« Nous étions toujours dominés par l’image que l’Occident se fait de nous… »

Bien avant cette situation créée depuis le 11 septembre, nous étions toujours dominés par l’image que l’Occident se fait de nous et que nous adoptons. Nous sommes plus ou moins colonisés. Il y a une réappropriation de l’image que l’Occident renvoie de nous.

J’ai posé le problème de l’islamisme au Maroc. On est confronté à un défi du terrorisme. Le monde entier, y compris l’Islam lui-même. Face à cette menace, il y a la nécessité de se défendre. Mais si le problème n’est pas analysé et posé en termes politiques, le sécuritaire n’arrive pas à écarter le danger.

Précisément, ce qu’on a vu au Maroc, c’est que la gauche a repris la terminologie utilisée en France concernant les islamistes: les barbus, les barbares, les fanatiques. On a tenu le discours de l’autre. On n’a pas cherché à battre l’islamisme sur le terrain de la religion. La riposte ne peut venir que de l’intérieur de la religion. J’aimerais revenir plus longuement sur Edward Saïd, à l’occasion.

Edmond Amran El Maleh, in Marie Redonnet, « Entretiens avec Edmond Amran El Maleh« , Publications de la Fondation Edmond Amran El Maleh, Editions La Pensée sauvage, Grenoble, 2005, p. 181.

J’ai quelques petites réserves:

1- Tout comme l’Orient, l’Occident est un terme idéologique qui devrait être utilisé entre guillemets.

2- « La riposte ne peut venir que de l’intérieur de la religion » – la phrase devrait à mon sens s’arrêter après « de l’intérieur » – le reste est supreflu, me semble-t-il, tant le terrorisme – islamiste ou non – est la résultante de facteurs sociaux, politiques et – peut-être – culturels, et non pas religieux.

Pour le reste, Edmond Amran El Maleh, un écrivain tout de même d’une autre trempe que Tahar Benjelloun ou Fouad Laroui, me semble exprimer assez parfaitement la conséquence des rapports centre-périphérie particulièrement tangibles au Maroc auprès de ceux qui sont exposés à l’influence médiatique française, mais également présents dans tous les milieux socio-culturels de ce que l’on appelait, à une époque reculée, Tiers-Monde.

Il n’est que de consulter, à titre d’illustration, les résultats d’un récent sondage: 71% des Tanzaniens interrogés pour ce sondage estiment que la très hypothétique possession d’armes nucléaires par l’Iran constituerait une menace pour eux (p. 59), de même que 62% des Libanais interrogés pour ce sondage estiment que la puissance militaire de la Chine, présentée comme étant en hausse, serait une mauvaise chose pour le Liban (p. 132) – « on a tenu le discours de l’autre« …

« F… you, Barack Obama »

Titre tiré du site de Norman Finkelstein.

Le satiriste étatsunien Jon Stewart le dit d’une autre façon:

 

[redlasso id= »d3cd627c-2d5f-4ee9-9ecc-d6e7e990450d »]

Considérez ceci:

1- Indépendamment du fait de savoir s’il a assisté à un dîner en compagnie d’Edward Said et de Rashid Khalidi il y a quinze ans, Barack Obama a, de manière répétée, donné dans la surenchère pro-israëlienne depuis le début de la campagne des primaires, virant à droite pour le coup. Normal, me direz-vous: quel candidat sérieux à un mandat électoral d’importance peut se permettre des accusations de lèse-sionisme? Aucun, j’en conviens. Mais d’un autre côté, si Barack Obama se comporte comme n’importe quel candidat lors de la campagne, quelle garantie ont ses admirateurs pour qu’il ne se comporte pas comme n’importe quel président des Etats-Unis une fois élu (et c’est probable qu’il le sera)?

Déjà en 2007, toujours devant AIPAC, il annoncait la couleur:

But in the end, we also know that we should never seek to dictate what is best for the Israelis and their security interests. No Israeli Prime Minister should ever feel dragged to or blocked from the negotiating table by the United States.

Tout récemment, il a cru devoir aller plus loin dans l’alignement total sur toute politique du gouvernement israëlien, lors de son discours à la conférence 2008 d’AIPAC – ce lobby qu’il qualifie d’ami:

I want you to know that today I’ll be speaking from my heart and as a true friend of Israel.

And I know–and I know that when I visit AIPAC I’m among friends–good friends, friends who share my strong commitment to make sure that the bond between the United States and Israel is unbreakable today, unbreakable tomorrow–unbreakable forever.

(…) We know that the establishment of Israel was just and necessary, rooted in centuries of struggle and decades of patient work, but 60 years later we know that we cannot relent, we cannot yield, and as President I will never compromise when it comes to Israel’s security.

And please give me a break: ne me parlez pas de William Clinton – ce n’est pas parce qu’il a mangé du couscous avec la main lors de l’enterrement de Hassan II que William Clinton est devenu un disciple d’Edward Said – de la même façon que ce n’est pas parce Chirac a remonté les bretelles à un garde du corps israëlien qu’il était l’héritier spirituel de Salahdin ou de Gamal Abdel Nasser. Son soutien à Israël fût inconditionnel lors des désastreuses négociations de Camp David en juillet 2000, lors desquelles il fit un ultimatum inacceptable à Arafat.

