Les vraies leçons de la bataille d’Anoual

Rien n’illustre tant l’habileté et la duplicité – qui vont de pair – du pouvoir marocain que sa récupération de la bataille d’Anoual (qui eût lieu le 21 juillet 1921), synonyme de la pire défaite enregistrée par une armée coloniale de pair avec Dien Ben Phu –  » l’un des plus effroyables désastres enregistrés au cours des entreprises coloniales européennes en Afrique » ainsi que l’a dit un commentateur de l’époque coloniale (J. Ladreit de Lacherrière, in « La zone espagnole du Maroc et la guerre civile« , Politique étrangère, février 1937,  p. 33).  La déroute de l’armée espagnole (14.000 morts, 1.100 prisonniers) impliqua plus fortement l’armée française, sous le commandement de Lyautey puis Pétain notamment, et vit l’utilisation d’armes chimiques contre les populations civiles du Rif  dans une préfiguration des guerres coloniales contre-révolutionnaires (comme l’a relevé Daniel Rivet), avant une reddition de l’émir Abdelkrim el Khattabi en 1925.

Le mouvement national marocain et ses héritiers – soit l’Istiqlal, l’USFP, le PPS et l’OADP (devenue PSU) – ainsi que la gauche ont depuis longtemps commémoré la bataille d’Anoual, la seule d’ailleurs à être commémorée avec celle de Oued el Makhazine. On peut présumer que la monarchie alaouite se serait bien passée de telles célébrations, puisque la résistance d’Abdelkrim el Khattabi fait par contraste rejaillir la passivité du sultan Moulay Youssef, qui resta sagement sur son trône alors qu’armées française et espagnole faisaient une guerre impitoyable au Rif. Mais le retentissement politique interne de la bataille d’Anoual, allié sans doute à un zeste de mauvaise conscience, a contraint le pouvoir à baptiser places et avenues Abdelkrim el Khattabi ou Anaoual, et à dépêcher ses dignitaires aux cérémonies annuelles de commémoration.

Pour être honnête, d’autres courants politiques intrumentalisent également l’héritage de la guerre du Rif:

Il est manifeste que le Rif constitue, aujourd’hui encore, l’enjeu d’une lutte politique: la « bataille pour le passé du Maroc » – selon l’expression d’Ernest Gellner – continue de se livrer sur ce terrain où l’héritage d’Abdelkrim est revendiqué de diverses manières, toutes contradictoires. (Raymond Jamous & François Pouillon, « Jubilé pour une insurrection paysanne au Maroc« , Cahier d’études africaines, 1976, pp. 633-634).

C’est ainsi que le personnage d’Abdelkrim el Khattabi a ainsi été invoqué par certains militants amazighs, souhaitant défendre leur revendication d’autonomie voire plus. Or s’il est exact qu’Abdelkrim el Khattabi a bel et bien proclamé la République du Rif, c’est dans un contexte historique particulier où le trône était le simple cache-sexe du colonialisme franco-espagnol au Maroc. Rien dans son parcours d’exil, après 1925, n’indique une quelconque tendance séparatiste – au contraire, puisque l’engagement public d’Abdelkrim, par ailleurs profondément impregné d’islam, fut anti-colonialiste mais surtout pan-maghrébin (il était même le fondateur et président du Comité de libération du Maghreb arabe en 1947) et voire même panarabe.

Il en va de même de la proclamation de la République, proprement blasphématoire dans un Maroc contemporain où la monarchie constitue l’horizon institutionnel indépassable. Si elle est bien de son fait, et s’il envisageait un Etat moderne, il n’entendait pas se détacher du patrimoine islamique (« la volonté d’Abdelkrim d’instaurer un Etat moderne, empruntant l’essentiel de ses institutions aux démocraties occidentales, tout en restant dans la voie tracée par les premiers califes, est incontestable » (1)), et était considéré, par ses partisans de l’époque, comme sultan du Rif (2). Ce n’est probablement pas à ce type de république que songent ses partisans républicains d’aujourd’hui. On peut constater avec Jamous & Pouillon, précités, que la guerre du Rif et Abdelkrim échappent aux récupérations contemporaines, et s’imposent par leur originalité.

Le parallèle semble cependant plus certain avec les guerres coloniales postérieures, surtout celle d’Indochine, la seule avec celle du Rif à contenir une victoire militaire éclatante sur une armée coloniale. Citons le regretté historien marocain Germain Ayache, dont les travaux se concentrèrent sur cette période de l’histoire:

Pour les néophytes de l’Orient, la guerre du Rif avait ainsi fourni un banc d’essai à la théorie de Lénine. C’était l’illustration et la mise en pratique de thèses élaborées en leur présence et avec leur concours, dans les congrès de l’Internationale.

Et si, d’après son témoignage, on peut admettre qu’il en fut bien ainsi pour l’homme qui deviendrait Président de la Chine [Mao Tsé-Toung], devra-t-on hésiter à l’admettre dans le cas mieux connu du futur Président du Viet Nam [Ho Chi Minh]? Nous n’avons pas d’écrit, malheureusement, où Ho Chi Minh ait fait connaître, soit à l’époque, soit de façon rétrospective, ses réactions aux événements du Maroc. On sait pourtant qu’en 1923, quand fût créé l’Etat rifain, il était lui-même à Paris, militant dans les rangs des communistes français. L’année suivante, quand l’armée espagnole se trouva acculée à la mer, il était en Russie, comme dirigeant de l’Internationale paysanne et membre de l’école où se formaient des chefs pour la révolution des colonies. En 1925, revenu en Orient pour préparer dans son pays la lutte contre l’impérialisme français, il apprenait que celui-ci essuyait dans le Rif la première vraie défaite de l’histoire coloniale. Enfin, plus de vingt ans après, quand il fut à son tour dans la position qu’Abdelkrim avait eue autrefois, que ce dernier, par contre, eut échappé à la garde des Français, il s’adressa à lui pour lui demander de l’aider. Ce que fit Abdelkrim par une adresse aux soldats marocains engagés sur le front d’Indochine. Il est bien difficile de concevoir qu’une solidarité si naturelle, perçue quand Abdelkrim n’était plus qu’un grand nom oublié, n’ait pas été sentie plus vivement encore quand il portait des coups durs à l’ennemi commun.

D’ailleurs, plutôt que de vouloir trouver dans les événements du Rif une tardive répétition de la résistance algérienne du temps d’Abdelkader, comparons-les, à ce qui est, depuis, advenu au Viet Nam. Alors, vraiment, on y verra une sorte de préfiguration: dans la nature des forces en présence, leur rapport initial, l’évolution de ce rapport, les voies et les moyens, la relève d’un impérialisme par un autre, les répercussions au sein même des deux pays venus porter la guerre. (Germain Ayache, « Les origines de la guerre du Rif« , Société marocaine des éditeurs réunis, Rabat, 1981, pp. 15-16)

Faut-il rappeler que même Che Guevara revendiqua l’influence d’Abdelkrim?

Mais la guerre du Rif, qu’on dit méconnue, fait l’objet d’un réel regain d’intérêt au Maroc ces derniers temps, en dehors des cercles partisans ou officiels, notamment au Rif et parmi les militants progressistes. La cause? Probablement les deux principes difficilement séparables, la souveraineté populaire et la souveraineté nationale, qu’elle a affirmés. On aurait tort de faire l’impasse sur l’une et l’autre forme de souveraineté, tant il est vrai qu’un peuple occupé ou sous protectorat, officiel ou non, ne peut être véritablement souverain.

Dans une vision idéaliste – on aurait dit petite-bourgeoise il y a quelques décennies – de ce que c’est la souveraineté, et à juste titre méfiants devant l’instrumentalisation du nationalisme par le makhzen, certains progressistes réclament la souveraineté populaire mais répugnent à en tirer les conséquences en matière notamment d’ingérence étrangère ou de réciprocité, où à saisir que la souveraineté nationale n’est pas seulement une question d’intégrité territoriale – elle l’est, mais pas que ça. De l’autre côté, des nationalistes sont aveugles à la souveraineté populaire, qu’ils ne perçoivent pas comme étant le soubassement idéologique – du moins dans une optique démocratique – de la souveraineté nationale.

C’est là leçon que progressistes et nationalistes peuvent tirer d’Abdelkrim et de la guerre de libération qu’il mena au Rif: sa lutte contre l’occupation étrangère était inséparable de l’instauration d’institutions modernes (dans le contexte très particulier du Rif des années 20, donc pas forcément sous une forme qui serait adaptée au Maroc de 2012) et d’une société juste. De même, l’affirmation de la souveraineté nationale contre l’occupant n’était en rien une manifestation de chauvinisme ou de xénophobie, puisque Abdelkrim el Khattabi passa plus de la moitié de sa vie à lutter pour la solidarité maghrébine, arabe et des peuples opprimés du Tiers-Monde. C’est en ne faisant pas de lecture biaisée de son expérience que les Marocains d’aujourd’hui, indépendamment de leurs obédiences idéologiques, pourront retrouver le fondement d’une politique progressiste et démocratique fondée sur la souveraineté populaire, la souveraineté nationale et la solidarité internationale, en n’occultant aucune de ces composantes. Tout autre choix déshonorerait le mémoire d’Abdelkrim et des Rifains, et celle d’Anoual.

Lectures recommandées: outre les deux ouvrages de Germain Ayache, « Les origines de la guerre du Rif » et « La guerre du Rif » (ce dernier hélas inachevé du fait du décès de l’auteur), on peut conseiller la biographie d’Abdelkrim el Khattabi (« Abdelkrim, une épopée d’or et de sang« ) ainsi que, de l’autre côté de la barricade, le récent ouvrage français de Vincent Courcelle-Labrousse et Nicolas Marmié, « La guerre du Rif. Maroc, 1921-1926« , voici quelques textes numériques.

Il serait également impardonnable de ne pas mentionner le véritable trésor que constitue le fonds numérique librement accessible Gallica de la Bibliothèque nationale de France – cherchez « anoual » par exemple, et des dizaines de documents d’époque se révéleront à vous.

(1) Louis Mougin. Abd el-Krim et la république du RifRevue de l’Occident musulman et de la Méditerranée, 1977, p. 245.

(2) C’est le célèbre historien orientaliste Robert Montagne, fonctionnaire du protectorat et guère favorable au nationalisme marocain, qui l’affirme dans son portrait d’Abdelkrim el Khattabi en date de 1947: « le peuple berbère ne le désigne que sous le nom familier de « Sidi Mohand » et lui donne le titre de sultan. Il le portera au milieu des siens jusqu’au dernier jour. (…) L’auteur de ces lignes est accueilli en ces termes à la zaouia de Snada: « Le sultan vous souhaite la bienvenue! ». Sidi Mohand est, jusqu’à la fin, par les siens regardé comme un sultan légitime« , « Abd el Krim« , Politique étrangère, 1947, p. 307.

Le Clézio, un prix Nobel franco-mauricien, le cheikh Ma el Aïnine et l’inévitable impérialisme étatsunien

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Le lieu commun veut que l’Académie suédoise, qui décerne le prix Nobel de littérature, ne choisisse que des auteurs inconnus et illisibles. C’est faux, comme le montre la liste des récents lauréats: Doris Lessing, Orhan Pamuk, V.S. Naipaul, Günter Grass, J.M. Coetzee et Dario Fo entre autres n’avient pas attendu les Dix-Huit pour se faire connaître au-delà d’un cercle intime. Parmi les plus récents, seuls Imre Kertész, Gao Xingjian ou Wislawa Szymborska sont sortis – très relativement – de l’anonymat international grâce au Nobel.

