Avis de recherche avec récompense à la clé: un référendum démocratique avec 98,5% de OUI

Avant ce vendredi 1er juillet, dans les discussions sur le soutien au projet constitutionnel royal, je disais que le OUI aurait facilement 85/90% des suffrages exprimés (que je considère, contrairement à Ignacio Cembrero, correspondant d’El Pais au Maroc, comme étant le nombre total de votants moins le nombre de bulletins nuls ou blancs), même sans fraude électorale à proprement parler. Plusieurs raisons à cela: le prestige du Roi, qui a assimilé tout vote autre que le OUI à de la mécréance; la propagande massive, y compris  à la télé, dans les radios et dans les mosquées et enfin le fait que les opposants au projet constitutionnel appelaient tous au boycott plutôt qu’au non. Mais je me disais que statistiquement, dans tout corps électoral donné allant voter sur un projet de réforme substantiel (ne serait-ce que formellement), et dont certains aspects ont été âprement discutés (le statut des langues amazighes ou la liberté de culte par exemple), il se trouverait au moins 10-15% d’électeurs votant non parce qu’ils n’ont pas eu de promotion ou ont perdu leur boulot, parce qu’ils se sont disputés avec leur femme, parce que le Wydad n’a pas remporté la botola voire même parce qu’ils étaient opposés au contenu du texte constitutionnel proposé – bref, pour toutes les bonnes ou mauvaises raisons qui font que les gens votent.

Je me disais aussi que si manipulation des résultats il y aurait, ce serait fait avec finesse et doigté, bref, pas comme durant les très dadaistes résultats référendaires de l’ère Basri (il y a eu 9 référendums constitutionnels au Maroc avant celui-ci – six d’entre eurent lieu alors que Basri était ministre de l’intérieur). Comme la plupart des observateurs, je me disais que le chiffre clé serait celui de la participation, étant donné que l’opposition au projet de révision constitutionnelle se manifestait surtout – hélas – par le boycott.

J’ai donc été ahuri à l’annonce des chiffres préliminaires – comme vu précédemment, ils ne seront définitifs qu’après proclamation des résultats officiels par ce qui s’appelle encore le Conseil constitutionnel. Si le taux de participation semble gonflé, que dire du pourcentage de OUI? C’est un taux sorti en ligne droite de l’ère Basri – il y a même eu un référendum en 1980 avec un taux de OUI inférieur (96,7%) à celui-ci. Est-il statistiquement plausible que le taux des OUI aie vraiment été 98,5%?

Lorsque j’avais cherché des comparatifs internationaux en rédigeant mon post précité sur l’histoire des référendums constitutionnels marocains, j’avais trouvé un seul référendum dans un pays démocratique avec un score basriste – un référendum irlandais sur l’adoption en 1979, avec 99% de oui mais seulement 28,6% de participation. L’autre résultat le plus proche que j’ai trouvé récemment est de 93,2% en Islande en 2010 – mais il s’agissait d’un NON…

Je lance donc un concours – je n’ai pas encore réfléchi à la récompense, qui pourrait être pécuniaire – avis donc au lecteur ou à la lectrice qui trouvera un résultat de référendum comparable à celui du référendum constitutionnel marocain de ce 1er juillet 2011, c’est-à-dire:

  • avec un taux de OUI comparable, soit 98,5% ou plus;
  • une réponse positive;
  • un taux de participation comparable, soit 73% ou plus;
  • un référendum portant sur une révision constitutionnelle totale (et non pas partielle);
  • dans un pays démocratique.

S’agissant du dernier point, en cas de doute, se référer au classement imparfait de Freedom House.

Au fait: c’est une offre sérieuse.

« On clame le OUI à la nouvelle constitution mais tout le processus crie le NON »

Vous trouverez ci-dessous le témoignage d’un citoyen et électeur marocain de passage dans le Souss en ce temps de plébiscite royal, qui nous livre ses impressions (pour connaître un petit peu cet électeur, il n’avait jusqu’à lors pas été particulièrement politisé):

Agadir et la région 28 au 30 juin 2011

Les grandes artères d’Agadir sont jonchées de tracts qui laissent à peine apparaitre le goudron. Leur message unique me frappe comme une massue en plein dans mon libre arbitre : « Na3am« , comme une voie à sens unique que l’on me force à emprunter. Intoxiqué depuis quinze jours par ce mot devenu désormais répulsif, j’assiste aujourd’hui estomaqué à une démonstration géante m’ôtant toute once de patriotisme, celui là même que l’on m’a inculqué depuis l’enfance et qui s’étiole à chaque banderole que croise mon regard.

La région est donc victime d’une bien plus grande campagne pour le « Oui » qu’ailleurs… Tous les villages côtiers que j’ai traversé y passent: les mêmes banderoles, accrochées sur les places publiques. Des banderoles clonées. Les mêmes. Que l’on aille essayer de me faire croire que ce n’est pas la main d’un fonctionnaire qui l’a accroché… En toute illégalité…  L’entrée du port d’Agadir a lui aussi été grimé de la même banderole « Oui pour la constitution » (en arabe et en berbère).