2- Supposons néanmoins que l’attitude d’Obama vis-à-vis de la Palestine ne soit que le fruit du cynisme électoral – montrer patte blanche, si j’ose dire, afin de se faire élire, au prix d’étouffer ses convictions supposées sur le fardeau pesant sur le peuple palestinien. Qu’est ce qui indique dans un tel cas de figure qu’il soit amené à infléchir ses discours de campagne et à mener une politique équilibrée, et donc favorable à la partie opprimée, au Moyen-Orient? Petit rappel: deux ans après les présidentielles, un éventuel président Obama aura à faire face à des élections législatives (renouvellement de la Chambre des représentants et renouvellement d’un tiers du Sénat). Il sera sans doute également tenté, comme l’ont été tous les présidents depuis Roosevelt (à la seule exception de Lyndon B Johnson en 1968 ) de se représenter pour un second mandat en 2012. Dès lors, si le poids électoral d’AIPAC l’empêcherait d’exprimer ses vraies opinions lors de la présente campagne, ses admirateurs pourraient-ils m’expliquer en quoi ce poids électoral d’AIPAC s’évaporerait après le 4 novembre 2008?

3- Comme vous le savez, les Etats-Unis ignorent – que Dieu les prenne en pitié – les concepts de monarchie exécutive ou de nouveau concept de l’autorité. Cela signifie que le Président ne peut tout faire et qu’il doit en particulirer composer avec le Congrès, qui ne lui est pas forcément inféodé même s’il partage la même étiquette partisane – et il semble probable à ce stade que les Démocrates s’acheminenent vers une majorité accrue dans les deux chambres du Congrès. Quelles que soient les convictions personnelles du président Obama sur la Palestine – je pars de l’hypothèse non vérifiée qu’il aurait des convictions personnelles équilibrées sur la question, donc diamétralement opposées à la politique des présidents étatsuniens depuis Eisenhower (1) ainsi qu’aux déclarations officielles du candidat Obama – le Congrès, confronté aux électeurs chaque deux ans et instruit du précédent Cynthia Mc Kinney, sera lui tenu à mesurer avec plus d’acuité l’intérêt de bonnes relations avec AIPAC et Israël.

4- Quelqu’un parmi les admirateurs de Barack Obama pourrait-il m’expliquer la différence entre:

« I’ll do everything in my power to prevent Iran from obtaining a nuclear weapon. Everything »

(discours de Barack Obama devant le congrès annuel d’AIPAC, le 4 juin 2008)

« We must stop the Iranian threat by all possible means »

(discours d’Ehoud Olmert devant le congrès annuel d’AIPAC, le 4 juin 2008)

« I want the Iranians to know that if I’m the president, we will attack Iran »

« In the next 10 years, during which they might foolishly consider launching an attack on Israel, we would be able to totally obliterate them. »

(discours de campagne de Hillary Clinton, le 22 mars 2008 – Barack Obama n’a critiqué cette déclaration que timidement)

« Israel will not tolerate a nuclear Iran; and I’d like to believe that the rest of the world will not allow it to happen. All is fair in the efforts to make sure it doesn’t’ happen. »

(discours à Yale le 30 avril 2008 de Shaul Mofaz, ministre israëlien des transports et ancien chef d’état-major de l’armée israëlienne)

Bref: que ceux qui s’attendent à un président étatsunien réformiste au Moyen-Orient se préparent à la même désillusion que les réformistes iraniens qui voyaient en Mohamed Khatami, président iranien de 1997 à 2005, un espoir de changement réel.

 

(1) Une mention particulière cependant pour James Carter, qui obtint le retrait total du Sinaï par Israël en échange d’un accord de paix avec l’Egypte, et pour George Bush sr., qui, avec l’aide de James Baker, imposa un gel des garanties financières octroyées par les Etats-Unis à Israël, d’une valeur de 10 milliards de dollars, en raison de la colonisation continue des territoires occupés en 1967 (c’était bien évidemment dans le contexte de la première guerre contre l’Irak, en 1991).

Edward Said, كمان وكمان

Un intellectuel en action - Edward Saïd à la frontière libano-israëlienne

Je suis tombé sur Crooked Timber sur un post de la bloggeuse Kathy G déplorant – après avoir lu un billet chez le célèbre bloggeur étatsunien Matt Yglesias (qui d’ailleurs réagit au post de Kathy G) – que le torchon raciste de l’universitaire israëlien Raphaël Pataï, « The Arab mind« , soit encore sur les listes de lectures recommandées des militaires étatsuniens, et se demandant si le Moyen-Orient en général et l’Irak en particulier ne bénéficieraient pas si ce torchon était remplacé par « Orientalisme« , d’Edward Saïd. Ca tombait bien d’ailleurs, la journaliste et bloggeuse Helena Cobban venait d’écrire un post sur l’anthropologie et la guerre dans les Etats-Unis de 2008.

