Va voir à Dien Bien Phu si j’y suis…


C’est ce que j’avais dit une fois, lors de mes études en France dans les 90s, à un étudiant français qui me bassinait avec cette obsession typique de son pays de réhabiliter le passé colonial, après une demie-heure d’échanges stériles – « va voir à Dien Bien Phu si j’y suis« . Au Maroc, nous avons eu la bataille d’Anoual, qui fût un désastre militaire franco-espagnol face aux résistants d’Abdelkrim el Khattabi, désastre qui n’aboutit cependant malheureusement pas à une défaite franco-espagnole mais au contraire à la déconfiture de la résistance rifaine et à l’exil au Caire d’Abdelkrim, qui ne se laisse jamais dompter. J’aurais donc dû dire « va voir à Anoual si j’y suis« , mais malheureusement cette bataille est beaucoup moins connue aujourd’hui (alors qu’elle eût à l’époque un retentissement mondial), tant au Maroc qu’en France – et il est vrai que Dien Bien Phu, qui fût un éclatant désastre militaire français, fût couronnée par le déguerpissement définitif de l’occupant français – remplacé par son allié étatsunien, mais ça c’est une autre histoire…

En tout cas, en ce 1er novembre – merci à Youssef Boussoumah des Indigènes de la République de m’avoir rappelé cette date – une petite pensée à Giap et Ho Chi Minh, qui ne se contentaient pas – heureusement pour le peuple vietnamien – de parler, et apportèrent au Tiers-monde colonisé cet extraordinaire encouragement – « le Valmy des peuples colonisés » selon l’expression de l’historien français Alain Ruscio, ou « le 14 Juillet de la décolonisation » selon l’ancien officier français d’Indochine Jean Pouget – à se libérer des chaînes de l’asservissement. Bien évidemment, le peuple français, auquel Dien Bien Phu a fourni l’occasion de mettre fin à cette expédition coloniale désespérée et criminelle, peut également y trouver motif à réjouissance, de la même façon que le peuple allemand peut se réjouir de sa défaite militaire en 1945, qui mit fin à la dictature nazie. On relèvera par ailleurs qu’une partie du peuple français, plus particulièrement le PCF, prit fait et cause pour la résistance vietnamienne, tout comme ce parti avait soutenu à fond la résistance marocaine au Rif, même s’il fût hélas loin d’avoir la même lucidité lors des prolégomènes de la guerre d’indépendance algérienne (1). Ce sont là des choses dont je me rappelle lorsque des John Birchers font un spectacle son et lumières avec les crimes – que je nie pas du reste – du communisme – ces crimes sont relatifs, du moins aux yeux d’un Marocain ou d’un Vietnamien.

Il faudrait d’ailleurs un jour que je lise et rende compte de la biographie de M´Hammed Ben Aomar Lahrech, alias Anh Ma, général marocain de l’Armée populaire du Viet Nam (2), rédigée il y a quelques années par Abdallah Saaf, un professeur de sciences politiques très fin, très nuancé et trop méconnu – il est vrai que sa carrière politique, où il fût ministre de l’enseignement supérieur après une scission de l’OADP fomentée par Driss Basri, n’a pas joué en sa faveur. Et il faudrait également que je lise « Poussières d’empire« , de la jdidie de naissance Nelcya Delanoë, consacré au sort des Marocains restés en Indochine, puis, pour certains, rentrés au Maroc dans les années 70. Certains d’entre eux se rappellent encore d’Anh Ma:

N’avaient-ils donc jamais entendu parler de Maârouf, ce cadre du Parti communiste marocain envoyé à la demande d’Ho Chi Minh par l’émir du Rif Abdelkrim, à la fin des années 1940, pour monter un réseau de guerre psychologique à destination des troupes nord-africaines du Cefeo ? N’avaient-ils pas rejoint le Vietminh via ses tracts ou ses appels ? Bien sûr, ils en avaient entendu parler, mais il semble que la propagande communiste et/ou anticolonialiste ait eu ses limites – le faible nombre de ralliés suffit à le démontrer. Pour autant, ils ont très bien connu ledit Maârouf, Anh Ma de son nom de guerre vietnamien, mais plus tard, « au camp de Son Tay, dont il était le responsable ». Là, ils bénéficient d’« une véritable éducation ». La plupart apprennent à lire, à écrire, le vietnamien et l’arabe, tous reçoivent une formation politique.

Miloud Ben Salah : « Maârouf était membre de la hiérarchie vietnamienne et de son appareil de guerre, il avait beaucoup d’influence. Après le départ des troupes françaises, il a obtenu que les Nord-Africains soient regroupés à Son Tay, au pied de la montagne de Ba Vi [à une cinquantaine de kilomètres d’Hanoi], pour constituer des cellules de lutte pour l’indépendance de leur pays. Il a choisi une centaine de cadres vietnamiens qui parlaient bien le français pour nous éduquer, nous apprendre ce qu’était le communisme, le colonialisme… »