Le choix de l’écrivain franco-mauricien (il a insisté sur sa double nationalité lors de sa première conférence de presse, soulignant même qu’il se sentait mauricien avant tout (1) et assez peu français (2), ayant néanmoins précédemment dit ne pas considérer avoir de pays natal et se décrit comme un « schizophrène intercontinental« ) J.M.G. Le Clézio semble, pour le public francophone du moins, être un choix sans risque: un grand écrivain, reconnu en dehors des frontières de son pays, voyageur, multiculturel et plurinational. Pour tout dire, j’ai même lu un de ses livres, « Procès-verbal » (eh oui, on est juriste ou on ne l’est pas), et ai feuilleté « Désert » (« monument de la littérature du XX° siècle« , Aliette Armel dixit, tandis que Time estime que c’est son oeuvre majeure: « his most important novel is generally considered to be Désert, published in 1980 and largely set in the Moroccan Sahara » – on notera l’utilisation de l’adjectif « marocain« , qui correspond d’ailleurs à la perspective adoptée dans ce roman), dont un passage, celui décrivant une cérémonie religieuse de cheikh Ma el Aïnine auprès d’une tribu sahraouie, m’a très fortement marqué. J’avais apprécié le premier, mais n’ai jamais franchi le seuil du second – un oubli à réparer. Ca fait des années que je ne lis presque plus de littérature, et le dernier prix Nobel dont j’avais lu au moins une oeuvre avant sa consécration est Harold Pinter.

Le choix du Maroc et d’un des principaux personnages historiques marocains de ces cent dernières années, le cheikh Ma el Aïnine, dans Désert (où il décrit notamment les massacres commis par la colonne Mangin, formation militaire française qui combattit Ma el Aïnine) n’est pas fortuit: Le Clézio s’est marié, en secondes noces, à la sahraouie marocaine Jemia (issue de la tribu des Laaroussiyine). Il a par la suite écrit, avec elle, un ouvrage sur le Sahara marocain, « Gens des nuages« , empreint de sympathie pour le mode de vie nomade – thème récurrent de son oeuvre, et il se déclare bouleversé par sa rencontre avec une tribu panaméenne, les Embéras.

Voici par exemple ce qu’il écrit sur les Laaroussiyine:

 » Ils sont les derniers nomades de la terre, toujours prêts à lever le camp pour aller plus loin, ailleurs, là où tombe la pluie, là où les appelle une nécessité millénaire et impérieuse… Sans doute n’avons-nous compris qu’une part infimede ce que sont les Gens des nuages et n’avons-nous rien pu leur donner en échange. Mais d’eux, nous avons reçu un bien précieux, l’exemple d’hommes et de femmes qui vivent -pour combien de temps encore ?-leur liberté jusqu’à la perfection. « 

Fils d’un médecin colonial britannique (décrit dans son livre « L’African« ), Le Clézio est ferme sur les bienfaits de la colonisation tels qu’avancés généralement dans le débat français:

La question du colonialisme revient souvent dans votre livre. Que pensez-vous du débat sur les «bienfaits» de la colonisation qui s’est passé en France ?

Je me suis demandé pourquoi un tel débat, à mon avis obsolète, sans doute de basse politique. On ne peut trouver une seule raison de justifier le système colonial, même s’il y eut des gens exceptionnels, comme le fut mon père. Je sens bien que, même si je n’ai aucune part dans ce qui s’est passé, j’appartiens à cette histoire-là.

Il voit les anthropologues comme des instruments de la colonisation:

Vous rangez les anthropologues parmi les catastrophes qui ont accablé ces peuples ?

Sans aller jusque-là, je pense que la présence des anthropologues a été très dure pour eux, car à travers leurs travaux scientifiques, le système colonial s’est installé de façon plus profonde. L’anthropologie a une face sombre.

Dans ce même entretien à Télérama, il fustige l’exotisme colonial dans la peinture:

Dans Raga, vous citez le cas de la peinture de Gauguin et, à travers lui, de l’exotisme, qui a été une forme d’exploitation…

J’ai été invité, il y a quelques années, aux Marquises et à Tahiti, pour une célébration de Gauguin. A l’endroit où se tenaient les conférences, j’ai parlé avec un groupe d’étudiants qui protestaient contre ce qu’ils considéraient comme une célébration du colonialisme. Ce qui les gênait, c’était cette présentation très tendancieuse faite par Gauguin de l’homme et de la femme polynésiens, c’est-à-dire des gens paresseux, indolents, dociles, de bons sauvages. Il ne s’agit pas bien entendu de mettre en cause l’art de Gauguin, mais on ne peut nier que sa peinture est dépositaire aussi de cette « face sombre » dont je parlais à propos de l’anthropologie. Le Journal de Gauguin, et notamment la présentation très convenue de la femme tropicale, sensuelle et soumise, qu’on y trouve, est pour moi une lecture insupportable. Surtout lorsqu’on sait à quel point ont été féroces et violents les combats entre les Tahitiens et les troupes coloniales. Car il n’y a pas un endroit au monde où la colonisation s’est passée de manière tranquille et gentille.

L’expérience coloniale est pour lui une obsession:

J’appartiens à l’Occident colonisateur, ça ne fait aucun doute. Ma famille a colonisé l’île Maurice à la fin du XVIIIe siècle – il s’agit de la colonisation anglaise, mais c’était la même chose –, je compte certainement des esclavagistes parmi mes aïeux. Ma génération n’a certes pas fait la colonisation, mais elle a été témoin de ses derniers instants, au Maroc, en Algérie, en Afrique occidentale, partout dans le monde. De ce sentiment que j’ai d’appartenir au groupe humain qui a commis ces exactions est née mon obsession de ce chapitre de l’histoire. Conrad a très bien exprimé ce que je ressens, à travers le personnage de Marlow, dans Au cœur des ténèbres. Marlow est un personnage trouble, issu de la colonisation britannique, animé par un esprit autocritique, fasciné et attiré par le caractère instinctif des peuples d’Afrique, mais incapable d’y adhérer totalement. Je suis comme ça, occidental indéniablement, mais méfiant vis-à-vis de tout ce qui est trop intellectuel, trop rationnel, attiré par la magie, le surnaturel, les endroits où le présent et le passé cohabitent mystérieusement et naturellement – c’est le cas au Vanuatu.

Il est pour la reconnaissance des crimes coloniaux par les anciennes métropoles:

Suivez-vous les débats qui entourent les revendications mémorielles des peuples anciennement colonisés, les polémiques autour de la repentance ?

Il me semble sain qu’on parle enfin de l’histoire coloniale française – et on n’en parle pas encore assez. Il n’est pas question de se mortifier, mais il faut purger cette ancienne maladie qui existe toujours : le racisme, le sentiment de supériorité. Aux Antilles, vous entendez encore des Blancs qui parlent des Noirs comme de grands enfants indolents et indécis. C’est terrible. Tout effort de mémoire est salutaire. Il ne s’agit pas de recourir aux lois et aux décrets pour écrire l’histoire. Non plus que d’utiliser les grands mots, de parler de génocide. Plus simplement, il y a une responsabilité des colonisateurs vis-à-vis de ces petits pays, anciennes colonies aujourd’hui à l’abandon, qui vivent pratiquement de la charité internationale. La France doit amener à l’âge adulte des pays qu’elle s’est employée si longtemps à maintenir en enfance.

Il l’a réitéré sur le site officiel de la fondation Nobel:

[AS] You also write about the colonial experience a lot. Do you feel it’s important for modern European culture to examine its past in this way?

[J-MGLC] Yes, because I feel, it’s my feeling that the, Europe, and I would say also the American society are – it owes a lot to the people that submitted during the colonial times. I mean the wealth of Europe comes from sugar, cotton, from the colonies. And from this wealth they began the industrial world. So they really owe a lot to the colonized people. And they have to pay their debts to them.

Il affirme sa haine de la colonisation:

Diên Biên Phu, c’est 1954. J’ai 14 ans. Et je me souviens très bien avoir eu le sentiment presque physique qu’on était arrivé à la fin d’un cycle, d’une ère, des impérialismes et des colonisations. Même sentiment avec la guerre d’Algérie. Nice me renvoyait constamment à cette réalité avec sa population d’immigrés, ces gens arrachés à leurs milieux d’origine, ces Algériens ou ces Vietnamiens qui étaient parqués près de la gare. Moi-même, j’étais un chat errant. Si je devais résumer ma vie, je dirais que j’ai non seulement assisté au spectacle de la décolonisation mais aussi vécu, grâce à mon père, la haine de la colonisation et du bien-être européen.

Il n’est pour autant radical dans ses propos – son père, médecin colonial britannique, revient dans ses propos pour réfuter une quelconque responsabilité collective:

Il y a fort longtemps, j’étais à Lille pour une rencontre, organisée par Pierre Mauroy, sur la question de la responsabilité vis-à-vis du tiers-monde, en particulier des pays anciennement colonisés et aujourd’hui abandonnés. J’avais adhéré à toutes les idées très généreuses des socialistes à l’époque, et j’avais terminé en disant que je tenais à signaler que, même si je condamnais cela, mon père était quelqu’un de bien. Je n’aurais pas dû le dire, car j’ai été littéralement pris à partie violemment par des Africains (très radicaux je suppose) qui disaient que c’était honteux d’entendre des choses pareilles. Je persistais, disant bien que je ne faisais pas une généralité, mais que je tenais seulement à signaler que, chez ces administrateurs, il y avait des gens qui croyaient à la République, qui pensaient qu’ils apportaient quelque chose, que les médecins venaient vacciner et que, même s’ils participaient au système colonial, ils venaient aussi donner quelque chose d’eux-mêmes.

Il revendique le multiculturalisme et le métissage:

La culture française est une culture de métissage. La langue française a reçu des apports de tous les coins du monde, et ça continue. Ce qui est merveilleux avec la culture française, c’est qu’elle est un lieu de rencontres.

Idem:

En fait, les cultures sont toutes métisses, mélangées, y compris l’occidentale, faite de nombreux éléments venant d’Afrique, d’Asie. On ne peut pas faire barrage au métissage. Et la modernité est aussi bien japonaise, coréenne, chinoise qu’européenne ou américaine. (L’Express du 16 octobre 2008

C’est en tant que déraciné qu’il revendique la patrie des lettres – francophone en l’occurence:

Je me suis piégé moi-même. L’île Maurice dans laquelle je baigne depuis mon enfance est celle des légendes qu’on m’a racontées, pas celle de maintenant. Pourtant, la maison familiale où mes ancêtres ont vécu existe toujours, mais ce n’est qu’une image. Le Nouveau-Mexique, oui, j’y vis une partie de l’année, parce que le désert m’appelle, mais sans avoir le sentiment d’y appartenir vraiment. Nice, j’y retombe presque fatalement mais sans aucune émotion lorsque je passe devant la clinique où je suis né, devant l’immeuble quelconque où j’ai grandi pendant que la guerre se déroulait. Enfin, je ne connais pas Paris, où je me promène avec émerveillement, mais comme un étranger dans une ville désormais dédiée aux touristes. Je souffre d’un manque d’appartenance. J’envie les Indiens qui sont accrochés à leur terre comme un minéral ou un végétal. Moi, je suis de nulle part. Ma seule solution est d’écrire des livres, qui sont ma seule patrie.

