Analyse du mouvement du 20 février au Maroc

Béatrice Hibou est une chercheuse trop méconnue qui se consacre à la Tunisie et le Maroc – son analyse des ressorts économiques de la dictature de Zine el Abidine Ben Ali en Tunisie, « La force de l’obéissance« , est un véritable chef d’oeuvre – pensez, un livre analysant la situation politique d’un pays arabe ne mentionnant ni hadiths, ni jihad ni hijab… Elle a écrit quelques articles de fond sur le Maroc, dont notamment « De la friture sur la ligne des réformes: La libéralisation des télécommunications au Maroc » et « Les enjeux des élections » (celles de 2002) et « La diffusion des dispositifs de lutte contre la corruption au Maroc : Vers une pluralisation des modes de gouvernement ? » avec Mohamed Tozy (membre comme chacun sait de la commission royale Menouni chargée de rédiger la réforme constitutionnelle décidée par le Roi) et « Les enjeu de l’ouverture au Maroc: dissidence économique et contrôle politique« , « Maroc: d’un conservatisme à l’autre »

Voici quelques temps, elle a publié une analyse du mouvement du 20 février, « Le mouvement du 20 février, le makhzen et l’antipolitique. L’impensé des réformes au Maroc« . Analyse intéressante, que je vous invite à découvrir, même si je trouve qu’elle y exagère à mon sens la « dynamique de la réforme » qu’elle estime être en vigueur au Maroc depuis 1999. Aussi bien l’instrumentalisation de ce qui est qualifié de « société civile » (terme jamais neutre dans son usage courant) que l’insertion des « réformes » dans le discours mondialisé de la « gouvernance », concept technocratique faisant l’impasse sur la démocratie au sens de lieu contrôle de conflits politiques.

Je sais que beaucoup de camarades du 20 février n’apprécient pas cette analyse, mais on ne peut pas se contenter de ce qui nous contente, n’est-ce pas? Certaines des critiques à l’encontre du mouvement du 20 février sont excessives ou erronées – sa mansuétude à l’encontre de Mohamed Tozy est assez stupéfiante mais s’explique sans doute de ce qu’elle le connaît personnellement – mais correspondent parfois à ce que les militants et sympathisants de ce mouvements, dont je suis, expriment, comme par exemple ceci:

Ce refus d’entrer ouvertement dans le jeu politique, d’animer le débat de fond, de prendre parti et de s’engager sur des options claires reste la grande fragilité du mouvement social : les frustrations et le mécontentement sont certes bien relayés par la nébuleuse hétérogène que constitue le « 20 février », mais les revendications restent éclatées, rudimentaires et souvent populistes, ne permettant pas de participer pleinement à la reconfiguration des relations de pouvoir.

Peut-on dire par exemple que des revendications claires et précises ont été portées par le mouvement lors de la discussion – biaisée puisque contrôlée au sien de la commission royale Menouni – des réformes constitutionnelles ces derniers mois? Je ne le crois pas, en dehors de mots d’ordre très généraux. Mais on peut se demander si ce n’est pas passer à côté de la force et de la nouveauté du mouvement du 20 février: l’irruption du peuple marocain dans la politique et le débat institutionnel. Ca, c’est une révolution.

%d blogueurs aiment cette page :