C’est ainsi que Son Tay se transforme peu à peu en un kolkhoze où les Marocains cultivent la terre, élèvent des vaches… Maârouf, bien que vivant à Hanoi, est responsable de l’organisation du camp. « Comme il était notre intermédiaire auprès des Vietnamiens, il nous a obtenu un tracteur, des camions et… l’autorisation personnelle de Ho Chi Minh de nous marier avec des Vietnamiennes. Il a largement contribué à améliorer nos conditions de vie. »

Ce lien entre Dien Bien Phu n’est pas farfelu – moins de 20% des combattants du corps expéditionnaire français étaient français:

French mainland- 2810 (18.6%)
Foreign Legion- 3931 (26%)
North African- 2637 (17.5%)
West African- 247 (1.6%)
Vietnamese (regular)- 4052 (26.8%)
Vietnamese (auxiliary)- 1428 (9.5%)

Et parmi les légionnaires, de nombreux Allemands, vétérans de la deuxième guerre mondiale…

Toujours est-il que le nombre important d’indigènes (asiatiques, arabes ou africains) dans le corps expéditionnaire sera considéré comme une des causes de l’échec français – foutaises à mon sens, car l’armée française en Algérie, majoritairement française même si avec une importante composante algérienne, ne fût pas victorieuse sur le seul plan où cela compte, le plan militaire.

Quelques liens: le site officiel – ou du moins présenté comme tel, car soutenu moralement par le ministère de la défense français – consacré à cette belle raclée – assez cocasse, et le ton du site me fait penser aux fameux dead-enders et no-hopers dont parlait Bush au sujet de l’Irak l’été 2003, et donne à penser que certains ne savent pas « que Franco est tout à fait mort« , comme chantait Jacques Brel – n’espèrez pas y trouver d’introspection sur la justesse supposée du combat du Corps expéditionnaire français en Indochine…

Tiens, à propos de dead-enders, voici le site de l’Association nationale des anciens prisonniers d’Indochine (ANAPI), guère torturé par l’introspection historique ou morale, et qui considère les anciens prisonniers du corps expéditionnaire français – qui ont indubitablement subi des violations des Conventions de Genève, puisque 7.708 prisonniers moururent en captivité, contre 2.293 morts au combat du côté français – exclusivement comme des victimes.

La version officielle du ministère français de la défense. Et aussi la médiathèque de ce même ministère, qui contient de nombreuses photos officielles de Dien Bien Phu, côté français. On ne peut pas dire que l’introspection ou la remise en cause soit à l’ordre du jour…

« La Guerre d’Indochine a-t-elle été un enfant de la guerre froide?« , par l’historien norvégien Stein Tønnesson.

Une vidéo sur Dailymotion sur la bataille d’Anoual, avec un survivant rifain.

« LA SIGNIFICATION HISTORIQUE DE DIEN BIEN PHU » par l’historien français Alain Ruscio.

Une analyse militaire de la bataille de Dien Bien Phu par un officier étatsunien, guère complaisant face à la prestation du commandement français – tout le monde s’accorde à dire que les combattants du corps expéditionnaire furent courageux: « At Dien Bien Phu the French violated nearly all of the principles of war at every level of war–strategic, operational, and tactical« .

« Dien Bien Phu – a personal memoir« , les souvenirs de Frederic Clairmont, membre canadien de la « International Commission for Supervision and Control in Vietnam » (chargée de superviser l’application des accords de Genève de 1954, mettant fin au conflit entre France et Vietnam) – très critique à l’égard des Français.

Un article de Laetitia Grotti pour Jeune Afrique, sur l' »Epopée des Marocains du Viet Minh« . Et un entretien fascinant, intitulé « Patiences de la ruse« , avec Nelcya Delanöe pour la revue Vacarmes, où il est beaucoup question des Marocains du Vietminh.

Un site sur le documentaire « Gao Rang/Riz grillé » de Claude Grunspan, consacré aux cameramen vietnamiens des deux guerre du Vietnam, celle contre la France puis celle contre les Etats-Unis.

Un post sur Dien Bien Phu d’un fascinant bloggeur étatsuno-vietnamien, Linh Dinh, qui publie ailleurs sur son site la lettre de la CIA lui annonçant, en 1986, qu’il est sélectionné pour passer le stage de recrutement… En général, les bloggeurs sont plus discrets – prenez mon cas, je n’ai jamais fait état de mon dahir de nomination…

Le site de l’armée vietnamienne, avec quelques commentaires sur Dien Bien Phu.

Et puis quelques photos – avant…

Le bureau de poste militaire de Dien Bien Phu à la belle époque...

Le bureau de poste militaire de Dien Bien Phu à la belle époque...

Avant d'être tortionnaire en Algérie, Bigeard fût un soudard en Indochine

Avant d'être tortionnaire en Algérie, Bigeard fût un soudard en Indochine

L'état-major français avant la chute de Dien Bien Phu...

et après…

L'état-major français, fait prisonnier après la chute de Dien Bien Phu

(1) Le livre de l’ancien officier communiste Jean Brugié, en collaboration avec Isabelle Sommier, semble très intéressant.

