Du danger de montrer son caleçon Superman en public (ou de diffuser un dessin animé)

Le Maroc n’a pas le monopole des poursuites pénales contre des artistes – je pense à celles contre rappeur L7aqed bien sûr – dans le monde – La Rumeur en France en sait quelque chose, qui sort de huit années d’une guérilla juridique initiée par Sarkozy, et ce sans compter les poursuites contre des citoyens ordinaires – en Jordanie, six citoyens sont ainsi poursuivis pour avoir tiré la langue au Roi, ce que Yves Gonzalez-Quijano (Culture et politique arabes, un des meilleurs blogs sur le monde arabe toutes langues confondues) appelle fort à propos « crime de lèche-majesté« . Mais celles lancées au Liban contre le duo comique Rawya el-Chab et Edmund Hedded valent leur pesant de taboulé.

Leur crime? Lors d’une collecte de fonds caritative pour les enfants souffrant de maladies cardiaques, qui a lieu sous la forme d’un « man auction » (vente aux enchères lors desquelles un homme propose au plus offrant soit un service particulier – plombier, électricien, etc – ou le plus souvent un strip-tease, la somme offerte étant généralement reversée à une oeuvre caritative), Edmund Hedded a soulevé son jeans pour montrer le haut de son caleçon Superman qu’il portait ce jour-là. Que n’avait-il pas fait-là:

Rawya el Chab et Edmund Hedded, ce dernier montrant le haut de son caleçon Superman lors d'une vente aux enchères.

L’article est tombé entre les mains d’un « vieux ». Un « responsable » que le rapport du spectacle a « révolté ». Une « révolte » accentuée par le fait qu’une photo montrant Edmund Hedded, en pleine représentation, sur scène, en train d’exhiber quelques petits centimètres carrés de son caleçon marqué du sigle de Superman, circulait déjà.

Décidé à ne pas laisser passer la chose, ce « responsable », dont Edmund Hedded ne connaît pas l’identité, a informé les autorités judiciaires libanaises.

« Rawya el-Chab (qui animait la vente aux enchères) et moi-même avons été convoqués et interrogés au commissariat chargé de l’instruction disciplinaire. Les autorités elles-mêmes étaient perplexes quant au motif de notre convocation et nous ont rassurés à plusieurs reprises que nous n’allions pas être sanctionnés« , indique le jeune comédien, qui lui même peine encore, aujourd’hui, à masquer sa perplexité.

Suite à cet interrogatoire, Edmund Hedded affirme avoir contacté plusieurs ministres et responsables qui ont également minimisé l’affaire qu’ils ont qualifiée de « ridicule« . Un ministre a même confié au jeune comédien avoir été, lui-même, déjà « vendu aux enchères pour un rendez-vous romantique, il y a 30 ans« .

L’affaire aurait également été évoquée par le président de la République Michel Sleimane lors d’une des séances du Conseil des ministres au palais présidentiel…

Autant dire que le caleçon d’Edmond a fait le tour du Liban.

D’où la grosse et mauvaise surprise d’Edmund à l’énoncé du jugement, le 30 novembre 2011 : « Un mois de prison et 200.000 livres libanaises d’amende pour un +stand-up comedy show+ socialement hors de l’ordinaire et pour discours extrêmement vulgaire ainsi que l’exposition du caleçon d’Edmund Hedded« .

Edmund Hedded et Rawya el-Chab sont punis « au nom du peuple libanais et conformément à l’article 532 du code pénal » pour « humour, terminologie et gestes indécents sur scène« .

On ne badine avec la décence dans un pays où tant de meurtres et massacres sont restés impunis, et où des chefs de milice sont chefs de partis. Récemment, deux Libanais avaient été arrétés – puis libérés – pour avoir écrit des graffitis favorables à la révolte syrienne.

On aurait bien sûr tort d’incriminer spécifiquement le Liban: on a bien vu au Maroc il y a plusieurs années de cela un ingénieur condamné à trois années de prison ferme (avant d’être grâcié) pour avoir créé une page Facebook au nom du prince Moulay Rachid (sans aucun propos critique ou injurieux d’ailleurs). En Tunisie, c’est la projection télévisée du film animé Persepolis fondé sur l’album de bandes dessinées du même nom de Marjane Satrapi qui vaut à Nabil Karoui, PDG de la chaîne privée Nessma TV un procès pénal pour lors duquel il encourt trois années de prison ferme pour « atteinte aux valeurs du sacré, atteintes aux bonnes mœurs et troubles à l’ordre public« . Des émeutes violentes, initiées par des salafistes, avaient suivi la projection du film, et une pétition regroupant plus de 100.000 signatures avait éxigé des poursuites contre Nessma TV. L’intéressé est un improbable héros de la liberté d’expression – il a des portraits de Berlusconi (il en fut un partenaire d’affaires) dans son bureau, sa chaîne fut créée lors de la dictature de Benali, dont il chantait alors les louanges, et il a demandé pardon pour la diffusion du film animé, où une séquence présentait Dieu sous les traits d’un homme, chose antinomique avec le dogme musulman.