Pour une fois, les commentaires sont plus intéressants que le billet lui-même – qui n’ambitionnait certes que de rappeler que le racisme pernicieux sous couvert d’académisme universitaire est au service d’objectifs politiques et militaires et immédiats. La discussion bifurque vers la critique de la critique saïdienne de l’orientalisme, principalement basée, non pas sur le nonagénaire sénile Bernard Lewis, mais sur un récent ouvrage de Robert Irwin. La bloggeuse Feminist Review fait un compte-rendu qui semble assez mesuré de cet ouvrage, tout en signalant qu’il n’a rien d’original (de nombreux critiques avaient soulevé, et Saïd lui-même l’avait reconnu, que les orientalistes russes n’avaient pas été traités, et que des orientalistes allemands étaient bien moins hostiles à leur objet d’études), ajoutant qu’Irwin semble nier toute influence du colonialisme sur la production intellectuelle des orientalistes, et – dans une remarque assez vacharde mais juste – en regrettant que Robert Irwin n’a jugé bon de publier son ouvrage critique qu’à la mort d’Edward Saïd, alors qu' »Orientalisme » est paru depuis trois décennies (1)…

Une approche plus équilibrée avait été empruntée par Lawrence Rosen:

Said got much of the substance wrong, but his method—looking at discourse as an artifact of its writers’ contexts—was basically sound. Before his death in 2003 Said spoke of his attachment to “intransigence, difficulty, and unresolved contradiction.” If encounters with the Muslim world are to achieve a balance of insight and respect, it is precisely in embracing such orientations that we can hope to be moved to reconsider whether our assumptions are leading us to conclusions no one could possibly commend

Pour en revenir aux blogs, la chroniqueuse Megan McArdle a écrit quelques lignes paresseuses, assimilant abusivement la polémique relative à l’orientalisme à celle relative à la Palestine, mais partageant l’idée exprimée par Kathy G. Mal lui en a pris, car elle se prend une reprise de volée en pleine figure par le blog Fire Megan McArdle, tout entier dédié à son dénigrement…

Bon, moi qui comptait pour une fois me coucher avant une heure du matin, c’est raté: en sautant de blog en blog, je suis tombé sur cette conférence à Berkeley de Saïd, qui j’ai écoutée de bout en bout. Et je suis tombé sur l’élégie sur Saïd de Tariq Ali – qui contient cette perle de Saïd: « How can anyone accuse me of denouncing “dead white males”? Everyone knows I love Conrad » (2). Et je suis aussi tombé sur un extrait de sa nouvelle préface à la réédition d’orientalisme, écrite l’année de sa mort, après l’invasion illégale de l’Irak:

Every single empire in its official discourse has said that it is not like all the others, that its circumstances are special, that it has a mission to enlighten, civilize, bring order and democracy, and that it uses force only as a last resort. And, sadder still, there always is a chorus of willing intellectuals to say calming words about benign or altruistic empires.

Twenty-five years after my book’s publication Orientalism once again raises the question of whether modern imperialism ever ended, or whether it has continued in the Orient since Napoleon’s entry into Egypt two centuries ago. Arabs and Muslims have been told that victimology and dwelling on the depredations of empire is only a way of evading responsibility in the present. You have failed, you have gone wrong, says the modern Orientalist. This of course is also V.S. Naipaul’s contribution to literature, that the victims of empire wail on while their country goes to the dogs. But what a shallow calculation of the imperial intrusion that is, how little it wishes to face the long succession of years through which empire continues to work its way in the lives say of Palestinians or Congolese or Algerians or Iraqis. Think of the line that starts with Napoleon, continues with the rise of Oriental studies and the takeover of North Africa, and goes on in similar undertakings in Vietnam, in Egypt, in Palestine and, during the entire twentieth century in the struggle over oil and strategic control in the Gulf, in Iraq, Syria, Palestine, and Afghanistan. Then think of the rise of anti-colonial nationalism, through the short period of liberal independence, the era of military coups, of insurgency, civil war, religious fanaticism, irrational struggle and uncompromising brutality against the latest bunch of « natives. » Each of these phases and eras produces its own distorted knowledge of the other, each its own reductive images, its own disputatious polemics.

(1) On notera que la vindicte anti-Saïd, outre qu’elle est posthume, vise parfois des tiers: l’anthroplogue étatsunienne Nadia Abu El-Haj a ainsi subi une campagne de dénigrement visant à empêcher sa titularisation (comme avec Norman Finkelstein, victime en 2007 d’un procès en sorcellerie) pour crime de lèse-sionisme en général et de proximité intellectuelle avec Saïd en particulier.

(2) Pour ceux qui regardent trop la télévision, Conrad n’est pas un gagnant de la Star Ac mort du sida ou l’avant-centre irlandais de Tottenham de la saison 1957, mais l’écrivain polonais anglophone Joseph Conrad, auteur notamment de « Heart of Darkness ».

%d blogueurs aiment cette page :