Et encore ici:

J’envie ceux qui ont une terre natale, un lieu d’attache. Moi, je n’ai pas de racines, sauf des racines imaginaires. Je ne suis attaché qu’à des souvenirs

Et il ne croit pas au conflit des civilisations:

« Je ne crois pas qu’il y ait « nous » et « les autres », le monde occidental d’un côté et, de l’autre, une sorte de monde barbare, à l’affût de la moindre de nos faiblesses. »  L’Express du 10 octobre 2008

Où en sont selon vous les rapports entre l’Occident et le tiers-monde?
Je ne crois pas à un affrontement. Je déteste Huntington et sa théorie du «choc des civilisations». J’avais même écrit un pamphlet intitulé «Contre Samuel Huntington», que je n’ai pas publié. L’Express du 16 octobre 2008

Son ouverture sur le tiers-monde, son rejet sans équivoque de la colonisation, le prédisposent, hélas pour beaucoup de critiques qui lui préfèrent la misanthropie (et islamophobie) d’un VS Naipaul (la lecture de la récente biographie de cet écrivain acariâtre qui battait, insultait et trompait sa femme est sans doute plus croustillante que ne le serait celle de Le Clézio) ou d’un Michel Houellebecq (comme le relève The Times), à ne pas donner dans la haine, le mépris ou la rancoeur.

Dès lors, parmi les réactions négatives, il y a certes les reproches quant au pathos de Le Clézio – « littérature caritative » (Jérôme Garcin), « Parfümierter Sozialkitsch » (« du socio-kitsch parfumé » – Die Presse), « Nobelpreis-Vergabe enttäuscht Kritiker » (« l’attribution du prix Nobel déçoit les critiques » – Der Spiegel), sans compter la version anglaise d’Al Ahram (« his comparative obscurity, at least internationally, and (…) the Academy’s presentation of Le Clézio as a kind of standard- bearer against the dominance of the English-language and against American literature in particular« ) – mais l’artillerie lourde est venue de France et des Etats-Unis.

De France, ou plutôt de Nouvelle-Zélande où exerce l’universitaire et écrivain Frédéric-Yves Jeantet, est venue la charge lourde – « Jean-Marie Le Clézio ou le Nobel immérité » – axée sur l’absence de style supposée de Le Clézio et de son trop grand nombre de lecteurs – l’auteur compare Le Clézio à Amélie Nothomb et Alexandre Jardin (il aurait pu faire pire – comparer Le Clézio à BHL, Houellebecq ou Sollers par exemple). Cette charge a été ressentie comme excessive, en tout cas par de nombreux confrères de Jeantet, comme l’a relevé The Times Literary Supplement qui y a consacré un article, « Le Clézio, le backlash« .

Les commentateurs étatsuniens avaient été particulièrement vexés par les déclarations stupides de Horace Engdahl, secrétaire perpétuel de l’Académie suédoise, sur la littérature étatsunienne qui serait ignorante et provinciale (encore que… le dernier article du New York Review of Books consacré à Le Clézio remonte à… 1981, et « Désert » n’y a jamais été recensé), et certains ont ainsi tenté de faire valoir que l’idéologie véhiculée par les romans de Le Clézio serait désuète, de par son exotisme, par rapport au courant post-colonial.

Pour d’autres, plus nombreux semble-t-il, JMG Le Clézio fait figure de victime collatérale de la guerre des civilisations Etats-Unis/Europe (Mark Lawson du Guardian, s’il n’écarte pas cette optique, conclut plutôt sur le goût de l’Académie suédoise pour les auteurs expérimentaux, ce que Le Clézio fût jusqu’à « Désert« ). Un exemple caricatural en est fourni dans un article du Wall Street Journal, sans doute pas un bastion de francophilie:  un écrivain étatsunien vivant à Paris, Richard Woodward, qui se pique de ne rien avoir lu de Le Clézio avant l’annonce de sa nomination (« I am not alone in never having read a word by J.M.G. Le Clézio until he was awarded the 2008 Nobel Prize in literature earlier this month« ) voit dans le choix de Le Clézio une victoire de l’idéologie progressiste, à laquelle serait vouée l’Académie suédoise:

As for the Swedish Academy’s tendency to favor writers who espouse liberal internationalism — one reason Pearl Buck and Bertrand Russell claimed the prize, while Celine and Nabokov did not — it’s fair to say that Mr. Le Clézio’s sympathies for the disappearing cultures of the world didn’t hurt his chances

Woodward fait cependant une analyse intéressante de l’évolution de l’oeuvre leclézienne (il adore « Terra Amata » – «  »Terra Amata, » translated into English in 1967, combines his game-playing as the author with a savage lyricism reminiscent of Thomas Hardy« , « it fully displays Mr. Le Clézio’s gift for, in the words of the Nobel Committee’s citation, « poetic adventure and sensual ecstasy. »« ), notant justement que ses deux oeuvres les plus célèbres, ¨Procès-Verbal » et « Désert » datent respectivement de 45 et 28 ans, et relevant l’inflexion du style, proche du nouveau roman au début de sa carrière pour devenir plus traditionnelle à compter de « Désert« :

With the publication in 1980 of « Désert, » set in the western Sahara during 1909-10, Mr. Le Clézio turned his back on experimentalism in favor of coherent storylines and less agitated prose. The Académie Française created a special prize to honor the book and by extension this new phase of his career.

(…) Mr. Le Clézio’s support among New York publishers was steady through his early books. Several were issued here by Atheneum, and all were widely and favorably reviewed. Automatic translation into English of every new work seems to have stalled after he became a more traditional novelist, so it’s hard to blame his faint reputation here on the dumbing down of America.

Il n’est pas le seul à voir ce choix comme un choix politique contre les Etats-Unis: les réactions relevées par l’excellent blog littéraire étatsunien The Literary Saloon – qui partage cependant le constat d’Engdahl sur le parochialisme littéraire étatsunien, tout comme d’ailleurs nombre d’éditeurs, professeurs, traducteurs et auteurs étatsuniens cités dans une enquête d’Inside Higher Education – le montrent bien, de même que la réaction de Peter Stothard du Times Literary Supplement (qui note que « this year’s winner of the Nobel Prize for literature loves America—the America before Columbus arrived most of all« ).

La chronique la plus débile en ce sens est sans aucun doute celle de Gerald Warner, « Ideological bias demolishes Nobel intentions » dans Scotland on Sunday – on y apprend que les dictatures militaires argentine et chilienne étaient de centre-droit (« Jorge Luis Borges was excluded because of his sympathy with right-of-centre governments in Latin America« ) – à cette aune, Pol Pot était de centre-gauche – et le principal reproche à Le Clézio est d’être trop multiculturel et anti-colonialiste:

This year’s Nobel winner, Clézio, might have been computer-generated to receive the laureateship. Franco-Mauritian by origin, married to a Moroccan, preoccupied with pre-Columbian American civilisation, he typifies the progressive, anti-colonialist mentality that ticks all the boxes in Stockholm.

Pour être tout à fait franc, les réactions étatsuniennes à l’annonce de l’attribution du Nobel à Le Clézio confirment partiellement a posteriori les remarques méprisantes de Horace Engdahl sur le provincialisme étatsunien – dans ce cas, celui des éditeurs (à ne pas confondre avec les auteurs, d’une richesse considérable – Don de Lillo, Philip Roth, , puisqu’il semble qu’aucune grande maison d’édition outre-Atlantique n’envisagerait de rééditer ses oeuvres majeures:

« I just talked to an editor at a big house who doesn’t think any of the commercial houses will go after him. Even with the Nobel, there are too many books, many of which still wouldn’t sell well enough to justify this. »

Le Désert devrait cependant être publié (pour la première fois!?) outre-atlantique en 2009, soit près de trois décennies après sa publication en version originale… Comme l’admet The Literary Saloon, l’absence d’intérêt de l’édition étatsunienne pour ce qui s’écrit à l’étranger dans des langues étrangères est hélas bien réel et disproportionné en comparaison avec l’importance de la traduction d’oeuvres littéraires étrangères en Europe:

« the American reactions suggest that the American literary scene is almost entirely inward looking. If so many, especially those who are constantly discussing and dealing with literature (as, for example, so many literary webloggers are), are unfamiliar with an author of Le Clézio’s stature, what hope is there of any international dialogue ? ».

L’autre volet des critiques émane de France, où cet écrivain atypique, qui se considère à peine comme français, est marginalisé dans un monde littéraire parisien nombriliste et hyper-médiatique. Mais, tout comme aux Etats-Unis, c’est surtout sur le plan idéologique que la charge est sonnée: dans une France nationaliste, jacobine et intolérante face à l’expression publique des différences (qu’il s’agisse du voile, du mariage homosexuel ou des langues minoritaires) qu’elle qualifie de communautarisme (nouvelle tare idéologique), cet apatride assumant son statut, revendiquant son multi-culturalisme et vomissant le colonialisme ne pouvait que mal passer auprès de certains. Horace Engdahl l’avait bien dit: « he is not a particularly French writer if you look at him from a strictly cultural point of view » – et devinez quoi, c’est justement ce que lui reprochent certains.

Le pompon est sans conteste remporté par Elisabeth Lévy, qui est au débat médiatique français ce que sont les CRS ou les mroud au maintien de l’ordre: elle cogne d’abord et réfléchit après. Elle commence fort: « Le lauréat français du prix Nobel de littérature a une formidable qualité : français, il ne l’est pas vraiment« . Et elle enfile les perles, voire les inexactitudes – ainsi, Le Clézio ne revendique pas un quelconque « nomadisme », et dit au contraire détester se voir accoler ce qualificatif (3) – il ne fait que décrire sa situation personnelle, un individu d’origines diverses qui ne se sent pas rattaché à un pays particulier, si ce n’est l’île Maurice. Elle écrit également: « Il est vrai cependant que Le Clézio est certainement moins français que Roth n’est américain« , « Si l’œuvre que vous avez entre les mains ne participe pas “au grand dialogue de la littérature”, si elle pue le terroir, vous perdez votre temps » et autres saillies ironiques sur l’abominable multiculturalisme littéraire qui méprise les terroirs et bafoue la souveraineté nationale – « Certes, il se trouve encore quelques réacs pour penser qu’un écrivain, serait-il tourné vers le grand large, habite une langue et par conséquent une culture. C’est qu’ils n’ont pas encore compris que le grand métissage des langues et des cultures rendra bientôt obsolètes ces vieilles distinctions« .

Il se trouve que la France ne manque pas d’écrivains arc-boutés contre le multiculturalisme permissif – de Houellebecq à Eric Zemmour en passant Maurice G. Dantec, la résistance au diktat multiculturaliste suédois ne manque pas de recrues. Il se trouve également que leur oeuvres ne sont peut-être pas tout-à-fait à la hauteur d’un « Procès-verbal » ou d’un « Désert« , indépendamment des opinions respectives sur la colonisation ou la guerre des civilisations. Ceux qui ont le masochisme de me lire connaissent ma tendresse pour le jacobinisme en général et l’idéologie nationale-républicaine en particulier – inutile de dire que de telles attaques contre Le Clézio, de personnes comme Elisabeth Lévy, fantassin de l’armée médiatique de l’idéologie républicaine (il faut l’entendre dès qu’il est question d’islam, de communautarisme, de racisme, de banlieues, d’insécurité, de colonisation, de Palestine – on dirait un merda face à une manifestation de diplômés-chômeurs), ne peut que m’inciter à une grande sympathie, qui s’ajoute au respect de l’oeuvre littéraire. Pour citer le bloggeur Argoul, « Jean Marie Gustave Le Clézio est récompensé par le Nobel comme « écrivain en français » qui a répudié toute arrogance française et toute bonne conscience occidentale. Il veut interroger le monde, pas son nombril. Et c’est plutôt rare« .