(2) L’historien Moshe Gershovich l’écrit dans son étude « Collaboration and « Pacification »: French Conquest, Moroccan Combatants, and the Transformation of the Middle Atlas« :

« Among the means used by the Vietminh to convince North African soldiers to defect was a former World War II veteran and committed member of the Moroccan Communist Party, M’hammed Ben Aomar Lahrech. His instrumental role in the insurgency led to his rising to the rank of general in the revolutionary North Vietnamese army ».

Nostalgie coloniale ou cynisme impérial, Henri Guiano ou Henry Kissinger, le métèque est toujours en dehors de l’histoire

Vous vous rappelez le fameux – fumeux – discours de Dakar du président français Sarkozy, discours calamiteux rédigé par son calamiteux conseiller (la première syllabe est amplement suffisante) Henri Guiano, parfait marmiton du brouet de poncifs et lieux communs surannés qui tient lieu d’idéologie dite républicaine en France, dans lequel Sarkozy/Guiano avaient régurgité de fortes paroles et faibles idées (le terme est flatteur) qui n’auraient pas dépareillé dans une fin de banquet d’un mess des officiers des affaires indigènes de n’importe quel cercle militaire des terres méridionales que la France honora de ses bienfaits:

Mais nul ne peut demander aux générations d’aujourd’hui d’expier ce crime perpétré par les générations passées. Nul ne peut demander aux fils de se repentir des fautes de leurs pères.

Jeunes d’Afrique, je ne suis pas venu vous parler de repentance. Je suis venu vous dire que je ressens la traite et l’esclavage comme des crimes envers l’humanité. Je suis venu vous dire que votre déchirure et votre souffrance sont les nôtres et sont donc les miennes.

Je suis venu vous proposer de regarder ensemble, Africains et Français, au-delà de cette déchirure et au-delà de cette souffrance.

Je suis venu vous proposer, jeunes d’Afrique, non d’oublier cette déchirure et cette souffrance qui ne peuvent pas être oubliées, mais de les dépasser.

Je suis venu vous proposer, jeunes d’Afrique, non de ressasser ensemble le passé mais d’en tirer ensemble les leçons afin de regarder ensemble l’avenir.

Je suis venu, jeunes d’Afrique, regarder en face avec vous notre histoire commune.

L’Afrique a sa part de responsabilité dans son propre malheur. On s’est entretué en Afrique au moins autant qu’en Europe. Mais il est vrai que jadis, les Européens sont venus en Afrique en conquérants.

Ils ont pris la terre de vos ancêtres. Ils ont banni les dieux, les langues, les croyances, les coutumes de vos pères. Ils ont dit à vos pères ce qu’ils devaient penser, ce qu’ils devaient croire, ce qu’ils devaient faire. Ils ont coupé vos pères de leur passé, ils leur ont arraché leur âme et leurs racines. Ils ont désenchanté l’Afrique.

Ils ont eu tort.

Ils n’ont pas vu la profondeur et la richesse de l’âme africaine. Ils ont cru qu’ils étaient supérieurs, qu’ils étaient plus avancés, qu’ils étaient le progrès, qu’ils étaient la civilisation.

Ils ont eu tort.

Ils ont voulu convertir l’homme africain, ils ont voulu le façonner à leur image, ils ont cru qu’ils avaient tous les droits, ils ont cru qu’ils étaient tout puissants, plus puissants que les dieux de l’Afrique, plus puissants que l’âmeafricaine, plus puissants que les liens sacrés que les hommes avaient tissés patiemment pendant des millénaires avec le ciel et la terre d’Afrique, plus puissants que les mystères qui venaient du fond des âges.

Ils ont eu tort.

Ils ont abîmé un art de vivre. Ils ont abîmé un imaginaire merveilleux. Ils ont abîmé une sagesse ancestrale.

Ils ont eu tort.

Ils ont créé une angoisse, un mal de vivre. Ils ont nourri la haine. Ils ont rendu plus difficile l’ouverture aux autres, l’échange, le partage parce que pour s’ouvrir, pour échanger, pour partager, il faut être assuré de son identité, de ses valeurs, de ses convictions. Face au colonisateur, le colonisé avait fini par ne plus avoir confiance en lui, par ne plus savoir qui il était, par se laisser gagner par la peur de l’autre, par la crainte de l’avenir.

Le colonisateur est venu, il a pris, il s’est servi, il a exploité, il a pillé des ressources, des richesses qui ne lui appartenaient pas. Il a dépouillé le colonisé de sa personnalité, de sa liberté, de sa terre, du fruit de son travail.

Il a pris mais je veux dire avec respect qu’il a aussi donné. Il a construit des ponts, des routes, des hôpitaux, des dispensaires, des écoles. Il a rendu féconde des terres vierges, il a donné sa peine, son travail, son savoir. Je veux le dire ici, tous les colons n’étaient pas des voleurs, tous les colons n’étaient pas des exploiteurs.

Il y avait parmi eux des hommes mauvais mais il y avait aussi des hommes de bonne volonté, des hommes qui croyaient remplir une mission civilisatrice, des hommes qui croyaient faire le bien. Ils se trompaient mais certains étaient sincères. Ils croyaient donner la liberté, ils créaient l’aliénation. Ils croyaient briser les chaînes de l’obscurantisme, de la superstition, de la servitude. Ils forgeaient des chaînes bien plus lourdes, ils imposaient une servitude plus pesante, car c’étaient les esprits, c’étaient les âmes qui étaient asservis. Ils croyaient donner l’amour sans voir qu’ils semaient la révolte et la haine.

