Les droits des MRE vis-à-vis des Etats européens, c’est bien, mais…

Via twitter j’ai lu cet article sur la création d’un réseau de juristes pour défendre les droits des MRE – la tonalité de l’article n’indique pas si c’est pour les défendre vis-à-vis des administrations marocaines que les MRE ont la malédiction de subir même à l’étranger, on a plutôt l’impression que c’est pour défendre les droits des MRE vis-à-vis des pays d’accueil – impression confirmée en lisant le communiqué du ministère de la communauté marocaine résidant à l’étranger. Un séminaire a eu lieu à Rabat ce 10 août, et de nombreuses présentations présentées à cette occasion sont disponibles ici.

On y a appris ceci:

Le secrétaire général du ministère des affaires étrangères et de la coopération, M. Youssef Amrani, a de son côté, indiqué que la question des droits de la communauté marocaine à l’étranger constitue une des priorités de des actions diplomatiques menées par le Royaume, se félicitant de l’apport fructueux des MRE au processus de développement que connaît le Royaume.

M. Amrani a, après avoir mis en exergue le choix du thème de cette rencontre, souligné que le ministère des affaires étrangères et de la coopération place la protection des droits des MRE au coeur des ses consultations politiques avec les pays partenaires du Royaume. (Ministère de la communauté marocaine résidant à l’étranger)

Une précision: un Etat est parfaitement en droit de défendre ses citoyens résidant à l’étranger lorsqu’il estime que leurs droits, tels que définis en droit international, ont été bafoués. En droit international public, on appelle cela la protection diplomatique, qui est une prérogative reconnue en droit coutumier et par la Convention de Vienne de 1961 sur les relations diplomatiques – cf. l’article 3.1.b) de cette dernière:

Article 3
1. Les fonctions d’une mission diplomatique consistent notamment à :
(…)
b) Protéger dans l’Etat accréditaire les intérêts de l’Etat accréditant et de ses ressortissants, dans les limites admises par le droit international;

Ce droit à la protection diplomatique est un droit qui revient à l’Etat et non aux individus concernés: l’Etat marocain a la faculté à exercer sa protection diplomatique en faveur de ses ressortissants faisant l’objet de tracasseries policières à la frontière hispano-marocaine, à Sebta et Melilla, mais ces ressortissants n’ont pas un droit à être protégés, sauf si le droit interne marocain leur accorde un tel droit (ce n’est pas le cas, à ma connaissance).

D’autre part, des traités, multilatéraux ou bilatéraux, reconnaissent aux travailleurs immigrés marocains résidant à l’étranger des droits spécifiques. Parmi les conventions multilatérales, outre plusieurs conventions de l’Organisation internationale du travail (la Convention n°97 sur les travailleurs migrants de 1949, et la convention complémentaire n°143 sur les travailleurs migrants (dispositions complémentaires) de 1975, mais c’est surtout la Convention internationale sur la protection des droits de tous les travailleurs migrants et des membres de leur famille de 1990 qui est invoquée par le Maroc. Seul problème: cette dernière convention, entrée en vigueur en 2003 et défendant de manière extensive les droits des migrants, n’est ratifiée par aucun des principaux pays d’émigration marocaine (aucun Etat membre de l’Union européenne, qui aime par ailleurs prêcher le respect des droits de l’homme et des minorités, ne l’a ainsi ratifiée) – à l’exception de l’Algérie et de la Libye, qui ne sont cependant pas des Etats de droit – tout comme le Maroc – susceptibles de respecter les conventions de protection des droits de l’homme qu’ils ratifient. Pour faire bonne mesure, le Maroc viole, de par la loi n° 02-03 relative à l’entrée et au séjour des étrangers au Royaume du Maroc, à l’émigration et l’immigration irrégulières, plusieurs dispositions de cette Convention de protection des drotis des travailleurs migrants (sans compter que des dispositions de cette loi favorables aux étrangers ne sont pas appliquées par les autorités marocaines):