Ah, j’oubliais: BHL, qui n’est pas tout-à-fait assimilable à Houellebecq et cie, avait autrefois fustigé Le Clézio comme étant « un anti-sioniste déchaîné » – le crime de Le Clézio était d’avoir publié un article dans la Revue d’Etudes Palestiniennes… BHL, dont Le Clézio est la parfaite anti-thèse, lui qui privilègie le travail d’écriture sur les apparences médiatiques, bref le savoir-faire plutôt que le faire-savoir, comme le note Jérôme Garcin:

Le lendemain de l’attribution du Nobel de littérature, Houellebecq et Lévy étaient les invités de France-Inter. Interrogés sur Le Clézio, le premier a bredouillé qu’il ne l’avait jamais lu et le second s’est tu. Leur silence était éloquent. Il exprimait tout ce qui sépare les «ennemis publics», qui sont des stratèges de la communication et ont un fiévreux souci de leur image, de l’auteur de «Désert», qui se cache pour écrire et ne s’est jamais préféré. C’est un candide, et ils sont si rusés.

Mais le fossé est plus profond. Houellebecq et Lévy adorent leur époque, à laquelle ils collent parfaitement et dont leurs livres, pourtant différents, sont les miroirs grossissants; Le Clézio la déteste, la fuit, la combat, c’est, ont dit les Nobel, «un écrivain de la rupture». Il préfère les maisons en pisé du Michoacan aux gratte-ciel de New York et les mirages des mondes disparus aux chimères de la mondialisation.

Le procès idéologique fait à Le Clézio ne provient pas seulement des rétrogrades prêcheurs de l’idéologie républicaine, qui reprochent à Le Clézio de ne pas être assez franchouillard, mais également de personnes qui l’accusent de ne pas être assez engagé – « humanisme glacé » dit par exemple l’écrivain franco-algérien Mouloud Akkouche, qui agrémente son propos d’accusations personnelles gratuites pour faire bonne mesure. Et le manque d’engagement de façade de la part de Le Clézio explique peut-être l’étonnante léthargie de certains face à la consécration mondiale d’un écrivain inflexible dans sa condamnation du colonialisme, français ou autre, et qui cite Aimé Césaire dans son discours lors de la remise de son prix, ainsi que Jalal-eddine Roumi, Khalil Gibrane, Vénus Khoury Ghata et Abdourahman Waberi, sans compter Gramsci, Sartre et John Reed.

Pour être honnête, les réactions positives – The Literary Saloon détaille les nombreuses réactions internationales – sont tout aussi nombreuses: de la part de son compatriote, l’écrivain mauricien Umar Timol (« on emprunte un livre et on réalise, très vite, qu’il y aura un avant et un après, que tout, ou presque, va changer« ), le critique parisien Jérôme Garcin, bien connu des auditeurs du Masque et la plume (« Le Clézio, l’ami public« ), l’autre critique parisien Jean-Louis Ezine (« Noble nomade, Nobel« ), l’écrivaine française Aliette Armel (« je n’ai croisé personne qui ne se réjouisse de cette distinction couronnant une œuvre jugée avec une rare unanimité comme parfaitement digne de son élévation au Panthéon mondial, une œuvre au centre de laquelle s’élève ce monument de la littérature du XX° siècle, Désert « ), l’écrivain suédois Ola Larsmo (« The walls between people are very thin« ), le newsmagazine étatsunien Time (« French Novelist Le Clézio: A Nobel Surprise« ), Télérama (« Le Clézio, le feu et la grâce« ), le New York Times (qui cite deux professeurs de littérature française, Bronwen Martin et Antoine Compagnon, positifs à son égard) (4), The Guardian (« the latest Nobel laureate is a genuinely brilliant author« ), la radio publique étatsunienne National Public Radio (« Le Clezio, Portrait Of A Gentle Writer« ), The Independent (« The best writers aren’t all English« ), Dagens Nyheter (qui le qualifie d » »un des plus grands écrivains de son temps« ), et j’en passe.

Le critique franco-marocain Pierre Assouline fait de judicieuses remarques, comme à son habitude entremêlées de considérations qui le sont moins: ainsi, il ne tombe pas dans le piège d’un prix Nobel « idéologique« :

Tant et si bien qu’on a rarement vu écrivain si dégagé, si retranché, si préservé des miasmes de l’actualité et de la chronique des évènements courants (excepté les débats sur le colonialisme, qui le touchent de près en tant que descendant de Mauriciens blancs).

Assouline fait également quelques remarques perspicaces sur le discours prononcé par Le Clézio lors de la cérémonie de distribution du Nobel, discours intitulé « La forêt des paradoxes » et contenant quelques perles, dont « S’il y avait eu internet, il est possible que Hitler n’eût pas réussi son complot mafieux – le ridicule l’eût peut-être empêché de naître« … Mais il reproche à Le Clézio de ne pas avoir entamé un haka en faveur de la langue française et de ne pas avoir épaté le bourgeois, ce qu’un Houellebecq sait mieux faire, dommage seulement pour les amateurs d’épate qu’il écrive beaucoup moins bien que Le Clézio.

Mon verdict? Un grand écrivain – un passage qui m’a marqué de « Désert » (que je n’ai pas lu dans son intégralité) est un de ceux – avec les trois premières pages de « L’homme sans qualités » de Robert Musil, un passage de « Les désarrois de l’élève Törless » du même Musil, la fameuse parabole de la porte de la Loi dans « Le procès » de Kafka, et un passage de « Ormen » de Stig Dagerman – m’ayant le plus frappé de toutes mes lectures littéraires. Les critiques idéologiques à son encontre me le rendent encore plus sympathique, il va sans dire.

Quelques liens pour finir:

l’intéressant entretien officiel accordé par Le Clézio à Horace Engdahl, secrétaire perpétuel de l’Académie suédoise – ce dernier a cependant tendance à accaparer la discussion, ce qui n’étonnera pas ceux qui le connaissent pour l’avoir vu et entendu – notez au passage l’accent français mâtiné d’américain de Le Clézio lorsqu’il s’exprime en anglais…

le site qui lui est consacré par un admirateur finlandais, Fredrik Westerlund, malheureusement plus mis à jour;

– le dossier sur Le Clézio sur Bibliobs.com;

– Le Clézio vu par lui-même (tiré du « Dictionnaire des écrivains contemporains de la langue française par eux-mêmes »);

ce que Le Clézio sauverait du XXeme siècle (paru dans la Quinzaine littéraire);

une émission d’Apostrophes avec Le Clézio de 1980;

– « J.-M. G. Le Clézio et le sable des mots« , de Claude Cavallero;

– « Entretien avec JMG Le Clézio : “La littérature, c’est du bruit, ce ne sont pas des idées.”« , dans Télérama

– « A Frenchman and a geographer« , article de 2005 (The Times) – « we are a long way from the weary nihilism of Michel Houellebecq« …

– une bio- et bibliographie

– une étude de Catherine Kern, « J.M.G. LE CLÉZIO, ÉCRIVAIN DE L’AFRIQUE« ;

le site de l’Association des lecteurs de Le Clézio;

entretien croisé avec Le Clézio et Amin Maalouf (L’Express, 2004);

– entretien – « La langue française est peut-être mon véritable pays » – publié sur le site du ministère français des affaires étrangères (2005);

-enfin, s’agissant de l’attribution du prix Nobel de littérature, voici les règles de nomination et d’attribution telles que présentées sur le site de l’Académie suédoise

(1) Voici ce qu’il dit au site officiel de la Fondation Nobel:

[AS] And given that you were brought up in many countries and you’ve lived around the world, is there anywhere that you consider to be home?

[J-MGLC] Yes, in fact, I would say that Mauritius, which is the place of my ancestors, is really the place I consider my small homeland. So, this would be Mauritius definitely.

Lors de la conférence de presse suivant l’annonce de son prix Nobel, il a également déclaré:

C’est aussi au nom de l’île Maurice que je suis très heureux d’avoir reçu ce prix. L’île Maurice est une petite nation indépendante, qui ne reçoit aucune subvention pour la culture française, et qui, malgré cela, se bat pour faire vivre la langue française. (…) Je suis d’une famille mauricienne, un émigré de la deuxième génération, descendant de gens qui ont choisi de vivre en France.la France est ma patrie d’élection pour la culture, pour la langue. Mais ma petite patrie, c’est l’île Maurice. Quand j’y vais, je sens que j’arrive chez moi.

(2) Dans un entretien datant de 2005, il dit ainsi:

En France, je me suis donc toujours un peu considéré comme une « pièce rapportée ». En revanche, j’aime beaucoup la langue française qui est peut-être mon véritable pays !

(3) Voici ce qu’il déclare dans un entretien accordé à Libération:

Voilà quelques expressions utilisées pour vous décrire : «l’aventurier», «l’écrivain de l’évasion», «le gens des voyages», «le nomade», «l’amoureux de l’errance». Mais vous n’aimez pas qu’on vous qualifie d’écrivain voyageur, que vous traitez parfois de «touriste voyageur»…

Je déteste, en effet, tous les mots que vous venez d’énumérer. Aventurier surtout, parce que je ne crois pas du tout que l’aventure existe aujourd’hui.

(4) Voici ce qu’ils disent à son égard:

“The latter part has a very contemporary feel,” said Antoine Compagnon, a professor of French and comparative literature at Columbia University. “It has an openness to others, to other cultures, to the South, to minorities. This is a very current sensibility.”

Bronwen Martin, a research fellow in the French department at Birkbeck College in London, said Mr. Le Clézio’s work had recently become more popular among academics. “I think it’s because of his more explicitly postcolonial work,” said Ms. Martin, who has written two books on Mr. Le Clézio’s writing.

De Rabin à Olmert, la purification ethnique continue à Al Qods (Jérusalem)

Un rapport assez ancien (2004) du Jerusalem Institute for Israel Studies, « A Fence Around Jerusalem – The Construction of the Security Fence Around Jerusalem: General background and implications for the city and its metropolitan area » qui porte sur les conséquences du mur de l’apartheid sur Al Qods (Jérusalem) et particulièrement sa population palestiniennes apporte des informations intéressantes, et très détaillées concernant la période 1995-2004.

Saviez-vous par exemple que si le mur de l’apartheid fût réalisé à l’initiative de Sharon, sa planification et conception remontent à Rabin, prix Nobel de la paix:

The initial conception and incipient planning of the fence date back to the second government of Yitzhak Rabin, when Moshe Shahal, the Minister of Interior Security, initiated planning for the “seam zone.” (p. 2)

At the beginning of 1995, the wave of suicide bombings which began in late 1994, during the Oslo process, and extensive Palestinian criminal activity — theft of cars and of agricultural implements — led to the formulation of the “seam zone” plan. The term referred to a geographic strip (340 kilometers long, including the Jerusalem area, and ranging in width from a few kilometers to 20 kilometers) along both sides of the Green Line, which would be utilized to preempt and prevent terrorist and criminal activity originating from the West Bank.