La colonisation n’est pas responsable de toutes les difficultés actuelles de l’Afrique. Elle n’est pas responsable des guerres sanglantes que se font les Africains entre eux. Elle n’est pas responsable des génocides. Elle n’est pas responsable des dictateurs. Elle n’est pas responsable du fanatisme. Elle n’est pas responsable de la corruption, de la prévarication. Elle n’est pas responsable des gaspillages et de la pollution. (…)

Je suis venu vous dire que vous n’avez pas à avoir honte des valeurs de la civilisation africaine, qu’elles ne vous tirent pas vers le bas mais vers le haut, qu’elles sont un antidote au matérialisme et à l’individualisme qui asservissent l’homme moderne, qu’elles sont le plus précieux des héritages face à la déshumanisation et à l’aplatissement du monde.

Je suis venu vous dire que l’homme moderne qui éprouve le besoin de se réconcilier avec la nature a beaucoup à apprendre de l’homme africain qui vit en symbiose avec la nature depuis des millénaires.

Je suis venu vous dire que cette déchirure entre ces deux parts de vous-mêmes est votre plus grande force, et votre plus grande faiblesse selon que vous vous efforcerez ou non d’en faire la synthèse. Mais je suis aussi venu vous dire qu’il y a en vous, jeunes d’Afrique, deux héritages, deux sagesses, deux traditions qui se sont longtemps combattues : celle de l’Afrique et celle de l’Europe.

Je suis venu vous dire que cette part africaine et cette part européenne de vous-mêmes forment votre identité déchirée.

Je ne suis pas venu, jeunes d’Afrique, vous donner des leçons.

Je ne suis pas venu vous faire la morale.

Mais je suis venu vous dire que la part d’Europe qui est en vous est le fruit d’un grand péché d’orgueil de l’Occident mais que cette part d’Europe en vous n’est pas indigne.

Car elle est l’appel de la liberté, de l’émancipation et de la justice et de l’égalité entre les femmes et les hommes.

Car elle est l’appel à la raison et à la conscience universelles.

Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire. Le paysan africain, qui depuis des millénaires, vit avec les saisons, dont l’idéal de vie est d’être en harmonie avec la nature, ne connaît que l’éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles.

Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n’y a de place ni pour l’aventure humaine, ni pour l’idée de progrès.

Dans cet univers où la nature commande tout, l’homme échappe à l’angoisse de l’histoire qui tenaille l’homme moderne mais l’homme reste immobile au milieu d’un ordre immuable ou tout semble être écrit d’avance. Jamais l’homme ne s’élance vers l’avenir. Jamais il ne lui vient à l’idée de sortir de la répétition pour s’inventer un destin.

Le problème de l’Afrique et permettez à un ami de l’Afrique de le dire, il est là. Le défi de l’Afrique, c’est d’entrer davantage dans l’histoire. C’est de puiser en elle l’énergie, la force, l’envie, la volonté d’écouter et d’épouser sa propre histoire.

Le problème de l’Afrique, c’est de cesser de toujours répéter, de toujours ressasser, de se libérer du mythe de l’éternel retour, c’est de prendre conscience que l’âge d’or qu’elle ne cesse de regretter, ne reviendra pas pour la raison qu’il n’a jamais existé.

Le problème de l’Afrique, c’est qu’elle vit trop le présent dans la nostalgie du paradis perdu de l’enfance.

C’est en fait tout ce calamiteux discours (il doit y avoir une stupidité ou incohérence par ligne, à vue de nez), moisi et pourri d’arrogance sentencieuse, d’essentialisme borné et suranné, de nostalgie irréductible et de crétinisme colonial qu’il faudrait citer – même les plus pusillanimes ont du se boucher le nez. L’accueil de la presse sénégalaise de l’époque, fût on s’en doute, guère conforme aux espérances de ce caricatural homme blanc campé par Sarkozy. Et plus le temps va, plus les réactions se sont affermies – fort heureusement. Ainsi, un ancien collaborateur de Léopold Sédar Senghor, Makhily Gassama, guère réputé pour sa francophobie, a-t-il pu parler du « vaste mensonge de la francophonie, cette honteuse escroquerie planétaire« . La réaction la plus remarquable fût celle de l’historien et penseur camerounais Achille Mbembe, aussi illustre dans les milieux universitaires et intellectuels anglo-saxons qu’il est inconnu en France:

Dans tous les rapports où l’une des parties n’est pas assez libre ni égale, le viol souvent commence par le langage – un langage qui, sous prétexte d’amitié, s’exempte de tout et s’auto-immunise tout en faisant porter tout le poids de la cruauté au plus faible.

Mais pour qui n’attend rien de la France, les propos tenus à l’université de Dakar sont fort révélateurs. En effet, le discours rédigé par Henri Guaino (conseiller spécial) et prononcé par Nicolas Sarkozy dans la capitale sénégalaise offre un excellent éclairage sur le pouvoir de nuisance – conscient ou inconscient, passif ou actif – qui, dans les dix prochaines années, pourrait découler du regard paternaliste et éculé que continuent de porter certaines des « nouvelles élites françaises » (de gauche comme de droite) sur un continent qui n’a cessé de faire l’expérience de radicales mutations au cours de la dernière moitié du XXe siècle notamment.