Et c’est l’Egypte qui est en passe de décrocher le pompon, puisque une série d’actions en justice ont été initiées par des avocats islamistes – une véritable engeance en Egypte, si on veut bien se rappeler que certains d’entre eux avaient par le biais d’une procédure de hisba obtenu en 1995 que le défunt chercheur en sciences islamiques Nasr abu Zayd soit déclaré apostat et divorcé de force de son épouse – contre le comédien et acteur le plus célèbre du monde arabe, Adel Imam. Deux procédures distinctes sont apparemment en cours, mais initiées par le même avocat islamiste – Adel Imam a ainsi été condamné en appel à 3 mois de prison ferme pour injure à l’islam, tandis qu’il a ce jeudi été acquitté en première instance dans une autre affaire du même type. Tête de turc des islamistes, et proche de l’ancien président Hosni Moubarak, Adel Imam illustre le pouvoir politique nouveau des islamistes, qui dominent de manière écrasante l’Assemblée du peuple égyptienne – et il illustre le risque d’avoir renversé un régime dictatorial pour finalement ne pas obtenir de réel changement en matière de liberté d’expression, comme le souligne Amnesty International. Comme le dit un membre du collectif de défense de Nabil Karoui:

« Ceux qui accusent les autres d’hérésie, qui décident qui est un bon musulman ou pas, utilisent les mêmes stratagèmes de contrôle des médias que sous Ben Ali », abonde Naceur Laouini. (écrans.fr)

On voit les limites de la révolte arabe dans les pays où elle a abouti à la chute de la dictature: l’outrage au dictateur est de plus en remplacé par l’outrage aux valeurs religieuses ou nationales; la chute de la dictature n’implique pas nécessairement l’avénement de la démocratie. Ce dilemme n’est pas propre aux pays arabes, et les réactions négatives importantes contre ces procès liberticides sont un signe d’espoir – même le parti Ennahda avait pris ses distances avec les poursuites pénales contre Karoui. Dans les pays où cette révolte n’a pas entamé les régimes autoritaires ou semi-autoritaires en place – Maroc et Jordanie notamment – c’est l’accusation de lèse-majesté qui demeure l’accusation suprême.

Dans les deux cas, des lois pénales évasives  – à dessein – permettent à des magistrats médiocres ou soumis de condamner en vertu des souhaits supposés du pouvoir ou de l’opinion, et non en vertu de la lettre et de l’esprit des lois. Encore une fois, les pays arabes n’ont pas le monopole de ces défauts-là: chaque année, la Cour européenne des droits de l’homme condamne des Etats membres du Conseil de l’Europe pour violation de l’article 10 de la Convention européennne des droits de l’homme relative à la liberté d’expression (de 1959 à 2009, 392 violations concernant 36 des 47 Etats membres ont fait l’objet de décision de la Cour – voir ce guide publié par la Cour pour une présentation de la jurisprudence pertinente en matière de liberté d’expression). La différence est cependant que la majorité des Etats membres du Conseil de l’Europe est constituée d’Etats de droit où la justice freine – tant bien que mal – les dérives du pouvoir; quand la justice marocaine, tunisienne ou égyptienne prendra une décision allant à l’encontre de la volonté du pouvoir politique ou d’une majorité de l’opinion publique sur un dossier important, ce jour-là Nabil Karoui, Adel Imam, Edmund el Hedded et Rawya el Chab pourront sans doute s’exprimer artistiquement en paix…

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Le Canard enchaîné interdit au Maroc cette semaine

Le Canard enchaîné n’est pas entré au Maroc cette semaine. Contrairement à ce qui a pu être le cas auparavant, notamment lors de l’interdiction de diffusion de France Soir suite à sa publication des caricatures danoises, il n’y a pas eu de communication officielle là-dessus. Impossible donc de savoir quelle disposition légale sur laquelle se fonde cette interdiction. On peut cependant présumer qu’il s’agit de l’article 29 du Code de la presse et de l’édition:

L’introduction au Maroc de journaux ou écrits périodiques ou non, imprimés en dehors du  Maroc, pourra être interdite par décision motivée du Ministre de la communication lorsqu’ils portent  atteinte à la religion islamique, au régime monarchique, à l’intégrité territoriale, au respect dû au Roi ou à l’ordre public.