On January 31, 1995, ten days after a terrorist attack at the soldiers’ hitchhiking station at Beit Lid junction, the Cabinet instructed the Finance Minister and the Interior Security Minister to set up teams in order to examine ways and means to bring about a separation between the population of sovereign Israel and the Palestinian population in the West Bank and the Gaza Strip, and to consider the economic and security implications of such a separation.3 The decision led to the establishment of a committee headed by Interior Security Minister Moshe Shahal, which drew up a plan based on three principles: Palestinians would be allowed to enter Israel through official crossing points after obtaining an entry permit and undergoing a security check by the Israel Police; the volume of vehicular traffic into Israel from the territories would be reduced and a system introduced to ensure the entry of goods and merchandise in a controlled manner through the official crossing points; and potential infiltrators and vehicles would be prevented (as far as possible) from entering Israel outside these points. The committee recommended the introduction of permanent and continuous routine-security measures (known as batash in the military Hebrew acronym) between the crossing points, this under the responsibility of the Israel Defense Forces (IDF), and the construction of an obstacle on the access routes to prevent infiltration.

In the Jerusalem region the committee recommended the deployment of police and Border Police forces to supervise and oversee those entering the city. More specifically, the committee recommended the creation of six crossing points for goods, vehicles, and people seeking to enter the city from the West Bank. In addition, the committee said, access routes traversing Jerusalem’s area of jurisdiction should be blocked in order to ensure that traffic passed solely through the official crossing points. (pp. 7-8)

Et paradoxalement, ce fût sous Netanyahou que le projet de Rabin puis de Peres fût mis en veilleuse:

In July 1996, Yitzhak Mordechai, the Defense Minister in the new government of Benjamin Netanyahu, declared that he opposed the Rabin government’s separation plan. The plan was put on hold. (p. 9)

Et ce fût en réaction à une initiative d’un leader travailliste, Haïm Ramon (« Against this backdrop, MK Haim Ramon, a ranking figure in the Labor Party, established the Movement for Unilateral Separation« , p. 10), que Sharon initia la réalisation de ce projet travailliste.

La situation des résidents palestiniens d’Al Qods, titulaires d’une carte d’identité israëlienne mais non-citoyens, habitant en dehors des limites municipales d’Al Qods (la ville, annexée à Israël en 1967, s’étend de facto au-delà des limites municipales traditionnelles de jure, et empiète donc sur le territoire cisjordanien non-annexé à Israël) mérite d’être soulignée – ils sont considérés comme résidents permanents en Israël comme n’importe quelle au pair thaïlandaise ou philippine:

First, there is the problem of the East Jerusalem population, who carry Israeli ID cards but reside outside the Jerusalem area of jurisdiction, in Judea and Samaria. They have a singular legal status — permanent residents of Israel who are not citizens and reside outside the territory of the state. From the strictly legal point of view, no obligation exists to find the easiest or the shortest way for this group to enter Jerusalem, as their entry into Jerusalem constitutes a passage between two separate legal entities. (p. 23)

Cette catégorie de Palestiniens-là est donc étrangère dans son propre pays… Et savez-vous pourquoi ils n’habitent plus Al Qods? Parce que les autorités israëliennes n’accordent pas de permis de construire aux Arabes de la ville, alors que les mêmes autorités sont plus généreuses lorsque lesdits permis sont demandés en dehors d’Al Qods, démographie oblige:

The separation fence, especially to the east and north of Jerusalem, will make life very difficult for everyone who lives in East Jerusalem and the adjacent suburbs, and will have a significant impact on the status and economy of the entire city. The fence will split villages and neighborhoods, such as Abu Dis and A-Ram, and in some cases will separate members of the same family or hamula (clan). Unlike most of the separation fence, the obstacle in Jerusalem will divide not only Jews from Arabs but also cut off the Arab neighborhoods of East Jerusalem from the neighborhoods and villages outside the city’s area of jurisdiction. The critical question in this connection is the functioning of the crossing points and their operational regime.

Moreover, as noted above, various difficulties, as well as restrictions imposed by the Israeli authorities, have greatly limited Arab residential construction within Jerusalem. As a result, many Arab residents of the city who hold Israeli ID cards and “residents of the territories” are living in the same suburbs outside the city’s area of jurisdiction (in A-Ram and Al Azariya, for example). In some cases, some members of the same family or clan live in the city while others live outside. The “Jerusalemites” who reside outside the city are heavily dependent on Jerusalem in their everyday life and for the services they need. Thus, many children living outside the city attend schools in East Jerusalem, the residents turn to hospitals in East Jerusalem for medical services, and many hold jobs that are part of the Israeli labor market (including in the Jerusalem Municipality). Conversely, many students who reside in East Jerusalem attend Al Quds University, most of which is located in Abu Dis (outside the municipal area), and the cheaper shopping centers in Al Azariya and A-Ram rely on Jerusalem buyers. (pp. 71-72)

Par ailleurs, les auteurs soulignent et regrettent que ledit mur ne sépare pas plus clairement juifs et Palestiniens à Al Qods:

The major difficulty lies in the fact that in many cases the fence in the Jerusalem area does not separate Jewish and Arab populations, but instead cuts off Arabs living in the West Bank from Arabs living within the municipal boundaries of Jerusalem, despite the close family, social, and economic ties that bind the two groups. (p. 4)

To date, however, domestic political considerations have dictated that the fence will follow a route that leaves the majority of the Arab population on the “Israeli side.” It needs to be asked whether, given the vast planning and budget effort, which is subjecting Israel to mounting criticism in the international arena, it would not have been right to go one step further and try to “remove” from Israeli Jerusalem additional groups of Palestinians. This approach could be based on the fact that the municipal boundary has already been breached in two places: about 11,000 Palestinians have been excluded from Jerusalem in the Kafr Aqeb area and another 20,000 around Shuafat refugee camp. Thus, it is argued, a different route would have enabled the exclusion of several Arab neighborhoods from “Israeli Jerusalem,” reducing the city’s Palestinian population by 100,000 people and helping to strengthen Jerusalem’s status as a city with a solid Jewish majority and as the capital of Israel. (p. 89)

Car les aspects démographiques sont omniprésents, même si des considérations diplomatiques ont empêché les Israëliens de faire une opération de purification ethnique aussi intégrale qu’ils l’auraient souhaité:

Since the city’s unification, Israel has sought to preserve a clear-cut Jewish majority that will constitute demographic affirmation of Israeli control of Jerusalem. However, experts dealing with the future of Jerusalem maintain, on the basis of population projections, that the demographic balance in the city is “detrimental” to the Israeli interest, with the latest studies indicating that by 2020 Arabs will constitute 40 percent of the city’s population.

According to this approach, the prime Israeli interest is to incorporate as few Arabs as possible within “Israeli” Jerusalem, since an Arab population level of 40 to 50 percent is liable to endanger Israeli control not only in the eastern part of the city but in the western part as well.141

To date, however, domestic political considerations have dictated that the fence will follow a route that leaves the majority of the Arab population on the “Israeli side.” It needs to be asked whether, given the vast planning and budget effort, which is subjecting Israel to mounting criticism in the international arena, it would not have been right to go one step further and try to “remove” from Israeli Jerusalem additional groups of Palestinians.

This approach could be based on the fact that the municipal boundary has already been breached in two places: about 11,000 Palestinians have been excluded from Jerusalem in the Kafr Aqeb area and another 20,000 around Shuafat refugee camp. Thus, it is argued, a different route would have enabled the exclusion of several Arab neighborhoods from “Israeli Jerusalem,” reducing the city’s Palestinian population by 100,000 people and helping to strengthen Jerusalem’s status as a city with a solid Jewish majority and as the capital of Israel. (pp. 88-89)

Et c’est surtout sous l’angle démographique – le risque d’un retour dans les limites municipales d’Al Qods- que les difficultés engendrées par le mur pour les résidents palestiniens d’Al Qods habitant à l’extérieur de la ville pourraient susciter – qui soulève l’inquiétude dans la description des difficultés que rencontrent Palestiniens suite à la construction de ce mur:

From the Palestinians’ point of view, the obstacle, with its fences and enclaves, is the culmination of the restrictions Israel has imposed on their movement between Jerusalem and the territories since the Gulf War of 1991. Indeed, even at this early stage, the existence of a fence appears to be inducing many residents of East Jerusalem (who hold Israeli ID cards) to return to the city from rented accommodations outside the Jerusalem area of jurisdiction for fear of losing their rights. (A similar process of a return to East Jerusalem by residents of the city concerned about the possible loss of their rights occurred at the end of the 1980s, triggered by investigations undertaken by the National Insurance Institute and the Interior Ministry.) The question is how this process dovetails with the Israeli policy of maintaining the demographic balance (at a ratio of 70:30) between Jews and Arabs in Jerusalem. (p. 90)

Enfin, les auteurs du rapport rendent compte de leur façon de l’avis de la Cour internationale de justice sur la légalité du mur rendu le 9 juillet 2004:

The ICJ issued its opinion on the legality of the fence on July 9, 2004.76 The panel of judges declared that Israel “has the obligation to cease forthwith the works of construction of the wall being built by it in the Occupied Palestinian Territory” and that this “entails the dismantling forthwith of those parts of that structure situated within the Occupied Palestinian Territory, including in and around East Jerusalem” and the repeal of all legislation and regulations relating to the wall’s construction (par. 151). The vote was 14-1, the only dissenting vote being cast by Judge Thomas Buergenthal, a Jew, from the United States. Judge Buergenthal was also critical of Israel’s actions but argued that the court did not have at its disposal a sufficient factual basis for its sweeping findings and that the court would have done better to refrain from taking up the subject in the first place. (p. 43)