Dans sa « franchise » et sa « sincérité », Nicolas Sarkozy révèle au grand jour ce qui, jusqu’à présent, relevait du non-dit, à savoir qu’aussi bien dans la forme que dans le fond, l’armature intellectuelle qui sous-tend la politique africaine de la France date littéralement de la fin du XIXe siècle. Voici donc une politique qui, pour sa mise en cohérence, dépend d’un héritage intellectuel obsolète, vieux de près d’un siècle, malgré les rafistolages.

Le discours de Nicolas Sarkozy à Dakar montre comment, enfermé dans une vision frivole et exotique du continent, les « nouvelles élites françaises » prétendent jeter un éclairage sur des réalités dont elles ont fait leur hantise et leur fantasme (la race), mais dont, à la vérité, elles ignorent tout. Ainsi, pour s’adresser à « l’élite de la jeunesse africaine », Henri Guaino se contente de reprendre, presque mot à mot, des passages du chapitre consacré par Hegel à l’Afrique dans son ouvrage La raison dans l’histoire – et dont j’ai fait, récemment encore et après bien d’autres, une longue critique dans mon livre De la postcolonie (pp. 221-230). (…)

J’ai en effet beau faire la part des choses. Dans le long monologue de Dakar, je ne trouve d’invitation à l’échange et au dialogue que rhétorique. Derrière les mots se cachent surtout des injonctions, des prescriptions, des appels au silence, voire à la censure, une insupportable suffisance dont, je l’imagine, on ne peut faire preuve qu’à Dakar et à Libreville, et certainement pas à Pretoria ou à Luanda.

C’est donc moins du ressassement allégué de la colonisation par « les » Africains que témoigne le discours de Dakar, que de la persistance des rapports post-coloniaux entre France et ex-colonies, comme l’écrit Boubacar Boris Diop:

Il est peut-être écrit quelque part qu´entre Paris et ses anciennes colonies d´Afrique noire rien ne doit se passer selon les normes admises par le reste du monde. La brève visite de Nicolas Sarkozy au Sénégal aurait pu passer inaperçue: elle lui a au contraire servi de prétexte à un discours inacceptable, que jamais il n´aurait osé tenir hors du pré-carré, devant le plus insignifiant de ses pairs. En Tunisie et en Algérie, il a bien compris qu´il ne lui serait pas permis de se comporter comme en pays conquis. Il n´a d´ailleurs pas eu droit au Maghreb à l´accueil populaire, folklorique à souhait et dégradant, qui lui a été réservé à Dakar. Dans cette atmosphère rappelant le temps des commandants de cercle, il a prononcé une sorte de discours sur l´état de l´Union… française, sans même qu´on puisse lui reprocher de s´être trompé d´époque. Car il ne faut pas s´y laisser prendre: bien qu’il ait prétendu s´adresser à l´Afrique entière, Sarkozy n´est pas naïf au point de s´imaginer que la voix de son pays porte aussi loin que Johannesburg, Mombasa ou Maputo.

L’écrivain malgache Jean-Luc Rahiramanana a quant à lui fait preuve de plus de modernisme dans sa réflexion que l’officier des affaires indigènes Sarkozy:

Qu’entendez-vous par histoire ? N’y comptent que ceux qui y sont entrés comme vainqueurs ? Laissez-nous vous raconter un peu cette histoire que vous semblez fort mal connaître. Nos pères, par leurs luttes sont entrés dans l’histoire en résistant à l’esclavage, nos pères par leurs révoltes, ont contraint les pays esclavagistes à ratifier l’abolition de l’esclavage, nos pères par leurs insurrections — connaissez-vous Sétif 1945, connaissez-vous Madagascar 1947 ? ont poussé les pays colonialistes à abandonner la colonisation. Et nous qui luttions depuis les indépendances contre ces dictateurs soutenus entre autres par la France et ses grandes entreprises — le groupe de votre ami si généreux au large de Malte par exemple, ou la compagnie Elf.
Savez-vous au moins combien de jeunes Africains sont tombés dans les manifestations, les grèves et les soulèvements depuis cette quarantaine d’années de dictature et d’atteinte aux droits de l’homme ?
Fait-on partie de l’histoire quand on tombe dans un coin de rue d’Andavamamba, les bottes des militaires foulant votre corps et vous livrant aux chiens ?