L’article litigieux est reproduit ici. Il raconte comment la société française Amesys, spécialiste en matériel informatique d’espionnage et de sécurité, a vendu du matériel de surveillance informatique à la Syrie, au Qatar et au Maroc, permettant à ces pays de surveiller leurs dissidents cybernautiques. On a du mal à voir comment les informations factuelles contenues dans cet article pourraient justifier une interdiction d’entrer sur le territoire marocain. C’est sans doute la caricature du Roi, ainsi que le titre de l’article – « La haute technologie française fait le bonheur des tyrans » – qui ont motivé cette décision, ces aspects-là dénotant sans doute aux yeux du ministre de la communication – censé gérer les affaires courantes – une « atteinte au respect dû au Roi« .

Il faut néanmoins souligner qu’il existe un autre texte répressif pertinent, le dahir n° 1-56-204 du 19 décembre 1956 réglementant la reproduction  des traits de Sa Majesté le Roi et de Leurs Altesses Royales, ses enfants (BO n° 2307 du 11 janvier 1957, p. 32). Voici ce texte:

Article premier: L’exposition, la diffusion, la mise en vente, la vente des photographies, gravures, dessins, peintures, estampes, sculptures, timbres, effigies et en général de toutes les reproductions des traits de Notre Majesté ou de leurs Altesses royales, doivent être soumises à l’autorisation préalable du directeur de cabinet impérial qui accordera son visa sur présentation de maquettes ou de photos conformes.

Ladite autorisation est également requise pour la reproduction, en dessin ou photographie, des traits de Notre Majesté ou de leurs Altesses royales sur les tracts et prospectus émis notamment à des fins sociales, politiques ou commerciales.

Article 2: Toutes les reproductions exposées, diffusées, mises en vente ou distribuées devront obligatoirement porter mention du nom de l’auteur et du numéro de visa accordé.

Article 3: Toute infraction aux dispositions du présent dahir sera punie d’une amende de 500 à 50.000 francs et d’une peine d’emprisonnement de huit jours à trois mois, ou de l’une de ces deux peines seulement.

Seront punies des mêmes peines, les falsifications et déformations des objets pour lesquels a été obtenu le visa préalable du directeur du cabinet impérial.

Il sera procédé à la saisie administrative des exemplaires et reproductions interdites. Le tribunal prononcera la confiscation desdits exemplaires et reproductions.

On voit donc que ce texte aurait également pu servir de base à l’interdiction d’entrer sur le territoire marocain du Canard enchaîné de cette semaine – plus particulièrement l’article 3 alinéa 3 de ce dahir – la saisie peut avoir lieu par voie administrative, la confiscation étant prononcée par le tribunal compétent (qui n’est pas désigné par le dahir – s’agissant d’un texte répressif, les règles de droit commun du Code de procédure pénale devraient trouver à s’appliquer, et le tribunal de première instance géographiquement compétent pourrait se prononcer). Or, encore une fois, aucune décision n’ayant été rendue publique – sans doute par gène, surtout si le texte choisi pour saisir le Canard enchaîné à son entrée au Maroc est le dahir de 1956… Par contraste, les éditions anciennes du BO datant de l’époque du Protectorat contiennent de très nombreuses décisions de saisie ou de fermeture de revues et périodiques, pour motifs politiques. Ce régime a décidément un problème avec la transparence de ses décisions – faute sans doute d’avoir le courage de les assumer.

Voir aussi:
– « Le Canard enchaîné censuré au Maroc ?« ;
– « Un Canard introuvable dans les kiosques marocains« 

Khalid Naciri: pour punir Le Monde de qualifier le Maroc de pays liberticide, on a du interdire Le Monde

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Khalid Naciri a retrouvé sa forme olympique du mois d’août – jugez-en, dans une déclaration à l’AFP relative à l’interdiction du Monde des 22 et 23 octobre en raison de la publication de caricatures de Plantu sur la monarchie:

Interdiction du Monde: le Maroc n’est pas un « pays liberticide » (ministre)
lemonde.fr 23.10.09 | 14h40

Le ministre marocain de la Communication Khalid Naciri a affirmé vendredi que le Maroc n’était pas un « pays liberticide » mais qu’il avait été « contraint et forcé » de bloquer la distribution au Maroc du journal Le Monde daté des 22 et 23 octobre.

« C’est contraint et forcé que j’ai été obligé d’interdire l’entrée au Maroc » du journal Le Monde, a-t-il déclaré à l’AFP. « Nous ne pouvons accepter ce qui est une atteinte directe à nos sentiments, une démarche présentant le Maroc comme un pays liberticide« , a ajouté M. Naciri, joint au téléphone à Stockholm où il représente le Maroc à la 4-ème édition des Journées européennes du développement (JED).

« Les propos du Monde nous ont profondément choqués« , a souligné Khalid Naciri, également porte-parole du gouvernement.