Documents complémentaires sur la purification ethnique et la colonisation à Al Qods:
– « Jerusalem as a Component of Israel’s National Security: Indicators of the State of the Capital, and a Look to the Future » (2006) – rapport israëlien mainstream, inquiet du nombre croissant d’habitants non-juifs à Al Qods;
– « Jerusalem the strangulation of the Arab Palestinian city » (2005), rapport de l’Applied Research Institute of Jerusalem (palestinien), dont on peut également consulter « Jerusalem, In Light of the Israeli Colonization Activities« , de la même année, ainsi que le plus récent (2007) « Israel’s Policy in Occupied East Jerusalem Push for “Voluntarily” & “Quiet Transfer” of Palestinians from the city« ;
– la page consacrée à Al Qods du site pro-palestinien Palestine Monitor;
– le rapport 2007 du Bureau pour la Coordination des Affaires Humanitaires de l’ONU pour les territoires palestiniens occupés, intitulé « East Jerusalem : The Humanitarian Impact of the West Bank Barrier | July 2007« ;
– le communiqué conjoint de l’Israeli Committee Against House Demolitions (ICAHD) et de la Civic Coalition for Defending the Palestinians’ Rights in Jerusalem (CCDPRJ) protestant contre le projet de plan d’urbanisme pour Al Qods adopté par la municipalité de Jérusalem;
étude sur le statut en droit international d’Al Qods (Jérusalem) établie en 1997 par la Division des Droits palestiniens de l’ONU;
– la fiche d’informations de l’ONG Stop the wall consacré à Al Qods;
le site de The Jerusalem Fund for Education & Community Development, ONG étatsunienne;
– la page sur Al Qods de la Palestinian Academic Society for the Study of International Affairs (PASSIA);
– le site du Jerusalem Center For Social & Economic Rights (JCSER);
– le site du Multi Sector Review and Development Plan for Jerusalem, initiative palestinienne pour établir des modèles de développement pour la partie arabe d’Al Qods;
– un rapport – « Impact of the racial separation wall on the different Economic Sectors in East Jerusalem » (2006) – de la Chambre Arabe de Commerce et d’Industrie de Jérusalem-Est sur les conséquences économiques du mur de l’apartheid;
l’excellente page sur le droit international humanitaire applicable à la Palestine de l’organisation luthérienne suédoise Diakonia contient une page consacrée au statut juridique d’Al Qods;
– la page de Btselem, célèbre ONG de défense des droits de l’homme israëlienne, consacrée à Al Qods;
le site d’Ir Amim, ONG de Jérusalem pour un développement juste, équitable et consensuel de la ville, avec son rapport récent intitulé « Negotiations towards an Accord on Jerusalem:  »
– le rapport (« Building Walls, Breaking Communities: The Impact of the Annexation Wall on East Jerusalem Palestinians » – 2005) de l’ONG palestinienne Al Haq sur les conséquences pour Al Qods du mur de l’apartheid;
la page consacrée à Al Qods par l’Association for Civil Rights in Israel (ACRI);
page des documents sur Al Qods de l’UNISPAL (United Nations Information System on the Question of Palestine);

Israël ne discrimine pas entre ses habitants, surtout à Al Qods

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Lu sur le site d’ACRI (Association for Civil Rights in Israel), au sujet de la situation à Al Qods:

East Jerusalem in Numbers
Number of [Palestinian] residents: Approximately 256,820 (34% of the Jerusalem population) [December 2007 data]
[Palestinian] Families under the poverty line: 67% (as opposed to 21% of Jerusalem’s Jewish families) [2006 data]
Children under the poverty line: 77.2% of the Arab children in the city (as opposed to 39.1% of the city’s Jewish children) [2006 data]
Expropriated land: Since annexing East Jerusalem, the Israeli government has expropriated 24,500 dunams (over a third of the area), which were privately owned by Arabs.
Construction: By the end of 2007, 50,197 housing units for the Jewish population had been built on the expropriated land; no housing units had been built for the Palestinian population on the expropriated land.
Sewage line shortage: 70 kilometers of main sewage lines are lacking.
Lack of water connections: Approximately 160,000 Palestinian residents have no connection to the water network.
Shortage of school classrooms: There is a shortage of 1,500 classrooms.
School dropout rate: Currently stands at approximately 50%.
Average social worker caseload: 190 households per social worker (as opposed to 111 households per social worker in West Jerusalem).
Number of post offices: 2, plus 5 postal agencies (as opposed to 50 postal facilities in West Jerusalem).

Sur le site de Btselem, on y lit des choses intéressantes sur le statut légal de la partie d’Al Qods occupée en 1967, communément appelée Jerusalem-Est:
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Palestinians hold the status of « permanent resident » of the State of Israel. This is the same status granted to foreign citizens who have freely chosen to come to Israel and want to live there. Israel treats Palestinian residents of East Jerusalem as immigrants who live in their homes at the beneficence of the authorities and not by right. The authorities maintain this policy although these Palestinians were born in Jerusalem, lived in the city, and have no other home. Treating these Palestinians as foreigners who entered Israel is astonishing, since it was Israel that entered East Jerusalem in 1967.

L’urbanisme à Jérusalem se décide selon des critères ethniques:
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The Mufti of Jerusalem, Sheikh Mohammed Hussein, and the Palestinian Governor of Jerusalem, Mr. Adnan al-Husseini, opened the press conference and emphasized the grave dangers facing the Palestinian community in East Jerusalem and the importance of the legal and professional work on land and planning issues in the city. Adalah’s General Director Attorney Hassan Jabareen then stated that the goal of the press conference was to expose the work of the Israeli bureaucracy as it affects Jerusalem and the future of the city, since the media only covers issues related to Israel’s visible policies in Jerusalem, such as home demolitions. Land planning policies, however, remain hidden, despite the fact that they are determining the city’s fate over the long term and directly affect the day-to-day lives of Palestinians living there.

Adalah Attorney Suhad Bishara gave a comprehensive presentation of the proposed plan and the effect it will have on the lives of Palestinians in Jerusalem, and on the general character of the city. Attorney Bishara emphasized that the plan is a continuation of the planning approach that is followed by Israel in occupied East Jerusalem, and which does not benefit its Palestinian population, but rather seeks to maintain a permanent Jewish majority within the area designated “united greater Jerusalem.” Under the plan, the proposed highways and railways will preclude the development of the Palestinian community in East Jerusalem and will cut the Arab neighborhoods off geographically from one another. These transportation networks will also make it more difficult for Palestinians to reach their land. The plan would also further entrench the settlements in East Jerusalem and the surrounding area, as well as connect them to each other and to cities inside Israel.
NEWS UPDATE, 27 November 2008, Adalah and Civic Coalition: New Master Plan for Jerusalem District will Place Palestinians in the City in a Stranglehold, Further Entrench the Settlements and Alter the City’s Demographic Composition

Enfin, via le blog Israel Uncovered, j’apprends qu’un général israëlien sera poursuivi pour avoir laissé son fils conduire un véhicule militaire, mais pour avoir tué des civils palestiniens:

Brigadier General Moshe « Chico » Tamir is a devoted and loving father who let his 14-year-old son drive a military all-terrain vehicle. Being the law-abiding organization that it is, the Israel Defense Forces probed the incident, calling it « serious. » As a result, Tamir’s promotion may be put on hold and he may be indicted. Certainly, a brigade commander who tried to cover up his son’s accident by lying deserves to be punished. But the commander of the Gaza Brigade deserves much more for acts considerably more serious – acts that the world defines as war crimes and for which no one has been held accountable. I would like Tamir, the dedicated father, to meet a girl the same age as his beloved son whose world fell apart when she was 14 years old. I saw her in mourning in November 2006, in the courtyard of her destroyed house in Beit Hanun. Islam Athamneh lost eight family members: Her mother, grandmother, grandfather, aunts, uncles and cousins. They fled their house when it was struck by a shell and were killed by another onslaught. The legs of Abdullah, her three-year-old brother, were blown off. Islam, whose father had died years earlier, became an orphan. The soldiers who fired the 11 shells at houses in Beit Hanun were under the command of Tamir, the dedicated dad who let his son take a Tomcar for a joyride. Some 22 people were killed in the shelling and another 40 were hurt. Most lost limbs or sustained head wounds.

(…) Former IDF chief Moshe Yaalon once said about this officer and gentleman that he needs « reeducating » because of endemic disciplinary problems in his brigade. The person who bragged that his brigade behaved like Rottweilers; who thought more violence should be used against Palestinians; who said that the destruction his soldiers caused in a Jenin refugee camp did not « cause him any moral dilemmas, » may now finally be punished. And for what? A Tomcar. And what might just spare him? For all his misdoings, this man may be cleared of blame because he is considered a « well-respected and important » officer in the IDF.

Pornographie idéologique, ou la burqa, le couscous, le Conseil d’Etat et les beurettes rebelles

Islamic Erotica, de Makan Emadi

Islamic Erotica, de Makan Emadi


En surfant sans but précis, je suis tombé sur un ancien billet d’un blog français consacré à un arrêt du Conseil d’Etat français (juridiction française suprême en matière de contentieux administratif) du 27 juin 2008 validant le refus d’octroi de la naturalisation française à une candidate marocaine porteuse de la burqa. L’arrêt avait fait quelque bruit à l’époque, et même si j’ai en sainte horreur le contre-modèle français de laïcité, il ne m’avait pas choqué – pour diverses raisons, de fond et d’opportunité, je ne défends pas le droit de porter la burqa alors que je défends celui de porter le hijab. Je ne compte pas vraiment m’attarder sur cette question maintenant, et ceux que ça intéresse peuvent avec profit lire ce qu’en a écrit le juriste français Jules de Diner’s Room, sans que je fasse miennes ses réflexions.

Bref, en tombant sur le billet intitulé « le couscous oui, la charia non ! » j’ai commencé à lire – et j’en ai eu pour mon argent. Entre le couscous du titre et la « beurette rebelle » figurant sur la photo en fin de billet (cliquez dessus et vous ne pourrez que vous en prendre à vous même si vous surfez au bureau), on a la de quoi remplir un colloque d’études post-coloniales (1): l’acceptation de la figure du musulman ou plutôt de la musulmane se porte sur l’alimentaire et le sexuel, pas sur le religieux. C’est là le degré zéro de la tolérance – on suppose que même un Le Pen du temps où il était soudard de la République sous uniforme français à Alger ne crachait pas sur un couscous poulet ou sur une visite chez les prostituées indigènes.

La lecture du texte confirme la bonne pêche: islam expansionniste, anthropophagie (« Comme disait Bedos dans un vieux sketch : « si les immigrés étaient anthropophages, vous leur donneriez vos gosses à bouffer ? »« ), parallèle entre femme voilée et « un néo-fasciste italien tueur de communistes » et enfin un couplet bien connu de Saint-Just, qui vaut mieux que ça, « pas de liberté aux ennemis de la liberté« , et la photo dune voilée dénudée qui relaie un lien vers un site de « beurettes rebelles » dont je vous laisse imaginer la teneur. Un vrai défilé – ce que certains debitent sur toute une carrière publique, la bloggeuse en question le concentre en un seul billet, entre amalgames et instrumentalisation du féminisme (2).

Ce billet me semble exemplaire – pas seulement par la violence de la symbolique, entre plat de couscous et actrice pornographique arabo-musulmane, mais justement parce qu’il ne figure pas dans un blog consacré au Christ-Roi, à la défense de l’Occident ou à la réhabilitation du regretté maréchal Pétain. Non, ce blog ne verse pas dans l’islamophobie ni dans le racisme (du moins pour autant que j’en sache). Il s’inscrit dans une idéologie qui tend à dominer en France, manichéenne, essentialiste et profondément nationaliste (l’exemplarité du prétendu modèle d’intégration à la française, présumée surpasser tous les modèles concurrents, et surtout le modèle multiculturel d’inspiration anglo-saxonne), axée sur une opposition entre occident démocratique et libéral et monde musulman (pour les plus extrêmes, à la Robert Redeker, tenants de la guerre des civilisations) ou un islamisme à définition variable et extensive (pour les plus modérés, suivant en cela l’exemple de Bush, distinguant entre musulmans modérés – le roi Abdallah d’Arabie séoudite – et musulmans fanatiques – sayyed Hassan Nasrallah du Hezbollah).

La critique que l’on peut formuler contre cette école de pensée c’est pas tant quand elle constate des oppositions politiques et idéologiques, ou qu’elle s’oppose à l’islam ou à l’islamisme, mais dans une vision idéologique, globalisante, sans nuance, fondée sur un facteur explicatif unique et exclusif (l’islam): les émeutes de banlieue, les violences domestiques, le conflit israëlo-palestinien, la criminalité, les tournantes, la baisse du niveau scolaire – tout cela à une cause unique, l’islam (ou l’islamisme selon la sous-tendance à laquelle on adhère). Le parallèle avec l’anti-communisme de la John Birch Society ou d’un Jean-François Revel s’impose: pour ceux-là, Olof Palme et Pol Pot même combat, pour leurs successeurs Tariq Ramadan vaut bien Ayman al Zawahiri.