L’auteur – plus au sens pénal du terme qu’au sens intellectuel – de cette régurgitation de complexe colonial, Henri Guiano, a tout récemment confirmé l’ampleur de son insondable bêtise en justifiant tout le mal qu’on pouvait penser de ses idées, si ce terme n’est pas trop fort: il n’a en effet rien trouvé de mieux pour justifier son affligeant texte de Dakar que de citer un écrit d’un penseur catholique français, Emmanuel Mounier, datant de 1947, afin de justifier son préjugé selon lequel l’Africain n’était pas dans l’histoire et donc en dehors de toute idée de progrès, en dehors des bienfaits que la présence – qu’en de termes délicats ces choses-là sont dites – coloniale aura réussi à faire germer dans les cerveaux de ces êtres si proches de la nature:

En 1947, Emmanuel Mounier partait à la rencontre de l’Afrique, et en revenant il écrivit : « Il semble que le temps inférieur de l’Africain soit accordé à un monde sans but, à une durée sans hâte, que son bonheur soit de se laisser couler au fil des jours et non pas de brûler les espaces et les minutes. » Raciste, Mounier ?

Eh bien, oui, raciste le brave Mounier:

« Médina, c’est d’abord, dans la rue, l’odeur du Noir. Vous avez la vôtre, votre odeur de Blancs, vous ne la sentez plus. Les Noirs disent que nous sentons le cadavre. Eux : elle est difficile à définir, cette odeur continentale, mais elle ne vous lâche pas et ce soir, je la retrouverai sur mes mains. Il faut éliminer les odeurs diffuses d’huile de palme et de piment, et l’odeur poivrée des parfums indigènes. Elle se glisse par-dessous, odeur paysanne de terre et de sueur, avec on ne sait quelle très sourde et âcre essence tout au fond. A Médina, il y a en plus, autour d’elle, l’odeur universelle de la misère »

Mais ne croyez pas que seule l’idéologie coloniale, particulièrement celle de la France, a pu produire ce type d’idéologie qui confirme bien la célèbre phrase d’André Gide « moins le blanc est intelligent, plus le noir lui paraît bête« . En feuilletant le très intéressant « The Cold War and the Color Line » de Thomas Borstelmann, consacré aux liens entre l’abolition de l’apartheid aux Etats-Unis (légalement et constitutionnellement acquis en 1964) et la guerre froide (la nécessité ressentie par le gouvernement étatsuniend de combattre l’influence soviétique partout dans le monde, y compris en Afrique et en Asie, rendait soudainement délicate la politique d’apartheid pratiquée principalement mais pas exclusivement dans les Etats du sud des Etats-Unis), je suis tombé, page 233, sur ces fortes pensées du criminel de guerre étatsunien Henry Kissinger, qui aurait donné son nom à des jugements d’un tribunal pénal international s’il était serbe ou rwandais:

The Nixon administration had little interest in the rest of the nonwhite Third World. There an absence of pwer dovetailed with darker skins and different cultures to put off men of Washington. Kissinger was sometimes quite blunt about this lack of interest. He told Foreign Minister Gabriel Valdés of Chile, « Nothing important can come from the South. The axis of history starts in Moscow, goes to Bonn, crosses over to Washington, and then goes to Tokyo« . Valdés interjected, « Mr. Kissinger, you know nothing about the South« . The national security adviser answered: « No, and I don’t care« .

Les grands esprits se rejoignent!

« I prefer Mediterraneanism to Arabism »

Voici ce que dit David Kimche, ancien diplomate et responsable du Mossad:

As an Israeli, I naturally prefer to see some of the Arab countries looking toward the Mediterranean than having them as part of an all-Arab bloc. I prefer Mediterraneanism to Arabism.

Il n’est pas le seul, mais il est sans doute unique dans la candeur de ses aveux: Méditerranée opposée au « monde arabe » (1), ou plutôt au « panarabisme », dont on conçoit fort bien qu’il déplaise fortement à un ancien haut fonctionnaire israëlien. Il y aurait une étude intéressante à faire sur l’idéologie méditerranéenne dans le discours médiatique et politique de certains pays, tels le Maroc, la Tunisie ou la France. Comme l’écrit Anne Ruel:

« Non, la Méditerranée ne va pas de soi, tant il est vrai qu’elle résulte d’une construction de l’esprit, notamment de la part des géographes et des historiens, autant sinon plus que des « données objectives ». Et si la démarche scientifique et rationnelle participe à cette construction, l’imaginaire a eu lui aussi son mot à dire ».

La Méditerranée ne va tellement pas de soi qu’elle est même discutée d’un point de vue inattendu pour le profane, celui de la géographie. Et de fait l’apparition de cette notion, surtout présente dans l’espace linguistique francophone – j’ai quelques livres et brochures des années 30 et 40, datant donc de la période coloniale – ne peut être séparé du contexte de colonisation/décolonisation. Pour citer l’historienne française Anne Volery-Lazghab:

Pour ces Journées d’études je suis sortie en partie de mon sujet de thèse. En fait j’ai interrogé une de mes sources, une revue publiée à Paris entre 1957 et 1963, dans le cadre de ce questionnement sur l’historiographie qui nous réunit ici. Il y a plusieurs façon de poser un questionnement historiographique. Et j’ai voulu m’intéresser, par rapport à cette source que je devais utiliser pour mon travail personnel, à l’influence du contexte sur les écrits. J’ai donc pensé historiographie comme tentative de mettre en évidence des schémas de pensée, des représentations de l’histoire, transparaissant dans des écrits de chercheurs, d’essayistes, de journalistes à une époque donnée. Et j’ai donc pris comme objet cette revue, car une revue peut être représentative d’un certain milieu intellectuel et de son point de vue sur son époque. Dans cette optique, je me suis arrêtée plus particulièrement sur la manière de traiter les décolonisations et le nationalisme arabe dans cette revue s’intitulant Etudes Méditerranéennes, créée en pleine guerre d’Algérie par des intellectuels vivant à Paris originaires des deux rives (français en majorité mais aussi Algériens, Tunisiens ou Egyptiens), et qui, pour certains d’entre eux, se caractérisent par une double appartenance : né au sud de la Méditerranée mais de culture occidentale.

