Les antécédents des prostituées

CAMPAA~1
Je viens de lire ceci, dans un livre déniché tantôt chez un bouquiniste:

En résumé, il semble ressortir de cette étude que les causes ayant amené les femmes à la prostitution sont extrêmement diverses. Elles comprennent la faiblesse mentale et physique, les traits de caractère, les foyers malheureux et brisés, la mauvaise éducation, la négligence dont elles ont été victimes dans leur enfanceet leur adolescence, les mauvaises conditions de travail, les bas salaires, les emplois monotones et peu intéressants, le chômage, le brusque besoin d’argent, les charges qu’entraîne l’obligation d’entretenir des enfants et autres personnes, et l’influence des prostituées et des entremetteurs.

Il va de soi, cependant, qu’en un certain sens, ces causes sont d’ordre secondaire puisqu’elles n’entrent en jeu que lorsqu’il existe une demande de prostituées. Dès lors que cette demande existe, elles correspondent en tout cas à assurer l’offre correspondante; à défaut, elles continueraient sans doute d’agir, mais leurs résultats seraient manifestement différents. Les causes primaires seront toujours, nécessairement, la demande de prostituées – quelle que soit son origine – et l’acceptation, par l’opinion publique, de la prostitution, faits qui, l’un et l’autre, sont subordonnés à la philosophie et à la morale courantes, aux coutumes, aux traditions, à l’éducation et à la structure de la société. La prostitution n’est donc pas un phénomène isolé, non plus qu’elle n’est causée par la stupidité, la pauvreté, la paresse ou le vice d’un petit nombre de femmes. Bien au contraire, on l’a justement décrite comme étant « si subtilement et profondément enracinée qu’elle ne peut être sensible qu’à des influences exerçant leurs effets sur tous nos modes de pensée et de sentiment et sur toutes nos coutumes sociales » (1). Lorsqu’on étudie les faits exposés dans le présent rapport, il ne faut jamais perdre de vue les causes fondamentales de la prostitution.

(1) Havelock Ellis, « The task of social hygiene », Constable, London, p. 303

De qui sont ces lignes? Judith Butler, dans l’introduction à son rapport sur la prostitution commandé par le ministère suédois de la justice avant l’adoption en 1998 de la loi criminalisant l’achat des services des prostitué-e-s (l’offre de ces services n’est pas punissable quant à elle) (1)? Pierre Bourdieu, dans La domination masculine? Michel Foucault dans l’Histoire de la sexualité? Marcela Iacub, dans sa récente tribune dans Libération?

Du tout. C’est un extrait (pp. 76-77) d’un rapport n° C.218.M.120.1938.IV intitulé « Enquête sur les mesures de relèvement des prostituées (première partie): les antécédents des prostituées » de la Commission consultative sociale de la Société des Nations paru à Genève en 1938 – les auteurs du rapport ne sont pas identifiés. On s’imagine toujours que notre époque est la plus moderne et avancée, mais voilà des propos vieux de 71 ans d’une très grande fraîcheur: le problème de la prostitution n’est pas à chercher du côté des prostituées, mais des clients. Ce n’est pas un problème de vices quelconques du côté de la prostituée, mais un problème structurel de normes et d’acceptation sociales de l’achat des services des prostituées par les clients hommes. On n’est pas dans la supply-side economics, mais dans la demand-driven sociology. Le problème n’est pas à chercher auprès des prostituées italiennes et de l’Est venues donner l’illusion de sa virilité à Berlusconi, mais auprès de Berlusconi lui-même.

(1) En vertu du chapitre 6 article 11 du Code pénal suédois (Brottsbalken), est puni d’amende ou de six mois de prison quiconque se procure des relations sexuelles temporaires contre compensation financière, la punition étant encourue même si le paiement émane d’un tiers. Il est intéressant de noter qu’un des arguments utilisés par les défenseurs de Berlusconi pour excuser ses frasques pathétiques est qu’il n’aurait pas payé les prostituées de sa poche.