Le Maroc est parmi les rares pays à avoir ratifié la Convention internationale sur la protection de tous les travailleurs migrants et les membres de leur famille du 18 décembre 1990. Cette convention accorde une protection à tous les travailleurs migrants dans un pays et aux membres de leurs familles, y compris les clandestins. En prévoyant des sanctions pour toute immigration illégale sans distinction, les rédacteurs de la loi n° 02-03 semblent avoir négligé les engagements internationaux du Maroc en la matière. (Khadija Elmadmad, « La nouvelle loi marocaine du 11 novembre 2003, relative à l’entrée et au séjour des étrangers au Maroc, et à l’émigration et l’immigration irrégulières« )

Dans la loi marocaine, on ne retrouve aucune garantie du respect des droits et de l’égalité des migrants par rapport aux nationaux devant les libertés économiques, politiques ou sociales reconnue par cette convention : liberté de conscience, de pensée, de religion (art. 12 de la convention), d’opinion (art. 13), de syndicalisation (art.26), d’association (art.40), droit à l’égalité devant la justice (art.18-20), à l’éducation (art . 30 et 40), à la sécurité sociale (art.27 et 28), au travail (art.53 et 54), à la propriété (art.32), à l’information (art.33 et 65), à la participation à la vie publique (art .41-42)… Certes, ces droits ne sont pas niés, mais ils ne sont pas non plus garantis, laissant ainsi la porte ouverte aux abus et autres discriminations.

La loi n° 02-03 remet en cause un des droits consacrés dans la convention sur la protection des travailleurs migrants qui est le droit au regroupement familial. Il n’est pas mentionné et aucune disposition n’existe pour faciliter l’acquisition de visas pour les membres de la famille, alors que l’article 44.1 de la convention stipule que « les Etats parties, reconnaissant que la famille est l’élément naturel et fondamental de la société et qu’elle a droit à la protection de la société et de l’Etat, prennent les mesures appropriées pour assurer la protection de l’unité de la famille du travailleur migrant ». Il n’est pas non plus fait cas de ce qui se passe en cas de décès ou de divorce pour le renouvellement des titres de séjour des ayant droits, alors que l’article 50 de la convention dispose que « en cas de décès d’un travailleur migrant ou de dissolution de son mariage, l’Etat d’emploi envisage favorablement d’accorder aux membres de la famille dudit travailleur migrant qui résident dans cet Etat dans le cadre du regroupement familial l’autorisation d’y demeurer». Par ailleurs, rien n’est prévu en cas de décès pour le rapatriement des corps. (Amis et familles des victimes de l’immigration clandestine -section de Casablanca, « LECTURE CRITIQUE DE LA LOI 02-03 RELATIVE A L’ENTREE ET AU SEJOUR DES ETRANGERS AU MAROC, A L’EMIGRATION ET A L’IMMIGRATION IRREGULIERES« )

Le « Rapport relatif à l’application par le Maroc de la Convention internationale sur la protection des droits de tous les travailleurs migrants et des membres de leur famille » du Groupe antiraciste d’accompagnement et de défense des étrangers et migrants (GADEM) est encore plus détaillé – et sévère – sur les nombreuses violations de la Convention de 1990 – que le Maroc souhaite voir appliquer aux Marocains résidant à l’étranger – que le Maroc commet à l’encontre des étrangers sub-sahariens sur son territoire:

Recommandations
 Veiller au respect des obligations internationales du Maroc en particulier en mettant en conformité la loi 02-03 avec les dispositions de la Convention internationale pour la protection des travailleurs migrants et des membres de leur famille.
 Poursuivre une réforme de la Justice ambitieuse pour un accès progressif à la Justice pour tous, notamment pour les étrangers, pour une Justice indépendante et transparente. Permettre aux acteurs de droits un accès à l’information.
 Dans ce cadre, établir des sanctions administratives et légales pour les violations commises par les agents de l’Etat, concernant la légalité des procédures.
 S’abstenir de toute mesure collective d’expulsion ou de reconduite à la frontière et de toute autre mesure à l’encontre des migrants et des réfugiés qui ne serait pas dûment respectueuse de leurs droits.
 Garantir l’intégrité physique des migrants dans le respect de la Convention sur les droits des travailleurs migrants et des membres de leur famille et conformément à la Convention contre la torture et les peines et traitements cruels, inhumains ou dégradants.
 Faire en sorte que tout migrant ait un droit effectif à la liberté et à la sécurité de sa personne ainsi que le droit à la protection effective de l’Etat contre la violence, les dommages corporels, les menaces ou les intimidations, que ce soit de la part de fonctionnaires ou de particuliers, de groupes ou d’institutions.
 Adapter et généraliser les programmes d’éducation, d’information et de formation sur les textes internationaux pour la protection des droits des migrants, pour le personnel civil et militaire chargé de l’application des lois, notamment le personnel de la police administrative, de la gendarmerie et les forces auxiliaires ;
 Lutter contre la criminalisation des migrants et étrangers au Maroc, ou de certains étrangers, afin de limiter toutes discriminations, de ne pas alimenter le racisme et donc de permettre un accès à leurs droits fondamentaux à tous les travailleurs migrants. A cet égard, prendre toutes les mesures nécessaires, y compris l’amendement de certaines dispositions de la législation en vigueur.
 S’abstenir de conclure tout accord, notamment de réadmission, avec l’Union européenne et les Etats membres qui risquerait d’une part de reporter la charge de l’accueil des migrants et des réfugiés sur le Maroc et d’autre part d’avoir de graves conséquences quant au respect des droits de ces personnes.
 Faire valoir auprès des pays avec qui des accords seraient conclus sur les questions migratoires, les engagements internationaux du Maroc et en particulier ceux relatifs à la Convention sur les droits de tous les travailleurs migrants et de leur famille.
 A ce titre, le Maroc devrait refuser de conclure tout accord sur les questions migratoires avec des pays n’ayant pas ratifié la présente Convention.

Outre donc ces conventions multilatérales, on trouve les conventions bilatérales qui sont surtout relatives à la sécurité sociale des travailleurs migrants marocains dans les pays tiers.

De nombreux Marocains résidant à l’étranger souffrent entre les mains des autorités du pays d’accueil – outre les habituelles tracasseries racistes auxquelles peuvent être confrontés les Marocains résident en Europe ou en Amérique du Nord, il ne faut pas oublier les dénis de droit absolus dont peuvent être victimes nos compatriotes résidant en Libye ou en Arabie séoudite, excessivement rarement dénoncés par le gouvernement marocain, ceux-là. Rien, en droit ou en fait, ne devrait donc empêcher le gouvernement marocain, que ce soit par les services centraux de l’administration marocaine (ministère des affaires étrangères, ministère de la communauté marocaine résidant à l’étranger), la pléthore d’organes publics (CCME, Fondation Hassan II au service des Marocains Résidant à l’Etranger et son Observatoire de la Communauté Marocaine Résidant à l’Etranger) ou ses missions diplomatiques à l’étranger de venir en aide à ses ressortissants subissant des violations du droit international aux mains de gouvernements étrangers.

Sauf que la manière la plus simple pour le gouvernement marocain de défendre les droits de ses ressortissants à l’étranger serait d’abord de faire respecter ces droits par les missions diplomatiques marocaines à l’étranger, ainsi que par les administrations marocaines – Douane, Gendarmerie, DGSN – avec lesquelles les Marocains résidant à l’étranger sont en contact de retour à leur pays – à supposer que le Maroc appartienne vraiment à ses citoyens, mais c’est un autre débat.