On pourrait limite avancer que celles dans les places publiques auraient pu être attachées par n’importe quel fonctionnaire zélé ou par les représentants d’un parti politique, mais qui aurait autorité pour accrocher ce type d’affiche à l’entrée d’un grand port marocain?

N’est-il donc pas interdit sous nos cieux aux fonctionnaires d’influencer le vote ?

Agadir – Jeudi 30 Juin 18 heures 

Des dizaines de camions qui se suivent en file indienne et transportent des centaines de personnes entrent à Agadir. Le tapis de tracts au sol leur indique le chemin : Toute la ville vit au rythme de la propagande. Ce mot m’est venu à l’esprit plusieurs fois ces quinze jours de campagne… Je pensais l’avoir laissé dans mes manuels d’histoire lorsque Goebbels ou l’Union soviétique étaient au programme, je suis obligé à m’y résoudre, c’est bien d’abjecte propagande qu’il s’agit; ce « Oui » ressassé ad nauseam sensé nous guérir de tous nos maux, ce matraquage sans cesse répété et repris par des médias n’arrivant même pas à l’argumenter…

Dans l’absolu, j’aurai pu penser « Oui » mais la méthode en soi m’agace, elle clame le « Oui à la nouvelle constitution » sensé représenter le changement, mais tout le processus crie le « Non« , il veut dire pour moi « Nos méthodes sont restées les mêmes, vous avez quinze jours pour avaler 180 articles et les approuver, et surtout n’allez pas croire que quelque chose a changé« .

Pourquoi ai-je le sentiment d’être victime d’une gigantesque mascarade ?

Casablanca – 1 er juillet 
J’arrive à mon bureau de vote – Sur le mur de celui-ci est accrochée une banderole pour le « Oui« . Ce dernier assaut me glace. Non, ils n’auront pas mon vote. Je fais demi-tour.

Au travail, ma collègue s’indigne « Ils ne m’ont même pas marqué le doigt!« . La secrétaire, quant à elle, se justifie de ne pas y être allée « Je suis de Safi, je ne peux voter ici, en plus le Moqqadem a fait croire à ma mère que si elle ne votait pas « oui » il ne lui délivrerait plus aucun papier administratif« . La secrétaire baisse le ton et réalise que ce qu’elle vient de dire diffère de la pensée unique qui sévit…

La vie au Maroc est devenue dangereusement manichéenne ; le « non » ou le « boycott » en a été assimilé à un rejet du Roi…

Forcément, ce premier juillet, le Maroc n’a pas voté favorablement pour une constitution, mais a refait un serment d’allégeance à Mohamed VI. Ce n’était pas sensé être l’enjeu de ce référendum…

Rétroactes, par ordre chronologique:

– « Ce qui ne peut pas durer dans la constitution marocaine (I)« ;
– « Ce qui ne peut plus durer dans la constitution marocaine (II): la méconnaissance de la souveraineté populaire« ;
– « Ce qui ne peut plus durer dans la constitution marocaine (III): voici ce que je proposerai au sujet des langues« ;
– « Ce qui ne peut plus durer dans la constitution marocaine (IV): identité et citoyenneté« ;
– « Le pouvoir constituant au Maroc est le Roi (I): les espoirs déçus de 1962« ;
– « Le pouvoir constituant au Maroc est le Roi (II): le refus constant de l’assemblée constituante élue« ;
– « Le pouvoir constituant au Maroc est le Roi (III): des référendums constitutionnels aux résultats invraisemblables« ;
– « Le pouvoir constituant au Maroc est le Roi (IV): l’élaboration de la constitution se fait au Palais« ;
– « And now, Morocco« ;
– « J’adore la constitution cambodgienne« ;
– « Il s’honore, dit-il« ;
– « Deux jours avant le discours royal, Hamid Chabat parlait des révolutions arabes comme d’un complot sioniste« ;
– « la question n’est pas tant de savoir s’il faut craindre une contagion du printemps arabe au Maroc que celle de savoir s’il ne représente pas une opportunité pour le pouvoir »;
– « Les vieilles ficelles de la MAP« ;
– « Casablanca, le 13 mars 2011« ;
– « Réforme constitutionnelle: début du dialogue avec la société civile à Casablanca« ;
– « Le Maroc, une monarchie républicaine« ;
– « Un conseiller du Roi préside le « mécanisme de suivi » de la réforme constitutionnelle rédigé par une commission royale…« ;
– « Maroc: une révolution urgente et légitime« ;
– « Quand la police marocaine menace de mort un journaliste militant« ;
– « Morocco’s February 20th protest movement for dummies« ;
– « Analyse du mouvement du 20 février au Maroc« ;
– « Me Ziane est opposé à la réforme constitutionnelle« ;
– « Au Maroc, le boycott électoral est criminalisé« ;
– « Le boycott référendaire en droit marocain« ;
– « Le projet de Constitution révisée: que penser?« ;
– « Modalités de vote des MRE: une violation flagrante du Code électoral« ;
– « Conseils pratiques pour déjouer la fraude lors du référendum du 1er juillet« ;
– « Les Marocains des Hauts-de-Seine peuvent voter six fois (au moins)« ;
– « Le nihilisme et l’internationale monarchiste« .

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