La Tunisie vue de France, ou l’obsession de l’islam

L’orientaliste français Maxime Rodinson avait écrit un livre intitulé « La fascination de l’islam« . Aujourd’hui, il faudrait parler de l’obsession de l’islam – combien d’articles ou de reportages sur le Maroc, la Tunisie ou l’Egypte dans les médias occidentaux sans qu’il soit mention d’islam, d’islamistes, d’alcool, de sharia ou de voile? Combien d’universitaires spécialisé dans l’étude de tel pays – l’Iran ou la Tunisie – sont-ils invités à s’exprimer sur un pays totalement différent – l’Egypte ou la Pakistan – sous prétexte qu’il soit également musulman? Je radote, mais on en vient à s’extasier lorsqu’on tombe sur un livre – tel par exemple « La force de l’obéissance » de Béatrice Hibou sur le contrôle de l’économie tunisienne par Benali – qui peut traiter en profondeur d’un pays musulman sans jamais évoquer les termes « fatwa », « ijtihad » et « sharia », ou sur des livres qui tel « Allah n’y est pour rien » d’Emmanuel Todd qui privilégient des réalités sociales au discours idéologique ou au brassage de poncifs. Rares sont les journalistes spécialisés dans la couverture des luttes sociales des pays musulmans, bien plus déterminantes pour expliquer la révolution en Tunisie ou en Egypte que le voile ou la burqa – je pense notamment au journaliste suédois Per Björklund, ayant couvert les grèves de Mehalla en Egypte en 2008, et expulsé en 2009 par le régime Moubarak, spécialisé dans la couverture du mouvement ouvrier égyptien.

Une récente étude de Sana Sbouaï publiée sur le légendaire site militant tunisien Nawaat, confirme, preuves à l’appui, ce biais: passant en revue la presse écrite quotidienne dite de qualité en France – soit Le Monde, Le Figaro et Libération – et sa couverture de la Tunisie post-Ben Ali, la conclusion n’étonne guère.

En réalisant une étude sémantique des articles publiés sur les sites internet des journaux Libération, Le Monde et Le Figaro entre le 23 octobre 2011 et le 10 avril 2012, on se rend compte que les journaux français ont du mal à sortir de leur grille de lecture et continuent à se focaliser sur la question de l’islamisme.

Le trio de tête des mots les plus utilisés dans les articles est : Ennahdha, Parti(s) et Islamistes. Ce résultat donne une idée des thématiques sur lesquelles les journalistes français se focalisent. Ainsi sur les 31 articles produits pendant cette période Libération a utilisé l’occurrence Ennahdha 157 fois, quasiment autant de fois que Le Monde, qui l’a utilisé 165, mais avec plus du double d’article publié : 72 articles sur la même période. Le Figaro lui a parlé 136 fois du parti Ennahdha sur les 56 articles produits. (Nawaat.org)

L’actualité tunisienne en est ainsi réduite à Ennahda, à la laïcité et aux salafistes – ce sont sans doute les domaines où le correspondant ou envoyé spécial français moyen, généralement non-arabophone, aura à faire le moins d’efforts pour boucler un article – n’est-ce pas Caroline Fourest? Le cas français est évidemment extrême (1) dans son obsession psychopathologique de tout ce qui touche à l’islam – c’est après tout un pays où la viande halal et les horaires réservées aux femmes dans les piscines publiques sont sérieusement considérés comme des questions politiques dignes d’une campagne présidentielle. On se rappellera, même si on n’apprécie guère l’intrusion de concepts psychologiques dans l’analyse des faits politiques, la formule d’Emmanuel Terray parlant du débat français de 2004 sur l’interdiction du voile à l’école publique d' »hystérie politique »  – le moins qu’on puisse dire c’est que l’étant du patient s’est nettement dégradé depuis.

(1) Mais pour être honnête, peu de pays occidentaux échappent à cette obsession – les Pays-Bas en sont un autre exemple éclatant.

Analyse du mouvement du 20 février au Maroc

Béatrice Hibou est une chercheuse trop méconnue qui se consacre à la Tunisie et le Maroc – son analyse des ressorts économiques de la dictature de Zine el Abidine Ben Ali en Tunisie, « La force de l’obéissance« , est un véritable chef d’oeuvre – pensez, un livre analysant la situation politique d’un pays arabe ne mentionnant ni hadiths, ni jihad ni hijab… Elle a écrit quelques articles de fond sur le Maroc, dont notamment « De la friture sur la ligne des réformes: La libéralisation des télécommunications au Maroc » et « Les enjeux des élections » (celles de 2002) et « La diffusion des dispositifs de lutte contre la corruption au Maroc : Vers une pluralisation des modes de gouvernement ? » avec Mohamed Tozy (membre comme chacun sait de la commission royale Menouni chargée de rédiger la réforme constitutionnelle décidée par le Roi) et « Les enjeu de l’ouverture au Maroc: dissidence économique et contrôle politique« , « Maroc: d’un conservatisme à l’autre »

Voici quelques temps, elle a publié une analyse du mouvement du 20 février, « Le mouvement du 20 février, le makhzen et l’antipolitique. L’impensé des réformes au Maroc« . Analyse intéressante, que je vous invite à découvrir, même si je trouve qu’elle y exagère à mon sens la « dynamique de la réforme » qu’elle estime être en vigueur au Maroc depuis 1999. Aussi bien l’instrumentalisation de ce qui est qualifié de « société civile » (terme jamais neutre dans son usage courant) que l’insertion des « réformes » dans le discours mondialisé de la « gouvernance », concept technocratique faisant l’impasse sur la démocratie au sens de lieu contrôle de conflits politiques.

Je sais que beaucoup de camarades du 20 février n’apprécient pas cette analyse, mais on ne peut pas se contenter de ce qui nous contente, n’est-ce pas? Certaines des critiques à l’encontre du mouvement du 20 février sont excessives ou erronées – sa mansuétude à l’encontre de Mohamed Tozy est assez stupéfiante mais s’explique sans doute de ce qu’elle le connaît personnellement – mais correspondent parfois à ce que les militants et sympathisants de ce mouvements, dont je suis, expriment, comme par exemple ceci:

Ce refus d’entrer ouvertement dans le jeu politique, d’animer le débat de fond, de prendre parti et de s’engager sur des options claires reste la grande fragilité du mouvement social : les frustrations et le mécontentement sont certes bien relayés par la nébuleuse hétérogène que constitue le « 20 février », mais les revendications restent éclatées, rudimentaires et souvent populistes, ne permettant pas de participer pleinement à la reconfiguration des relations de pouvoir.

Peut-on dire par exemple que des revendications claires et précises ont été portées par le mouvement lors de la discussion – biaisée puisque contrôlée au sien de la commission royale Menouni – des réformes constitutionnelles ces derniers mois? Je ne le crois pas, en dehors de mots d’ordre très généraux. Mais on peut se demander si ce n’est pas passer à côté de la force et de la nouveauté du mouvement du 20 février: l’irruption du peuple marocain dans la politique et le débat institutionnel. Ca, c’est une révolution.

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