J’ai déjà évoqué, il y a quelques semaines, le cas de l’ambassade du Maroc à Copenhague, où un consul se serait rendu coupable non seulement de corruption mais en outre d’harcèlement sexuel à l’encontre des MRE du Danemark, l’ambassadeur s’étant refusée à intervenir en dépit des nombreuses protestations des victimes de ces agissements. Voici ce que j’avais écrit alors (rien de changé depuis):

L’ambassadeure et le consul ont-ils été poursuivis, sur le plan disciplinaire ou pénal, à leur retour au Maroc? Aucune information en ce sens n’a pu être recueillie. Le MAEC dispose d’une inspection générale ainsi que d’un conseil de discipline, conformément à l’article 65 du dahir n° 1-58-008 du 4 chaâbane 1377 (24 février 1958) portant statut général de la fonction publique. Leurs décisions ne sont pas publiques, impossible donc d’en savoir plus.

(…) 

Sur le plan pénal, les faits allégués seraient, s’ils étaient avérés, constitutifs de nombreuses infractions pénales, notamment l’acte arbitraire attentatoire à la liberté individuelle ou aux droits civiques (article 225 du Code pénal), la concussion (article 243 du Code pénal), le trafic d’influence (article 250 du Code pénal) et enfin harcèlement sexuel, réprimé par l’article 503-1 du Code pénal. Cependant, si des poursuites ont eu lieu (j’en doute), la presse n’en a rien rapporté.

Voilà donc quelques centaines de Marocains qui accusent publiquement deux agents du ministère des affaires étrangères, dont un est ambassadeur et nommée par dahir, de corruption et harcèlement sexuel. De deux choses l’une: soit ils disent la vérité, et les faits qu’ils dénoncent doivent donner lieu à des suites disciplinaires et judiciaires, soit ils mentent, et alors ces suppôts de l’Iran, de la DRS algérienne et de Bob Ménard doivent être poursuivis, au Danemark pour diffamation et au Maroc pour outrage à fonctionnaire public, réprimé par l’article 263 du Code pénal. Or, en l’espèce, rien de tout cela.

Ceci n’est pas un cas isolé: dans un post sur Talk Morocco, « Seeking the Higher Ground in the Diaspora Human Terrain« , le bloggeur Ahmed T.B. a.k.a. cabalamuse, rapporte l’information suivante:

Complaints against the dishonesty and incompetence of the diplomats and civil servants in Moroccan embassies around the world abound and were never heeded by the authorities. According to an article in Yabiladi, five hundred Moroccan immigrants residing in southern France signed and submitted, in 2007, a petition to Morocco’s Ambassador in Paris to seek redress against Mohamed Bernoussi who at the time was the consular officer in the French southern city of Marseille since 2002; he was accused of extorting money from those seeking consular services; he treated the people he was to protect and serve contumeliously. Mohamed Bernoussi is now the Secretary General  [of the Ministry] in Charge of Moroccans residing overseas. Go figure.

Voilà donc un consul contre qui les mêmes accusations de corruption que contre son collègue de Copenhague furent publiquement signalées à l’ambassadeur du Maroc à Paris en 2007, dans une pétition comportant 500 signatures. Ce consul est aujourd’hui secrétaire-général du Ministère de la communauté marocaine résidant à l’étranger. Je présume qu’il aura la haute main dans la défense des droits des Marocains résidant à l’étranger, à moins que le consul du Maroc à Paris ne lui vienne en aide, lorsque ses affaires immobilières lui en laisseront le temps

Eclaircissements sur l’affaire de Tripoli

J’ai déjà évoqué ici la brouille – temporaire semble-t-il – entre le Maroc et la Libye, suite à la participation de Mohamed Abdelaziz el Marrakchi aux festivités officielles des quarante années de pouvoir de Muammar Kadhafi. Parmi les explications possibles de la brouille, et surtout de l’événement l’ayant déclenché, à savoir cette participation du leader du Polisario aux festivités officielles libyennes, j’avais suggéré ceci:

Comment expliquer ce cafouillage? Il y a bien évidemment le caractère irrationnel du Guide suprême, qui ne nécessite pas de longs développements surtout de la part de quelqu’un qui comme moi n’est pas médecin toxicologue. Il y en a peut-être une autre: de tous les chefs d’Etat maghrébins, seul le Marocain était absent – Bouteflika, Benali et Mohamed Ould Abdelaziz avaient tous fait le déplacement. Contrairement à ce qui se fait lorsque le protocole royal est invoqué pour justifier l’absence royale lors de cérémonies ou festivités à l’étranger, aucun membre de la famille royale n’a été dépêché afin de présider la délégation marocaine, qui fût de fait menée par Abbas el Fassi, dont le pouvoir est probablement tout aussi fantomatique que celui de Mohamed Abdelaziz el Marrakchi. Le Guide suprême aurait-il voulu manifester son mécontentement en déroulant le tapis rouge au leader du Polisario? C’est possible – mais il serait alors peu probable que la Libye émette un communiqué aussi humiliant pour elle que celui rendu public par le Maroc. La thèse de la gaffe protocolaire semble donc, jusqu’à plus ample informé, la plus probable.

Malgré mes doutes, cette hypothèse m’avait semblé être confortée par l’arrivée à Tripoli d’une délégation dite de haut niveau dépêchée par le Roi Mohammed VI pour un entretien avec Muammar Kadhafi:

Faisant suite aux protestations marocaines contre la participation du leader du Polisario, Mohamed Abdelaziz el Marrakchi, aux cérémonies officielles du quarantenaire de la prise de pouvoir par Kadhafi, la visite de cette délégation donne l’impression que c’est le Maroc qui chercherait à s’expliquer, voire à s’excuser – signe peut-être (?) que ma théorie selon laquelle Kadhafi aurait reçu Mohamed Abdelaziz el Marrakchi en représailles contre l’absence du Roi (et de tout représentant de la famille royale) n’est pas si farfelue que ça.

En effet, dans le protocole diplomatique, en cas d’incident entre deux pays, c’est généralement le pays qui estime avoir quelque chose à se reprocher qui envoie une délégation dans l’autre pays, pour exposer ses explications et éventuellement présenter des excuses. Ceci n’a rien d’automatique ni d’obligatoire, et un pays estimant n’avoir rien à se reprocher peut parfaitement envoyer une délégation dans l’autre pays afin justement d’obtenir explications ou excuses. Dans le cas présent, on a un mélange des deux: à en croire la lettre d’excuses du Comité populaire libyen en charge des relations extérieures à l’ambassade du Maroc en Libye publiée par la MAP, la Libye s’excusait du cafouillage protocolaire commis en laissant le leader du Polisario participer aux festivités officielles. Mais ensuite, en envoyant une délégation s’entretenir avec Muammar Kadhafi, c’est comme si le Maroc tenait à expliquer quelque chose voire s’excuser auprès de la Libye.

Si ma théorie est juste, la Libye se serait ainsi excusée de ne pas avoir respecté les garanties données au Maroc sur la non-participation de Mohamed Abdelaziz el Marrakchi aux festivités officielles du 1er septembre, et le Maroc en aurait peut-être fait de même sur la non-présence d’un représentant de la famille royale auxdites festivités.

Si ça vous semble farfelu, je ne suis alors pas le seul, et suis plutôt en bonne compagnie, puisque l’ancien correspondant au Maroc d’Asharq al awsat, le Soudanais Talha Gibriel, intime de feu Hassan II et de Muammar Kadhafi (il a publié un ouvrage sur les relations maroco-libyennes), est sur la même longueur d’ondes:

Que pensez-vous de la dernière crise diplomatique Maroc-Libye ?
Je pense qu’en Libye, certains responsables espéraient que Mohammed VI soit à la tête de la délégation marocaine. Ils ont donc réagi à chaud. Heureusement, cette crise s’est rapidement dissipée.