Les autorités marocaines ont bloqué jeudi la distribution du Monde qui a publié, dans son édition datée du jeudi 22 octobre, une caricature jugée « irrespectueuse » de la famille royale.

Le Monde daté du 23 octobre a également été interdit à la vente au Maroc pour des raisons similaires.

Dans son numéro du 22 octobre, Le Monde a publié à la « Une » un dessin du caricaturiste Plantu montrant une main sortant de l’étoile à cinq branches du drapeau marocain et tenant un crayon dessinant un personnage coiffé d’une couronne, tirant la langue et avec ce qui ressemble à un nez de clown.

« Procès au Maroc contre le caricaturiste Khaled Gueddar qui a osé dessiner la famille royale marocaine« , dit la légende accompagnant cette caricature.

La distribution au Maroc du Monde daté du 23 octobre a été bloquée « dans la même logique » car contenant la caricature dessinée par Khaled Gueddar.

Cette caricature avait été publiée par le quotidien Akhbar Al Youm dans son édition datée des 26-27 septembre et fait actuellement l’objet d’un procès au Maroc, intenté par le ministère de l’Intérieur et le prince Moulay Ismaïl, cousin du roi Mohammed VI.

Je crois qu’il est nécessaire ici de décortiquer le raisonnement de Khalid Naciri, pour ceux qui ne seraient pas familiers de la lecture du Tractatus Logico-Philosophicus de Wittgenstein:

  1. Le Monde accuse le Maroc d’être un pays liberticide.
  2. Or, le Maroc n’est pas un pays liberticide.
  3. Cette accusation est inacceptable.
  4. Pour cette raison, c’est contraint et forcé que le Maroc fait interdire Le Monde.

Si vous arrivez à l’étape n°4 sans néanmoins comprendre la logique sous-jacente du raisonnement, ne vous en faites pas: vous n’êtes pas le seul.

Rétroactes:
– « Khalid Naciri, ou le post-communisme à la marocaine« , (11 août 2009);
– « Question à Khalid Naciri: Sharon Stone, nihiliste sublimée ou sincère?« , (9 août 2009);
– « Comical Khalid, néo-makhzénien sublimé » (6 août 2009);
– « Khalid Naciri lance un appel aux “nihilistes sincères”, “les yeux dans les yeux”« , (6 août 2009);
– « X-files – the Moroccan connection: la filière usfpéiste se confirme« , (29 février 2008)

Khalid Naciri, ou le post-communisme à la marocaine

livre
Comme l’a fait remarquer Abmoul, depuis l’alternance, les ministres de la Communication successifs – Nabil Benabdallah de 2002 à 2007 et Khalid Naciri depuis cette date – sont issus du PPS (1), ex-PLS, ex-Parti communiste marocain – un des rares partis communistes au monde à accepter la monarchie, déjà à l’époque de la patrie du socialisme – Ali Yata, son président de 1944 à 1997. Ce parti, créé en 1974 et descendant direct du Parti communiste du Maroc puis du Parti communiste marocain puis enfin du Parti de la libération et du socialisme (PLS), a connu, sous ses différents acronymes, une persécution certaine des pouvoirs en place, français ou marocain: interdit en 1952 par les autorités coloniales, il le fût à nouveau sous le gouvernement Abdallah Ibrahim en 1959 (interdiction prononcée sur la seule base d’un discours radiophonique du Roi Mohammed V) puis lors du début des années de plomb (en 1969).

La presse de ce parti ne fût pas en reste: dans la brochure « Presse démocratique au Maroc: bilan et difficultés » (Editions Al Bayane, Casablanca, 1982), Ali Yata, leader historique du parti sous ses différentes dénominations de 1944 à 1997 (date de sa mort accidentelle), recense ainsi El Watan (paru clandestinement en 1942, sous le régime de Vichy), Egalité (paru clandestinement en 1944), Espoir (interdit en même temps que le PCM en 1952, paru clandestinement de 1945 jusqu’en 1956), Hayet ech-Chaab (interdit de parution mais publié clandestinement de 1945 à 1956, les autorités coloniales ne voulant pas d’une publication communiste arabophone, puis saisi et interdit en 1959 sous le gouvernement Abdallah Ibrahim), Les Nouvelles Marocaines (interdit en 1951), La Nation (suspendue par le PCM pour « raisons politiques« ), Al Jamahir (interdit en 1959 sous le gouvernement d’Abdallah Ibrahim en même temps que fût prononcée la dissolution du PCM), Al Moukafih (interdit en 1960 puis autorisé en 1961, puis saisi et interdit en 1964 sous le gouvernement d’Ahmed Bahnini), Al Kifah al watani (paru en 1965 puis interdit en 1969) et enfin Al Bayane (saisi à de multiples reprises, dont trois fois en 1981, suspendu trois semaines en février 1981 et en juin 1981) – sans compter la censure, devenue « monnaie courante avec l’accentuation des luttes de classe, d’une façon illégale, notamment à partir de 1972 » (Ali Yata, op. cit., p.74).