Je vais revenir plus en détail sur le projet éditorial de cette revue et sur les caractéristiques de son comité de rédaction. Je montrerai ensuite comment ce groupe d’intellectuels exprime à travers les articles publiés dans la revue un rapport ambigu aux décolonisations et une gêne certaine vis-à-vis du nationalisme arabe et comment, à travers un projet d’ensemble méditerranéen qu’ils veulent mettre en place, ils essayent de réinventer des liens Nord/Sud sauvegardant une certaine conception des rapports Orient/Occident.

Une citation d’époque, relevée par Anne Volery-Lazghab, illustre assez bien ce discours méditerranéen:

Dernier article que je citerai, sur ce rôle de l’Occident toujours, mais à un autre niveau. Il s’agit d’un texte sur la Tunisie, écrit par un journaliste, Henry de Montety. L’article est précédé de quelques lignes élogieuses de la rédaction sur l’auteur et sur le texte. Or celui-ci tient un discours digne du plus pur orientalisme du 19è siècle et il est très méprisant vis-à-vis de la civilisation arabo-musulmane. L’auteur y explique le brillant avenir qui s’ouvre à la Tunisie indépendante du fait que celle-ci a su entrer dans la modernité occidentale représentant l’évolution de l’humanité : «La Tunisie appartenait à la nappe de civilisation musulmane, rameau de la pensée méditerranéenne, nourri d’une sève très voisine de celle-ci qui a alimenté la civilisation gréco-chrétienne, mais rameau latéral et oriental qui avait cessé de croître et se déssechait, tandis que la pensée gréco-chrétienne poussait les peuples d’Occident à la cime de l’évolution. Par un effort d’ «anastomose» dû à un resserrement de l’humanité dans les temps contemporains (…) la sève occidentale s’est infiltrée dans le monde musulman et nous voyons chacun des peuples qui le compose s’élancer vers l’avenir commun. Dans cette gerbe d’évolution des peuples musulmans, les plus avancés sont ceux qui, par la domination ou par les relations, se sont trouvés le plus pénétrés des conceptions occidentales : Liban-Syrie, Egypte, Turquie – tous baignant dans la Méditerranée. L’Arabie, le Pakistan, la Malaisie, restant engourdis par leur sève orientale» (Etudes Méditerranéennes n°3, «Le jaillissement occidental de la Tunisie», p. 58).

Conclusion de l’historienne:

Le thème de la Méditerranée est omniprésent dans la revue. A travers lui, c’est la question des liens à préserver et à reconstruire entre les deux rives après les décolonisations qui est posée. A la lecture des discussions et des études sur ce projet que publie la revue, on voit peser le poids des représentations que nous venons de voir : c’est bien un ensemble sauvegardant une certaine conception des rapports Orient/Occident qui est mise en avant

Je ne prétends bien évidemment pas que le discours idéaliste voire idéologique sur la Méditerranée aujourd’hui, qui se retrouve chez des personnes d’horizons idéologiques et culturels disparates, est la reproduction pure et simple de cette nostalgie coloniale édulcorée, mais l’implication idéologique de ce discours ne doit pas être ignorée, alors même que l’approche idéologique panarabe ou panislamique est quant à elle explicitement relevée et dénoncée, y compris dans des publications à prétentions académiques. Toutes les idéologies doivent être soumises à critique, et pas seulement celles qui nous déplaisent…

PS: Vous connaissez la célèbre introduction au 18 brumaire de Louis Bonaparte de Marx: « Hegel remarque quelque part que tous les grands faits et les grands personnages de l’histoire universelle adviennent pour ainsi dire deux fois. Il a oublié d’ajouter : la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce« . En songeant à l’Union pour la Méditerranée, et en lisant l’article d’Anne Volery-Lazghab, je me dis que le père Marx n’avait pas toujours tort:

Remise dans un contexte politico-stratégico-économique, la Méditerranée apparaît très nettement comme un enjeu pour les Etats occidentaux. Ainsi un article publié dans le n°4 qui est une table ronde autour de l’idée de «Pacte méditerranéen» lancée par Félix Gaillard, président du Conseil, laisse entrevoir la volonté d’intégrer, par ce pacte, le Maghreb dans un prolongement de l’OTAN pour faire face aux liens entre Nasser et l’URSS. Ce que ne peuvent accepter les pays maghrébins.