La rupture marocaine avec l’Iran, suite

J’ai commis un autre article en anglais chez Maghreb Political Review – « Morocco breaks off with Iran – some background and speculation » – sur les raisons officielles et cachées de la décision marocaine de rupture des relations diplomatiques avec l’Iran. J’y ai notamment fait une chronologie des événements à compter du 11 février, date de la déclaration litigieuse d’Ali Akbar Ategh Nouri sur Bahraïn, jusqu’au 6 mars, date de l’officialisation par le Maroc de cette rupture:

February 11: Nouri makes his comments on Bahrain, causing widespread condemnation – Morocco joins the chorus.

February 20: Iran summons Morocco’s chargé d’affairesin Teheran, Mohamed Darif, over « the stances taken by the Moroccan king« . In a message to his Bahraini counterpart, Mohammed VI had describedNouri’s declarations as « abject » as well as « absurd« : «Ces déclarations abjectes à l’endroit d’un pays arabe frère et membre actif dans son environnement régional et au sein de la communauté internationale ont suscité notre fort étonnement et notre profonde inquiétude (…) Nous considérons de même que ces déclarations absurdes sont en contradiction flagrante avec les principes et les règles du droit international, ainsi qu’avec les valeurs de coexistence et de bon voisinage auxquelles incite Notre religion islamique tolérante». The Moroccan chargé d’affaires allegedly took a low profile during that meeting, replying that « Morocco is interested in expanding relations with Iran, which he called a regional power with an ancient civilization« . A communiqué by the official Iranian press agency IRNA is allegedly published (I haven’t found it though), evoking that call-up and criticising Morocco for its reaction.

February 22: Morocco’s foreign minister, Taïeb Fassi Fihri, travels to Bahrain to convey a personal message from King Mohammed VI to King Hamad Ibn Aissa Al Khalifa, a gesture widely publicised in Moroccan media as well as on the Moroccan foreign ministry’s website.

February 23: Taïeb Fassi Fihri meetswith Bahraini prime minister Sheikh Khalifa Ben Salman Al-Khalifa.

February 25: On his return from Bahrain, Taïeb Fassi Fihri summons Iranian ambassador to Morocco, Vahid Ahmadi, to convey him Morocco’s displeasure at Iran’s call-up of Morocco’s chargé d’affaires and strong rejection of the wording of the IRNA communiqué  mentioned earlier. Morocco’s chargé d’affaires is called back for consultations in Rabat for one week on the same day. 

February 26: Taïeb Fassi Fihri reiteratesMorocco’s astonishment at being allegedly singled out by Iran over its support for Bahrain’s territorial integrity – Morocco’s chargé d’affaires would apparently have been the only foreign head of mission to have been summoned to the Iranian ministry of foreign affairsover the issue, despite the many other Arab and non-Arab countries taking a similar stance – at least if we are to believe Morocco’s MAEC.

March 6: Morocco decides to break off diplomatic relations with Iran – if the diplomatic spat over the Bahrain affair is still mentioned, the sectarian aspect is given much larger proeminence – Iran’s embassy is accused of having meddled in internal Moroccan affairs by proselytising – claims that had never been raised previously on an official level. The spat has continued thereafter, with Iran chiding Morocco over its decision, and Morocco asserting its sovereign right to break off diplomatic relations with whomever it wants.