Barbarie à Naples

Pourriez-vous continuer à vous bronzer et à vous baigner en présence de deux cadavres? Le fait que ces deux cadavres soit d’une ethnie que d’aucuns estiment inférieure – les roms – changerait-il quelque chose à votre réponse?

Jugez-en – les pieds qui dépassent de dessous les serviettes de bain appartiennent à Violetta et Cristina Ebrehmovich, deux jeunes fillettes de 12 et 11 ans, accessoirement d’origine rom, mortes noyées au bord d’une plage de Naples, dans l’indifférence quasi-générale des estivantscertains avaient cependant tenté de les sauver.

La grand-mère des deux fillettes dit fort justement (sur un excellent blog rom hébergé par la Tribune de Genève):

Vous pouviez respecter leur mort et vous ne l’avez pas fait. C’est vous qui êtes malades!

La mère n’est pas en reste:

Violetta se sentait italienne, comme toutes les jeunes de son âge, elle rêvait de devenir une star. Devant son miroir, elle dansait. Elle se sentait italienne, mais elle est morte comme une rom.

L’indifférence n’est bien évidemment pas générale:

C’est cette indifférence que dénonce l’archevêque de Naples, Crescenzio Sepe, dans La Repubblica, qui a publié ces photos terribles, lundi 21 juillet. « Ces images, dit le prélat, font encore plus mal à Naples que celles de ces derniers mois de la crise des déchets. »

Mais on peut se demander qui est le plus barbare, les baigneurs indifférents ou le gouvernement italien, qui, dans une mesure digne de l’apartheid sud-africain ou israëlien, prépare une loi visant le fichage, y compris les empreintes digitales (dans sa délicatesse, le gouvernement a décidé d’en exempter les mineurs), des seuls roms – du moins ceux habitants des campements non-reconnus:

Après ceux de Naples et de Milan, les habitants des camps nomades de Rome vont aussi être fichés. Dans la capitale italienne, ce sont les opérateurs de la Croix-Rouge, avec le soutien de médiateurs culturels, qui sont chargés de faire le recensement. Celui-ci doit débuter dans l’un des 50 camps sauvages de la ville au cours de la semaine.

Touché au vif par les reproches justifiés de mesure raciste sur le recensement des roms et notamment le relevé des empreintes digitales, le gouvernement italien a décidé de généraliser les empreintes digitales à tous les Italiens, les empreintes devant figurer sur la carte d’identité à compter de 2010 (pour rappel, cette mesure existe déjà au Maroc).

Berlusconi et la Lega Nord n’existent pas dans un vide politique – rappelons que Berlusconi a été élu, pour la troisième fois, et donc en pleine connaissance de cause. La xénophobie qui se dégage de son gouvernement, et cet incident estival, ne sont pas fortuits:

Une récente enquête d’opinion nationale a révélé que 68 % des Italiens estiment nécessaire de raser les campements Roms voire d’en expulser ses habitants. 160 000 personnes seraient ainsi reconduites à la frontière, la moitié possédant pourtant un passeport italien. Ces résultats répondent aux récents actes de violence répertoriés à la périphérie de Naples.

Après une tentative d’enlèvement d’un nourrisson par une jeune tzigane, d’intenses incidents ont éclaté dans des campements de Roms à Ponticelli, contraignant les Roms à se réfugier dans le plus grand camp, protégé par la police, pendant que leurs baraques étaient incendiées.

C’est le départ immédiat des Roms que souhaitent les Napolitains qui les accusent de divers délits et d’être ainsi un facteur d’insécurité. Selon le directeur de l’organisation de défense des droits de l’homme Every One, Matteo Pecoraro, «Cette hostilité est le résultat d’un langage enflammé et d’un climat général créé par le nouveau gouvernement, mais aussi par le précédent».

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