cette propagande, voici un exemple: le rédacteur en chef de Sharq al awsat écrit un éditorial le 30 janvier, en pleine guerre israëlienne contre Gaza, pour désigner l’Iran comme menace contre la sécurité du Moyen-Orient.

Nasrallah and War on Egypt
Sharq al awsat 30/12/2008
By Tariq Alhomayed
(…) The only advantage to Nasrallah’s speech is that it revealed to the world what we have been saying the whole time: that Iran is a real threat to Arab security, as today it launched a war against Egypt, tomorrow against Saudi Arabia, and then the whole house of cards will collapse.

Ces propos sont ensuite diffusés à travers la planète via une chronique de l’universitaire israëlien Barry Rubin – assez peu porté sur l’introspection critique du projet sioniste – diffusée dans le cadre du Project Syndicate:

JERUSALEM – In Iran, elements from within the regime are reportedly offering a $1 million reward for the assassination of Egyptian President Hosni Mubarak because of his opposition to Hamas in the Gaza Strip. In Lebanon, the leader of Hezbollah, backed by Iran and Syria, merely calls for the Egyptian government’s overthrow.

In response to this, Tariq Alhomayed, a Saudi who is editor-in-chief of the newspaper Al-Sharq al-Awsat , describes Hamas as Iran’s tool, and argues that “Iran is a real threat to Arab security.”

Egypt’s foreign minister, Ahmed Aboul Gheit, agrees – and he is not alone. When Arab states met to discuss the Gaza crisis, Saudi Arabia vetoed any action. Even the Palestinian Authority (PA) blames Hamas for the fighting. Activists in Fatah, Hamas’s nationalist rival which runs the PA, make no secret of their hope that Hamas loses the war.

Le Project Syndicate ne manquant pas de moyens, cette chronique de Barry Rubin est également disponible en français:

JERUSALEM – En Iran, des éléments proches du pouvoir offriraient un million de dollars pour assassiner le président égyptien Hosni Moubarak en raison de son opposition au Hamas dans la bande de Gaza. Au Liban, le dirigeant du Hezbollah qui est soutenu par l’Iran et la Syrie appelle au renversement du gouvernement égyptien.

En réponse, Tariq Alhomayed, un Saoudien rédacteur en chef du journal Al-Sharq al-Awsat, qualifie le Hamas de marionnette de l’Iran et déclare que ce pays est la véritable menace contre la sécurité du monde arabe ».

Le ministre des Affaires étrangères égyptien, Ahmed Aboul Gheit, est du même avis, et il n’est pas le seul. Lorsque les pays arabes se sont réunis pour discuter de la crise à Gaza, l’Arabie saoudite a opposé son veto à toute action. Même l’Autorité palestinienne estime que le Hamas est responsable des combats. Les militants nationalistes du Fatah à la tête de l’Autorité palestinienne ne cachent pas leur espoir de voir le Hamas, leur rival islamiste, perdre la guerre.

De même en arabe:

باري روبينالقدس ـ ذكرت بعض التقارير أن بعض العناصر من داخل النظام في إيران تعرض مليون دولار أميركي كمكافأة لمن ينجح في اغتيال الرئيس المصري حسني مبارك بسبب معارضته لحركة حماس في قطاع غزة. وفي لبنان يدعو زعيم حزب الله ببساطة، وتسانده في ذلك إيران وسوريا، إلى الإطاحة بالحكومة المصرية.

ورداً على ذلك سارع طارق الحميد ، السعودي ورئيس تحرير جريدة الشرق الأوسط، إلى وصف حماس بأنها أداة تستخدمها إيران، وزعم أن « إيران تشكل تهديداً حقيقياً للأمن العربي ».

ولقد اتفق معه وزير خارجية مصر أحمد أبو الغيط في زعمه، ولم يكن وحده في ذلك. فحين اجتمعت الدول العربية لمناقشة أزمة غزة، اعترضت المملكة العربية السعودية على اتخاذ أي إجراء. وحتى السلطة الفلسطينية تحمل حماس المسؤولية عن القتال الدائر الآن في غزة. وليس سراً أن ناشطين من فتح، وهي المنظمة القومية المنافسة لحماس والتي تدير السلطة الفلسطينية، يتمنون لو تخسر حماس الحرب.

Grâce aux bons efforts du Project SyndicateL’Economiste, Le Matin du Sahara, La Vie économique, Assabah et Assahara al Maghribiya en font partie – des journaux de toute la planète ont repris ces propos: Japan Times, The Australian, The Free Republic, Times of Malta et le The Daily Independent (Bangladesh).

Cette chronique est ensuite citée – par Jim Hoagland du Washington Post notamment, dans un article qui aurait aussi bien pu être signé par Ehud Barak ou Benyamin Netanyahu.

Couronnement du périple, l’édito initial de Tariq Alhomayed figure dans les articles de presse présumés donner la « bonne » perspective sur la guerre de Gaza sur le site de l’ambassade israëlienne aux Etats-Unis…

Ce discours idéologique sert bien évidemment l’objectif étatsuno-israëlien d’éluder le problème israëlo-palestinien – transformé en problème de maintien de l’ordre opposant gentil Fatah allié du « seul Etat démocratique de la région » (ce qui est bien évidemment faux, car jusqu’à plus ample informé Chypre n’est pas impliqué en Palestine) au méchant Hamas, terroriste, antisémite et allié de l’Iran. La Palestine devenue une affaire de simple police, Israël n’est plus un problème, lequel serait plutôt l’Iran, en raison du négationnisme de son président et de son programme nucléaire, civil ou militaire peu importe.

Pour une présentation exemplaire de cette perspective, voir cet officiel cité off the record par Gideon Rachman du Financial Times:

He believes that Iran is currently stirring up trouble in many different areas including Lebanon, the Israeli occupied territories and Iraq. Iraq he believes is becoming the “arena for a regional power struggle”, pitting Sunnis against Shia. The Sunni Arab states see themselves as engaged in an ancient struggle with the Persians for dominance of the region. Syria has become detached from its natural Arab allies and is now firmly in the Iranian camp. But it is also the “weak link” in the Iranian alliance and can expect to come under enormous pressure as a result.

As for the moderate Arab states – the Saudis, the Jordanians and the Egyptians – “they have all told me they expect this to end in war”. They are also much more concerned about Iran than Israel, because “they know that Israel is not really an expansionist power”. Indeed the moderate Arab states would like to form a de facto alliance with Israel to contain Iran – but opinion on the “Arab street” prevents them from doing it.

Ce n’est pas que l’Iran soit un modèle scandinave de coexistence et de pacifisme – on l’a vu avec les récentes déclarations d’un conseiller d’Ali Akbar Khameneï sur Bahraïn, avec lequel l’Iran a un litige frontalier portant sur trois îlots. Mais rien ne le distingue, sur ce point, du Maroc par exemple, qui a un litige frontalier avec l’Algérie, et en a eu avec la Mauritanie, ou de l’Algérie, qui a un litige frontalier avec le Maroc, ou de la Libye, en litige tant avec le Tchad, la Tunisie et Malte qu’au sujet des eaux territoriales du Golfe de Syrte, de même entre l’Egypte et le Soudan – et plusieurs litiges territoriaux existent entre pays du Golfe – entre Qatar et Bahreïn par exemple, entre Arabie séoudite et Yemen et entre Arabie séoudite et Emirats arabes unis.

La rupture des relations diplomatiques entre le Maroc et l’Iran donnera sans doute l’occasion d’étudier de plus près la hasbara anti-iranienne dans la presse officieuse et officielle marocaine.

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