Dans le cas français, on peut greffer à ces reproches celui d’un indéniable inconscient colonial, par ailleurs pas si inconscient que ça en France. Et la réduction du musulman à la sharia, au couscous et aux fantasmes sexuels de l’homme blanc (3) est parfaitement exemplaire – en lisant la liste des liens on y retrouve un Robert Redeker ou le chroniqueur d’extrême-droite du Figaro Ivan Rioufol, et la liste des lectures contient bien évidemment l’inénarrable Pascal Bruckner et son lacrymal « Le sanglot de l’homme blanc« , la négrophobe négrologie (désolé, c’est son terme) de Stephen Smith, et l’oeuvre majeure de Samuel Huntington. Et tout cela est parfaitement mainstream.

Exemplaire, vous dis-je.

(1) Ca me fait furieusement rappeler un épisode de Fawlty Towers où un couple de psychiatres, venus pour un congrès professionnel loger à l’hôtel du déjanté Basil Fawlty, s’exclament « there’s enough material here for a whole conference« …

(2) Voir « Les mots sont importants… les images aussi, Réflexions féministes et anticolonialistes sur la couverture d’un magazine féministe québécois« , de Laetitia Dechaufour et Aurélie Lebrun:

Ainsi, il est pour le moins problématique d’ériger les talons hauts comme des symboles d’émancipation féministe. En effet, cet emploi simultané de la burka et des talons haut comme des contraires est largement contestable également parce que l’on décontextualise deux réalités oppressives et que l’on fait équivaloir burka et talons hauts. Cette simplification des conditions sociales, historiques et politiques de ces oppressions jusqu’à leur donner les mêmes significations, quand bien même le but serait de les dénoncer, contribue à la focalisation malsaine sur la burka des femmes afghanes, plutôt que sur l’interdiction qui pèse sur elles de s’instruire, de pratiquer un métier ou encore de se déplacer seule. Or, nous nous devons de remettre en cause ce féministe hégémonique qui simplifie la complexité des rapports de pouvoir, notamment ceux qui placent les femmes blanches dans un rapport de domination avec les femmes racisées. Dans cette perspective, ce que nous critiquons également de la couverture de La vie en rose, c’est l’instrumentalisation des femmes voilées à des fins soi-disant féministes.

Il faut savoir que cette obsession de dévoiler les femmes arabes, de les découvrir, ne date pas d’hier ; dans l’Algérie coloniale, les femmes voilées étaient vues tant par les colonisateurs français que par les colonisés algériens, comme les gardiennes de la nation, et à ce titre, leur voilement ou leur dévoilement devenait un enjeu au cœur des luttes colonialistes et nationalistes. Winifred Woodhull note que les colonisateurs français en Algérie identifiaient les femmes comme « des symboles vivants à la fois de la résistance de la colonie et sa vulnérabilité à la pénétration » [6]. Dans la même perspective, Marie-Blanche Tahon argumente que les hommes colonisés perçoivent le voile comme « l’emblème de la résistance politique du colonisé à l’emprise du colonisateur. Il est étendard politique – à usage masculin » [7]. Ainsi, le droit de voiler ou de dévoiler les femmes s’avère être un privilège que se disputent les hommes, qu’ils soient dominants ou dominés. Quelle sensation de toute puissance de pouvoir soulever ce voile et de s’approprier enfin ce corps qui est refusé aux colonisateurs – parce que les colonisés se le réservent… Quel plaisir de voler, en quelque sorte, l’objet que s’était approprié l’Autre dominé.

(3) Le célèbre touriste sexuel belge Philippe Servaty, qui photographia plusieurs jeunes femmes gadiries en pleins ébats, leur ayant promis mariage et visa Schengen, avait quelquefois pris soin de les affubler de hijab.

Nostalgie coloniale ou cynisme impérial, Henri Guiano ou Henry Kissinger, le métèque est toujours en dehors de l’histoire

Vous vous rappelez le fameux – fumeux – discours de Dakar du président français Sarkozy, discours calamiteux rédigé par son calamiteux conseiller (la première syllabe est amplement suffisante) Henri Guiano, parfait marmiton du brouet de poncifs et lieux communs surannés qui tient lieu d’idéologie dite républicaine en France, dans lequel Sarkozy/Guiano avaient régurgité de fortes paroles et faibles idées (le terme est flatteur) qui n’auraient pas dépareillé dans une fin de banquet d’un mess des officiers des affaires indigènes de n’importe quel cercle militaire des terres méridionales que la France honora de ses bienfaits:

Mais nul ne peut demander aux générations d’aujourd’hui d’expier ce crime perpétré par les générations passées. Nul ne peut demander aux fils de se repentir des fautes de leurs pères.

Jeunes d’Afrique, je ne suis pas venu vous parler de repentance. Je suis venu vous dire que je ressens la traite et l’esclavage comme des crimes envers l’humanité. Je suis venu vous dire que votre déchirure et votre souffrance sont les nôtres et sont donc les miennes.

Je suis venu vous proposer de regarder ensemble, Africains et Français, au-delà de cette déchirure et au-delà de cette souffrance.

Je suis venu vous proposer, jeunes d’Afrique, non d’oublier cette déchirure et cette souffrance qui ne peuvent pas être oubliées, mais de les dépasser.

Je suis venu vous proposer, jeunes d’Afrique, non de ressasser ensemble le passé mais d’en tirer ensemble les leçons afin de regarder ensemble l’avenir.

Je suis venu, jeunes d’Afrique, regarder en face avec vous notre histoire commune.

L’Afrique a sa part de responsabilité dans son propre malheur. On s’est entretué en Afrique au moins autant qu’en Europe. Mais il est vrai que jadis, les Européens sont venus en Afrique en conquérants.

Ils ont pris la terre de vos ancêtres. Ils ont banni les dieux, les langues, les croyances, les coutumes de vos pères. Ils ont dit à vos pères ce qu’ils devaient penser, ce qu’ils devaient croire, ce qu’ils devaient faire. Ils ont coupé vos pères de leur passé, ils leur ont arraché leur âme et leurs racines. Ils ont désenchanté l’Afrique.

Ils ont eu tort.

Ils n’ont pas vu la profondeur et la richesse de l’âme africaine. Ils ont cru qu’ils étaient supérieurs, qu’ils étaient plus avancés, qu’ils étaient le progrès, qu’ils étaient la civilisation.

Ils ont eu tort.

Ils ont voulu convertir l’homme africain, ils ont voulu le façonner à leur image, ils ont cru qu’ils avaient tous les droits, ils ont cru qu’ils étaient tout puissants, plus puissants que les dieux de l’Afrique, plus puissants que l’âmeafricaine, plus puissants que les liens sacrés que les hommes avaient tissés patiemment pendant des millénaires avec le ciel et la terre d’Afrique, plus puissants que les mystères qui venaient du fond des âges.

Ils ont eu tort.

Ils ont abîmé un art de vivre. Ils ont abîmé un imaginaire merveilleux. Ils ont abîmé une sagesse ancestrale.

Ils ont eu tort.

Ils ont créé une angoisse, un mal de vivre. Ils ont nourri la haine. Ils ont rendu plus difficile l’ouverture aux autres, l’échange, le partage parce que pour s’ouvrir, pour échanger, pour partager, il faut être assuré de son identité, de ses valeurs, de ses convictions. Face au colonisateur, le colonisé avait fini par ne plus avoir confiance en lui, par ne plus savoir qui il était, par se laisser gagner par la peur de l’autre, par la crainte de l’avenir.

Le colonisateur est venu, il a pris, il s’est servi, il a exploité, il a pillé des ressources, des richesses qui ne lui appartenaient pas. Il a dépouillé le colonisé de sa personnalité, de sa liberté, de sa terre, du fruit de son travail.

Il a pris mais je veux dire avec respect qu’il a aussi donné. Il a construit des ponts, des routes, des hôpitaux, des dispensaires, des écoles. Il a rendu féconde des terres vierges, il a donné sa peine, son travail, son savoir. Je veux le dire ici, tous les colons n’étaient pas des voleurs, tous les colons n’étaient pas des exploiteurs.

Il y avait parmi eux des hommes mauvais mais il y avait aussi des hommes de bonne volonté, des hommes qui croyaient remplir une mission civilisatrice, des hommes qui croyaient faire le bien. Ils se trompaient mais certains étaient sincères. Ils croyaient donner la liberté, ils créaient l’aliénation. Ils croyaient briser les chaînes de l’obscurantisme, de la superstition, de la servitude. Ils forgeaient des chaînes bien plus lourdes, ils imposaient une servitude plus pesante, car c’étaient les esprits, c’étaient les âmes qui étaient asservis. Ils croyaient donner l’amour sans voir qu’ils semaient la révolte et la haine.

La colonisation n’est pas responsable de toutes les difficultés actuelles de l’Afrique. Elle n’est pas responsable des guerres sanglantes que se font les Africains entre eux. Elle n’est pas responsable des génocides. Elle n’est pas responsable des dictateurs. Elle n’est pas responsable du fanatisme. Elle n’est pas responsable de la corruption, de la prévarication. Elle n’est pas responsable des gaspillages et de la pollution. (…)

Je suis venu vous dire que vous n’avez pas à avoir honte des valeurs de la civilisation africaine, qu’elles ne vous tirent pas vers le bas mais vers le haut, qu’elles sont un antidote au matérialisme et à l’individualisme qui asservissent l’homme moderne, qu’elles sont le plus précieux des héritages face à la déshumanisation et à l’aplatissement du monde.

Je suis venu vous dire que l’homme moderne qui éprouve le besoin de se réconcilier avec la nature a beaucoup à apprendre de l’homme africain qui vit en symbiose avec la nature depuis des millénaires.

Je suis venu vous dire que cette déchirure entre ces deux parts de vous-mêmes est votre plus grande force, et votre plus grande faiblesse selon que vous vous efforcerez ou non d’en faire la synthèse. Mais je suis aussi venu vous dire qu’il y a en vous, jeunes d’Afrique, deux héritages, deux sagesses, deux traditions qui se sont longtemps combattues : celle de l’Afrique et celle de l’Europe.

Je suis venu vous dire que cette part africaine et cette part européenne de vous-mêmes forment votre identité déchirée.

Je ne suis pas venu, jeunes d’Afrique, vous donner des leçons.

Je ne suis pas venu vous faire la morale.

Mais je suis venu vous dire que la part d’Europe qui est en vous est le fruit d’un grand péché d’orgueil de l’Occident mais que cette part d’Europe en vous n’est pas indigne.

Car elle est l’appel de la liberté, de l’émancipation et de la justice et de l’égalité entre les femmes et les hommes.

Car elle est l’appel à la raison et à la conscience universelles.

Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire. Le paysan africain, qui depuis des millénaires, vit avec les saisons, dont l’idéal de vie est d’être en harmonie avec la nature, ne connaît que l’éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles.

Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n’y a de place ni pour l’aventure humaine, ni pour l’idée de progrès.