Marrakech plébiscité, ou « les charmes de la vie coloniale »

Noam Chomsky a l’habitude de dire, en plaisantant à moitié seulement, parlant des quotidiens et hebdomadaires anglo-saxons, que la presse économique vaut généralement mieux que la presse généraliste: certes, les mêmes biais idéologiques s’appliquent, mais toutes choses étant égales par ailleurs, les articles de la presse économique sont généralement mieux informés – pas par une opération du Saint-Esprit, mais plutôt parce que les décideurs économiques n’ont pas les moyens d’être mal informés.

Cette supputation semble se confirmer quand on lit The Economist, The Financial Times voire même The Wall Street Journal. Elle montre cependant ses limites, me semble-t-il, avec la presse française – j’ai effectivement acheté, idiot que je suis, le « numéro spécial » sur le Maroc de Challenges – dix pages de « reportages » (le mot est excessif, si l’on excepte l’article informatif sur Tanger de Julien Felix) qui ont plutôt le goût d’un publi-reportage à la Jeune Afrique

Sans m’approfondir dans les détails des différents articles, je vous indique seulement les titres, qui ont sans doute du faire plaisir du côté du ministère de la communication: « Un royaume dynamisé: boom touristique, flambée immobilière, urbanisation accrue, investissements étrangers… Le Maroc se construit un nouvel avenir économique. A toute vitesse« , « Marrakech plébiscité« , « Tanger métamorphosé » et enfin, cerise sur le couscous, « Emancipé: Hassan II disait de son fils, « Lui, c’est lui, moi, c’est moi ». Dont acte. Devenu roi il y a neuf ans, Mohammed VI applique un nouveau style, plus libéral, à la monarchie marocaine« . Il ne manque en vérité qu’une tribune libre de Jamel Debbouze et Sofia Essaïdi pour la tolérance, le dialogue civilisationnel et le-droit-d’Israël-à-exister pour que le tableau soit complet. Je ne vous infligerais pas l’affligeante liste des oublis (pas de mention de l’horizon du 1er mars 2012 avec la fin de la période transitoire et l’entrée en vigueur intégrale de l’ALE Maroc/UE, ni de l’effondrement de la balance commerciale, ni de la 126eme place au classement de l’indice de développement humain du PNUD) ou contre-vérités (l’article « émancipé » l’est tout particulièrement de la pesanteur de la réalité…), si ce n’est que de souligner que vous avez une idée infiniment plus juste de l’économie marocaine en parcourant les quelques paragraphes du site de The Economist…

Mais ce numéro « spécial » m’a néanmoins permis de trouver une de ces perles que j’affectionne, dans l’article consacré à Marrakech:

Programmes par dizaines
(…) Des programmes comme ceux-là, il y en a des dizaines. Sur le papier, ils se ressemblent tous: sécurisés, avec vue sur l’Atlas, promettant à la fois le confort européen et le charme de l’architecture arabo-andalouse, avec ses zelliges, les fameux carrelages marocains, et son tadelakt, le revêtement traditionnel à base de chaux, supposé embellir en vieillissant.

(…) En dépit de la rumeur permanente des travaux et de son urbanisme contestable, Marrakech est toujours pourvue d’attraits. « Les gens s’y achètent un art de vivre, observe Suzanne Serna, présidente d’Europro Partners Immobilier. On y retrouve du personnel de maison pour pas cher. Le climat est excellent pour les personnes atteintes de maladies respiratoires. Et le savoir-faire des artisans permet à chacun d’avoir le décor de ses rêves« .

Ce rêve, comme beaucoup de retraités, Jean Ferrand, ancien dirigeant d’une société informatique, l’a enfin réalisé (…) Et puis il y a le confort que lui procurent le jardinier, la cuisinière, la femme de ménage, « les charmes de la vie coloniale« , dit-il avec candeur. Certain, en plus, d’avoir fait une affaire. Sa villa, vendue aujourd’hui 1,2 millions d’euros, il l’a achetée beaucoup moins. Et elle ne risque pas de perdre de sa valeur. Juste en face, devant les montagnes de l’Atlas, à la place des champs où labourent encore des paysans, un golf devrait bientôt être aménagé.

Je ne m’intéresse pas particulièrement à la personnalité ou aux opinions de ce crétin nostalgique, mais ses propos ahurissants ont le mérite d’une certaine franchise – ou de lucidité – qui manque à beaucoup d’expatriés, au Maroc ou ailleurs. Car c’est bien évidemment les rapports de domination coloniaux, désormais post-coloniaux, qui donnent tant d’attrait à leur séjour au Maroc: domination économique et sociale, avec ses agréments, situation relativement privilégiée au regard des autorités indigènes (mais pas toujours), et surtout l’intériorisation de leur infériorité socio-économique par les indigènes les plus proches (salariés, employés de maison, contacts d’affaires), intériorisation débordant le plus souvent sur le plan culturel.

Mais c’est à vrai dire un phénomène présent ailleurs – j’ai cotoyé des expatriés en Europe, et ai alors rencontré le même phénomène, atténué cependant et alors dépourvu de ses aspects ethnico-religieux mais tout autant encombré de stéréotypes nationaux…

Les milliards de recettes touristiques valent-ils la peine de se faire humilier de la sorte? Ne pouvons nous pas demeurer une destination touristique, ce qui est une nécessité vitale vu l’effondrement de notre balance commerciale, tout en demeurant dignes?

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