 ali yata presse démocratique au Maroc

Pour ceux qui découvriraient la scène politique marocaine, le PPS de 2009 a autant à voir avec le PPS de ces années de plomb que l’USFP d’Abdelouahed Radi avec l’USFP/UNFP des Mehdi Ben Barka, Omar Benjelloun ou Abderrahim Bouabid. C’est dire que plus rien aujourd’hui ne relie le PPS (ou l’USFP) persécuté des annnées de plomb à celui persécuteur de cet an de grâce 2009, sinon la trahison et le reniement, ultimes rappels de partis qui militèrent pour la démocratie.

Pour remuer le couteau dans la plaie, on peut citer ce qu’écrivait feu Ali Yata sur la saisie administrative de la presse dans cette brochure:

« En effet, le ministre de l’intérieur peut faire saisir un ou plusieurs numéros de n’importe quel journal, s’il considère que ce ou ces numéros portent atteinte à l’ordre public. Dans ce domaine, le ministre n’a donc à rendre de compte à personne, ni n’est contrôlé par quiconque. Il est libre d’apprécier à sa façon les articles publiés, de les interpréter comme bon lui semblera, de considérer qu’un article déterminé, un paragraphe de celui-ci, voire une simple phrase – quand il ne s’agit pas d’un seul mot! – sont de nature à troubler l’ordre public. (…) Il s’agit donc là d’un pouvoir discrétionnaire d’une portée dangereuse, porteur d’injustices potentielles et qui revêt le caractère d’une atteinte aux libertés d’opinion et d’expression. (…)

En conclusion, on doit donc dire que la presse libre et démocratique au Maroc rencontre des difficultés d’ordre politique, et ce en fonction de l’évolution générale de la situation politique. C’est pourquoi il convient de poursuivre le combat avec persévérance et fermeté jusqu’à ce que la liberté de publication et d’expression soit pleine et entière, qu’elle soit débarassée de ses entraves, comme le garantit la Constitution et le prévoit la loi » (op.cit., pp. 69-70, 78)

Le tournant ouvertement légaliste du PPS fût acté en 1975, lors du 1er congrès national du PPS, dans le programme du parti « La démocratie nationale, étape historique vers le socialisme« , qui déclarait notamment que « la reconnaissance pleine et entière du libre exercice des libertés par le peuple, afin de lui permettre d’exprimer ses aspirations et ses revendications, est une nécessité impérieuse » (PPS, « La démocratie nationale, étape historique vers le socialisme – Programme du Parti du progrès et du socialisme adopté par le Congrès national des 21, 22 et 23 février 1975 – Casablanca« , Imprimerie Al Maarif, Casablanca, sans date, p.220).

Mais le ver était déjà dans le fruit, dès cette époque: dans la grande tradition stalinienne, le rapport présenté lors de ce congrès national par Ali Yata (« Pour le triomphe de la révolution nationale démocratique et l’ouverture de la voie vers le socialisme« , Imprimerie Al Maarif, Casablanca, sans date), on pouvait lire les passages suivants:

« il en résulte un mécontentement, qui se signale d’abord dans les rangs de la classe ouvrière (…). Ce mécontentement (…) a également favorisé les tendances anarchistes et gauchistes dans les luttes politiques ont aggravé la situation, en affaiblissant les organisations politiques, en perturbant les liens des partis avec les masses populaires et en accroissant l’inquiétude générale et l’incompréhension. Ces tendances ont fait, objectivement, le jeu de l’ennemi impérialiste et néo-colonialiste, le jeu de la réaction » (op.cit., pp. 98-9)

ali yata pour le triomphe de la révolution

Plus loin dans ce même rapport, on retrouve le passage suivant:

« Il convient d’aborder ici un problème un peu particulier, celui du gauchisme. (…) C’est une utopie dangereuse qui flatte démagogiquement certains éléments et tente de les entraîner à sous-estimer l’impérialisme et la réaction. En fait, le gauchisme n’a aucune audience auprès de la classe ouvrière et cela s’exprime aisément, car la classe ouvrière est en confrontation immédiate et quotidienne avec l’impérialisme et peut difficilement se laisser distraire. Mais vis-à-vis des éléments inexpérimentés de la frange de la jeunesse qui n’est pas directement confrontée avec l’impérialisme, ils ont pu acquérir quelqu’audience (…)

Le gauchisme a sa filiation étrangère bien connue: c’est une résurgence de l’anarchisme qui est remis en vogue depuis une vingtaine d ‘années, surtout en Europe occidentale et tout particulièrement en France (…). Le fait est d’importance en ce qui nous concerne, puisqu’une grande partie de nos étudiants vivent en France et qu’ils y sont encouragés à mêler à leurs justes revendications et luttes des propos fracassants et irresponsables, certains allant même jusqu’à se considérer comme des exilés, en exil doré bien sûr.