Dans cet univers où la nature commande tout, l’homme échappe à l’angoisse de l’histoire qui tenaille l’homme moderne mais l’homme reste immobile au milieu d’un ordre immuable ou tout semble être écrit d’avance. Jamais l’homme ne s’élance vers l’avenir. Jamais il ne lui vient à l’idée de sortir de la répétition pour s’inventer un destin.

Le problème de l’Afrique et permettez à un ami de l’Afrique de le dire, il est là. Le défi de l’Afrique, c’est d’entrer davantage dans l’histoire. C’est de puiser en elle l’énergie, la force, l’envie, la volonté d’écouter et d’épouser sa propre histoire.

Le problème de l’Afrique, c’est de cesser de toujours répéter, de toujours ressasser, de se libérer du mythe de l’éternel retour, c’est de prendre conscience que l’âge d’or qu’elle ne cesse de regretter, ne reviendra pas pour la raison qu’il n’a jamais existé.

Le problème de l’Afrique, c’est qu’elle vit trop le présent dans la nostalgie du paradis perdu de l’enfance.

C’est en fait tout ce calamiteux discours (il doit y avoir une stupidité ou incohérence par ligne, à vue de nez), moisi et pourri d’arrogance sentencieuse, d’essentialisme borné et suranné, de nostalgie irréductible et de crétinisme colonial qu’il faudrait citer – même les plus pusillanimes ont du se boucher le nez. L’accueil de la presse sénégalaise de l’époque, fût on s’en doute, guère conforme aux espérances de ce caricatural homme blanc campé par Sarkozy. Et plus le temps va, plus les réactions se sont affermies – fort heureusement. Ainsi, un ancien collaborateur de Léopold Sédar Senghor, Makhily Gassama, guère réputé pour sa francophobie, a-t-il pu parler du « vaste mensonge de la francophonie, cette honteuse escroquerie planétaire« . La réaction la plus remarquable fût celle de l’historien et penseur camerounais Achille Mbembe, aussi illustre dans les milieux universitaires et intellectuels anglo-saxons qu’il est inconnu en France:

Dans tous les rapports où l’une des parties n’est pas assez libre ni égale, le viol souvent commence par le langage – un langage qui, sous prétexte d’amitié, s’exempte de tout et s’auto-immunise tout en faisant porter tout le poids de la cruauté au plus faible.

Mais pour qui n’attend rien de la France, les propos tenus à l’université de Dakar sont fort révélateurs. En effet, le discours rédigé par Henri Guaino (conseiller spécial) et prononcé par Nicolas Sarkozy dans la capitale sénégalaise offre un excellent éclairage sur le pouvoir de nuisance – conscient ou inconscient, passif ou actif – qui, dans les dix prochaines années, pourrait découler du regard paternaliste et éculé que continuent de porter certaines des « nouvelles élites françaises » (de gauche comme de droite) sur un continent qui n’a cessé de faire l’expérience de radicales mutations au cours de la dernière moitié du XXe siècle notamment.

Dans sa « franchise » et sa « sincérité », Nicolas Sarkozy révèle au grand jour ce qui, jusqu’à présent, relevait du non-dit, à savoir qu’aussi bien dans la forme que dans le fond, l’armature intellectuelle qui sous-tend la politique africaine de la France date littéralement de la fin du XIXe siècle. Voici donc une politique qui, pour sa mise en cohérence, dépend d’un héritage intellectuel obsolète, vieux de près d’un siècle, malgré les rafistolages.

Le discours de Nicolas Sarkozy à Dakar montre comment, enfermé dans une vision frivole et exotique du continent, les « nouvelles élites françaises » prétendent jeter un éclairage sur des réalités dont elles ont fait leur hantise et leur fantasme (la race), mais dont, à la vérité, elles ignorent tout. Ainsi, pour s’adresser à « l’élite de la jeunesse africaine », Henri Guaino se contente de reprendre, presque mot à mot, des passages du chapitre consacré par Hegel à l’Afrique dans son ouvrage La raison dans l’histoire – et dont j’ai fait, récemment encore et après bien d’autres, une longue critique dans mon livre De la postcolonie (pp. 221-230). (…)

J’ai en effet beau faire la part des choses. Dans le long monologue de Dakar, je ne trouve d’invitation à l’échange et au dialogue que rhétorique. Derrière les mots se cachent surtout des injonctions, des prescriptions, des appels au silence, voire à la censure, une insupportable suffisance dont, je l’imagine, on ne peut faire preuve qu’à Dakar et à Libreville, et certainement pas à Pretoria ou à Luanda.

C’est donc moins du ressassement allégué de la colonisation par « les » Africains que témoigne le discours de Dakar, que de la persistance des rapports post-coloniaux entre France et ex-colonies, comme l’écrit Boubacar Boris Diop:

Il est peut-être écrit quelque part qu´entre Paris et ses anciennes colonies d´Afrique noire rien ne doit se passer selon les normes admises par le reste du monde. La brève visite de Nicolas Sarkozy au Sénégal aurait pu passer inaperçue: elle lui a au contraire servi de prétexte à un discours inacceptable, que jamais il n´aurait osé tenir hors du pré-carré, devant le plus insignifiant de ses pairs. En Tunisie et en Algérie, il a bien compris qu´il ne lui serait pas permis de se comporter comme en pays conquis. Il n´a d´ailleurs pas eu droit au Maghreb à l´accueil populaire, folklorique à souhait et dégradant, qui lui a été réservé à Dakar. Dans cette atmosphère rappelant le temps des commandants de cercle, il a prononcé une sorte de discours sur l´état de l´Union… française, sans même qu´on puisse lui reprocher de s´être trompé d´époque. Car il ne faut pas s´y laisser prendre: bien qu’il ait prétendu s´adresser à l´Afrique entière, Sarkozy n´est pas naïf au point de s´imaginer que la voix de son pays porte aussi loin que Johannesburg, Mombasa ou Maputo.

L’écrivain malgache Jean-Luc Rahiramanana a quant à lui fait preuve de plus de modernisme dans sa réflexion que l’officier des affaires indigènes Sarkozy:

Qu’entendez-vous par histoire ? N’y comptent que ceux qui y sont entrés comme vainqueurs ? Laissez-nous vous raconter un peu cette histoire que vous semblez fort mal connaître. Nos pères, par leurs luttes sont entrés dans l’histoire en résistant à l’esclavage, nos pères par leurs révoltes, ont contraint les pays esclavagistes à ratifier l’abolition de l’esclavage, nos pères par leurs insurrections — connaissez-vous Sétif 1945, connaissez-vous Madagascar 1947 ? ont poussé les pays colonialistes à abandonner la colonisation. Et nous qui luttions depuis les indépendances contre ces dictateurs soutenus entre autres par la France et ses grandes entreprises — le groupe de votre ami si généreux au large de Malte par exemple, ou la compagnie Elf.
Savez-vous au moins combien de jeunes Africains sont tombés dans les manifestations, les grèves et les soulèvements depuis cette quarantaine d’années de dictature et d’atteinte aux droits de l’homme ?
Fait-on partie de l’histoire quand on tombe dans un coin de rue d’Andavamamba, les bottes des militaires foulant votre corps et vous livrant aux chiens ?

L’auteur – plus au sens pénal du terme qu’au sens intellectuel – de cette régurgitation de complexe colonial, Henri Guiano, a tout récemment confirmé l’ampleur de son insondable bêtise en justifiant tout le mal qu’on pouvait penser de ses idées, si ce terme n’est pas trop fort: il n’a en effet rien trouvé de mieux pour justifier son affligeant texte de Dakar que de citer un écrit d’un penseur catholique français, Emmanuel Mounier, datant de 1947, afin de justifier son préjugé selon lequel l’Africain n’était pas dans l’histoire et donc en dehors de toute idée de progrès, en dehors des bienfaits que la présence – qu’en de termes délicats ces choses-là sont dites – coloniale aura réussi à faire germer dans les cerveaux de ces êtres si proches de la nature:

En 1947, Emmanuel Mounier partait à la rencontre de l’Afrique, et en revenant il écrivit : « Il semble que le temps inférieur de l’Africain soit accordé à un monde sans but, à une durée sans hâte, que son bonheur soit de se laisser couler au fil des jours et non pas de brûler les espaces et les minutes. » Raciste, Mounier ?

Eh bien, oui, raciste le brave Mounier:

« Médina, c’est d’abord, dans la rue, l’odeur du Noir. Vous avez la vôtre, votre odeur de Blancs, vous ne la sentez plus. Les Noirs disent que nous sentons le cadavre. Eux : elle est difficile à définir, cette odeur continentale, mais elle ne vous lâche pas et ce soir, je la retrouverai sur mes mains. Il faut éliminer les odeurs diffuses d’huile de palme et de piment, et l’odeur poivrée des parfums indigènes. Elle se glisse par-dessous, odeur paysanne de terre et de sueur, avec on ne sait quelle très sourde et âcre essence tout au fond. A Médina, il y a en plus, autour d’elle, l’odeur universelle de la misère »

Mais ne croyez pas que seule l’idéologie coloniale, particulièrement celle de la France, a pu produire ce type d’idéologie qui confirme bien la célèbre phrase d’André Gide « moins le blanc est intelligent, plus le noir lui paraît bête« . En feuilletant le très intéressant « The Cold War and the Color Line » de Thomas Borstelmann, consacré aux liens entre l’abolition de l’apartheid aux Etats-Unis (légalement et constitutionnellement acquis en 1964) et la guerre froide (la nécessité ressentie par le gouvernement étatsuniend de combattre l’influence soviétique partout dans le monde, y compris en Afrique et en Asie, rendait soudainement délicate la politique d’apartheid pratiquée principalement mais pas exclusivement dans les Etats du sud des Etats-Unis), je suis tombé, page 233, sur ces fortes pensées du criminel de guerre étatsunien Henry Kissinger, qui aurait donné son nom à des jugements d’un tribunal pénal international s’il était serbe ou rwandais:

The Nixon administration had little interest in the rest of the nonwhite Third World. There an absence of pwer dovetailed with darker skins and different cultures to put off men of Washington. Kissinger was sometimes quite blunt about this lack of interest. He told Foreign Minister Gabriel Valdés of Chile, « Nothing important can come from the South. The axis of history starts in Moscow, goes to Bonn, crosses over to Washington, and then goes to Tokyo« . Valdés interjected, « Mr. Kissinger, you know nothing about the South« . The national security adviser answered: « No, and I don’t care« .

Les grands esprits se rejoignent!

Pascal Bruckner, roitelet de l’essaysime à la française

Deux posts intéressants consacrés à Pascal Bruckner avaient échappé à mon attention lorsque j’avais commenté son invitation officielle au dernier Salon du Livre de Casablanca, où il pérora de manière lymphatique et hypocrite sur son rapport à la liberté d’expression, à la guerre en Irak et à la colonisation.

Le bloggeur Harold Bernat-Winter, dont le blog s’intitule opportunément Critique, et critique de la critique, s’attaque – en deux parties (I et II) – au roitelet de l’essayisme à la française (il me semble que l’expression a aussi été utilisée par Bourdieu s’agissant de cette dernière discipline) qu’est Pascal Bruckner.

Dans le même ordre d’idées, je vous conseille son billet « A Garcin, Assouline, Enthoven, Onfray, Cespedes, Redeker et tous ceux à venir… » ou celui consacré à Luc Ferry. Par contre, ses billets sur le 11 septembre, je ne les sens pas trop…

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