J’ai également passé en revue les différents motifs de rupture de relations diplomatiques de par le monde ces dernières années pour conclure que les raisons avancées par le Maroc ne tiennent pas debout. Mais j’arrive à une conclusion différente qu’il y a quelques jours: à chaud, j’avais accordé plus de poids au désir marocain de plaire aux Etats-Unis et à Israël que je ne le fais aujourd’hui – après avoir passé en revue les différents motivations possibles – et en écartant bien évidemment les motifs officiels qui frôlent l’irrationalité – je conclus plutôt au poids séoudien et khaliji auprès des du décideurs marocains, ainsi qu’à ce qui, de la part du monarque marocain, a sans doute été perçu comme une atteinte personnelle. Ce dernier point mérite d’être développé:

Another intriguing detail could also explain the violent Moroccan reaction. In his public message to Bahrain’s ruler, Mohammed VI had used very strong and unusual words for messages of such a dignity – « abject » and « absurd » characterising in his words Nouri’s declarations, seen as representing the Iranian leadership’s views. It was at that stage that Iran summoned Morocco’s chargé d’affaires, and issued a communiqué explicitly criticising the King’s « stance ». This might be the « inappropriate » language later denounced by the Moroccan foreign ministry. And this perceived personal slight – prompted by the King’s extremely strong language – is probably what carried the day.

En effet, dans la lettre signée de sa main au monarque bahreïni rendue publique le 20 février, le Roi du Maroc avait recouru aux termes « abject » et « absurde » pour qualifier les déclarations litigieuses de Nouri – des termes particulièrement forts. Dans un communiqué de son agence officielle, IRNA, l’Iran aurait explicitement critiqué « les prises de positions » de Mohammed VI. Je n’ai pas pu retrouver trace de ce communiqué, sinon en version très abrégée sur le site du quotidien anglophone officiel Tehran Times:

The director of the North African Affairs Department of the Foreign Ministry also informed the Moroccan diplomat about Iran’s discontent over the stances taken by the Moroccan king.

The diplomat was urged to inform the Moroccan of the Iranian government’s surprise and discontent and ask for the necessary explanations.

On notera que le communiqué iranien se contente d’exprimer le mécontentement du gouvernement iranien avec les propos du Roi – qui avait lui utilisé les termes « abject » et « absurdes« , ce qui entre parfaitement dans le cadre du langage diplomatique. Mais ce qui peut paraître impardonnable dans le contexte de cour marocain, c’est sans doute la mise en cause nominative du Roi – là encore, vu le caractère public et officiel de la missive de Mohammed VI à l’émir de Bahreïn, cela n’a rien de choquant eu égard aux usages en vigueur, et l’Iran se contente d’exprimer son mécontentement (sous réserve bien évidemment que l’extrait du Tehran Times rende bien compte de la teneur du communiqué initial). Mais j’ai l’impression que c’est là qu’il faut chercher la vraie raison de cette rupture – un « crime » de lèse-majesté – que l’observateur impartial aura du mal à constater dans les faits tels qu’ils sont connus à ce jour.

Rétroactes:
– « Conspiration? Quelle conspiration?« ;
– « Le Maroc rompt ses relations diplomatiques avec l’Iran« ;
– « Pendant que le Maroc fait du zèle anti-iranien« ;
– « Maroc, Algérie & Vénezuela: let me get this straight…« ;
– « Maroc/Venezuela: Honni soit qui mal y pense »
– « Hier l’Iran…« ;
– « Israel and the “moderate” Arab countries, or with enemies like these who needs friends?« ;
– « L’Economiste-watch – flashback persan« ;
– « Malgré la propagande étatsuno-séoudienne, les opinions arabes n’ont pas bougé« ;
-« Un intéressant sondage iranien« ;
– « Le sondage Zogby sur l’opinion publique (qui n’existe pas) arabe en 2008« 

Maroc/Venezuela: Honni soit qui mal y pense

Ceux qui me lisent connaissent le peu d’estime que j’ai pour les séparatistes, et quelques uns me le reprochent même régulièrement. Je me sens d’autant plus à l’aise pour vous communiquer les éléments d’information suivants, sous forme de calendrier.

3 août 1982: le Vénézuela reconnaît la « République arabe sahraouie démocratique« , qui a une ambassade à Caracas depuis cette date – voir son site (qui ne fait pas très sérieux, mais c’est une autre affaire).