Le gauchisme n’est pas seulement une resucée de Proudhon ou de Bakounine et d’un éventail éclectique et mal digéré de différents auteurs révolutionnaires et même contemporains, il est aussi alimenté de façon beaucoup plus moderne par des penseurs politiques bourgeois, américains ou d’Europe occidentale, philosophes, économistes ou sociologues d’un pessimisme apocalyptique (…). De la même manière, l’anarchiste Bakounine prétendait, à propos des colonies, qu’il faut faire la révolution sociale avant la révolution nationale et condamnait le patriotisme.

Le gauchisme répond également à certaines particularités historiques du développement du Maroc et exprime à la fois l’impatience et l’impuissance de la petite bourgeoisie, sa crainte de la discipline et de l’ordre, ses difficultés culturelles, sa peur du peuple et sa paralysie face à l’impérialisme, en même temps qu’une volonté d’hégémonie. (…) Il convient cependant de faire une distinction entre, d’une part, les jeunes qui ont été entraînés par leur enthousiasme, par une énergie qui n’a pas trouvé d’autre exuoire, parce que leur inexpérience et leur ignorance ont été abusées, et, d’autre part, les responsables chevronnés, qui nuisent consciemment et délibérément à la cause progressiste pour des motifs inavouables. » (op.cit., pp. 140-2)

Ca vous rappelle quelque chose, vous aussi? Cette jonction rhétorique entre le stalinisme et le discours néo-makhzénien, à 34 années de distance, n’est peut-être pas si étonnante que ça, pour qui connaît le caractère conservateur, moraliste et xénophobe du stalinisme. Mais même le stalinisme, version beldie (la version soviétique originale était autrement plus barbare), avait l’avantage sur la rhétorique néo-makhzénienne d’une certaine décence, apparemment perdue en gravissant les marches du pouvoir:

« Nous sommes et demeurons contre la répression qui s’abat sur les gauchistes persécutés pour leurs idées, tant qu’il s’agit d’idées car si on n’a pas le droit de commettre des actes nuisibles et d’insutler, on peut se tromper et cela ne constitue pas un délit » (op.cit., p. 142)

Hat-tip: Karim pour l’icône.

(1) Pas tout à fait en fait: l’Istiqlalien Mohamed Larbi Messari fût ministre de la communication du gouvernement Youssoufi I (1998-2000), et l’USFP Mohammed Achaari fût titulaire de ce même poste dans le gouvernement Youssoufi II (2000-2002).

Khalid Naciri lance un appel aux « nihilistes sincères », « les yeux dans les yeux »

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Les prestations de Khalid Naciri ces derniers jours ont permis aux Marocains de se remémorer Comical Ali, le porte-parole de Saddam Hussein qui assurait que les soldats étatsuniens aux portes de Bagdad commettaient des suicides de masse. On a eu l’interview collector sur France 24, un article dans le Matin du Sahara hier et une lettre ouverte dans le même Matin du Sahara aujourd’hui, « Maintenant parlons entre nous les yeux dans les yeux » – je vous jure que je n’invente rien, le titre et les citations qui suivent sont tous de Khalid Naciri:

Le Maroc est un Etat qui fonctionne loin de son optimum parce qu’il a trop peu de relais. L’essentiel de l’espace public est squatté par les vociférations du grand orchestre du nihilisme ravageur, dont les membres rivalisent de nuisance, insensibles aux terribles dommages qu’ils font subir à cette nation. Les revues «Tel Quel» et «Nichane» en sont des prototypes avérés.

En attendant, le pays est soumis au matraquage cacophonique du discours unique négativiste. Idem pour l’élite civile qui se déploie dans une démission généralisée, se contentant de «cultiver son jardin». Dans le meilleur des cas, cela advient dans une indifférence totale, allant jusqu’au boycott des élections et de la vie nationale, et dans le pire des cas, jusqu’à verser de l’eau au moulin de toutes les contestations, y compris les plus irrationnelles, réécrivant à sa manière le cogito de Descartes : « Je pense, donc je suis contre». Et pour encadrer tout ce beau monde, une presse largement acquise au sensationnalisme irresponsable, à la recherche des gains faramineux et cultivant le nihilisme sublimé. Quelques plumes courageuses toutefois sortent du lot… hirondelles incapables de faire le printemps en cet automne de la presse à principes.

Et voilà que grâce à cette alchimie incongrue, le Maroc passe insensiblement, des dérapages des années de plomb, aux dérapages contemporains des médias, c’est-à-dire d’une dictature ampoulée de l’Etat à une dictature nouvelle, celle de la presse nihiliste, qui rase tout sur son passage. Celle-ci qui réclame le droit de bousculer toutes les sacralités, s’auto-propulse elle-même en néo-sacralité, inaccessible et intouchable. Et gare à qui oserait élever la voix pour s’indigner de ses outrances, de ses mensonges, de ses injures, de ses diffamations. Il sera voué aux gémonies. Le terrorisme intellectuel a tué le débat et fait le lit de la médiocrité. Le résultat est un incommensurable gâchis. (…) C’est cette image schizophrénique qui caractérise le Maroc d’aujourd’hui. La raison est d’une extrême simplicité : seule la confrérie des refuzniks s’exprime parce qu’en face, une nouvelle terreur s’est installée, qui empêche les esprits les plus lucides, les plus équilibrés, les plus objectifs de leur apporter la contradiction.

C’est ce terrorisme intellectuel, qui a remplacé le débat par l’invective, l’injure et la diffamation. Le plus gros des titres de la presse dite «indépendante» ne fait pas d’analyse, ne s’adresse pas à l’intelligence. Cela est remplacé par des poncifs mal fagotés sur les « néo-makhzéniens »… Par le terrorisme intellectuel, cette déferlante de la médiocrité a fait le vide autour d’elle.

La conclusion est tout simplement fabuleuse: un appel aux « nihilistes sincères » pour qu’ils collaborent avec Khalid Naciri et le Palais dans la refondation du sytème (tout en respectant bien évidemment les sacralités):

En ce qui nous concerne, nous invitons les hommes et femmes des médias, y compris les nihilistes sincères, à s’y joindre. Osons le mot, c’est d’une véritable refondation qu’il s’agit, pour ouvrir une nouvelle page dans le cursus historique de ce pays. Le Maroc vaut bien ça.

Je n’ai malheureusement pas le temps d’entrer dans une analyse poussée de cette lettre ouverte aux nihilistes éclairés, mais il faut souligner des éléments permanents du discours réactionnaire: la victimisation (le gouvernement est victime de terrorisme intellectuel) avec l’inversion des rôles qu’elle implique, la dénonciation d’une classe politique (dont Naciri fait partie), l’invocation du sacré, l’invocation incongrue de l’indépendance nationale dans une tentative de mobilisation patriotique contre l’ennemi lié à l’étranger, l’opposition entre un gouvernement qui agit et les nihilistes qui ne font que parler stérilement, etc…

L’analyse du discours néo-makhzénien (pardon Khalid) est une chose sur laquelle il faudra revenir.

Hat-tip pour la comparaison avec Comical Ali: Moh blog.

Solidarité panarabe autour de Tel Quel et Nichane…

L’excellente BD égyptienne anglophone Al Khan dessinée par Tarek Shahin a ceci à dire sur la censure marocaine:

AlKhan08042009S1

Quand la hasbara néo-makhzénienne s’appuie sur un hoax grossier

hoax
Les tenants de la censure au Maroc font feu de tout bois ces derniers jours, de la déchéance de nationalité à l’excommunion en passant par les mille et une astuces de la rhétorique réactionnaire (il faudra y revenir, notamment sur l’imprécation sociale risible à l’encontre des critiques de la censure, trop aisés/éduqués/francophones/étrangers pour être légitimes, comme John Kerry en 2004). Le plus cocasse est de voir des tenants de la dénonciation du complot ourdi par l’étranger – la liste des suspects va de l’Algérie à la France (ennemie farouche du Maroc et de son régime comme chacun sait) – citer à l’appui de leur discours excommunicateur – le premier ministre français, François Fillon (si l’on comprend bien ce qui leur tient lieu de logique, penser la même chose qu’un Français c’est pas bien si cette pensée diffère de la leur, mais ça a valeur d’argument décisif si cette pensée est identique à la leur):