2 septembre 2004: le président vénézuelien Hugo Chavez rencontre officiellement Abdelaziz el Marrakchi, leader des séparatistes, et affirme publiquement le soutien du gouvernement de la république bolivarienne du Vénézuela à la cause séparatiste.
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6 juin 2008: un nouvel « ambassadeur » sahraoui est accrédité à Caracas, et est reçu par le ministre vénézuelien des affaires étrangères pour lui remettre ses « lettres de créance ».

27 décembre 2008: Israël lance sa guerre d’agression contre Gaza.

6 janvier 2009: le président de la république bolivarienne du Vénézuela, Hugo Chavez, déclare persona non grata l’ambassadeur d’Israël au Vénézuela, qui a 72 heures pour quitter le pays.

15 janvier 2009: un communiqué de la MAP annonce que le Maroc a décidé de rompre les relations diplomatiques avec le Vénézuela « en réaction à l’hostilité ouvertement affichée par ce pays à l’égard de l’intégrité territoriale du Maroc, compromettant tout effort de développement de la coopération bilatérale« . Le communiqué rajoute: « La république bolivarienne n’a pas cessé d’afficher ouvertement [son] hostilité au Maroc, joignant la parole aux actes, au plus haut niveau de l’Etat, portant ainsi un grave préjudice aux relations de bonne entente entre les deux pays« . Tout ceci est vrai, mais les jalons de cette attitude vénézuelienne vis-à-vis de la question du Sahara ont été posés entre 1982 (date de la reconnaissance de la « RASD » par le Vénézuela) et juin 2008 (date de la dernière accréditation d’un « ambassadeur » de la « RASD » au Vénézuela). Le Maroc réagit donc avec entre 6 mois et 27 ans de retard, selon le critère que l’on pourrait choisir pour déterminer le moment à compter duquel le Vénézuela a « affiché son hostilité à l’intégrité territoriale du Maroc« .

A en croire un site vénézuélien anglophone, le prétexte de la rupture aurait la visite à Tindouf de l’ambassadeur vénézuelien à Alger:

Apparently, the Venezuelan ambassador in Algeria, Hector Mujica, recently traveled to some Western Sahara refugee camps in the southeast of Algeria to introduce himself to the leader of Polisario who is also the president of SADR.

In the meeting Mujica reiterated Venezuela’s support for the right to self-determination of the Western Sahari people and the establishment of an independent state.

Selon le même site, le chargé d’affaires vénézuelien à Rabat n’aurait pas été officiellement informé de la décision marocaine, même après qu’elle ait été rendue publique:

However, the Venezuelan charge-de-affairs in Morocco, Jose Clavijo, said his embassy was unaware of the embassy closure in Caracas and no one in the Moroccan government had been in contact with them.

Donc, si je comprends bien, le Maroc ne juge pas que la reconnaissance de la « RASD« , la visite officielle d’Abdelaziz el Marrakchi ou l’accréditation d’un « ambassadeur » de la « RASD » constituent un motif de rupture des relations diplomatiques; par contre, une visite à Tindouf d’un ambassadeur si.

Comment voulez-vous avec ça réfuter de manière crédible l’assertion – exprimée ici et , et bien évidemment du côté de l’inénarrable presse officieuse algérienne – selon laquelle le Maroc a rompu les relations diplomatiques avec le Vénézuela suite à la rupture de ce dernier avec Israël? Ou vous empêcher de vous demander, comme le fait ingénument un bloggeur, pourquoi ne pas rompre les relations diplomatiques avec l’Algérie « en réaction à l’hostilité ouvertement affichée par ce pays à l’égard de l’intégrité territoriale du Maroc, compromettant tout effort de développement de la coopération bilatérale« ? Bouteflika a pourtant participé au sommet de Doha, ce qui devrait être un motif suffisant (1)…

(1) Merci aux mal-comprenants de noter que les deux dernières phrases se veulent ironiques.

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