“Notre langue officielle est le français; pas l’Espagnol, le Libanais, l’Arabe, le Chinois, le Japonais, ou n’importe quelle autre langue. Par conséquent, si vous désirez faire partie de notre société, apprenez-en la langue ! La plupart des Francais croient en Dieu. Il ne s’agit pas d’obligation chrétienne, d’influence de la droite ou de pression politique, mais c’est un fait, parce que des hommes et des femmes ont fondé cette nation sur des principes chrétiens, et cela est officiellement enseigné. Il est parfaitement approprié de les afficher sur les murs de nos écoles. Si Dieu vous offense, je vous suggère alors d’envisager une autre partie du monde comme votre pays d’accueil, car Dieu fait partie de notre culture.’ > ‘Nous accepterons vos croyances sans poser de question. Tout ce que nous vous demandons c’est d’accepter les nôtres, et de vivre en harmonie pacifiquement avec nous.’ > ‘Ici c’est NOTRE PAYS, NOTRE TERRE, et NOTRE STYLE DE VIE. Et nous vous offrons l’opportunité de profiter de tout cela. Mais si vous en avez assez de vous plaindre, de vous en prendre à notre drapeau, notre engagement, nos croyances chrétiennes, ou de notre style de vie, je vous encourage fortement à profiter d’une autre grande liberté Francaise, ‘LE DROIT DE PARTIR..’ >

Je rappelle donc que ce discours est invoqué par des Marocain-e-s, souhaitant justifier vis-à-vis d’autres Marocain-e-s, la censure de Tel Quel et Nichane, ou dans certains cas se bornent à une condamnation qui vise moins le principe de la censure que les effets néfastes de celle-ci sur la réputation du régime et qui est alliée à une antipathie personnelle forte contre Ahmed Reda Benchemsi, le directeur de publication des deux hebdomadaires saisis. Ces Marocain-e-s qui invoquent ce discours le font parfois dans la même foulée d’imprécations lancées contre leurs contradicteurs, qui ont le malheur de dénoncer la censure, et qui sont dès lors accusés de ne pas être assez Marocain-e-s.

Ce n’est pas la première contradiction du discours des défenseurs de la censure, qu’on pourra qualifier de néo-makhzéniens pour les différencier des propagandistes d’Ancien régime comme Driss Basri ou Moulay Ahmed Alaoui. Parmi les autres contradictions, on notera qu’ils invoquent à l’encontre de compatriotes discutant d’un sujet de politique intérieure un prétendu discours d’un premier ministre français s’adressant à des étrangers, et plus particulièrement à des étrangers de confession musulmane, dans une tonalité qui n’est pas sans évoquer le « La France, tu l’aimes ou tu la quittes » cher à Le Pen – mais il ne faut pas s’attendre à trop de rigeur logique de la part de ceux qui s’appuient sur la censure pour faire taire leurs contradicteurs.

Mais le clou de cette histoire c’est bien évidemment que ce discours n’a jamais été tenu, du moins par François Fillon: pas besoin d’une équipe de police scientifique pour émettre des doutes sur l’authenticité de ce discours, qui semble avoir été écrit par une personne au front bas. Ainsi, le Libanais n’est pas une langue, la religion chrétienne n’est pas officiellement enseignée en France (hormis dans les départements concordataires d’Alsace-Moselle), et l’on voit mal un premier ministre français invoquer en 2007/2009 Dieu de la sorte – et je passe sur l’absence de source et de date donnés à ce discours. On peut ainsi apprendre sur le site Hoaxbuster que ce même discours a auparavant circulé sur le web en étant attribué à John Howard, l’ancien premier ministre australien, puis à un ministre québecois. D’ailleurs, l’intéressé lui-même a formellement dénoncé, sur son blog et le 2 mai 2009, le hoax malveillant dont il a été la victime:

Je dénonce un « hoax » détestable relayé sur le net
Depuis quelques semaines, la toile relaye des propos inacceptables sur les musulmans qui me sont attribués et qui se propagent sous forme de courrier électronique repris par plusieurs blogs. Je vous confirme qu’il s’agit d’un « hoax », en français un canular, détestable, en l’occurrence une fausse déclaration. Ce courrier circule en réalité dans le monde entier depuis plus d’un an et a déjà attribué ces propos à plusieurs dirigeants ou chefs de gouvernement étrangers. J’invite les internautes qui seraient susceptibles de croiser ce canular à le dénoncer. Le web ne doit pas être l’espace des mensonges et de la haine raciste. Ceux qui me connaissent savent que de tels propos sont aux antipodes de ce que je suis, de ce que je pense, de tout mon engagement politique républicain e humaniste.

François Fillon

Ceci n’est qu’un exemple de ce discours néo-makhzénien dans ce qu’il a de plus intolérant et xénophobe – une xénophobie sans étrangers puisque le débat contradictoire qui a lieu sur le web est quasi-exclusivement entre Marocain-e-s. Je conseille fortement aux chercheurs et enseignants en matière d’analyse du discours politique de répertorier les différents spécimens de rhétorique réactionnaire qui se déploient avec une certaine vigueur sur le web, il y a là une typologie à établir.

Hat-tip: Ayoub, qui m’a informé de ce hoax.

Addendum: Merci à Fhamator et Karim pour le lien vers l’éditorial de Rachid Nini d’Al Masae citant et prenant pour argent comptant ce hoax attribué à François Fillon.

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